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Full text of "Manuel de la jeunesse française : suite de La morale en action .."

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13-77 

Co 

H35 

'834 

srviP'^ 

MANUET. 

DE  LA 


JEUNESSE  FRANÇAISE. 


DE  L'IMPRIMERIE  DE  PERISSE  FILS , 

A  Ï.YOK. 


MANUEL 


DE  LA 


JEUNESSE  FRANÇAISE, 

SUITE 

DE  LA  MORALE  EN  ACTIOiN, 

Élite  de  faits  mémorables  et  d'anecdotes  instructives ,  propres  à  faire 
aimer  la  vertu  et  à  former  les  jeunes  gens  dans  l'art  de  la  nar- 
ration. 

Ouvrage  utile  aux  maisons  d  ''Éducation. 

Jnspiccre  tanquàm  in  specalam  ,  in  ritâ 
omnium  jnbeo  ,  atque  ex  iltis  suuiere 
cxemplura  ilbi. 

Tereht. 


A  LYON , 

CHEZ  PERISSE  FRÈRES  ,  LIBRAIRES  , 
rue  Mercière  ,  n.»  33. 

A  PARIS  , 

AW  DÉPÔT  CENTRAL  DE  tIBRAIRIE  , 

rue  du  Pot-de-FerSt.-Sulpice,  n.°  8. 

1834. 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  witli  funding  from 

University  of  Ottawa 


InttpV/www.archive.org/details/manueldelajeunesOOlyon 


PRÉFACE. 


«  Notre  histoire  nous  présente  sans  cesse  les 
5:>  plus  grands  exemples  d'humanité,  de  dé- 
M  sintéressement ,  de  courage  ,  et  d'un  em- 
»  pressement  général  à  courir  à  la  gloire. 
M  Pourquoi  dans  les  collèges  ne  nous  pas  ci- 
»  ter  ces  exemples  ?  Les  belles  actions  des 
w  Grecs  et  des  Romains  ne  frappent  que  no- 
>5  tre  esprit ,  et  n'excitent  que  notre  admira- 
•»  tion  ;  celles  de  notre  nation  imprimeroient 
»  dans  notre  ame  un  sentiment  plus  vif ,  Té- 
»  mulation.  »  (Essais  historiques  sur  Paris  , 
tome  III.  ) 

C'est  cette  réflexion  sensée  de  M.  de  Saint- 
Foix  qui  m'a  fait  entreprendre  l'ouvrage  que 
je  consacre  aujoiu'd'hui  à  l'amour  de  la  patrie 
et  de  la  vertu.  J'ai  tâché  de  recueillir  fidè- 
lement les  traits  intér-essans  répandus  cà  et  là 
dans  nos  histoires  générales  ou  pai'ticulières . 
Lorsque  ces  grands  exemples  ,  nécessairement 
trop  dispersés  dans  les  annales  d'une  nation  , 
sont  ainsi  réunis  et  rapprochés ,  il  en  résulte 


ij  PRÉFACE. 

comme  une  masse  de  lumière  qui  frappe ,  qui 
e'claire  plus  que  tous  les  préceptes  de  la  mo- 
rale. 

J'ai  balancé  long -temps  si  j'écrirois  par 
chapitres  ,  ou  si  je  citerois  indifféremment  une 
action  de  générosité  à  côté  d'un  trait  de  bra- 
voure ,  un  exemple  de  désintéressement  après 
une  preuve  de  grandeur  d'ame  ;  je  me  suis  dé- 
cidé pour  le  second  parti ,  non  parce  qu'il 
étoit  le  plus  facile  :  quand  on  travaille  pour 
le  public ,  il  faut  s'oublier  soi-même  ;  mais 
parce  qu'il  m'a  paru  le  plus  propre  à  jeter  de 
la  variété  sur  ce  recueil.  D'ailleurs  la  table 
sera  comme  un  sommaire  général  auquel  il 
sera  facile  d'avoir  recours. 

Je  n'ai  pas  fait  difficulté  de  transcrire  quel- 
quefois tout  simplement  les  traits  que  je  rap- 
porte ,  quand  je  les  ai  trouvés  bien  racontés. 
Je  le  répète  ;  ce  n'est  pas  la  vanité  qui  m'a 
fait  écrire ,  je  n'ai  en  vue  que  le  public ,  et  il 
gagnera  sûrement  à  ce  que  je  ne  tienne  pas 
toujours  la  plume. 

En  terminant  cette  préface ,  qu'il  me  soit 
permis  de  faire  un  souhait  oîi  n'entre  pour  rien 
ce  petit  intérêt  d'auteur  qui  fait  faire  tant  de 


PRÉFACE.  iij 

gros  livres.  Puisse  cet  ouvrage  passer  de  bonne 
heure  entre  les  mains  des  jeunes  gens  !  Les 
grands  noms  de  Tantiquité  frappoient  foible- 
ment  leurs  oreilles  ;  ils  apprendront  que  leur 
patrie  a  été  aussi  une  terre  fertile  en  héros , 
et  ils  trembleront  de  dégénérer.  C'est  le  bruit 
des  exploits  de  Miltiade ,  qui  fit  de  Thémisto- 
cle  un  grand  homme.  Nocte  ambulabat  in 
publico  Themisiocles  ,  quod  somnum  capere 
non  posset  ,  quœrentibusque  respondebat , 
Miltiadis  tropœis  se  è  somno  suscitari.  (  Cic, 
Tuscul.  quest.  lib.  4.  )  Puissent  les  maîtres 
en  conseiller  la  lecture  à  leurs  disciples  !  Lors- 
qu'ils leur  mettent  sous  les  yeux  les  modèles 
de  poésie  et  d'éloquence,  ils  n'en  font  que  des 
hommes  de  lettres  ;  en  leur  présentant  des 
exemples  de  vertus  ils  en  feront  des  hommes 
de  bien.  Puissent  les  pères  de  famille  le  faire 
lire ,  le  faire  apprendre  par  cœur  à  leurs  en- 
fans  !  Au  lieu  de  ces  fables  puériles  dont  on 
endort  leurs  premières  années  ,  ils  trouveront 
ici  des  vérités  agréables  et  utiles  :  au  lieu  de 
ces  prétentions  chimériques  dont  on  les  flatte, 
ils  verront  ici  quels  sont  les  véritables  titres 
de  noblesse  et  de  grandeur.  Puisse ,  en  un 
mot ,    cet  ouvrage  ,   devenir  le  Manuel  de 


iv  PRÉFACE. 

tout  bon  Français  !  Il  s'y  pénétrera  des  obliga- 
tions attachées  au  nom  qu'il  porte ,  et  il  s'ef- 
forcera d'en  remplir  toute  l'étendue. 


LE 


LE  MANUEL 

DE  LA 

JEUNESSE  FRANÇAISE , 

CONTETSAIST  DES  EXEMPLES  DE  PATRIOTISJŒ  ET  DE  VERTUS, 
TIRÉS  DE  l'histoire  DE  FRANCE. 

«WVXX^'V  \\\\\\%\  W*\ VV\»\W\X  \  \  WWWM  VWW'VW VWWtX'»  VNVW-V** 

1.  Amour  des  Français  pour   ta  religion  chré- 
tienne. 

j^lATTHiEt'  DE  Lainay  ,  daiis  soii  ouvrage  dédié  à 
Henri  IV,  en  1601,  intitulé  Remontrances  chré- 
tiennes ,  fait  mention  de  la  prérogative  des  archevè- 
ijues  de  Rheims ,  qui  étant  en  possession  de  sacrer  nos 
rois,  ieurécrivoient ,  monsieur  ^  mon  fils  ;  et  nos  rois 
eux-mêmes  leur  répondoient ,  monsieur,  mon  père. 
Cet  usage  provenoit  de  la  piété  des  rois  de  France 
qui,  par  amour  pour  la  sainte  religion  chrétienne  , 
regardoient  le  titre  de  Roi  très-chrétien  ,  comme  le 
plus  précieux  joyau  de  la  couronne.  La  noblesse  du 
royaume  pensoit  de  même ,  ainsi  que  l'attestent  ces 
croix  diversifiées  de  tant  de  manières  ,  que  les  des- 
cendans  de  nos  preux  chevaliers  portent  dans  leurs 
armoiries.  «  Mes  vieux  ancêtres,  ajoute  Matthieu  de 
»  Launay  ,  ont  été  dans  ces  principes;  ils  ontépan- 
»  du  leur  sang  pour  m'acquérir  ce  titre  de  chrétien, 
»  je  ne  le  quitterai  pas,  la  mort  plutôt  m'advienne. 
»    Français  etchrétieu,  sontdeux  litres  indivisibles.» 

jUaiiutl.  A 


2  RECUEIL 

a.  Atnour  des  Français  -pour  leur  souverain. 

C'est  dans  l'adversilé  qu'on  connoît  ses  amis  ;  c'est 
dans  les  temps  de  troubles  et  de  dissensions  que  les 
princes  connoissent  leurs  fidèles  sujets.  Qu'il  aimoit 
bien  son  roi ,  ce  Duranti  que  les  ligueurs  massacrè- 
rent à  Toulouse  en  1689  !  Il  éloit  premier  président 
au  parlement ,  et  il  porloit  dans  le  sanctuaire  de  la 
justice  ,  dit  M.  de  Thou  ,  des  yeux  et  des  mains  fer- 
més aux  présens  et  à  la  faveur.  Le  peuple  avoit  em- 
brassé le  parti  de  la  ligue  avec  cette  fougue  qui  l'en- 
traîne toujours  aux  nouveautés.  Duranti  n'oublia 
rien  pour  engager  les  Toulousains  à  demeurer  fidèles 
à  Henri  III  ,  leur  souverain  légitime.  Son  crédit  , 
son  éloquence  ,  ne  firent  que  suspendre  quelque 
temps  les  flols  de  la  sédition;  lef^inatisme  est  un  feu 
qui  ne  s'éteint  pas  aisément.  Un  jour,  dans  un  trans- 
port de  fureur ,  le  peuple  se  jeta  sur  le  carrosse  du 
premier  président ,  qui  eût  été  infailliblement  as- 
sassiné sans  l'habilité  de  son  cocher.  Il  alla  chercher 
un  asile  à  la  maison  de  ville  ;  mais  il  n'y  fut  pas 
long  -  temps  tranquille.  Les  séditieux,  animés  par 
leurs  chefs  qui  trouvoient  dans  Duranti  un  obstacle 
invincible  à  leurs  mauvais  desseins,  se  saisirent  de 
lui,  et  l'enfermèrent  dans  le  couvent  des  domini- 
cains. Il  n'en  devoit  sortir  que  pour  aller  à  la  morf. 
On  fit  courir  le  bruit  que  ce  zélé  magistrat  avoil 
promis  au  raiaréchal  de  Matignon  de  lui  livrer  une 
des  portes  de  la  ville  ,  pour  y  introduire  les  troupes 
du  roi.  C'en  fut  assez  pour  exciter  une  mullitude 
aveugle  ,  toujours  prêle  à  prendre  les  impressions 
que  des  hommes  méchans,  ou  hardis,  ont  intérêt  , 
ou  veulent  prendre  la  peine  de  lui  donner  :  le  plus 
fidèle  des  citoyens  ne  parut  plus  qu'un  traître.  On 
courut  en  foule  chez  les  dominicains.  Un  des  fac- 
tieux alla  annoncer  à  Duranti,  qu'il  eût  à  se  présen- 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  3 

ter  au  peuple  qui  l'attendoit.  Il  vit  bien  que  c'éloit 
son  dernier  moment  ,  et  il  le  vit  sans  effroi.  Il 
embrassa  son  épouse  à  qui  l'on  avoit  permis  de  le 
visiter  dans  sa  prison,  o  Je  vais  paroilre  devant  le 
»  souverain  juge,  lui  dit -il;  je  porte  à  son  tribu- 
«  nal  un  cœur  exempt  des  crimes  qu'on  m'impute. 
»  J'ai  aimé  ma  patrie  et  mon  roi.  Il  est  doux  ,  il  est 
»  beau  de  mourir  pour  une  pareille  cause.  »  Après 
ce  peu  de  mots ,  l'ayant  embrassée  de  nouveau  ,  il 
suivit  celui  qui  étoit  venu  l'avertir  ,  et  qui  eut  l'in- 
solence et  l'impiété  de  le  présenter  au  peuple  ,  en 
disant  :  Voilà  Vhonime.  A  l'instant,  de  grands  cris 
s'élevèrent  de  toutes  parts  ;  mais  Duranti  ,  animé 
de  cette  noble  fierté  qu'inspire  le  sentiment  de  son 
innocence  ,  demande  aux  factieux  ce  qu'ils  lui  veu- 
lent et  quels  sont  ses  crimes  ?  Cette  question,  et 
l*air  de  majesté  qui  biilloit  sur  son  visage  ,  parurent 
d'abord  désarmer  cette  multitude.  Ils  se  regardoient 
les  uns  les  autres  sans  oser  rien  entreprendre.  En- 
fin ,  vm  des  séditieux  perce  la  foule  ,  s'approche  de 
Duranti ,  et  le  renverse  mort  d'un  coup  de  pistolet. 
Aussitôt  on  se  jette  brutalement  sur  ce  cadavre,  et 
on  le  traîne  à  la  place  Saint-George ,  destinée  aux 
exécutions  des  criminels.  Les  ligueurs  avoient  des- 
sein de  l'attacher  à  la  potence  ;  mais  n'y  en  ayant  point 
trouvé  ,  ils  dressèrent  le  corps  sur  ses  pieds  ,  et  le 
lièrent  au  pilori ,  tandis  qu'à  un  infâme  poteau  pen- 
doit  vis-à-vis  de  lui  le  portrait  de  Henri  IH ,  avec 
cette  inscription  :  •  Tu  as  tant  aimé  ton  roi ,  jouis 
»  librement  de  sa  présence ,  et  meurs  avec  lui.  » 
Àdeo  rcjc  tibi  carus  erat ,  mine  licet  eo  fruaris 
et  cum  eo  jaceas.  O  mes  concitoyens  ,  dit  le  prési- 
dent de  Thou,  quel  est  le  Français  qui  ne  souhaitât 
la  mort ,  si  sa  tombe  devoit  être  décorée  d'une  pa- 
reille épitaphe  ? 

A  cette  illustre  victime ,  les  séditieux  en  joignirent 
d'autres  encore.  Outre  l'avocat -général  Dafïis,  ils 

3 


4  RECUEIL 

allèrent  massacrer  dans  son  lit  un  domestique  de 
Duranti ,  (jni  avoil  ùlé  dangereusement  blessé  en  dé- 
fendant ce  magistrat,  au  temps  de  la  première  énieu- 
te  ,  et  dont  la  fidélité  à  son  maître  leur  reprochoit 
trop  sensiblement  leur  perfidie  envers  leur  souve- 
rain. 

5.  Louis  XII  ,  ie  -père  du  peuple. 

Vive,  ie  roi,  s'écrioit  le  peuple,  se  pressant  en 
foule  autour  de  Louis  XIÏ,  Five  ie  peuple  fran- 
çais ,  vive  mon  peuple  ,  répéta  souvent  ce  bon  roi , 
en  élevant  ses  yeux  et  ses  mains  vers  le  Ciel  pour  le 
prendre  à  témoin  de  l'attendrissement  de  son  cœur. 


4.  Courte  harangue  de  Gaspard  de  Tavannes. 

Le  maréchal  de  Tavannes  fut  un  de  ces  hommes 
hauts  et  fiers  ,  dont  la  grandeur  d'ame  s'allie  avec 
l'esprit  des  vertus  et  des  défauts.  Toujours  fidèle  à 
son  roi  et  à  sa  religion  ,  la  roideur  de  son  caractère 
le  conduisit  au  fanatisme  ;  mais  la  rudesse  de  ses 
manières  et  de  ses  idées,  ses  préjugés  déplorables 
n'empêchent  point  qu'on  ne  doive  admirer  sa  fierté 
noble  ,  sa  franchise  dure  et  laconique  ,  et  son  inté- 
grité. En  1564;  comme  lieutenant-général  du  gou- 
vernement de  Bourgogne,  il  reçut  à  Dijon  Cathe- 
rine de  Médicis  et  sou  fils  Charles  IX.  La  manière 
dont  il  les  harangua  mérite  d'être  connue.  Il  mit  la 
main  sur  son  cœur ,  et  dit  au  monarque  :  Ceci  est 
à  vous ,  puis  la  portant  sur  son  épée  ,  voilà  de  quoi 
^e  puis  vous  servir. 


5.  Fénélon  ou  le  prudent  précepteur . 

Le  duc  de  Bourgogne  ,  ce  célèbre  élève  de  RI.  de 
Fénélon  ,  étoit  haut  et  impérieux.  Il  dit  un  jour  à 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  5 

récepteur  :  Non ,  non  ,  Monsieur  ,  je  ne  me 
pas  commander  ;  je  sais  ce  que  je  suis  et  ce 
ous  êtes.  —  Le  sage  Fénélon  n'insista  pas  et  se 
.  «  Je  ne  sais.  Monseigneur,  lui  dit-il  le  lende- 
in  ,  si  vous  vous  rappelez  ce  que  vous  avez  dit 
r ,  que  vous  saviez  ce  que  vovis  êtes  et  ce  que 
uis.  Il  est  de  mon  devoir  de  vous  apprendre  que 
is  ignorez  l'un  et  l'autre.  Vous  vous  imaginez 
ic  ,  flionseigneur  ,  être  plus  que  moi  :  quelques 
ets  sans  doute  vous  l'auront  dit ,  et  moi  je  ne 
ins  pas  de  vous  assurer  ,  puisque  vous  m'y  for- 
,  que  je  suis  plus  que  vous.  Vous  comprenez 
3z  qu'il  n'est  point  question  ici  de  la  naissance  ; 
is  regarderiez  comme  un  insensé  celui  qui  pré- 
droit se  faire  un  mérite  de  ce  que  la  pluie  a 
;ilisé  sa  moisson,  sans  arroser  celle  de  son  voisin, 
as  ne  seriez  pas  plus  sage,  si  vous  tiriez  vanité 
folre  naissance  qui  n'ajoute  rien  à  votre  mérite 
sonnel.  Or,  vous  ne  sauriez  douter  que  je  ne 
>  au-dessus  de  vous  par  les  lumières  et  par  les 
moissances.  Vous  ne  savez  que  ce  que  je  vous 
ppris  ;  et  ce  que  je  vous  appris  n'est  rien  ,  com- 
é  à  ce  qui  me  resteroit  à  vous  apprendre.  Quant 
autorité,  vous  n'en  avez  aucune  sur  moi,  et 
'ai  moi-même  au  contraire  pleine  et  entière  sur 
is.  Vous  me  croyez  peut-être  fort  heureux  d'ê- 
pourvu  de  l'emploi  que  j'exerce  auprès  de  vous; 
abusez-vous  encore  ,  Monseigneur,  je  ne  m'en 
i  chargé  que  pour  obéir  au  roi  ,  et  nullement 
r  le  pénible  avantage  d'être  votre  précepteur.  » 
ainsi  que  Fénélon  formoitle  coeur  de  son  élève  ; 
;n  ne  le  flattant  jamais,  et  en  usant  de  l'autorité 
raison.  Puisse  cet  exemple  servir  de  modèle  à 
eux  qui  seront  chargés  de  l'éducation  despriu- 


6  lŒCLIlilL 

6.  Pincent  de  Paul ,  ou  la  harangue  efficace. 

Vincent  de  Paul,  l'homme  qui  a  secouru  ou  fait 
secourir  le  plus  de  malheureux ,  n'étoit  que  le  fils 
d'un  paysan  ;  mais  l'ardeur  incroj'able  de  son  zèle  et 
son  intarissable  charité  le  placent  au  rang  des  héros 
de  l'humanité.  II  n'y  a  point  de  souverain  qui  ait  fait 
tant  de  fondations  utiles  ;  les  Dames  de  la  Charité  , 
les  Prêtres  de  la  Mission,  les  Filles  de  la  Charité  ,  les 
Séminaires  ,  l'Hôpilal-Général ,  les  Enfans-Trouvés  , 
tels  sont  les  monumens  qu'il  a  laissés  ;  argent ,  se- 
cours, instructions,  voilàles  bienfaits  qu'il  ne  cessa  de 
répandre.  Il  n'y  a  que  la  religion  qui  puisse  enfan- 
ter de  tels  prodiges.  Toutes  les  personnes  bienfaisan- 
tes du  royaume  s'étoient  pour  ainsi  dire  ralliées  à  lui; 
il  leur  avoit  donné  son  ame,  et  les  secours  sembloient 
se  multiplier  à  l'infini  par  l'ordre  qu'il  savoit  mettre 
dans  leur  distribution.  Vincent  de  Paul  avoit  une 
éloquence  vive ,  naturelle  ,  à  laquelle  il  étoit  impos- 
sible de  résister.  Avant  qu'il  eût  institué  l'hospice  des 
Enfans-Trouvés,  il  avoit  engagé  les  Dames  de  la  Cha- 
rité ,  parmi  lesquelles  se  trouvoient  les  dames  de  Ma- 
rillac ,  de  Miramion  et  d'autres  femmes  du  plus  haut 
rang ,  à  se  charger  de  ces  malheureuses  victimes  de 
la  misère  et  du  libertinage  ;  mais  le  nombre  en  de- 
vint bientôt  si  considérable  ,  que  ces  dames  tombè- 
rent dans  le  découragement.  Elles  commençoient  à 
se  persuader  qu'elles  ne  pourroient  plus  soutenir  cette 
œuvre  ;  mais  Vincent ,  animé  du  zèle  le  plus  actif  , 
indique  une  assemblée  générale  et  propose  les  raisons 
et  les  inconvéniens  des  différens  partis  qu'on  pouvoit 
embrasser  ;  il  combat  les  craintes  et  les  inquiétudes, 
et  bientôt  n'étant  plus  maître  de  ses  expressions  ,  et 
prenant  un  ton  plus  véhément  :  «  Or  ,  sus  ,  Mesda- 
«  mes  ,  leur  dit-il,  la  compassion  et  la  charité  vous 
»  ont  fait  adopter  ces  petites  créatures  pour  vos  en- 
»   fans  ;  vous  avez  été  leurs  mères  selon  la  religion  , 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  7 

ji  depuis  que  leurs  mères  selon  la  nature  les  ont  dé- 
•  laissés  ;  voyez  maintenant  si  vous  voulez  aussi  les 
»  abandonner.  Cessez  un  instant  d'être  leurs  mères  , 
D  pour  devenir  dès  à  présent  leurs  juges;  leur  vie  et 
»  leur  mort  sont  entre  vos  mains  :  décidez  ;  je  vais 
»  prendre  les  voix  et  les  suffrages  .  il  est  temps  de 
»  prononcer  leur  arrêt ,  et  de  savoir  si  vous  ne  vou- 
s  lez  plus  avoir  de  miséricorde  pour  eux.  Ils  vivront, 
B  si  vous  continuez  d'en  prendre  un  charitable  soin  ; 
»  au  contraire  ils  mourront ,  et  périront  infaillible- 
»  ment  si  vous  les  abandonnez.  »  A  ces  paroles  l'as- 
semblée ne  répondit  que  par  des  larmes,  et  il  fut  ar- 
rêté qu'à  quelque  prix  que  ce  put  être,  on  continue- 
loit  ce  qu'on  avoit  si  bien  commencé.  Telle  fut  l'ori- 
gine de  l'institution  des  Enfans-Trouvés. 


7.  Fénélon,  ou  le  hon  archevêque. 

Un  jour  M.  de  Fénélon  étant  prêt  à  monter  à  l'au- 
tel ,  aperçut  une  pauvre  femme  fort  âgée  qui  parois- 
soit  lui  vouloir  parler  ;  il  s'approcha  d'elle  avec  bonté 
et  l'enhardit  par  sa  douceur  à  s'exprimer  sans  crainte. 
Monseigneur  ,  lui  dit-elle,  en  pleurant  et  en  lui  pré- 
sentant une  pièce  de  douze  sous, Je  n'ose  pas,  mais 
j'ai  hcaucoupde  confiance  en  vos  prières,  je  vou- 
drois  vous  prier  de  dire  cette  messe  pour  moi.  Don- 
nez ,  donnez,  lui  répondit  Fénélon  en  recevant  son 
offrande,  votre  aumône  est  agréable  à  Dieu...  Après 
la  messe,  il  fit  remettre  à  cette  femme  indigente 
une  somme  assez  considérable  ,  et  lui  promit  de  dire 
le  lendemain  lui-même  une  seconde  messe  à  son  in- 
tention. 


S.  Le  voleur  rappelé  à  ia  vertu  par  un  bienfail. 

A  la  fin  de  l'hiver  de  1776  ,  un  fermier  de  la  pa- 
roisse de***  à  dix  lieues   de  Paris,  .s'en  revenoit  du 

4 


8  ULCLiilL 

moulin  ,  monté  sur  son  cheval,  qui  porfoil  en  outre 
la  farine  il'ntie  demi-charge  d'orge.  An  détour  d'une 
ruelle  ,  ce  fermier  est  attaqué  par  un  voisin  ,  qui ,  le 
bâton  levé  ,  lui  demande  en  jurant,  sa  farine.  Le  ca- 
valier saute  à  terre  ,  saisit  son  homme  au  collet ,  le 
ten-asse  et  lui  dit  :  «  Tu  vois  qu'il  ne  tiendroit  qu'à 
))  moi  de  t'assommer.  —  Assomme,  répond  le  voleur, 
»  assomme,  ou  donne-moi  ta  farine,  il  me  la  faut;  je 
»  meurs  de  faim  ,  moi ,  mes  enfans  et  ma  femme.  — 
»  Ah  !  tu  meurs  de  faim  ,  c'est  autre  chose ,  mais  je 
»  ne  veux  pas  que  tu  sois  voleur.  Prends  le  sac  ,  je 
»  t'en  fais  présent  ,  je  vais  t'aidera  le  charger  :  va-t- 
»   en  et  ne  dis  mot.  » 

Le  cheval  débarrassé  de  son  fardeau  ,  arrive  au 
galop  dans  la  cour  de  la  ferme  :  la  fermière  ne  voyant 
point  son  mari ,  s'eftVaie  et  crie  ;  valets  ,  servantes 
accourent  et  la  suivent  dans  la  route.  On  trouve  à 
cent  pas  le  fermier  qui  s'en  vient  tranquillement  en 
rêvant.  Sa  femme  l'interroge  :  «  Pourquoi  le  cheval?.. 
»  —  tais  -  toi.  —  et  la  farine  ? — mais  tais-toi  donc.» 
Quand  ils  sont  seuls,  il  lui  conte  son  aventure,  et 
ajoute  :  «  Il  falloit  que  le  pauvre  homme  fiit  bien 
»  dans  le  besoin  pour  s'attaquer  à  moi  qui  en  bat- 
»  trois  quatre  comme  lui.  »  Aussitôt  la  femme  pre- 
nant un  pain  et  le  cachant  sous  son  tablier,  dit  tout 
bas  à  son  mari  :  Puisqu'ils  ont  si  faim  ,  ils  ne 
pourront  pas  attendre  que  la  pâte  soit  levée  et  le 
pain  cuit  ;  et  aussitôt  elle  courut  leurporter  cepain. 
Jugez  quelle  fut  la  frayeur  de  la  malheureuse  famille , 
lorsqu'elle  vit  arriver  la  fermière.  Peignez-vous  son 
étonnement  elsa  joie  ,  lorsque  la  fermière  leur  offre 
ce  pain  prêt  à  manger;  car  les  petits  enfans  dévo- 
roient  déjà  des  poignées  de  farine.  Le  voleur  étoit 
un  homme  de  bien  :  on  lui  donna  de  l'ouvrage  ,  il 
gagna  sa  vie  par  le  travail  ;  ses  enfans  élevés  dans  de 
bons  principes,  furent  des  paysans  honnêtes  et  labo- 
rieux. C'est  ainsi  qu'un  pain  donné  à  propos  a  rendu 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  9 

à  la  probité  un  homme  qu'un  seul  mot  pouvoit  con- 
duire au  supplice. 


9.  Proùitc  d'un  mendiant. 

Il  est  rapporté  dans  la  vie  de  Molière,  qu'un  pau- 
vre lui  ayant  demandé  l'aumône  ,  il  mit  la  main  à 
la  poche,  en  tira  une  pièce  de  moniioie  et  la  lui 
donna.  C'étoit  un  louis.  Le  pauvre  soupçonna  qu'on 
s'étoit  trompé.  Il  éloit  honnête  homme  :  il  courut 
après  Molière,  et  le  fit  apercevoir  de  sa  méprise.  Où 
ta  vertu  va-t-ellese  nichev?  s'écria-t-il  dans  le  pre- 
mier mouvement  de  son  admiralion.  Aussitôt  il  lira 
un  autre  louis  de  sa  poche  et  les  donna  tous  deux  au 
sénéreux  mendiant. 


10.  Catinat ,  ou  (e  pardon  des  ennemis. 

Un  jour  Louis  XIV,  reconnoissant  ejifin  la  faus- 
seté des  accusations  (|ue  l'on  ne  cessoit  de  porter 
contre  Catinat,  pour  lui  faire ôter  le  commandement 
de  l'armée  ,  en  témoignoit  ses  regrets  à  ce  grand  hom- 
me. Catinat,  toujours  modeste,  remercioit  le  roi  du 
retour  de  ses  bontés  ,  et  ne  se  permeltoit  aucune 
plainte  contre  ceux  qui  l'avoient  persécuté.  «  Vous 
n  ne  me  parlez  point  de  vos  ennemis ,  lui  dit  le  mo- 
B  narque  ,  vous  m'avez  assez  bien  vengé  des  miens 
»  pour  que  je  doive  punir  les  vôtres,  je  veux  lescon- 
»  noître.  —  Ah!  Sire,  reprit  Catinat  ,  je  vous  sup- 
»  plie  de  ne  pas  exiger  que  je  dénonce  à  votre  ma- 
B  jesté  des  officiers  pleins  de  talens ,  que  j'ai  peut- 
»  être  fâchés  sans  le  savoir,  et  dont  elle  tirera  les 
ï  plus  grands  services  quand  je  n'y  serai  plus.  »  Ce 
trait  est  peut-être  au-dessus  de  tous  ceux  que  l'his- 
loire  nous  a  transmis  des  plus  grands  hommes  de 
Tanliquilé. 

A  5 


lO  RECUEIL 

1 1.  Clémence  de  Louis  XI F . 

Voici  un  mot  de  Louis  XIV,  qui  aux  yeux  de  l'hu 
nianilé  lui  fait  plus  d'iionneur  que  toutes  ses  con- 
quêtes. Ce  prince  n'avoil  pu  se  résoudre  à  établir 
la  peine  de  mort  contre  les  déserteurs  ,  quelques  ins- 
tances que  lui  en  fissent  les  chefs  de  ses  armées.  Un 
jour  qu'il  reprochoit  au  marquis  de  Nangis  que  son 
régiment  n'éloit  pas  complet.  «  Sire  ,  lui  dit  cet  of- 
»  ficier ,  nous  ne  viendrons  jamais  à  bout  de  com- 
»  pléter  nos  régimens  ,  si  l'on  ne  casse  la  tête  aux 
»  déserteurs.  »  Eh  !  Nangis ,  ce  sont  des  hommes  , 
répliqua  le  roi  en  soupirant. 


12.  Iiitrèpidilê  du  jeune  Du  Gucsctin. 

Du  GrESCLiN  ,  l'honneur  de  la  Bretagne  ,  annon- 
ça de  bonne  heure  ce  qu'il  seroit  un  jour.  A  peine 
sorti  de  l'enfance ,  il  s'échappa  du  château  de  son 
père  et  se  rendit  à  Rennes  pour  y  voir  un  grand 
tournois  qui  se  célébroit  dans  cette  ville.  Du  Gues- 
clin  auroit  bien  souhaité  d'y  paroître.  Il  n'avoit  point 
d'argent ,  et  sa  mauvaise  mine  n'étoit  guère  propre 
à  lui  en  faire  trouver.  Ce  n'étoit  qu'avec  chagrin 
(ju'il  se  contentoit  d'être  simple  spectateur ,  lors- 
qu'il aperçut  un  chevalier,  qui  après  avoir  couru 
une  lance,  s'étoit  retiré  et  se  faisoit  désarmer.  Ce 
chevalier  étoit  son  parent  :  Du  Guesclin  se  jette  à 
Kcs  genoux  ,  et  le  prie  de  lui  prêter  son  cheval  et  ses 
armes.  Une  demande  qui  aunonçoit  tant  de  bravou- 
re ,  lui  fut  bientôt  accordée.  Il  s'arme,  monte  à 
cheval  ,  vole  dans  la  lice  ,  la  visière  baissée ,  l'écu 
pendu  au  cou ,  la  lance  sur  la  cuisse.  Dès  la  pre- 
mière course ,  il  fit  perdre  les  arçons  à  son  adver- 
saire. Ce  début  l'encouragea.  Il  fournit  ainsi  quinze 
courses  ,  avec  le  plus  grand  succès  et  sans  être  con- 


DE   FAITS  MÉMORABLES.  II 

nu  de  personne.  De  tous  côtés  on  ne  l'appeloit 
que  VEcuucr  aventureux.  Son  père,  qui  n'avoit 
garde  de  soupçonner  que  son  lils  fût  sous  cet  équi- 
pao^e  se  présenta  pour  courir  contre  lui.  Le  jeune 
Du  Guesclin  le  leconnoit  à  son  armure,  baisse  sa 
lance  par  respect  ,  et  refusant  de  combattre  ,  pousse 
vers  un  chevalier  normand  qui  s'étoit  distingué 
dans  le  même  tournois.  Il  en  triompha  ;  mais  celui- 
ci  ,  d'un  coup  qu'il  lui  avoit  porté  fort  adroitement, 
venoit  de  faire  sauter  son  casque.  Aussitôt  on  s'em- 
presse autour  d'un  champion  que  chacun  brùloit  de 
connoitre.  Quelle  ne  dut  pas  être  la  surprise  de  son 
père  !  du  moins  sa  joie  fut  complète.  Son  fils  rem- 
poptoit  tout  l'honneur  de  cette  journée  par  ses  incr- 
veilteux  faits  cC armes  ;  il  y  ajouta  encore  une  au- 
tre espèce  de  gloire.  Le  prix  du  tournois  ,  qui  lui 
avoit  été  adjugé  d'une  voix  unanime  ,  il  alla  l'offrir 
au  chevalier  qui  avoit  bien  voulu  lui  prêter  son  che- 
val et  ses  armes.  Le  père  ,  toujours  plus  charmé  des 
belles  qualités  d'un  fils  qui  lui  attiroit  les  éloges  de 
toute  l'assemblée ,  promit  de  lui  fournir  désormais 
un  équipage  qui  pût  contribuer  à  faire  paroître  son 
courage  avec  éclat.  C'est  par  ce  courage  héroïque 
qu'il  cherchoit  à  faire  oublier  sa  laideur  et  sa  dif- 
lormité. 


i5.    Belle  action  de  Julienne  Du  Guesclin. 

Il  semble  que  dans  la  famille  de  Du  Guesclin  , 
chacun  participoit  à  sa  bravoure.  Julienne  Du  Gues- 
clin sa  sœur,  religieuse,  étoit  venue  le  voir  àPon- 
torson  en  Basse  -  Normandie ,  dont  le  roi  lui  avoit 
confié  la  garde.  Une  nuit,  les  Anglais  d'une  garni- 
son voisine  tentèrent  de  surprendre  ce  château  ;  Ju- 
lienne s'éveille,  saule  du  lit,  prend  les  premières 
armes  qu'elle  trouve  ,  court  aux  murailles  ,  etquoi- 

6 


12  RECUKIL 

que  seule,  renverse  les  échelles  que  les  Anglais  y 
avoient  déjà  ap[)liquées.  Sea  cris  éveillèrent  bientôt 
toute  la  garnison.  Les  ennemis  furent  obligés  de  se 
retirer  avec  perte  ,  et  de  laisser  leur  commandant 
prisonnier. 


i4-  Bravoure  et  dévouement  d'un  officier. 

Sors  le  règne  de  Charles  IX ,  un  officier  gascon 
qui  servoit  dans  la  marine  ,  après  s'être  battu  vail- 
lamment dans  plusieurs  occasions  ,  couronna  ses 
exploits  par  une  action  vraiment  romaine  ,  dit 
Brantôme  ,  et  dont  on  auroit  peine  à  trouver  une 
douzaine  de  'pareilles.  La  galère  sur  laquelle  il 
rombattoit ,  avoit  abordé  une  galère  turque  ;  mais 
ayant  trouvé  une  résistance  terrible  et  des  forces  su- 
périeures ,  les  Français  furent  obligés  de  se  retirer 
avec  perle.  Cet  officier ,  au  désespoir  de  se  voir  ar- 
racher la  victoire,  resta  sur  la  galère  ennemie,  tâ- 
cha de  pénétrer  ,  à  la  faveur  du  tumulte ,  jusqu'au 
magasin  à  poudre.  II  y  parvient ,  et  comptant  pour 
rien  la  perte  de  sa  vie  ,  pourvu  qu'il  fasse  périr  les 
ennemis  de  sa  patrie ,  il  y  met  le  feu  sans  hésiter. 
La  galère  saute  ,  et  de  tous  ceux  qui  s'y  trouvoient, 
il  n'en  échappa  pas  un  seul. 


i5.  La  journée  des  Trente. 

Le  combat  des  Horaces  et  des  Curiaces  n'est  pas 
plus  fameux  dans  l'histoire  romaine,  que  celui  des 
Trente  l'est  dans  la  nôtre.  Ce  fut  en  l'année  i53o  , 
que  Eeaumanoir  ,  seigneur  breton ,  du  parti  de 
Charles  de  Blois  ,  proposa  à  Bembro,  commandant 
des  Anglais  qui  éloient  venus  au  secours  du  comte 
de  Montfort  ,  de  se  battre  trente  Anglais  contre 
trente  Bretons.   La  prop-^sition  fut  accepl''';e  ;  le  lieu 


DE  FfMTS  MÉMORABLES.  l3 

(lu  combat  fut  choisi  ;  on  désigna  un  gros  chêne  à 
moitié  chemin  de  Jusselin  à  Ploërmet.   Dès  que  les 
deux  troupes  y  furent  arrivées,  Bembro  qui  crai- 
gnoit  l'issue  de  cette  journée ,  fit  tous  ses  efforts  pour 
rompre  la  partie.   Il  dit  qu'il   ne  lui   convenoit    pas 
de  se  battre  sans  la  participation  de  son  souverain  ; 
que  ces  sortes  de  combats  particuliers  ne  décidoient 
jamais  de  rien  ;  et   qu'il  seroit  beaucoup  mieux  de 
se  séparer  et  d'attendre  les  ordres  des  princes  dont 
ils  étoient  sujets  les  uns  et  les  autres.  Les  Bretons  , 
qui  brùloient  de  se  signaler  ,  répondirent  que  puis- 
que l'on  s'étoit  assemblé,  on  ne  s'en  iroit  pas  sans 
mener  tes  mains  -,  et  sans  voir  qui  avoit  plus  i)etl& 
arne.  Aussitôt  on  donne   le  signal.  Des  deux  côtés  , 
on   se  charge  avec  luie  espèce  de  fureur  ,  et  l'on 
combat  avec  un   courage   incroyable.    Les  Bretons 
eurent  d'abord  du  désavantage  ;  cinq  des  leurs  étoient 
déjà  tués  ou  pris,  les  Anglais  triomphoient  ;  mais 
Beaumanoir  ne  cessant  de  ranimer  le   courage  de 
ses  gens  par  ses  paroles  et  par  son  exemple  ,   l'é- 
galité fut   bientôt   rétablie  ;  on   se  reposa   quelque 
temps  pour  reprendre  haleine,  après  quoi  le  combat 
recommença  avec  la   même   vivacité.    Beaumanoir 
blessé,  épuisé  de  fatigues,  et  mourant  de  soif,  de- 
mandoit  à  boire.   Bois  ton  sang  ,  lui  crie  un  des 
siens,  et  ta  soif  passera.  Ces  paroles  semblent  lui 
rendre  des  forces.   Bembro  fut  tué  ,  mais  sa  troupe 
ne  perdit  pas  courage  :  elle  formoit  un   bataillon  si 
fort  serré  ,  qu'il  paroissoit  impossible  de   l'entamer 
Alors    Guillaume  de  Monfauban  ,  à  qui   les  Anglais 
avoient  permis    de  combattre  à  cheval,  (i)  à  cause 
de  ses  indispositions  ,  s'écarte  un  peu  dans  la  cam- 
pagne.  Où  vas- tu  ^  mauvais  chevalier  ?  lui  dit 
aussitôt  Beavimanoir,  persuadé  qu'il  prenoitla  fuite. 

(  I  )  M.  de  Vjllaret  prétend  qu'ils  étoient  tous  à  rlieval  ;  il  faut 
avouer  qu'il  appuie  son  sentiment  de  raisons  assez  plausibles ,  mais 
il  a  coulre  lui  le  nombre  des  histoiiens. 


l4  RECUKIL 

Fais  ton  devoir^  répond  MoiUauban ,  je  ferai  le 
mien.  Sur-le-champ  il  piqua  son  cheval  contre  les 
Anglais,  ouvrit  leurs  ranjjs,  les  mit  en  désordre  , 
et  facilita  aux  siens  les  moyens  de  pénétrer.  Il  se  fit 
là  un  carnage  terrible.  Toute  la  gloire  de  celle  jour- 
née fut  pour  les  Bretons  qui  y  montrèrent  tant  de 
bravoure  ,  que  dans  la  suite ,  lorsqu'on  vouloit  par- 
ler d'un  combat  où  l'on  s'étoit  battu  avec  courage  , 
on  disoit  :  On  s'y  est  battu  comme  à  la  journée 
des  trente. 


16.  L'Héroïne  de  Falaise. 

Faiiise  avoit  embrassé  le  parti  de  la  ligue.  Henri  IV, 
après  avoir  soumis  quelques  autres  places  de  Nor- 
mandie ,  vint  l'assiéger  eu  iSgo.  Un  marchand  de 
cette  ville  ,  nommé  La  Chesnaye  ,  étoit  sur  le  point 
d'épouser  une  fille  de  son  état ,  qu'il  aimoit  tendre- 
ment. L'idée  d'un  assaut  qu'on  alloit  livrer,  le  fait 
trembler  pour  ce  qu'il  a  de  plus  cher  ,  il  court  chez 
elle  ,  et  lui  propose  un  moyen  facile  de  sortir  secrè- 
tement de  la  ville,  «  Y  pensez-  vous,  lui  dit  -  elle  , 
»  d'abandonner  ainsi  vos  compatriotes  au  moment 
»  de  leur  donner  des  preuves  de  votre  zèle  ?  je  ne 
»  vous  soupçonne  pourtant  pas  d'une  lâcheté  ;  c'est 
»  pour  moi ,  sans  doute  ,  que  vous  craignez  ;  eh 
»  bien  !  venez  ,  je  vais  vous  donner  ma  foi ,  mais 
0  c'est  sur  la  brèche.  »  Elle  marche  aussitôt  vers  le 
rempart  malgré  les  instances  et  les  larmes  de  La 
Chesnaye  qui  fait  tous  ses  efforts  pour  la  retenir.  Il  la 
suit  néanmoins  résolu  de  la  défendre  ,  ou  de  mou- 
rir à  ses  côtés.  L'un  et  l'autre  combattirent  avec  un 
courage  qui  les  fit  remarquer  de  Henri  IV.  Ce  prin- 
ce, l'admirateur  de  toutes  les  belles  actions,  donna 
ordre  qu'on  leur  sauvât  la  vie ,  s'il  étoit  possible. 
On  ne  le  put  pas.  Ils  périrent  eu  combattant  tous 
deux  eu  héros. 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  l5 

17.  Guillaume  de  Porcelets. 

Les  Croisades  ,  ces  guerres  que  la  religion  inspira  , 
mais  que  la  prudence  ne  conduisit  pas  toujours,  nous 
offrent  mille  belles  actions  faites  par  des  Français. 
Après  le  départ  de  Philippe  Auguste  ,  Richard  I"  , 
roi  d'Angleterre,  étoit  resté  seul  dans  la  Terre-Sainte  ; 
il  livra  plusieurs  combats  aux  Infidèles,  et  remporta 
quelques  avantages  considérables  sur  Saladin  ,  l'un 
des  plus  grands  hommes  de  son  siècle.  Peu  de  jours 
après  la  sanglante  bataille  d'Antipatride,  gagnée  par 
le  roi  d'Angleterre,  ce  prince  qui  savoit  vaincre,  sans 
savoir  profiter  de  ses  victoires,  s'amusoit  aux  envi- 
rons de  Jaffa.  Saladin  résolut  de  l'enlever  au  milieu 
d'une  grande  partie  de  chasse.  La  chose  étoit  facile  , 
et  déjà  l'escorte  de  Richard  attaquée  et  surprise  , 
avoit  pris  la  fuite  avec  assez  de  précipitation ,  lors- 
qu'un Français,  nommé  Guillaume  de  Porcelets  ,  se- 
lon les  uns  ,  et  de  Préaux ,  selon  d'autres  ,  se  sacrifia 
pour  sauver  le  prince.  Il  se  fit  prendre,  et  comme  s'il 
eût  voulu  se  ménager  des  égards  et  un  traitement 
favorable,  il  dit  qu'il  étoit  le  roi  d'Angleterre.  La  no- 
blesse de  son  air  ,  la  richesse  de  son  habillement  , 
tout  concouroit  à  tromper  les  Sarrasins.  Ils  poussent 
des  cris  de  joie  ,  ils  accourent,  ils  s'empressent  autour 
de  lui ,  tandis  que  Richard ,  profitant  de  la  méprise  , 
se  sauvoitd'un  autre  côté.  Porcelets  fut  conduit  à  Sa- 
ladin ,  à  qiai  on  avoit  déjà  annoncé  cette  importante 
nouvelle  :  il  le  détrompa  ;  et  sans  craindre  la  colère 
de  ce  prince,  il  lui  avoua  son  artifice.  Saladin  étoit 
généreux  ,  il  avoit  du  mérite  ,  et  il  savoit  l'admirer 
dans  ses  ennemis.  Il  donna  des  éloges  à  Porcelets  , 
dont  le  roi  d'Angleterre  s'empressa  bientôt  de  briser 
les  fers,  et  de  récompenser  la  générosité 


1 6  RECUEIL 

1 8.   Jean  de  Gassion. 

Henri  d'Aibret  ,  roi  de  Navarre  ,  avoit  été  fuit  pri- 
sonnier à  Pavie ,  en  combattant  aux  côtés  du  brave 
et  malheureux  François  l'MJn  de  ses  plus  fidèles  su- 
jets ,  Jean  de  Gassion  ,  seigneur  gascon  accourut  à 
Pavie  de  l'extrémité  du  Béarn  ,  où  il  avoit  appris  le 
malheur  de  ce  prince.  Que  ne  peut  dans  un  Français 
sa  tendresse  pour  son  roi  ?  Il  obtint  des  soldats  à  qui 
l'on  en  avoit  confié  la  garde  ,  la  permission  de  péné- 
trer dans  l'appartement  de  Henri.  Il  étoit  couché  ; 
Gassion  quitte  ses  habits,  les  lui  donne  ,  le  fait  éva- 
der sous  ce  déguisement ,  et  se  mettant  au  lit  à  sa 
place  ,  il  s'exposa  généreusement  à  la  vengeance  des 
officiers  de  l'empereur  ,  chargés  de  garder  le  roi  de 
Navarre. 


19.  M.  de  Sato ,  ou  les  succès  d&  ia  bienfaisance. 

En  1662  ,  il  y  eut  une  longue  et  cruelle  famine  à 
Paris.  Un  soir  des  grands  jours  d'été  ,  que  M.  de  Salo, 
conseiller  au  parlement ,  venoit  de  se  promener  , 
suivi  seulement  d'un  laquais  ,  un  homme  l'aborda  , 
lui  présenta  un  pistolet ,  et  lui  demanda  la  bourse , 
mais  en  tremblant ,  et  en  homme  qui  n'étoit  pas  ex- 
pert dans  le  métier  qu'il  faisoit.  Vous  vous  adressez 
mal ,  lui  dit  M.  de  Salo,  et  je  ne  vous  ferai  guère  ri- 
che :  je  n'ai  que  trois  pistoles  que  je  vous  donne  bien 
volontiers.  Il  les  prit  et  s'en  alla  ,  sans  lui  rien  deman- 
der davantage.  «  Suis  adroitement  cet  homme-là  ,  dit 
M.  de  Salo  à  son  laquais  :  observe  le  mieux  qu'il  le 
sera  possible  où  il  se  retirera  ,  et  ne  manque  pas  de 
venir  aussitôt  me  le  dire.  »  Il  fit  ce  que  son  maître 
lui  commanda,  suivit  le  voleur  dans  trois  ou  quatre 
petites  rues,  et  le  vit  entrer  chez  un  boulanger,  où 
il  acheta  un  pain  de  sept  à  huit  livres,  et  changea 


DE  FAITS  Ml'^MORABLES.  17 

une  pistole  qii'il  avoit.  A  dix  ou  douze  maisons  de 
là,  il  entra  dans  une  allée,  monta  à  un  quatrième 
étage ,  et  en  arrivant  chez  lui ,  où  on  ne  voyoit  clair 
qu'à  la  faveur  de  la  lune ,  il  jeta  son  pain  au  milieu 
de  la  chambre  ,  et  dit  en  pleurant  à  sa  femme  et  à 
sesenfans  :  mangez  ,  voilà  un  pain  qui  me  coûte  bien 
cher;  rassasiez-vous-en,  et  ne  me  tourmentez  plus 
comme  vous  faites  :  un  de  ces  jours  je  serai  pendu . 
et  vous  en  serai  la  cause.  Sa  femme  ,  qui  pleuroit 
aussi ,  l'ayant  apaisé  le  mieux  qu'elle  put,  ramassa 
le  pain  ,  et  en  donna  à  quatre  pauvres  enfans  qui  lan- 
guissoient  de  faim.  Quand  le  laquais  sut  tout  ce  qu'il 
vouloit  savoir,  il  descendit  aussi  doucement  qu'il 
étoit  monté ,  et  fut  rendre  un  compte  fidèle  à  son 
maître  de  tout  ce  qu'il  avoit  vu  et  entendu.  As-tu 
bien  remarqué  où  il  demeure,  lui  demanda  M.  de 
Salo,  et  pourras-tu  m'y  conduire  demain  matin  ? 
oui ,  monsieur  ,  lui  répondit-il ,  je  vous  y  mènerai 
fort  aisément.  Le  lendemain  ,  dès  cinq  heures  du  ma- 
tin ,  M.  de  Salo  fat  où  son  laquais  le  conduisit ,  et 
trouva  deux  servantes  voisines  qui  balayoientdéjà  la 
rue.  Il  demanda  à  Tune  ,  quel  étoit  l'homme  qui  de- 
meuroit  à  la  maison  que  le  laquais  lui  montra  ,  et 
qvii  occupoit  une  chambre  au  quatrième  étage  ?  — 
C'est ,  nionsieur,  répondit-elle,  un  cordonnier,  bon 
homme,  et  bien  scrviable,  mais  chargé  d'une  grosse 
famille  et  si  pauvre,  qu'on  ne  peut  l'èlre  davantage. 
Il  fit  la  même  demande  à  l'autre,  qui  lui  fit  à  peu 
près  la  même  réponse  ;  ensuite  il  monta  chez  l'hom- 
me qu'il  cherchoit,  et  heurta  à  la  porte.  Le  malheu- 
reux, après  avoir  mis  de  méchantes  chausses,  la  lui 
ouvrit  lui-même,  et  le  reconimt  d'abord  pour  celui 
qu'il  avoit  volé  le  soir  précédent.  Il  n'est  pas  néces- 
saire de  dire  quelle  fut  sa  surprise.  Il  se  jeta  à  ses 
pieds ,  lui  demanda  pardon  ,  et  le  supplia  de  ne  le  pas 
perdre.  «  Ae  faites  point  de  bruit,  lui  dit  31.  de  Salo  , 
je  ne  viens  point  ici  dans  ce  dessein-là.   Vous  avez 


l8  RECUEIL 

fait,  continua-t-il ,  un  méchant  métier  ;  et  pour  peu 
que  vous  le  fassiez  encore,  il  suffira  de  tous  pour  vous 
perdre ,  sans  que  personne  s'en  mêle.  Je  sais  que  vous 
êtes  cordonnier  ,  voilà  trente  pistoles  que  je  vous 
donne  ;  achetez  du  cuir  ,  travaillez  à  gagner  là  vie  à 
vos  enfans  ,  et  surtout  qu'ils  ignorent  le  crime  que 
leur  misère  vous  a  fait  commettre.  »  Qu'il  y  a  de 
beauté  dans  toutes  les  circonstances  d'une  charité  si 
généreusement  faite,  et  qu'une  pareille  action  enno- 
blit la  mémoire  d'un  homme  ! 


20,  Belle  action  d'Anne  Musnier. 

Je  ne  connois  point  de  titre  de  noblesse  plus  flat- 
teur et  plus  beau  ,  que  celui  que  produisirent  les  des- 
cendans  d'Anne  Musnier,  à  l'époque  de  la  vérifica- 
tion des  nobles.  Trois  hommes  dans  une  allée  du  jar- 
din du  comte  de  Champagne ,  en  attendant  son  lever  , 
s'entretenoient  du  complot  qu'ils  avoient  fait  de  l'as- 
sassiner. Anne  Musnier ,  cachée  derrière  un  arbre  , 
avoit entendu  une  partie  de  leur  conversation.  Voyant 
qu'ils  sorloient ,  emportée  par  l'horreur  d'un  attentat 
contre  la  personne  de  son  prince,  ou  craignant  de 
ne  pas  avoir  le  temps  d'avertir,  elle  cria  en  leur  fai- 
sant signe  qu'elle  vouloit  leur  parler.  Un  d'eux  s'a- 
vança ;  elle  le  fit  tomber  à  ses  pieds  d'un  coup  de 
couteau  de  cuisine,  se  défendit  contre  les  deux  au- 
tres, et  reçut  plusieurs  blessures.  On  vint  à  son  se- 
cours, on  trouva  sur  ces  scélérats  des  indices  de  leur 
conspiration  ;  ils  l'avouèrent  dans  les  tortures  ,  et 
fuient  écartelés.  Anne  Musnier  ,  Gérard  de  Langres  , 
son  mari ,  et  leurs  descendans  furent  anoblis. 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  19 

21.  Les  citoyens  de  Rouen. 

Le  2G  août  1418  j  Henri  V,  roi  d'Angleterre  assié- 
gea Rouen.  Toutes  les  attaques  furent  si  vigoureuse- 
ment repoussées ,  que  bientôt  il  n'espéra  plus  de  pou- 
voir se  rendre  maître  de  cette  ville  que  par  famine. 
11  la  bloqua  de  tous  côtés ,  et  fit  en  même  temps  plan- 
ter des  gibets  de  distance  en  distance  le  long  de  ses 
lignes  ,  et  envoya  déclarer  à  la  garnison  et  aux  habi- 
tans,  que  puisqu'ils  s'obstinoient  à  lui  résister,  il  fe- 
roit  désormais  pendre  tous  ceux  qui  tomberoient  en- 
tre ses  mains.  Cette  menace  indigne  et  féroce  n'ex- 
cita que  levir  mépris  ,  et  je  doute  que  l'histoire  grec- 
que et  la  romaine  fournissent  l'exemple  d'un  siège  sou- 
tenu avec  tant  de  courage  ,  de  fermeté  et  de  dévoue- 
ment à  la  patrie  ;  mais  malheureusement  ils  s'étoient 
déclarés  pour  le  duc  de  Bourgogne  (1).  Ils  croyoient, 
comme  toutes  les  autres  villes  qui  tenoient  son  parti . 
qu'il  n'avoit  que  de  bonnes  intentions  ;  et  loin  de  le 
soupçonner  de  s'entendre  avec  l'Anglais ,  ils  se  flat- 
toient  qu'il  se  feroit  un  honneur  particulier  de  les 
secourir.  En  effet ,  il  sembloit  tous  les  jours  s'y  pré- 
parer ;  mais  après  bien  des  délais,  il  leur  fit  dire, 
au  bout  de  quatre  mois  ,  que  de  nouvelles  circonstan- 
ces l'obligeant  à  diviser  ses  forces,  il  se  Irouvoit  ab- 
solument hors  d'état  de  tenir  les  promesses  qu'il  leur 
avoit  faites  jusqu'alors,  et  qu'il  leur  conseilloit  donc 
de  capituler  aux  meilleures  conditions  qu'ils  pour- 
roient  obtenir.  Ce  conseil  affligeant ,  et  les  affreuses 
extrémités  auxquelles  ils  étoient  réduits ,  n'abattirent 

(i)  Jean  ,  dit  sans  peur.  Il  étoit  petit-fils  du  roi  Jean  ,  et  cousin 
germain  de  Charles  Vf.  C'est  lui  qui,  en  1407  ,  fit  assassiner  le 
duc  d'Orléans ,  frère  unique  du  roi,  et  qui  finit  par  élre  assassiné 
lui-même  sur  le  pont  de  Monlereau  ,  le  10  septembre  1419.  Il 
etoit  de  la  nature  de  son  ame  de  produire  des  crimes ,  comme  une 
plante  vénéneuse  produit  le  poison^  dit  l'iiislorien de  qm j'emprun- 
te ce  récit. 


20  RECUEIL 

point  encore  leur  courage.  Depuis  deux  mois  ils  ne 
faisoient  du  pain  qu'avec  la  paille  des  lits  et  le  cuir 
des  vieux  colFres,  Ils  ne  se  nourrissoient  que  de  la 
chair  des  chevaux  ,  des  chiens  ,  des  chais  et  des  ani- 
maux les  plus  immondes.  Ils  résolurent  de  sortir  dix 
mille  à  l'improvisle,  d'attaquer  brusquement  les  li- 
gnes de  l'ennemi ,  de  le  forcer  à  les  abandonner , 
ou  de  se  faire  tous  tuer.  Gui  le  Bouteiller  ,  (  c'étoit  le 
nouveau  gouverneur  que  le  duc  de  Bourgogne  leur 
avoit  donné,  )  fit  avertir  secrètement  Henri ,  et  en- 
voya, la  nuit,  deux  heures  avant  la  sortie,  scieries 
traverses  et  les  autres  pièces  de  bois  qui  soutenoient 
le  pont  par  où  elle  devoitse  faire.  Ce  pont  étoit  assez 
long;  dès  qu'il  fut  chargé,  on  sentit  qu'il  s'ébran- 
loit ,  on  se  poussa  ,  on  se  pressa  pour  déboucher.  Il 
acheva  de  se  rompre  par  ce  mouvement  précipité. 
Le  fosséétoit  profond,  plusieurs  se  tuèrentet  s'estro- 
pièrent en  tombant  ;  il  y  en  eut  un  grand  nombre 
d'étouffés.  Ceux  quiavoient  passé  trouvèrent  l'ennemi 
qui  les  atlendoit  en  bataille  dans  ses  lignes.  Ils  lui 
vendirent  si  chèrement  leur  vie  ,  que  s'ils  avoient 
été  seulement  cinq  ou  six  mille,  ils  auroient  délivré 
leur  ville.  Enfin  ,  le  3  janvier  elle  envoya  des  députés 
pour  capituler.  Henri  leur  fit  dire  par  le  comte  de 
>Varvick,  qu'il  n'éloit  pas  question  de  capitulation  , 
et  qu'il  falloit  se  rendre  à  discrétion.  Ils  regardèrent 
froidement  le  comte  de  Warvick,  sans  lui  répliquer, 
et  s'en  retournèrent.  Quelques  heures  après  ,  Gui  le 
Bouteiller  fit  savoir  à  Henri  ,  que  les  habitans  travail- 
loient  à  saper  quatre-vingts  toises  de  leurs  murailles  ; 
et  qu'après  avoir  mis  le  feu  aux  quatre  coins  de  la 
ville,  ils  étoient  résolus  de  sortir  par  cette  brèche, 
hommes ,  femmes ,  enfans ,  et  de  se  frayer  un  che- 
min à  la  victoire,  ou  à  une  mort  honorable.  La  crainte 
fit  faire  à  l'Anglais  ce  que  l'estime  pour  de  si  braves  \ 
gens  auroit  dû  lui  inspirer.  Il  leur  envoya  dire  qu'il 
vouloitbien  les  recevoirà  conditions.  La  capitulation 


^!j'e-i'oiie'f/i.(3^i/-yn£^/^t4fcce-'  asd  M^u^rae^Kà  ««é"--  C^<z/^r^^. 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  21 

fut,  que  la  garnison  sorliroit  sans  armes,  qu'il  con- 
serveroit  à  la  ville  tous  ses  privilèges  ;  qu'elle  lui 
paieroit  trois  cent  quarante-cinq  mille  écus  d'or  ; 
que  tous  les  habitans  lui  feroient  serment  de  fidélilé, 
et  qu'il  pourroit  en  choisir  trois  dont  il  disposeroit  à 
sa  volonté  ,  car  ,  de  même  qu'un  particulier ,  dans 
ces  temps-là  ,  pour  signifier  qu*il  devenoit  proprié- 
taire d'un  champ ,  y  coupoit  quatre  ou  cinq  branches 
d'un  arbre  ,  de  même  un  monarque  anglais  ,  pour 
marquer  qu'il  venoit  d'acquérir  la  souveraineté  sur 
une  ville  ,  y  faisoit  pendre  trois  ou  quatre  bourgeois  ; 
cet  acte  de  prise  de  possession  n'étoit  pas  en  usage 
chez  les  autres  nations.  Robert  de  Layet ,  Jean  Jour- 
dain et  Alain  Blanchard  s'étoient  signalés  pa»'  leur 
fermeté  dans  toutes  les  délibérations;  ils  n'avoient 
pas  cessé  d'exhorter  et  d'animer  leurs  compatriotes 
à  faire  la  plus  vigoureuse  défense  ;  ce  furent  aussi 
les  trois  victimes  que  choisit  Henri  ;  mais  comme  il 
n'étoit  pas  moins  avare  que  sanguinaire,  il  accorda 
la  vie  à  Layet  et  à  Jourdain  ,  moyennant  une  somme 
considérable  ,  et  Blanchard  fut  décapité.  Je  n'ai  -pas 
de  bien  ,  disoit  ce  brave  homme  en  allant  à  la  mort, 
mais  quand  fen  aurais  ,  je  ne  V  emploi  rois  pas 
pour  empêcher  un  Anglais  de  se  déshonorer. 


22.  Les  citoyens  de  Calais. 

Les  habitans  de  Calais  n'avoient  pas  montré  moins 
de  fidélité  et  de  courage  que  ceux  de  Rouen  ,  lorsque 
près  de  cent  ans  auparavant  ils  avoient  été  assiégés 
par  le  roi  d'Angleterre  ,  Edouard  III.  Depuis  plu- 
sieurs mois  ils  luttoient  contre  toutes  les  horreurs 
de  la  famine  la  plus  affreuse  ,  quand  notre  armée  , 
commandée  par  Philippe  de  Valois  ,  s'avança  pour 
les  secourir.  Ce  prince ,  après  avoir  examiné  les 
retranchemens  d'Edouard  ,  jugea  qu'ils  étoient  inat- 


2  2  RECUKIL 

laciuables.  Quel  parti  prendie  pour  sauver  de  braves 
gens  donl  le  zèle  avoit  quelque  chose  d'iiéroïque  ? 
Il  envoya  plusieurs  cartels  au  roi  d'Angleterre.  Je 
suis  là  pour  ■prendre  Calais  ,  et  non  pas  pour  me 
'battre ,  répondit  constamment  celui-ci.  Philippe  , 
désespéré  de  ne  pouvoir  ni  attirer  Edouard  au  com- 
bat, ni  jeter  du  secours  dans  la  place  ,  décampa  au 
bout  de  six  semaines.  Les  habitans  n'apercevant 
plus  de  ressources  ,  demandèrent  à  capituler.  Leur 
bravoure,  leur  fidélité,  auroit  touché  sans  doute 
un  coeur  généreux  ;  Edouard  ne  l'étoit  pas  ;  son  in- 
tention étoit  d'abord  d'en  faire  pendre  un  grand 
nombre  ,  et  de  passer  les  autres  au  fil  de  l'épée.  En 
vain  les  légats  du  saint  Siège  l'exhortèrent  à  ne  pas 
traiter  avec  la  dernière  rigueur  des  gens  dignes  de 
toute  son  estime  ;  en  vain  les  officiers  lui  représen- 
tèrent qu'il  se  rendroit  odieux  à  toute  l'Europe  ,  et 
que  les  Français  pourroient  user  de  représailles  sur 
les  Anglais  qu'ils  feroient  prisonniers;  qu'il  expo- 
soit  par  là  ceux  qui  le  servoient  fidèlement  à  périr 
peut-être  un  jour  par  la  main  du  bourreau.  Tout  ce 
qu'ils  purent  obtenir  enfin  ,  fut  qu'il  recevroit  la 
garnison  prisonnière  de  guerre  ,  que  les  habitans 
auroient  la  vie  sauve;  mais  qu'ils  sortiroient  de  la 
ville,  sans  rien  emporter  de  leurs  effets,  et  après 
lui  avoir  livré  six  des  principaux  bourgeois  ,  pour 
être  pendus.  Ces  conditions  étoient  bien  dures.  Dès 
qu'elles  eurent  été  signifiées  aux  habitans,  ce  fut 
un  cri  général .  qu'il  falloit  périr  les  armes  à  la  main. 
(^es  hommes  pâles  ,  délciits  ,  exténués  ,  appellent  les 
combats ,  et  préfèrent  la  mort  à  une  vie  obtenue  à 
ces  barbares  conditions.  Us  couroient  aux  armes  , 
lorsqu'un  des  plus  riches  bourgeois  se  leva  et  deman- 
da à  être  écoulé  :  il  se  nommoit  Euslache  de  Saint- 
Pierre,  nom  à  jamais  cher  à  la  France,  s'écrie  l'ab- 
bé Velly  ,  nom  qui  mérite  d'être  annoncé  à  tous  les 
âges  ,  et  à  l'univers  entier  ;  l'honneur  de  l'huniani- 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  23 

té ,  dont  la  mémoire  doit  vivre  éternellement  dans 
les  cœurs  de  tous  les  hommes,  tant  qu'il  y  aura  de 
la  vertu  sur  la  terre.  «  Notre  ennemi,  dit -il  à  ses 
»  concitoyens,  n'auroit  garde  de  parler  avec  tant 
»  de  cruauté,  si  de  larges  et  forts  retranchemeus  ne 
»  les  séparoient  de  nous.  Avant  que  nous  pussions 
n  les  avoir  franchis  ,  ses  soldats  à  couvert  dans  les 
»  forts  qu'ils  ont  élevés ,  nous  auroient  percés  de 
»  leurs  flèches  ;  nous  tomberions  écrasés  par  ces 
»  foudres  inconnues  dont  ils  ont  la  lâcheté  de  se 
»  servir  ;  le  Français  n'a-t-il  donc  que  de  la  valeur? 
»  Une  ame  tendre  ,  généreuse  ,  compatissante  ,  le 
»  distingue  toujours  ;  après  que  nous  aurions  tenté 
»  de  vains  efforts  ,  que  deviendroient  nos  femmes 
»  et  nos  enfans  ?  Voulons-nous  les  abandonner  à  la 
»  fureur  d'Edouard  ?  Il  demande  six  victimes  ;  je 
»  m'offre  pour  être  la  première,  est-il  une  mort  plus 
»  digne  de  nous  que  celle  qui  sauvera  la  vie  à  nos 
»  amis,  à  nos  parens,  à  nos  compatriotes  ?»  A  peine 
eut-il  achevé  de  parler,  que  son  courage  et  son 
zèle  parurent  avoir  passé  dans  l'ame  de  cinq  de  ses 
concitoyens  ,  qui  s'offrirent  avec  la  même  généro- 
sité :  Jeun  Daire  ,  Jacques  et  Pierre  Wisant,  frères  ; 
l'histoire  ne  nomme  pas  les  deux  autres.  Ils  paru- 
rent devant  Edouard  avec  une  contenance  fière  et 
modeste  qui  charma  tous  les  seigneurs  dont  le  roi 
éloit  environné  ,  et  excita  dans  eux  une  pitié  qu'il 
ne  leur  fut  pas  possible  de  dissimuler.  Ils  deman- 
dèrent la  grâce  de  ces  généreux  bourgeois  ;  le  prince 
de  Galles  lui  -  même  se  jeta  aux  pieds  de  son  père  ; 
Edouad  fut  inflexible.  Il  fit  signe  aux  bourreaux  de 
les  saisir  ;  la  reine  parut ,  elle  essaya  de  désarmer 
son  époux.  Trois  fois  elle  fut  repousséc  :  la  colère , 
l'ardeur  de  la  vengeance  sembloient  tenir  un  ban- 
deau sur  les  yeux  d'Edouard.  Enfin  il  céda  aux  priè- 
res et  aux  larmes  de  son  épouse.  Ah  1  Madame  , 
s'écria-l-il ,  je  aimasse  mieux  que  vous  fussiez  au- 


a4  RECUTLIL 

tre  part  que  ci  :  vous  me  priez  si  à  certes  que  je 
ne  puis  vous  éconduirc.  Si  (es  vous  donne  à  vo- 
tre plaisir.  Aussilôt  elle  les  emmena  dans  son  ap- 
partement ,  commanda  qu'on  leur  apportât  à  dî- 
ner,  les  fit  habiller  ,  leur  donna  de  l'argent,  et  les 
fit  reconduire  sous  bonne  escorte,  auprès  de  leurs 
concitoyens  ,  qui  n'espéroient  plus  les  revoir. 


23.  Générosité  de  François  de  Montfioton. 

Fbarçois  de  Montholon  ,  garde  des  sceaux  ,  avoit 
accompagné  François I" à  la  Rochelle,  où  il  y  avtiit 
eu  une  sédition  :  ce  prince  lui  fit  présent  de  l'a- 
mende de  deux  cent  mille  livres  ,  à  laquelle  il  con- 
damna les  Rochellois.  Montholon  la  leur  remit  à 
condition  qu'ils  feroient  bâtir  dans  leur  ville  un 
hôpital  pour  les  malades.  La  maison  où  il  logeoit  à 
Paris  n'avoit  qu'une  salle  et  une  petite  cuisine  au 
rez-de-chaussée  ,  deux  chambres  au  premier  étage  , 
deux  au  second  ,  et  un  grenier  au  troisième. 


24.  Désintéressement  charitable  de  Geoffroy  le 
Camus  de  Pont-Carré. 

On  trouva  cinquante  mille  écus  chez  un  Juif, 
mort  à  Paris ,  sans  famille  et  sans  enfans.  Henri  III 
fit  présent  de  la  moitié  de  cette  aubaine  à  Geoffroy 
de  Pont-Carré.  Ce  magistrat  envoya  chercher  trois 
négocians ,  qui  s'étant  nouvellement  associés,  ve- 
noient  d'être  ruinés  par  un  incendie  ,  et  leur  fit  don 
de  ces  vingt  -  cinq  mille  écus.  Sa  femme  regardoit 
comme  luxe  les  moindres  ornemens ,  et  ne  voulut 
pas  porter  une  paire  de  bas  ,  qu'une  de  ses  tantes , 
mariée  à  la  cour  ,  lui  avoit  envoyés  pour  étrennes. 
Il  est  vrai  que  les  tricots  étoient  alors  d'invention 
nouvelle,  lea  bas  de  soie  étant  rares  et  chers  •  mais 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  25 

que  l'on  compare  cette  simplicité  avec  notre  luxe  , 
ce  désintéressement  avec  notre  cupidité  ,  et  que  l'on 
décide  de  quel  côté  est  la  véritable  grandeur. 


25.  Va-dc-hon-cœur,  ou  €  hôpital  des  Iraves. 

Après  la  malheureuse  défaite  d'Asli ,  'ous  nos  pos- 
tes de  la  gauche  du  Pô  ayant  été  attaqués,  repliés  ou 
enlevés ,  le  siège  du  château  d'Alexandrie  levé  ,  et 
tout  le  pays  de  Tanaro  évacué  ,  on  oublia  dans  cette 
évacuation  un  hôpital  de  aoo  malades  établi  à  Cas- 
tel- Alfieri.  Du  nombre  de  ces  malades  étoit  un  ser- 
gent de  grenadiers  du  régiment  de  Tournaisis.  Après 
que  notre  armée  eut  repassé  le  Tanaro  ,  ce  sergent , 
surnommé  Va-de-bon-cœur  ,  proposa  aux  autres 
malades  de  se  mettre  en  défense  ,  et  de  ne  se  ren- 
dre qu'après  avoir  soutenu  pour  deux  liards  de  siè- 
ge. La  proposition  unanimement  applaudie  et  accep- 
tée ,  on  quitte  le  lit,  on  prend  les  armes,  on  ferme 
les  portes  ,  on  attend  Tennemi  de  pied  ferme. 

Après  quelques  jours  d'attente  ,  on  vit  paroitre  un 
officier  piémontais  ,  qui ,  à  la  tête  d'un  léger  déta- 
chement,  venoit  recevoir  l'hôpital  à  discrétion.  Il 
fut  salué  d'un  qui-vive,  soutenu  d'une  décharge 
générale  de  mousqueterie  et  d'artillerie  ;  car  on 
avoit  trouvé  dans  un  coin  du  château ,  une  vieille 
pièce  de  fer  qu'on  avoit  mise  en  batterie. 

L'officier  piémontais  qui  s'attendoit  peu  à  une 
pareille  réception ,  alla  en  rendre  compte  à  M.  de 
Leutrum  son  général  ;  M.  de  Leulrum  alla  ,  pour  la 
singularité  du  fait ,  reconnoître  lui-même  la  place 
et  demanda  à  parlementer.  Va-de-bon-cœur  ,  éta- 
bli d'une  voix  unanime  gouverneur  de  la  place,  dé- 
Clara  au  général  piémontais  que  l'hôpital  étoit  chan- 
I  gé  en  garnison  ,  et  en  garnison  déterminée  à  ne  se 
j  rendre  qu'à  la  dernière  extrémité  ;  et  pour  dernier 

I  Manuel.  B 


2b  RECUEIL 

mot ,  qu'il  ne  capitulcioil  qu'après  avoir  essuyé  quel- 
ques volées  de  canon  ,  et  vu  ouvrir  la  tranchée  ,  n'eu 
n'ouvrît-on  que  la  longueur  de  sa  pipe. 

M.  de  Leutrum  assura  le  gouverneur  qu'il  étoit 
enchanté  de  su  bravoure  ,  et  qu'on  le  serviroit  sui- 
vant ses  désirs.  En  effet,  on  ouvrit  la  tranchée,  et 
deux  canons  furent  portés  à  dos  de  mulels  devant 
la  place. 

Après  deuv  jours  de  tranchée  ouverte ,  après  avoir 
essuyé  quelques  volées  de  canon  auxquelles  ils  ré- 
pondirent par  un  feu  soutenu  ,  le  gouverneur  de- 
manda à  capituler,  et  tous  les  honneurs  de  la  guerre 
lui  furent  accordés. 

La  capitulation  signée  ,  l'officier  piémontais  qui 
avoit  commandé  le  siège  ,  envoya  des  rafraîchisse- 
mens  à  la  garnison  ,  et  lui  fit  offrir  tout  ce  dont 
elle  pouvoit  avoir  besoin  pour  son  transport.  Elle 
demanda  vingt  charrettes,  avec  lesrjuelles  elle  rentra 
le  lendemain  en  triomphe  à  Novi ,  alors  quartier- 
général  de  l'armée  française. 

La  marche  éloit  ouverte  par  un  tambour  décoré 
d'une  béquille  et  d'un  bras  en  écharpe  ;  marchoit 
ensuite  monsieur  Va-de-bon-cœur  ,  saluant  de  la 
hallebarde  à  droite  et  à  gauche  ;  suivoient  les  vingt 
charrettes  chargées  de  malades,  criant  vive  le  roi , 
autant  que  leurs  forces  le  leur  permettoient,  et  por- 
tant leurs  fusils  par  la  crosse  le  plus  haut  qu'ils  pou- 
voient.  La  marche  éloit  fermée  par  les  convales- 
cens  ,  marchant  en  ordre  sur  trois  de  front.  Enfin 
pour  qu'il  ne  manquât  rien  de  tout  ce  qui  pouvoit 
annoncer  les  honneurs  de  la  capitulation  ,  une  char- 
rette couronnée  de  branches  de  pin  et  de  roma- 
rin ,  portoit  tous  les  ustensiles  de  l'hôpital. 

M.  le  maréchal  de  Maillebois  ,  qui  auroit  fort  dé 
siré  que  les  Piémontais  eussent  trouvé  k  Asli,  la  ré 
sislance  qu'ils  avoient  rencontrée  à  Castel-Alfieri  ,i 
s'empressa   d'informer  la  cour  de  la  prouesse  de  M 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  2^ 

Va-de-bon-cœur.  L'ordinaire  suivant  ,  il  reçut  \\n 
brevet  de  nomination  de  sei'gent  à  la  croix  de  saint 
Louis  et  à  un  aide-niajorilé  de  Brisach  ,  avec  4oo  fr. 
de  pension. 

26.  Jean  Hennuyer ,  on  ic  vrai  Pasteur. 

Jean  Hennuyer  s'est  immortalisé  par  son  humanité 
courageuse  dans  le  temps  des  fureurs  de  la  Saint- 
Barlhélemi  :  il  avoit  été  premier  aumônier  et  confes- 
seur de  Henri  II ,  et  ensuite  évêque  de  Lodève  ;  après 
la  mort  de  ce  prince  ,  il  devint  évêque  de  Lisieux  , 
et  depuis  douze  ans  il  édifioit  ce  diocèse  par  l'exem- 
ple de  toutes  les  vertus  chrétiennes  ,  lorsqu'en  iS^a, 
le  lieutenanl-de-roi  de  sa  province  lui  apporta  l'ordre 
qu'il  venoit  de  recevoir  pour  y  faire  massacrer  tous 
les  calvinistes.  0  Non,  non  ,  lui  dit  ce  vertueux  évé- 
»  que ,  je  m'oppose  à  l'exécution  de  cet  ordie  ;  je  suis 
»  le  pasleur  de  ces  hommes  qu'on  vous  commande 
I»  d'égorger.  Ce  sont,  il  est  vrai ,  des  brebis  égarées, 
»  mais  elles  sont  sorties  de  la  bergerie  dont  le  sou- 
»  verain  Pasleur  m'a  confié  la  garde  ,  et  je  n'ai  pas 
»  perdu  l'espérance  de  les  y  voir  rentrer.  Je  ne  vois 
»  pas  que  l'Evangile  permette  au  pasteur  de  répau- 
')  dre  le  sang  de  ses  brebis  infidèles;  mais  au  con- 
»  traire,  il  lui  commande  de  verser  le  sien  pour  elles  , 
»  et  notre  divin  Maître  m'en  a  donné  l'exemple;  re- 
»  tournez  donc  avec  cet  ordre  ;  je  ne  souffrirai  jamais 
»  qu'il  soit  exécuté,  tant  que  Dieu  me  conservera  la 
»  vie.»  Mais,  dit  le  lieutenant-de-roi,  vous  opposc- 
rez-vous  aux  ordres  du  souverain  ?  Ils  sont  bar- 
bares et  ne  peuvent  venir  du  prince,  répond  le  pré- 
lat courageux  :  alors  le  commandant  pour  décharge 
lui  demanda  un  acte  par  écrit  du  refus  qu'il  faisoit 
de  laisser  exécuter  ces  ordres.  «  Très-volontiers,  ré- 
»  pliqua  Jean  Hennuyer ,  je  ne  doute  pas  de  la  bonté 
•   du  roi.  et  je  prends  sur  moi  tout  le  mnl  qu'il  peut 

2 


28  RECUEIL 

»  arriver  de  ma  résislance.  »  En  effet ,  il  signa  un 
acte  authentique  de  son  opposition  et  de  ses  répon- 
ses. Cet  écrit  étant  parvenu  au  roi,  les  ordres  furent 
retirés;  et  plusieurs  calvinistes,  louches  des  vertus 
de  leur  évêque  et  de  son  généreux  dévouement,  s'em- 
pressèrent de  venir  faire  abjuration  entre  ses  mains. 
Jean  Hennuyer  mourut  peu  de  temps  après ,  en  1577. 


27.  La  parole  des  chevaliers  ,  ou  te  duc  de 
Mayenne. 

Le  duc  de  Mayenne  ayant  été  nommé  par  Henri 
III  ,  pour  commander  l'armée  contre  Lesdiguières 
et  les  Huguenots  en  Dauphiné ,  partit  de  Paris  avec 
sa  maison  seulement ,  et  arriva  à  Grenoble  :  en  atten- 
dant l'arrivée  de  ses  troupes ,  il  invita  les  nobles  de 
la  province  ,  et  les  calvinistes  eux-mêmes  à  qui  il 
venoit  faire  la  guerre,  de  se  rendre  à  un  tournois 
avec  parole  d'honneur  d'une  sûreté  pleine  et  entière. 
Lesdiguières  ne  craignit  pas  de  se  rendre  à  cette  in- 
vitation digne  de  l'ancienne  chevalerie.  Le  duc  de 
Mayenne  fit  les  honneurs  de  cette  fête ,  avec  toute 
la  politesse  et  la  magnificence  qui  distinguoient  la 
maison  de  Lorraine,  et  par  sa  fidélité  à  tenir  sa  pro- 
messe envers  les  gentilshommes  huguenots,  il  mérita 
le  surnom  de  Prince  de  ta  Foi ,  d'autant  plus  glo- 
rieux qu'ils  le  lui  donnèrent  eux-mêmes. 

28-  La  bravoure  et  l'âge  rapprochent  tes  rangs  ; 
ou  te  repas  des  vieillards. 

Le  maréchal  duc  de  Richelieu  étant  fort  avancé 
en  âge,  se  plaisoit  à  accueillir  les  vieux  soldats  sesj 
contemporains ,  qui  s'étoient  distingués  dans  les  ar- 
mées qu'il  avoit  commandées.  Un  jour,  un  vieux  gre- 
nadier vétéran  se  présenta  au  .suisse  de  l'hôtel .  lequel 


DE  FAITS  MÉMORABLE.  29 

lui  a3'ant  demandé  ce  qu'il  désiioit  :  Dites  à  M.  te 
marcchal ,  répondit  ce  brave  homme  ,  que  c'est  un 
vieux  soldat  qui  veut  avoir  l'  honneur  de,  saluer 
son  vieux  général,  Le  suisse  fut  inexorable  et  refusa 
impitoyablement  de  le  laisser  entrer;  celui-ci  se  re- 
tira mécontent,  et  se  hâta  d'écrire  à  M.  de  Riche- 
lieu ,  pour  se  plaindre  respectueusement  du  malheur 
qu'il  avoit  de  ne  pouvoir  lui  offrir  son  hommage.  A 
la  lecture  de  celte  lettre,  tout  le  sang  du  maréchal 
se  ranima  ,  il  s'emporta  contre  le  suisse,  et  envoya 
sur-le-champ  prier  le  soldat  de  passer  chez  lui.  Le 
véléran  arrive  au  moment  où  l'on  alloit  se  mettre  à 
table.  «  S03  ez  le  bien  venu ,  mon  brave  camarade  , 
»  lui  dit  le  vieux  duc  ,  vous  allez  dîner  avec  moi  , 
»  et  sans  la  prière  de  madame  la  maréchale,  jeren- 
»  voyois  à  l'instant  le  brutal  qui  a  osé  vous  refuser 
a  ma  porte;  quel  âge  avez- vous  ?  —  Mon  générât , 
»  quatre-vingt-huit  ans. — Vous  êtes  mon  cadet, 
»  et  par  cette  raison  vous  vous  placerez  à  ma  gau- 
»  che.  Dans  ce  moment  arrive  M.  le  maréchal  de 
»  Biron.  Quel  âge  avez-vous ,  M.  le  maréchal  ?  lui  dit 
»  M.  de  Richelieu. — Quatre-vingt-sept  ans. — Vous 
»  êtes  le  cadet  de  ce  brave  homme ,  et  vous  vous  pla- 
»  cerez  à  sa  gauche.  »  Ce  dut  être  un  spectacle  bien 
attendrissant  pour  les  autres  convives  ,  que  la  réunion 
de  ces  trois  guerriers  ;  et  quel  tableau  que  celui  d'un 
vieux  soldat  ayant  l'honneur  de  dîner  entre  les  deux 
plus  anciens  maréchaux  de  France  ! 


29.  La  haine  bienfaisante ,  ou  ie  pêcheur  de  ia 
Hogue. 

On  a  remarqué  avec  raison  qu'en  France  ,  parmi 
les  gens  de  la  campagne  ,  les  défauts  sont  francs  com- 
me les  bonnes  qualités  :  en  voici  un  exemple  qui  ne 
peut  manquer  de  faire  plaisir.  Un  pêcheur  de  la  Hogue 

3 


'^o  RECUEIL 

étoit  depuis  lonc;- temps  brouillé  avec  son  beau- 
frère.  En  1774»  cf-  beau-frère  tombe  dans  la  misère  ; 
le  pêcheur  va  chez  lui ,  l'aborde  avec  boulé  ,  et  lui 
dit  :  «  Ecoule  donc,  beau-frère,  je  ne  t'aime  guère, 
»  tu  sais  bien  pourquoi  ;  mais  faut-il  pour  cela  que 
»  tu  meures  de  faim  ?  on  m'a  dit  que  tu  n'as  pas  de 
»  pain  chez  toi  :  est  ce  que  tu  ne  sais  pas  qu'il  y  en 
»  a  chez  nous  ?  viens  en  prendre,  et  tout  ce  qu'il  te 
»  faut:  je  ne  t'en  aimerai  pas  plus,  va,  ne  crains 
»  rien.  »  Voilà  des  mœurs  sauvages  ;  plusieurs  désap- 
prouveront ces  derniers  mots,  je  les  préfère  cepen- 
dant à  une  réconciliation  perfide. 


3o.  Le  piiote  Boussard ,  ou  (e  hrave  homme. 

Le  5i  août  1777  ,  à  neuf  heures  du  soir,  un  navire 
venant  de  la  Rochelle  chargé  de  sel ,  monté  de  huit 
hommes  d'équipage  et  de  deux  passagers,  appi*ocha 
de  la  tète  des  jetées  de  Dieppe.  Le  vent  éloit  si  im- 
pétuevix  et  la  mer  si  agitée  ,  que  le  pilote  côtier  es- 
saya en  vain  quatre  fois  de  sortir  pour  diriger  son 
entrée  dans  le  port.  Le  nommé  Boussard  ,  pilote  in- 
trépide ,  s'apercevant  que  le  pilote  du  navire  faisoit 
une  fausse  manœuvre  quilemettoit  en  danger,  cher- 
cha à  le  guider  avec  le  porte-voix  et  par  des  signaux; 
mais  l'obscurité  ,  le  sifïlement  des  vents  ,  le  bruit  des 
vagues  et  la  grande  agitation  de  la  mer  ,  empêchè- 
rent le  capitaine  devoir  et  d'entendre;  et  bientôt  le 
navire  fut  jelé  sur  le  gallet  et  échoua  à  trente  toises 
au-dessus  de  la  jetée. 

Aux  cris  des  malheureux  qui  alloient  périr,  Bous- 
sard ,  malgré  toutes  les  représentations  et  l'impossi- 
bilité apparente  du  succès  ,  résolut  d'aller  à  leur  se- 
cours ;  il  se  fit  ceindre  aussitôt  d'une  corde,  dont 
l'autre  bout  fut  attaché  sur  la  jetée ,  et  se  précipita 
au  milieu  des  flots  agités,  pour  porter  jusqu'au  navire 


UE  FAITS  MÉiW)RABLES.  3l. 

un  cordage  avec  lequel  on  pût  amener  l'équipage  à 
terre.  Déjà  il  en  étoit  près  ,  lorsqu'une  vague  l'en- 
traîna et  le  rejeta  sur  le  rivage  ;  il  fut  ainsi  vingt  fois 
repoussé  par  les  flots  et  roulé  violemment  sur  le  gal- 
let ,  couvert  des  débris  du  bâtiment  que  la  fureur  de 
la  mer  mettoit  en  pièces.  Son  ardeur  ne  se  rallenlit 
point  ;  une  vague  le  couvrit  ;  on  le  croyoit  perdu  , 
lorsqu'il  reparut  tenant  dans  ses  bras  un  matelot  qui 
avoit  été  précipité  du  bâtiment ,  et  qu'il  rapporta  à 
terre  sans  mouvement  et  presque  sans  vie.  Enfin  , 
après  une  infinité  de  tentatives  et  des  efforts  incroya- 
bles ,  il  parvint  au  navire  ;  il  y  jeta  un  cordage  :  ceux 
de  l'équipage  ,  profitant  de  ce  secours,  s'y  attachè- 
rent et  furent  tirés  sur  le  rivage; 

Boussard  croyoit  avoir  sauvé  tous  les  hommes  du 
navire;  accablé  de  fatigues,  le  corps  meurtri  et  rompu 
par  les  secousses  qu'il  avoit  éprouvées,  il  succomba 
et  tomba  en  foiblesse.  On  venoit  de  lui  donner  des 
secours  :  il  avoit  rejeté  l'eau  de  la  mer  et  reprenoit 
ses  esprits ,  lorsqu'on  annonce  que  l'on  entendoit 
encore  des  gémissemens  sur  le  navire.  Aussitôt  Bous- 
sard rappelant  ses  forces,  s'échappe  des  bras  de  ceux 
qui  s'empressoient  de  le  secourir  ;  il  court  à  la  mer, 
s'y  précipite  de  nouveau,  et  il  est  assez  heureux  pour 
sauver  encore  un  des  passagers  qui  s'étoit  lié  au  bâ- 
liment,  et  que  sa  foiblesse  avoit  empêché  de  profi- 
ter du  secours  fourni  à  ses  compagnons. 

Celte  belle  action  mérita  à  Boussard  les  éloges  du 
roi  et  une  pension  ;  il  fut  surnommé  le  Brave-Honi' 
vie,  et  appelé  à  Versailles  par  le  ministre.  Tous  les 
courtisans  s'empressèrent  autour  de  lui  ;  et  quelqu'un 
lui  ayant  dit  :  «  Brave-Homme  ,  ceux  qui  compo- 
»  soient  l'équipage  n'étoient  ni  vos  parens  ,  ni  vos 
»  amis  ,  qui  vous  a  donc  inspiré  cette  intrépidité  ?  Il 
0  répondit  avec  noblesse  et  modestie,  c'est  l'iiuma- 
»  nité  et  la  mort  de  mon  père  ;  il  a  été  noyé  ,  je  n'é- 
I)   lois  pas  là  pour  le  sauver;  aussi  j'ai  juré  depuis 

4 


32  RECUEIL 

i>  de  courir  au  secours  de  tous  ceux  que  je  verrois 
»  tomber  à  la  mer  ,  et  j'ai  tenu  ma  parole  ;  je  ne  sais 
»  pourquoi  celte  dernière  aventure  lait  tant  de  bruit. 
»  J'ai  d'ailleurs  plusieurs  camarades  qui ,  s'ils  avoient 
»  été  sur  le  rivage  ,  auroient  fait  tout  comme  moi.  » 
Les  héros  de  l'antiquité  immoloient  des  victimes 
sur  le  tombeau  de  leurs  ancôlres  ;  celui-ci  offre  aux 
mânes  de  son  père  les  malheureux  qu'il  arrache  au 
danger.  Qu'il  est  beau  de  faire  un  pareil  serment  et 
de  le  tenir  ! 


5i.  Z/6  chevalier  d' Assas. 

De  toutes  les  grandes  actions  que  riiisloire  a  im- 
mortalisées ,  aucune  n'est  au-dessus  de  l'héroïsme 
avec  lequel  le  chevalier  d' Assas  ,  capitaine  de  chas- 
seurs au  régiment  d'Auvergne  ,  se  dévoue  à  la  mort, 
la  nuit  du  i  5  au  16  octobre  1760.  Le  prince  hérédi- 
taire de  Brunswick  voulut  surprendre  à  Glossercamp 
près  de  Wesel ,  un  corps  de  l'armée  française,  com- 
mandé par  le  marquis  de  Castries  ;  le  chevalier  d' As- 
sas ,  en  marciiant  à  la  découverte  pendant  l'obscu- 
rité, tombe  dans  une  embuscade  ennemie.  Environné 
de  baïonnettes  prêtes  à  le  percer,  s'il  prononce  une 
seule  parole  ,  il  peut  acheter  la  vie  par  son  silence  , 
et  se  rendre  prisonnier  ;  mais  l'armée  va  périr ,  si  elle 
ignore  le  danger  qui  la  menace.  Il  crie  à  haute  voix  : 
A  moi  ,  Auvergne  ,  voilà  tes  ennemis  ;  et  dans 
l'instant  même  il  expire  percé  de  coups. 


32.  François,  duc  de  Bretagne,   ou  ie  frère 
dénaturé  puni. 

L'horrible  aventure  de  Gilles  de  Bretagne  ,  que 
François,  duc  de  Bretagne,  son  frère,  fit  périr  si 
cruellement  d'après  les  suggestions  abominables  de 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  33 

ses  courlisans ,  est  une  des  scènes  les  plus  tragiques 
et  l'es  plus  touchantes  que  puisse  fournir  l'histoire 
moderne.  Les  prétextes  dont  on  se  servit  furent  le 
mariage  de  ce  prince  contre  la  volonté  du  duc ,  et 
son  attachement  pour  les  Anglais.  On  le  traîna  d'a- 
bord de  prisons  en  prisons  ;  ensuite  on  le  plongea 
dans  un  cachot  rempli  d'eau  ,  dont  les  fenêtres  don- 
noient  sur  des  fossés.  On  résolut  de  le  laisser  mourir 
de  faim  et  de  soif;  et  on  resta  efFcctivement  plu- 
sieurs jovirs  sans  lui  rien  apporter.  Le  malheureux 
prince  poussoit  des  cris  lamentables,  et  imploroit  la 
pitié  de  ceux  qu'il  voyoit  passer  au  delà  des  fossés. 
«  C'est  le  prince  de  Bretagne ,  leur  crioit-il ,  qui 
»  vous  demande  du  pain  et  de  l'eau  pour  l'amour 
»  de  Dieu.  »  Une  pauvre  femme  qui  mendioit  près 
du  château  ,  est  émue  de  compassion.  Elle  a  le  cou- 
rage de  descendre  dans  les  fossés  toutes  les  nuits  ,  et 
d'apporter  au  prisonnier  une  cruche  d'eau  et  un  mor- 
ceau de  pain  :  elle  lui  amène  ensuite  un  cordelier 
qui  descend  avec  elle  et  vient  le  confesser  à  travers 
les  barreaux.  Gilles  de  Bretagne  charge  ce  prêtre  d'al- 
ler après  sa  mort  ajourner  de  sa  part  le  duo  son  frère 
au  tribunal  de  Dieu  ,  et  de  l'y  citer  dans  quarante 
jours.  Enfin  le  meurtre  de  cet  infortuné  prince  est 
résolu  :  on  lui  envoie  une  soupe  empoisonnée ,  mais 
la  force  du  tempérament  l'emporte  encore  sur  les  ef- 
fets du  poison  :  les  scélérats  irrités  courent  au  cachot , 
se  jettent  sur  lui  et  l'assassinent.  A  peine  est-il  expiré , 
qvie  le  cordelier  remplit  sa  mission.  Aussitôt  le  duc 
est  livré  aux  tourmens  des  remords  :  tout  l'abandon- 
ne, son  armée  même  a  horreur  de  marcher  sous  ses 
ordres  ;  et  après  avoir  fait  une  fondation  pour  le  re- 
pos de  l'ame  de  son  frère ,  il  meurt  le  dernier  jour 
de  la  terrible  assignation  qu'il  en  avoit  reçue. 


B  5 


3i  RECUEIL 

33.  Le  zèle  pour  ia  religion  concilié  avec  {'amour 
(le  la  patrie. 

L'empereur  Henri  II ,  que  sa  piété  et  sa  libéralité 
excessive  envers  les  religieux  ,  firent  nommer  le  Père 
(les  Moines ,  fut  un  prince  juste  et  généreux  ;  mai» 
il  avoit  un  fonds  de  tristesse  et  de  mélancolie ,  qui  ne 
contribuoit  pas  peu  à  lui  faire  aimer  la  solitude  des 
cloîtres.  Passant  à  Verdun,  il  alla  rendre  visite  à  Ri- 
chard ,  abbé  de  Saint-Vannes.  En  entrant  dans  le 
cloître,  il  prononça  ces  paroles  du  psaume  i5i  :  C'est 
ici  mon  repos  pour  toujours;  c''esi  l'habitation  que 
j'ai  choisie.  L'évêquc  Heimon  qui  l'accompagnoit , 
entendant  ces  paroles  ,  va  les  rapporter  à  l'abbé. 
B  Prenez  garde,  lui  dit-il.  à  ce  que  vous  ferez;  si 
»  vous  recevez  l'empereur  dans  votre  monastère  , 
»  comme  il  le  demandera  ,  vous  causez  la  perle  de 
»  l'empire.  »  Piichard  ,  homme  sage  et  prudent  , 
préféra  le  bien  de  l'état  à  la  satisfaction  de  voir  un 
empereur  soumis  à  sa  règle.  Il  va  au-devant  de  son 
souverain  et  le  conduit  avec  respect  au  chapitre  ;  là, 
devant  tovis  les  religieux  ,  il  ose  l'interroger  sur  le 
dessein  qui  l'amène  dans  cette  solitude.  Henri  lui 
répond  ,  le  visage  baigné  de  larmes  ,  qu'il  veut  faire 
pénitence  parmi  eux,  quitter  le  monde  et  l'empire, 
et  prendre  l'habit  religieux.  Le  saint  abbé  feignant 
d'entrer  dans  ses  vues,  lui  répondit  :  «  Voulez-vous  , 
»  selon  la  règle  et  l'exemple  de  Jésus-Christ  être 
»  obéissant  jusqu'à  la  mort  ?  L'empereur  répond  avec 
»  humilité  que  tel  est  son  dessein.  Eh  bien  !  répond 
»  Richard  ,  je  vous  reçois  pour  religieux  ,  et  dès  ce 
»  jour  je  me  charge  de  la  direction  de  votre  ame  ; 
»  c'est  pourquoi  je  veux  que  vous  fassiez  tout  ce  que 
»  je  vous  ordonnerai.  Henri  promet  tout,  et  Richard 
»  réplique  aussitôt  :  Je  veux  donc  que  vous  conti- 
»    nuiez  à  gouverner  l'empire  que  Dieu  vous  à  confié  ; 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  35 

>  que  vous  soyez  ferme  à  rendre  la  justice  ,  et  que 
y>  vous  usiez  de  toute  votre  autorité  pour  procurer 
»  et  conserver  aux  peuples  la  paix  et  la  tranquilli- 
B  té.  i>  Celte  réponse  si  sage  fit  sentir  à  Henri  toute 
l'importance  des  devoirs  de  sou  rang  ;  il  comprit  qu'il 
ne  lui  éloit  pas  permis  d'abandonner  un  peuple  qu'il 
devoit  rendre  heureux  ;  et  sans  plus  insister  ,  il  re- 
mercia l'abbé  ,  et  alla  reprendre  les  soins  pénibles 
du  gouvernement. 


54.  Louis  dauphin ,  père  de  Louis  XVI,  ou  ie 
i)on  prince. 

Louis  dauphin  ,  père  de  Louis  XVI,  avoit  une 
bienfaisance  active  et  modeste  ,  et  s'occupoit  sans 
cesse  à  étudier  les  moyens  de  faire  le  bonheur  des 
peuples.  On  raconte  que  dans  sa  plus  grande  jeu- 
nesse,  un  ambassadeur  faisant  en  sa  présence  la  re- 
lation d'un  grand  festin  que  le  roi  son  maître  venoit 
de  donner  aux  grands  de  sa  cour,  à  l'occasion  d'un 
mariage ,  ce  jeune  prince  dit  :  «  Pour  qu'un  souve- 
»  rain  puisse  goûter  une  joie  bien  pure  au  milieu 
»  d'un  festin  ,  il  faudroit  qu'il  lui  fût  possible  d'y 
i>  convier  tout  son  peuple  ,  ou  que  du  moins  il  piit 
>  se  dire  en  se  mettant  à  table  :  Aucun  de  mes  su- 
»  jets  n'est  assez  indigent  pour  se  coucher  aujour- 
»  d'hui  sans  avoir  soupe.  »  Telle  étoit  l'ame  ,  tels 
étoient  dès  lors  les  sentimens  de  ce  jeune  prince  que 
les  Français  ont  tant  regretté. 


35.  La  vengeance  du  prince. 

La  vengeance  n'est  qu'une  lâcheté  ,  lorsqu'elle 
est  excercée  par  la  puissance;  et  celui  qui>  étant 
dépositaire  de  l'autoiilé  souveraine  ,  l'emploîroit 
pour  venger   des  rivalités  personnelles  ,   ne  seroit 


36  RECUEIL 

qu'un  barbare  ou  un  vil  lyran,  —  On  rapporte  de 
Philippe  d'Orléans,  régent  de  France  ,  qu'étant  dans 
la  plus  violente  colère  contre  le  fameux  comte  de 
Caylus ,  pour  une  perfidie  dont  ce  dernier  s'étoit 
rendu  coupable  envers  ce  prince  ,  à  l'occasion  d'une 
femme  qu'il  chérissoit ,  ses  courtisans  l'exciloient  à 
la  vengeance.  «  Punissez,  lui  disoient-ils ,  ce  témé- 
»  raire,  la  vengeance  vous  est  si  facile  :  Je  le  sais, 
»  répond  Fhilippe  ,  un  mot  suffit  pour  me  défaire 
»  de  Caylus  ,  et  c'est  ce  qui  m'empêche  de  le  pro- 
»   noncer.  » 

Ceci  nous  rappelle  une  anecdote  de  Frédéric-le- 
Grand,  roi  de  Prusse,  qui  prouve  que  dans  les  mê- 
mes circonstances  ,  lès  âmes  élevées  ont  les  mêmes 
sentimens.  Un  courtisan  insinuoit  un  jour  à  Frédé- 
ric ,  qu'un  seigneur  de  sa  cour  le  haïssoit  mortelle- 
ment ,  et  qu'il  ne  cessoit  de  dire  du  mal  de  lui. 
«  A-t-il  deux  cent  mille  hommes  ,  répondit  le  roi  ? 
»  sans  cela  que  voulez- vous  que  je  lui  fasse  ?  » 


56.  M.  de  Burigni)  ou  ta  modestie  de  Vhomjne  de 
iettres. 

Un  éci'ivaîn  qui  désiroit  d'obtenir  une  place  à  l'a- 
cadémie des  inscriptions  et  belles -lettres  ,  croyant 
d'obtenir  le  suffrage  de  M.  de  Burigny  par  des  flatte- 
ries, se  répandoit  en  éloges  en  sa  présence  sur  divers 
morceaux  de  V Europe  savante,  journal  dont  on  sa- 
voit  qu'il  étoit  le  principal  auteur.  «  Vous  avez  rai- 
»  son  ,  dit  M.  de  Burigny  ,  ces  morceaux  sont  excel- 
»  lens,  mais  ils  ne  sont  pas  de  moi.  »  Le  flatteur  se 
persuadant  alors  que  M.  de  Burigny  avoit  cessé  de 
travailler  pour  Y  Europe  savante,  dit  :«  qu'il  n'étoit 
»  donc  pas  surpris,  si  les  derniers  volumes  se  trou- 
»  voient  si  inférieurs  aux  précédens.  >  Ils  sont  de 
moi  ceux-là ,  repartit  M.  de  Burigny ,  et  vous  les  avez 
très- bien  appréciés  :  alors  le  flatteur  interdit ,  vou- 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  ^7 

lant  pallier  le  jugemenl  décisif  qu'il  venoit  d'en  por- 
ter, l'académicien  l'interrompit.  «  Et  de  grâce  M.  , 
»  ne  cherchez  pas  à  vous  rétracter,  ces  volumes  sont 
B  vraiment  médiocres ,  et  je  les  ai  déjà  jugés  comme 
»   vous.  » 


Zy.  Le  jeune  abhé,  ou  le  fat  puni. 

Un  jeune  abbé  qui  réunissoit  en  lui  toutes  les  grâ- 
ces ,  haute  naissance  ,  figure  agréable ,  propos  léger 
et  galant ,  et  qui  possédoit  surtout  le  talent  de  chan- 
ter avec  tous  les  agrémens  de  l'art,  faisoit  solliciter 
une  abbaye  considérable  auprès  d'un  prélat  distingué, 
qui,  déjà  courbé  sous  le  poids  de  l'âge,  étoit  encore 
chargé  de  la  feuille  des  bénéfices;  l'élégant  abbé  vint 
le  voir  un  jour  d'audience  ;  le  prélat  expédia  tout 
le  monde  avant  lui ,  et  celui  -  ci  se  voyant  presque 
seul  avec  le  ministre,  auguroit  déjà  bien  de  celte  at- 
tention, qui  sembloit  lui  annoncer  un  entretien  par- 
ticulier. En  effet,  quand  tout  le  monde  fut  retiré,  le 
prélat  qui  connoissoit  la  vie  galante  de  l'abbé ,  et 
son  talent  supérieur  dans  l'art  du  chant  ,  s'appro- 
chant  de  lui  :  «  Eh  bien,  M.  l'abbé...  des  bénéfices, 
»  n'est-ce  pas  ?  l'abbé  timidement  :  Monseigneur...  » 
alors  le  prélat  pour  toute  réponse  se  mit  à  chanter  : 
a  Quand  on  sait  aimer  et  plaire,  est-il  besoin  d'au- 
»  tre  bien  ?  etc.  »  c'est  ainsi  que  ce  fat  fut  con- 
gédié. 

38.  La  vie  de  l'homme. 

Les  plus  célèbres  moralistes  n'ont  jamais  rien  dit 
de  plus  solide  sur  les  progrès  insensibles  de  l'âge  , 
que  ce  qu'écrivoit  madame  de  Sévignéà  M.  de  Moul- 
ceau  ,  président  à  la  chambre  des  comptes  de  Mont- 
pellier. 

«  Je  veux  vous  demander  par  occasion  ,  luidisoit- 


:^S  RECUEIL 

»  elle  ,  comment  vous  vous  trouvez  d'être  grand- 
»  père...  En  eCfet,  ce  n'est  point  ce  que  l'on  pense  ; 
»  la  Providence  nous  conduit  avec  tant  de  bonté  dans 
»  tous  les  différens  âges  de  notre  vie ,  que  nous  ne 
»  les  sentons  quasi  pas  ;  celte  perte  va  doucement , 
»  elle  est  imperceptible  ;  c'est  l'aiguille  du  cadran 
i»  que  nous  ne  voyons  pas  aller.  Si ,  à  vingt  ans  , 
»  on  nous  faisoil  voir  dans  un  miroir  le  visage  que 
i>  nous  avons  ,  et  celui  que  nous  aurons  à  soixante , 
»  en  les  comparant,  nous  tomberions  à  la  renverse, 
»  et  nous  aurions  peur  de  cette  figure  :  mais  c'est 
B  jour  à  jour  que  nous  avançons  ;  nous  sommes  au- 
»  jourd'hui  comme  hier  ,  à  peu  près  ,  et  demain 
»  comme  aujourd'hui  ;  ainsi  nous  avançons  sans  le 
»  sentir,  et  c'est  un  des  miracles  de  cette  Providence 
*   que  j'adore.  » 


39.  Le  véritable  ami. 

M.  de  Burigny  de  l'académie  des  inscriptions  et 
belles  -  lettres  ,  a  été  un  des  écrivains  les  plus  labo- 
rieux et  les  plus  féconds  ;  mais  aucun  peut-être  n'a 
réuni  plus  de  vertus  et  de  qualités  estimables  ,  et  ne 
les  a  possédées  à  un  plus  haut  degré.  Il  étoit  bon  , 
vrai ,  simple ,  indulgent  et  facile  ;  il  avoit  cette  can- 
deur naïve  ,  cette  franchise  aimable  ,  cette  bonho- 
mie intéressante  ,  celte  égalité  de  caracière  qui  an- 
noncent une  ame  dont  toutes  les  affections  sont  dou- 
ces ,  pures,  et  innocentes.  Savant  sans  faste,  sans 
prétention  ,  sans  intrigue,  sans  envie  ;  il  fut  digne 
d'avoir  des  amis  ,  et  il  trouva  auprès  d'eux  les  con- 
solations les  plus  touchantes.  Il  chérissoitla  mémoire 
de  ses  amis  morts  ,  autant  qu'il  les  avoit  chéris  vi- 
vans.  Le  duc  de***  parlant  un  jour  très-mal  de 
feu  M.  de  St. -Hyacinthe  dans  un  cercle  nombreux, 
M.  de  Burigny ,  qui  étoit  présent ,  fit  tous  ses  efforts 
pour  défendre  la  mémoire  de  son  ami  :  mais  pressé 


DE  FAITS  :.î:-:.îoraeles.  39 

de  plus  en  plus  ,  et  pénétré  de  douleur  de  ce  (jne 
par  la  considéralion  due  au  rang  du  détracteur  ,  il 
ne  pouvoit  détruire  assez  fortement  les  imputations 
dont  celui-ci  chargeoit  31.  de  St. -Hyacinthe  ,  il  s'é- 
cria fondant  en  larmes  :  «  Je  vous  demande  grâce  , 
»  M.  le  duc,  vous  me  déchirez  l'ame.  M.  de  St.-Hya- 
»  cinthe  est  un  des  hommes  que  j'ai  le  plus  aimés  , 
»  vous  le  peignez  d'après  la  calomnie  ,  et  je  proteste 
»  sur  mon  honneur  qu'il  n'a  jamais  ressemblé  au 
»  portrait  que  vous  en  faites.  »  M.  de  Burigny  avoit 
alors  quatre-  vingts  ans  ,  et  il  y  en  avoit  au  moins 
trente  que  St.-Hyacinthe  ne  vivoit  plus. 


40.  Droiture  et  désintéressement  de  M .  de  Turenne. 

Ce  qui  me  frappe  le  plus  ,  quand  je  lis  l'histoire 
de  M.  de  Turenne,  ce  ne  sont  pas  ces  talens  supé- 
rieurs qui  en  ont  fait  le  premier  des  héros  dans  l'art 
brillaiit  et  funeste  de  détruire  les  hommes  ;  c'est  ce 
désinléressement ,  c'est  cette  probité  digne  des  siè- 
cles héroïques  de  la  Grèce  et  de  Rome. 

Toutes  les  écoles  retentissent  du  nom  de  ce  général 
romain  qui  refusa  des  présens  considérables  de  la 
part  des  Samnites,à  qui  ilvenoit  de  donner  la  paix- 
Mais  après  tout ,  ce  Fabricius  que  fit-il  de  plus  que 
M.  de  Turenne  dans  le  temps  où  il  étoit  occupé  à 
chasser  de  la  Westphalie  l'électeur  de  Brandebourg? 
Une  ville  neutre  craignoit  que  l'armée  du  roi  ne 
vînt  de  son  côté  ;  elle  fit  porter  à  Turenne  cent 
mille  écuspour  l'engager  à  prendre  une  autre  route, 
et  pour  le  dédommager  d'un  jour  ou  deux  de  mar- 
che que  ce  détour  pouvoit  occasioner.  «  Je  ne  puis 
»  en  conscience  accepter  celte  somme ,  dit  M.  de 
»  Turenne  aux  députés  qui  la  lui  offroient ,  parce 
»  que  votre  ville  n'est  pas  sur  la  route  que  j'ai  ré- 
»  solu  de  faire  prendre  à  l'armée.  » 

Peu  de  temps  auparavant ,  un  officier  lui  étoit 


4o  RECUEIL 

venu  proposer  un  moyen  facile  de  gagner  cent  mille 
écus  en  quinze  jours ,  sans  que  la  cour  pût  en  avoir 
connoissance.  «  Je  vous  suis  obligé  ,  répondit  Tu- 
»  renne  ^  j'ai  trouvé  beaucoup  de  ces  sortes  d'occa- 
»  sions  sans  en  avoir  profité  ;  je  ne  suis  pas  d'avis 
»  de  changer  de  conduite  à  mon  âge.  » 


4i.  Action  noUe  et  généreuse  de  M.  de  Turenne. 

Le  marquis  de  St.  Abre,  officier  -  général  de  l'ar- 
mée de  M.  de  Turenne  ,  l'avoit  desservi  dans  une 
lettre  à  M.  de  Louvois.  Turenne  le  sut  ;  mais  tout 
aussi  grand  par  les  qualités  de  son  cœur  ,  que  par 
ses  talens  pour  la  guerre  ,  il  ne  se  borna  pas  à  lui 
pardonner,  il  en  fit  de  grands  éloges  à  Louis  XIV. 
Ce  prince  ne  vouloit  plus  que  St.- Abre  servît  dans 
l'armée  du  Vicomte;  mais  celui-ci  pria  sa  majesté 
de  lui  laisser  un  homme  dont  la  bravoure  et  l'expé- 
rience luiseroient,  disoit-il ,  d'un  très-grand  secours: 
et  poussant  la  générosité  jusqu'au  bout,  il  ne  se  ven- 
gea de  St. -Abre ,  qu'en  obtenant  pour  lui  une  grati- 
fication considérable. 


H2.  Bel  exemple  de  patriotisme  de  M.  de  Saint- 
Hitaire. 

Monsieur  de  Turenne  avoit  amené  le  général  de 
l'empereur  ,  le  fameux  Montécuculli ,  dans  des  dé- 
filés où  il  se  flattoit  d'avoir  bon  compte  de  son  ar- 
mée, lorsqu'un  boulet  de  canon  vint  frapper  ce  grand 
homme.  Il  s'avançoit  sur  une  hauteur  pour  exami- 
ner ce  qvii  se  passoit  à  l'aile  gauche  des  ennemis  ,  M . 
de  St.  -  Hilaire  ,  lieutenant  -  général  d'ariillerie  ,  le 
pria  de  s'arrêter  un  moment  pour  juger  de  l'effet 
d'une  batterie  qu'il  venoit  de  faire  placer.  C'étoit  , 
selon  madame  de  Sévigué,  comme  s'il  eût  dit  :  Mon- 


\ 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  4l 

sieur,  arrêtez- vous  un  peu,  car  c'est  ici  que  vous  de- 
vez être  tué.  En  effet  ,  un  coup  de  canon  ,  tiré  à  ce 
moment  du  camp  ennemi  ,  emporte  le  bras  de  St.~ 
Hiiaire  qui  montroit  celte  batterie,  et  frappe  M.  de 
Turennc,  qui  lait  encore  quelques  pas  sur  son  che- 
val et  tombe  mort  (i).  Le  fils  de  St. -Hiiaire,  tout 
occupé  de  son  père,  court  à  lui,  pleure  ,  crie  et  se 
désole  :«  ïaisez-vous  ,  mon  enfant,  lui  dit  ce  brave 
»  homme  ,  qui  s'oublioit  lui-même  pour  ne  songer 
»  qu'au  malheur  de  l'armée  et  de  l'état  :  Vois-tu  , 
»  en  lui  montrant  M.  de  Turenne  roide  mort ,  voilà 
"  celui  qu'il  faut  pleurer  ;  voilà  ce  qui  est  irrépa- 
>  table.  » 

45.  Générosité  de  Georges  (TAmhoîse. 

Georges  d'Amboise  est  connu  pour  un  des  plus 
lignes  ministres  qu'ait  eus  la  France.  Chargé  de 
presque  toutes  les  affaires  de  l'Etat  par  le  roi  Louis 
SAl  ,  il  sut  être  le  premier  des  citoyens  dans  une 
:>lace  où  il  est  si  facile  d'être  le  dernier  des  hommes. 
Un  gentilhomme  de  Normandie  avoit  besoin  d'ar- 
gent pour  marier  sa  fille.  Il  possédoit  une  terre  au 
voisinage  du  beau  château  de  Gaillon ,  qvii  dès  lors 
ipparteiioit  aux  archevêqvies  de  Rouen.  Résolu  de 
a  vendre  ,  il  l'offrit  au  cardinal  d'Amboise,  qui  occu- 
îoit  le  siège  de  cette  ville.  La  terre  étoit  à  la  bien- 
léance  du  prélat  ;  on  la  lui  laissoit  à  très-bas  prix  , 
in  autre  n'eût  pas  balancé.  Mais  d'Amboise  ,  ingé- 
îieux  à  chercher  les  occasions  de  faire  du  bien  ,  s'in- 
brma  des  motifs  qui  engageoient  le  possesseur  à  se 
léfaire  de  cette  terre.  On  les  lui  apprit  ;  il  en  fut 
ouché  ,  et  au  lieu  d'abuser  de  l'extrémité  où  se  trou- 
.'oit  ce  gentilhomme,  au  lieu  de  mettre  sa  misère  à 
îonlribution  ,  il  lui  donna  la  somme  dont  il  avoit  be- 
ioin  pour  marier  sa  fille,  et  lui  laissa  la  terre. 

(i)  Cette  mort  arriva  le  27  juillet  1675  au  camp  de  Salsbach  ,  a» 
lelà  du  Rhin. 


4'i  -  RECUEIL 

44-  Trait  de  (jcnérosité  de  BoUeau. 

Le  célèbre  Palru  cherchoit  à  vendre  sa  bibliothè- 
([ue,  afin  de  payer  un  créancier  impitoyable.  C'éloit 
un  fermier- général  ,  dit  monsieur  Brossette.  Il  lui 
devoit  près  de  quatre  mille  francs.  Boileau  le  sut;  et 
quoiqu'il  ne  fût  pas  riche,  il  alla  sur-le-champ  porter 
à  M.  Patru  une  somme  beaucoup  au-dessus  du  prix 
de  la  bibliothèque.  Il  fit  plus  ,  il  le  pria  de  vouloir 
bien  la  lui  garder  ,  disant  qu'il  ne  la  vouloit  avoir 
qu'en  survivance.  Ce  trait  que  peu  de  gens  savent , 
fait  plus  d'honneur  à  Boileau  que  ses  vers  que  tout 
le  monde  sait. 


45.  La  Bruyère ,  ou  €  homme  de  lettres  généreux^ 

M.  de  la  Bruyère  étoit  un  homme  simple  et  mo- 
deste, content  de  cultiver  en  paix  ses  amis  et  les  li- 
vres. Il  venoit  presque  journellement  s'asseoir  chez 
le  libraire  Michallet,  où  il  feuilletoit  les  nouveautés , 
et  s'amusoit  des  gentillesses  d'une  petite  fille,  enfant 
de  ce  libraire  ,  qu'il  avoit  prise  en  amitié.  Un  jour  il 
tira  un  manuscrit  de  sa  poche  et  dit  à  Michallet  : 
voulez-vous  imprimer  ceci  ?  (  c'étoit  les  Caractères 
ou  les  Mœurs  de  ce  siècle.  )  Je  ne  sais  si  vous  y  trou- 
verez votre  compte  ;  mais  en  cas  de  succès,  dit-il  en 
plaisantant ,  le  produit  sera  la  dot  de  ma  petite  amie. 
Le  libraire  aussi  incertain  que  l'auteur  même ,  hé- 
sita, et  cependant  entreprit  l'édition;  mais  à  peine 
l'eut-il  exposéeen  vente  ,  qu'elle  fut  enlevée,  et  qu'il 
fut  obligé  de  réimprimer  plusieurs  fois  ce  livre,  qui 
lui  valut  deux  ou  trois  cent  mille  francs;  telle  fut  la 
dot  imprévue  de  sa  fille  ,  qui  fit  dans  la  suite  le  ma- 
riage le  plus  avantageux. 

On  tient  de  M.  de  Maupertuis  qui  l'avoit  connue, 
qu'elle  conservoit  la  plus  grande  vénération  pour  la 
mémoire  de  M.  de  la  Bruyère,  et  qu'elle  necraignoit 


DE   FAITS  M!'3I0RABLES.  4^ 

pas  en  toute  occasion  de  lui  faire  hommage  de  sa 
fortune  ,  en  célébrant  sa  modestie  et  sa  générosité. 


46.  Le  maréchal  de  Saxe  ,  ou  ie  grand  homme 
juge  de  lui-même. 

Le  maréchal  de  Saxe ,  couronné  de  lauriers ,  de- 
vient l'objet  de  la  flatterie  des  gens  de  lettres  :  une 
place  est  vacante  à  l'académie  française  ;  on  le  pres- 
se ,  on  le  sollicite  de  se  mettre  sur  les  rangs  ;  on 
l'assure  qu'elle  lui  est  destinée.  Le  maréchal  se  dé- 
fend ;  il  soutient  qu'il  n'a  pas  les  connoissances  lit- 
téraires que  le  titre  d'académicien  exige.  On  insiste  , 
il  refuse  ;  en  effet ,  ce  grand  homme  pouvoit-il  être 
honoré  par  une  place  à  l'académie  ,  n'ayant  aucun 
des  talens  nécessaires  pour  la  remplir?  On  verra  sans 
doute  ici  avec  plaisir  la  lettre  qu'il  écrivit  à  ce  su" 
jet  au  maréchal  de  Noailles  :  «  On  m'a  proposé  , 
»  mon  maître  ,  d'être  de  l'académie  française  :  j'ai 
»  dit  que  je  ne  savois  pas  seulement  l'orthographe  , 
B  et  que  cela  m'iroit  comme  une  bague  à  un  chat , 
»  on  m'a  répondu  que  le  maréchal  de  Villars  ne  sa- 
B  voit  pas  écrire,  ni  lire  ce  qu'il  écrivoit,  et  qu'il  en 
»  étoit  :  c'est  une  véritable  persécution.  Vous  n'en 
B  êtes  pas,  mon  maître,  cela  rend  la  défense  que  je 
»  fais  plus  belle  et  plus  facile.  Personne  n'a  plus 
»  d'esprit  que  vous  ,  ne  parle  et  n'écrit  mieux ,  poui- 
8  quoi  n'en  êtes-vous  pas  ?  Cela  m'embarrasse.  Je 
»  ne  voudrois  choquer  personne,  bien  moins  encore 
»  un  corps  où  il  y  a  tant  de  gens  de  mérite.  D'un 
»  autre  côté  je  crains  les  ridicules  ,  et  celui-ci  m'en 
»  paroît  un  bien  conditionné.  Ayez  la  bonté  de  me 
B  répondre  un  petit  mot.  »  Le  maréchal  de  Noailles 
lui  conseilla  de  pei'sister  dans  son  refus. 

Le  grand  homme  ,  en  effet  ,  doit  se  contenter 
des  honneurs  qu'il  a  obtenus  par  ses  belles  actions  , 


44  RECUEIL 

et  ne  pas  usurper  ceux  auxquels  il  n'a  pas  droit  de 

prétendre. 


.'17.  L'enfance  de  Bossuet,  ou  ie  jeune  prédicateur. 

DÈS  1  âge  de  sept  à  huit  ans,  Bossuet  déclamoit 
un  sermon  avec  une  facilité  et  une  intelligence  au- 
dessus  de  son  âge.  Il  en  prononçoit  un  au  fameux 
hôtel  de  Rambouillet  après  le  souper  et  environ  sur 
le  minuit  :  la  compagnie  qui  étoit  nombreuse  ,  ad- 
miroit  cet  enfant,  lorsque  quelqu'un  demandant  à 
Voitui'e  ce  qu'il  en  pensolt  :  Par  ma  foi,  s'écria- 
t-il ,  je  n'entendis  jamais  prêcher  ,  ni  si  1?ien, 
ni  si  tôt ,  ni  si  tard. 


48.  La  modestie  des  vrais  taiens. 

Voici  une  preuve  que  la  défiance  de  soi-même  et 
le  respect  pour  les  hommes  célèbres  sont  le  carac- 
tère distinctifs  des  vrais  taiens.  Un  amateur  de  pein- 
ture du  plus  haut  rang  à  la  cour ,  qui  possédoit  un 
des  beaux  ouvrages  de  l'immortel  Le  Moine,  avoit 
fait ,  pour  lui  donner  un  pendant ,  comme  ce  n'est 
que  trop  l'usage  ,  ajouter  des  rallonges  à  ce  tableau. 
Il  pressoit  le  célèbre  Boucher  de  le  remplir.  «  Je 
»  m'en  garderai  bien  ,  répondit  ce  peintre  célèbre  , 
»  de  tels  ouvrages  sont  pour  moi  des  vases  sacrés  ,  je 
s  craindrois  de  les  profaner  en  y  portant  la  main.» 
Belle  retenue  et  digne  d'un  grand  artiste  ! 


49-  Vernet ,  ou  V enthousiasme  des  arts. 

M.  Vernet,  ce  peintre  célèbre,  dont  les  tableaux 
de  tempêtes  sont  si  sublimes  et  si  vrais  ,  jaloux  d'é- 
tudier de  près  la  nature,  s'embarquoit  souvent  dans 
sa  jeunesse,  et  faisoit  des  voyages  sur  mer,  pen- 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  45 

dant  lesquels  il  observoit  les  scènes  variées  que  cet 
élément  offre  à  l'avidité  dangereuse ,  ou  à  la  curio- 
sité naturelle  du  voyageur.  Dans  un  de  ceux  que 
l'amour  seul  de  son  art  lui  faisoit  entreprendre  ,  les 
vens  se  déchaînèrent,  la  mer  se  souleva  ,  et  le  vais- 
seau qui  le  portoit  eut  la  tempête  la  plus  horrible  à 
essuyer.  M.  Vernet ,  sans  penser  aux  dangers  qu'il 
court ,  prie  un  matelot  de  l'allacher  aux  cordages  ; 
celui-ci  lui  eut  à  peine  accordé  cette  demande ,  que 
la  tempête  devint  plus  horrible  et  le  péril  plus  évi- 
dent :  la  consternation  et  l'etTroi  se  peignent  aussi- 
tôt sur  les  visages,  à  l'aspect  des  vagues  irritées  ,  au 
bruit  et  ajjx  éclats  de  la  foudre  qui  sillonne  la  nue. 
M.  Vernet  seul  paroît  saisi  d'admiration  à  la  vue  de 
ce  grand  spectacle  ,  et  laisse  échapper  ce  cri  de  l'en- 
thousiasme :  Ah  !  grand  Dieu ,  que  cela  est  éeau  ! 


5o.  Le  ifon  seigneur ,  et  tes  vassaux  reconnoissans. 

M.  le  comte  de  R***  ayant  hérité  d'une  terre  con- 
sidérable ,  fort  éloignée  de  Paris ,  et  située  dans  l'une 
des  provinces  de  France  les  moins  agréables,  ne  fut 
point  tenté  de  la  visiter  ;  il  en  remit  le  soin  à.  un 
homme  d'affaires,  mais  en  même  temps  ce  seigneur 
généreux  le  chargea  de  combler  de  bienfaits  ses  vas- 
saux ,  de  former  des  établissemens  utiles  ,  et  de  dis- 
tribuer des  fonds  d'encouragement  et  de  secours. 

Cette  bienfaisance  inspira  aux  habitans  de  cette 
terre  le  pressant  désir  de  connoîlre  leur  jeune  sei- 
gneur ;  deux  des  paysans  les  plus  âgés  ne  pouvant 
y  résister  ,  se  rendent  en  effet  à  Paris  et  se  font  an- 
noncer à  l'hôtel.  On  s'empresse  de  les  introduire  au- 
près du  comte  ,  qui  les  accueille  avec  bonté  et  leur 
demande  le  motif  de  levir  voyage.  Jhl  notre  ton 
seigneur  ^  dit  l'un  d'eux  ,  Jean  et  moi  n'avons  pas 
voulu  mourir  sans  vous  voir  ,  et  nous  v'ià. 

M.  de  R***  pénétré  d'attendrissement,  saute   au 


46  RECUEIL 

COU  des  deux  vieillards ,  les  embrasse  ,  cl  les  conduit 
chez  son  épouse  où  la  même  scène  se  renouvelle  , 
et  ces  bons  paysans  ne  se  déterminent  enfin  à  re- 
tourner dans  leur  village  ,  que  sur  la  promesse  que 
leur  fait  M.  le  comte  d'aller  le  printemps  prochain 
dans  sa  terre.  «  Vous  ferez  bien  ,  Monseigneur  ,  lui 
B  disent-ils  ,  car  si  vous  ne  veniez  pas  ,  je  traînerions 
»  nos  femmes  ici ,  je  porterions  nos  enfans  ,  et  tout 
»   le  village  y  viendroit  avec  nous.  » 


5i.  Uamour  filial,  ou  l&  déserteur  vertueux. 

Après  la  bataille  de  Marsaille  ,  qui  fit  tant  d'hon- 
neur à  M.  de  Catinat ,  ce  général  étant  entouré  de 
ceux  qui  s'empressoient  à  lui  faire  la  cour  ,  on  vit  un 
vieux  soldat  de  son  régiment ,  fendre  la  presse  et  tom- 
ber à  ses  pieds  ,  en  demandant  grâce  ,  au  nom  de 
toute  la  troupe  ,  pour  leur  plus  brave  camarade 
qu'on  vouloit  arrêter  comme  déserteur  ,  et  qui,  la 
veille  ,  avoit  pris  à  la  bafaile  un  drapeau  et  fait  plu- 
sieurs prisonniers  :  «  Sois  tranquille  ,  mon  ami  ,  lui 
»  répondit  le  général ,  en  le  relevant  ;  fais  venir  ce 
»  déserteur  ,  il  parut  aussitôt  :0  mon  général,  dit- 
»  il ,  en  se  prosternant ,  je  suis  gentilhomme ,  né  d'un 
»  officier  tué  à  la  bataille  de  Lens:  ma  mère  restée 
»  sans  biens  et  sans  protection  ,  fut  obligée  de  tra- 
p  vailler  pour  vivre  et  m'élever  :  mais  étant  deve- 
n  nue  infirme  et  réduite  à  la  dernière  misère  ,  je 
»  m'engageai  pour  la  faire  subsister.  Peu  de  temps 
»  après  avoir  rejoint  mon  régiment ,  j'appris  qu'elle 
»  étoit  dangereusement  malade  :  je  demandai  un 
»  congé  pour  aller  la  secourir  :  on  me  le  refusa ,  ne 
»  pouvant  résister  à  la  nature  ,  je  quittai  mes  dra- 
X  peaux  pour  voler  auprès  d'elle  ;  et  aussitôt  qu'elle 
ï  a  été  rétablie  ,  j'ai  rejoint  l'armée.  O  mon  père  ! 
»    voilà  le  crime  que  je  dois  expier  ,  et  dont  je  ta- 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  /^n 

»  chai  hier  d'effacer  la  honte.  Je  ne  demande  point 
»  qu'on  me  fasse  grâce  ,  mais  seulement  que ,  lors- 
»  que  je  ne  serai  plus ,  on  ait  soin  de  ma  pauvre 
»  mère.... — Mon  fils  ,  répondit  avec  vivacité  Cati- 
»  nat ,  dont  les  entrailles  étoient  émues,  que  ne  ve- 
»  niez-vous  me  trouver?  ou  si  vous  me  croyez  un 
»  barbare  ,  pourquoi  m'appelez  -  vous  votre  père. 
»  Voire  naissance  et  vos  sentimens  vous  mettent 
»  dans  le  cas  d'être  officier;  vous  le  serez;  votre 
»  mère  sera  secourue  ,  et  votre  bon  camarade  ré- 
»  compensé.  Allez,  j'en  instruirai  le  roi  :  soyez  tou- 
»   jours  un  digne  genthiihomme.  » 

M.  de  Catinat  n'ayant  pu  d'abord  obtenir  une  pen- 
sion pour  cette  mère  infortunée  ,  il  la  lui  faisoit 
payer  de  ses  propres  deniers  au  nom  du  roi,  pour 
ne  pas  blesser  sa  délicatesse. 


52.  Roger  de  Sangidnet. 

Don  Jatme  ,  fds  de  ce  don  Pedre  d'Arragon ,  auquel 
les  Espagnols  ont  donné  le  nom  de  Grand,  et  qui  ne 
fut  que  hardi  à  tout  oser ,  et  opiniâtre  jusqu'à  forcer 
quelquefois  le  succès  ;  Don  Jaymc  ,  qui  vouloit  ré- 
gner sur  la  Sicile  que  son  père  lui  avoit  laissée  ,  au 
préjudice  de  Charles  d'Anjou  ,  fit  une  descente  dans 
la  Calabre  ,  s'empara  de  toutes  les  villes  qu'il  trouva 
sans  défense;  mais  il  vint  échouer  devant  Belvédère. 
Celte  place,  d'ailleurs  bien  fortifiée,  avoit  pour  gou- 
verneur un  Français  nommé  Roger  de  Sanguinet  , 
habile  ingénieur,  grand  capitaine;  son  courage,  son 
habileté  empêchoient  les  assiégeans  de  faire  aucun 
progrès.  Il  imagina  surtout  des  machines  qui  jetoient 
dans  leur  camp  une  telle  quantité  de  pierres,  qu'ils 
en  étoient  fort  incommodés.  Par  malheur  pour  lui , 
il  avoit  dans  ce  camp  qu'il  désoloil ,  deux  de  ses  fils 
qui  avoient  été  faits  prisonniers.  Un  homme  de  sang 
proposa  de  les  faire  at  lâcher  à  l'endroit  où  les  pierres 


48  RECUEIL 

tomboient  avec  le  plus  de  violence.  Don  Jayme  ,  aussi 
cruel  que  son  barbare  conseiller,  suivit  cet  avis  sans 
balancer,  et  en  fit  aussitôt  avertir  le  père.  Sanguinet, 
placé  entre  la  tendresse  et  le  devoir,  délibéra  quel- 
ques momens.  Le  service  de  son  prince  l'emporta. 
Il  oublia  qu'il  étoit  père  ,  pour  songer  uniquement 
qu'il  étoit  citoyen.  Ses  ordres  furent  donnés  pour 
qu'on  continuât  à  tirer  du  même  côté  ,  puisque  cela 
étoit  nécessaire  poin-  la  défense  de  Belvédère.  Un  de 
ses  fils  fut  assomiué,  l'autre  eut  le  bonheur  d'échap- 
per à  cette  grêle  meurtrière.  Le  sanguinaire  Don 
Jayme  fut  enfin  obligé  de  lever  le  siège.  Il  ne  put  re- 
fuser au  brave  gouverneur  l'estime  et  les  éloges  qu'il 
méritoit  ;  et  pour  essayer  d'effacer,  s'il  étoit  possible  , 
la  cruauté  du  procédé  qu'il  avoit  mis  en  usage  pour 
le  vaincre,  il  lui  renvoya  celui  de  ses  enfans  qui  ne 
devoit  la  vie  qu'à  une  espèce  de  miracle  ,  et  le  corps 
de  celui  qui  avoit  été  la  victime  de  sa  barbarie. 


53.  Désintéressement  et  générosité  du  chevalier 
Bayard. 

En  i5ii  ,  les  Français  assiégèrent  Bresse,  défen- 
due par  les  Vénitiens.  Le  chevalier  Bayard  s'étant  jeté 
le  premier  dans  les  retranchemens,  reçut  à  la  cuisse 
vni  coup  de  lance  qui  le  mit  hors  de  combat.  Les  sol- 
dats ,  empressés  à  venger  im  homme  dont  le  nom 
étoit  pour  eux  un  cri  de  victoire  ,  poussent  partout 
les  ennemis  ,  et  se  rendent  maîtres  de  la  ville.  Ils  la 
traitèrent  avec  la  dernière  rigueur  ;  vingt  mille  ha- 
bitans  y  furent  massacrés  ,  et  toutes  les  maisons  pil- 
lées ,  à  la  réserve  de  celle  où  l'on  avoit  porté  Ba5'ard. 
Elle  appartenoit  à  une  dame  de  la  première  condi- 
tion ,  qui  se  jeta  d'abord  aux  genoux  du  chevalier, 
en  lui  demandant  sa  protection  pour  elle  et  pour  sa 
famille.  Bayard  la  lui  promit.  Il  commanda  à  deux 
archers  de  garder  la  porte  de  la  maison  ;  et  poui'  les 

dédommager , 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  49 

dédommager ,  il  leur  distribua  cinq  cents  écus  que  le 
duc  de  Nemours  ,  général  de  l'armée  française ,  ve- 
noit  de  lui  apporter.  Il  n'en  avoit  pas  besoin.  L'on 
ne  pouvoit  rien  ajouter  aux  attentions  de  la  dame  , 
dans  la  maison  de  laquelle  il  éloit  logé.  La  présence 
du  chevalier  avoit  sauvé  la  vie  à  sou  époux  ,  l'hon- 
neur à  ses  deux  filles ,  et  mis  tous  ses  biens  en  sûreté. 
Cependant  elle  ne  voyoit  arriver  qu'avec  quelque 
peine  les  joiirs  de  la  parfaite  convalescence  deBayard; 
elle  pensoit  bien  qu'il  faudroit  le  dédommager  du 
pevi  de  part  qu'il  avoit  eu  au  pillage  de  la  ville  ;  et 
que  tenant  un  rang  distingué  dans  l'armée,  une  pe- 
tite somme  ne  lui  suffiroit  pas.  Toute  remplie  de  ces 
idées,  un  jour  elle  entre  dans  la  chambre  de  Bayard  , 
et  se  jetant  à  ses  genoux  :  a  Monseigneur,  lui  dit-elle, 
»  je  suis  pénétrée  des  services  que  vous  nous  avez 
»  rendus ,  je  vous  dois  la  conservation  de  mon  époux, 
B  de  ma  famille,  de  mes  biens.  Ne  refusez  pas,  ajou- 
»  ta-t-elle,  en  lui  présentant  une  boîte  pleine  de 
»  ducats  d'or,  ne  refusez  pas  ce  foible  gage  de  notre 
B  reconnoissance  ;  s'il  falloit  le  proporlionner  à  ce 
B  que  nous  vous  devons  .  tous  nos  biens  n'y  suffî- 
»  roient pas.  «Combien y a-t-il là-dedans?  ditBayard. 
La  question  embarrassoit  la  dame  ;  le  sourire  dont 
le  chevalier  l'avoit  accompagnée,  lui  parut  une  mar- 
que de  mépris  de  ce  qu'on  lui  offroit  si  peu  de  chose. 
«  Il  n'y  a  que  deux  mille  cinq  cents  ducats  ,  répon- 
»  dit-elle  avec  émotion  ;  mais  nous  allons  faire  un 
y  effort ,  afin  de  rendre  le  présent  digne  vous.  — 
B  Que  vous  me  connoissezmal  !  lui  dit  alors  Bayrfrd; 
»  gardez  cette  somme  ;  votre  amitié  et  celle  de  votre 
i>  famille  ,  voilà  ce  qui  me  touche  le  plus.  »  La  dame 
ne  pouvoit  revenir  de  la  surprise  où  la  jeloit  une  gé- 
nérosité si  peu  attendue  ;  elle  insiste,  Bayard  conti- 
nue à  refuser  ;  elle  joint  les  larmes  aux  prières , 
Bayard  craint  de  la  contrister  davantage  :  «■  J'accepte 
»  ce  quevous  m'offrez,  lui  dit-il  •  mais  ne  pourrois-je 

Itlanuct.  C 


bO  RECUEIL 

»  pas  avoir  l'honneur  de  saluer  vos  filles  ?»  La 
luère  court  les  chercher,  elle  chevalier,  pendantce 
temps  ,  ayant  fait  trois  parts  des  ducats  qui  étoient 
dans  la  boîle  :  «  Mesdemoiselles  ,  leur  dit-il  ,  dès 
»  qu'elles  parurent ,  je  vous  dois  bien  des  renîercî- 
»  mens  de  votre  complaisance  à  me  faire  compagnie, 
»  tandis  que  j'ai  été  malade,  je  ne  savois  comment 
»  vous  en  témoigner  ma  gratitude.  Madame  votre 
»  mère  vient  de  m'en  fournir  les  moyens  ,  acceptez 
»  chacune  ces  mille  ducats  ,  qui  aideront  à  votre 
»  établissement ,  et  chargez-vous  de  distribuer  les 
»  autres  cinq  cents  aux  religieuses  qui  ont  le  plus 
»  souffert  du  pillage  de  la  ville.  »  L'étonnement  des 
filles  ,  la  reconnoissance  de  la  mère  ,  la  joie  délicate 
de  Bayard,  qui  trouvoit  une  si  belle  occasion  de  se 
montrer  généreux  ,  tout  celaformoit  une  scène  tou- 
chante, qu'il  est  plus  aisé  de  sentir  que  de  décrire. 
Les  deux  demoiselles  pressèrent  Bayard  d'accepter 
au  moins  une  paire  de  bracelets  de  cheveux  ,  et  une 
bourse  de  satin  qu'elles  avoient  travaillés  sous  ses 
yeux  pendant  sa  maladie.  Il  les  reçut,  et  leur  promit 
de  les  porter  pour  l'amour  d'elles. 

On  raconte  une  action  assez  semblable  du  jeune 
Scipion  :  je  ne  m'arrêterai  point  à  comparer  le  dé- 
sintéressement et  la  générosité  de  ces  devix  grands 
hommes  ;  je  me  borne  à  remarquer  que  Bayard  fut 
appelé  le  Chevatier  sans  peur  et  sans  reproche; 
et  qu'aux  yeux  de  ceux  qui  savent  apprécier  les  titres, 
ce  surnom  vaut  bien  celui d'^/ricain qu'on  adonné 
à  Scipion. 


54.  Le  dueiliste  trompé,  ou  ta  modération  de 
l'homme  sage. 

M.  de  Saint-Foix,  qui  a  acquis  tant  de  célébrité 
par  ses  ouvrages  de  littérature ,  avoit  l'humeur  em- 
portée et  la  franchise  Bretonne ,  toujours  prêt  à  ren- 


DE  FAITS  MKMORABLES.  5l 

die  OU  à  demander  raison  de  ses  boutades ,  l'épée  à 
la  main.  Un  jour  il  se  prit  de  querelle  au  foyer  de  l'o- 
péra ,  avec  un  provincial  qu'il  ne  connoissoit  pas  et 
qui  ne  voulut  point  céder.  M.  de  Saint-foix  se  crut 
offensé  et  lui  donna  un  rendez-vous.  —  Monsieur  , 
lui  dit  le  provincial  ,  quand  on  a  affaire  à  moi  ,  on 
vient  me  trouver;  c'est  ma  coutume  ;  je  demeure  à 
l'hôtel  de....  je  vous  y  attendrai.  —  M.  de  Saint-Foix 
ne  manque  pas  le  lendemain  d'aller  chercher  l'in- 
connu qui  le  reçoit  très-poliment ,  et  lui  offre  à  dé- 
jeuner. Il  est  bien  question  de  cela,  dit  Saint-Foix  , 
sortons;  — Non,  répond  tranquillement  le  provin- 
cial ,  je  ne  sors  jamais  sans  avoir  déjeûné  ;  c'est  ma 
coutume.  Il  déjeuna  à  son  aise,  en  invitant  toujours 
M.  de  Saint  Foix  à  en  faire  autant.  Le  déjeuné  fini  , 
ils  sortent,  et  M.  de  Saint-Foix  respire;  mais  en  pas- 
sant devant  un  café  .  l'inconnu  s'arrête  :  «  Monsieur  , 
lui  dit-i! ,  après  mon  déjeuné  ,  je  joue  toujours  une 
partie  de  dames  ou  d'échecs  ;  c'est  ma   coutvime  , 

chacun  a  la  sienne,  et  vous  ne  voudriez  pas Et 

Monsieur  ,  reprend  Saint-Foix  ,  vous  prenez  bien  vo- 
tre temps  pour  jouer  aux  échecs.  »  Cela  ne  sera  pas 
long,  lui  dit  l'inconnu,  après  quoi  je  suis  à  vous. 
Ils  entrent  dans  le  café  :  l'inconnu  joue  avec  le  plus 
grand  flegme,  gagne  la  partie  ,  se  lève,  fait  signe  à 
Saint-Foix,  qui  juroit  entre  ses  dénis,  lui  fait  mille 
excuses,  et  ajoute  :  si  vous  voulez  ,  Monsieur  ,  nous 
irons  aux  Tuileries,  et  nous  ferons  deux  tours  de  pro- 
menade; après  avoir  joué  vme  partie  ,  je  ne  manque 
jamais  d'aller  me  promener;  c'est  encore  ma  cou- 
tume. Comme  tes  Tuileries  sont  auprès  des  Chanips- 
Elisées,  M.  de  Saint-Foix  quicrut  que  l'inconnu  avoit 
fixé  là  le  lieu  du  combat ,  accepte.  On  se  promène , 
l'inconnu  fait  ses  deux  tours  ;  et  Saint-Foix  lui  pro- 
pose de  passer  auxChamps-Elisées.  o  Pourquoi  faire  ? 
lui  dit  l'incounu.  —  Belle  demande  ,   répond  Saint- 


b'X  RECUEIL 

Foix  ,  parbleu ,  pour  nous  battre  ;  est-ce  que  vous 

avez  oublié  ?... 

Nous  battre  !  s'écria  l'inconnu  ;  y  pensez-vous  ? 
Monsieur  ,  que  diroit-on  de  moi  ?  convient-il  à  un 
trésorier  de  France,  à  un  magistrat  de  mettre  l'épée 
à  la  main  ?  on  nous  prendroit  pour  des  fous.  M.  de 
Saint- Foix  resta  comme  anéanti,  et  quitta  le  tréso- 
rier ,  qui  fut  le  premier  à  publier  son  aventure. 


55.  Ohcissance  et  intrépidité  d'un  soldat. 

Au  siège  de  Namur  ,  en  1692,  un  soldat  du  régi- 
ment des  fusiliers  qui  travailloient  à  la  tranchée  ,  y 
avoit  porté  un  gabion  qui  fut  tout  de  suite  enlevé 
par  un  coup  de  canon.  Il  en  met  sur-le-champ  un 
autre  à  la  même  place;  un  second  coup  de  canon 
l'emporte.  Il  en  va  poser  un  troisième  qui  éprouve 
aussitôt  le  même  sort  que  les  deux  autres.  Alors  re- 
buté d'un  si  dangereux  manège,  il  se  tint  tranquil- 
lement à  sa  place  ,  jusqu'à  ce  que  l'officier  lui  dit 
de  ne  pas  laisser  ainsi  cet  endroit  sans  gabions.  J'o- 
ééirai,  dit-il,  7nais  je  serai  tué.  Tandis  qu'il  pose 
ce  quatrième  gabion  ,  un  nouveau  coup  de  canon  lui 
fracasse  le  bras  ;  il  revint  en  se  soutenant  de  l'autre 
main  ,  et  se  contenta  de  dire  à  son  officier  :  Je  vous 
Vavois  hien  dit. 


56.  Belle  action  du  cardinal  de  Richelieu. 

Le  cardinal  de  Richelieu,  cet  homme  qui  fît  tom- 
ber tant  de  têtes ,  et  qui  possédoit  de  si  grandes  qua- 
lités ,  eut  aussi  des  vertus ,  et  sut  pardonner.  Son 
frère  aîné  avoit  été  tué  en  duel  par  le  fils  du  maré- 
chal de  Thémines  ,  à  qui  on  l'avoit  préféré  pour  le 
gouvernement  d'une  place.  Celui  de  Bretagne  vint  à 
vaquer  peu  de  temps  après.  Le  maréchal  en  étoit  di- 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  53 

gne  par  ses  talens  et  par  ses  services  ;  mais  il  avoit 
pour  fils  le  nieuitrier  d'un  frère  du  cardinal.  C'eût 
été  un  grand  crime  aux  yeux  de  tout  autre.  Richelieu 
ne  vit  en  lui  que  l'homme  lUile  à  l'état  ;  comme  mi- 
nistre ,  il  honora ,  il  récompensa  celui  qu'il  auroit 
peut-être  haï  comme  particulier ,  et  il  le  fit  nommer 
au  gouvernement  de  Bretagne. 


57.  Louis  XII ,  ou  le  far  don  royal. 

Le  roi  Louis  XII  venoit  de  monter  sur  le  trône  ; 
on  cherchoità  l'aigrir  contre  quelques  seigneurs  dont 
il  avoit  eu  à  se  plaindre  tandis  qu'il  n'éloit  encore 
que  duc  d'Orléans  ;  on  vouloit  surtout  qu'il  se  ven- 
geât de  Louis  de  la  Trimouille,  qui  l'avoit  fait  prison- 
nier à  la  bataille  de  Saint  Aubin  ,  où  ce  prince  cora- 
battoit  contre  l'armée  du  roi  Charle  VIIL  II  ne  con- 
vient  pas  au  roi  de  France,  dit-il  alors  ,  de  venger 
les  ingures  du  duc  d'Orléans.  Beau  mot,  souvent 
répété  ,  mais  qu'on  ne  sauroit  trop  redire. 


58.  Fermeté  de  Louis  XIV  dans  tes  grands 

revers. 

Nous  croyons  qu'on  verra  ici  avec  plaisir  ,  sur  ce 
grand  monarque,  l'extrait  suivant  des  Mémoires  du 
maréchal  de  Villars.  L'année  1712,  dit-il,  commença 
sous  les  auspices  les  plus  fâcheux  pour  Louis  XIV  , 
le  père,  la  mère,  un  enfant  enlevés  en  huit  jours  par 
une  rougeole  très-maligne  :  Louis  XV  ,  alors  duc 
d'Anjou  ,  ne  fut  sauvé  que  parce  qu'on  lui  fit  moins 
de  remèdes  qu'aux  autres.  Louis-le-Grand  supporta 
ces  malheurs  avec  un  courage  héroïque  ,  donnant 
lui-même  les  ordres  ,  et  réglant  le  cérémonial  ,  qui 
dans  les  cours  ,  et  surtout  en  France,  est  une  affaire 
d'Etat.  Mais  la  première  fois  que  j'eus  l'honneur  de 


,!4  RECUEIL 

le  voit-  à  Maily  ,  après  ces  fâcheux  événemens  ,  la 
lermcté  du  monarque  fit  place  à  la  sensibilité  de 
l'hoaime  ;  il  laissa  échapper  quelques  larmes  ,  et  me 
dit  d'un  ton  pénétré  qui  m'attendrit  :  «  Vous  voyez 
»  mon  état,  M.  le  maréchal,  il  y  a  peu  d'exemples 
»  de  ce  qui  m'arrive  ,  et  que  l'on  perde  dans  la  mê- 
»  me  semaine  son  petit-fils  ,  sa  pelite-belle-fiUe  et 
»  leur  flls,  tous  de  très- grande  espérance  et  très- 
»  tendrement  aimés.  Dieu  me  punit  ;  je  l'ai  bien 
i)  mérité;  j'en  souffrirai  moins  dans  l'autre  monde. 
«  Mais  suspendons  mes  douleurs  sur  les  malheurs 
»  domestiques,  et  voyons  ce  qui  peut  se  faire  pour 
»  prévenir  ceux  du  royaume.  La  confiance  que  j'ai 
»  en  vous  est  bien  marquée,  puisque  je  vous  remets 
»  les  forces  de  l'Elat  :  je  connois  votre  zèle  et  la  va- 
»  leur  de  mes  troupes  ;  mais  enfin  ,  la  fortune  peut 
»  vous  être  contraire.  S'il  arrivoit  ce  malheur  àl'ar- 
»  mée  que  vous  commandez,  quel  seroit  votre  sen- 
»  liment  sur  le  parti  que  j'aurois  à  prendre  pour  ma 
»   personne?  » 

A  une  question  aussi  grave  et  aussi  importante  , 
je  demeurai  quelques  momens  dans  le  silence  ;  sur 
quoi  le  roi  reprit  la  parole  ,  et  dit  :  «  Je  ne  suis  pas 
fl  étonné  que  vous  ne  répondiez  pas  bien  prompte- 
■  0  ment  ;  mais  en  attendant  que  vous  me  disiez  vo- 
»  tre  pensée,  je  vous  apprendrai  ia  mienne.  »  Votre 
majesté,  répondis- je  ,  me  soulagera  beaucoup  ;  la 
matière  demande  délibération  ,  et  il  n'est  pas  éton- 
nant que  l'on  demande  permission  pour  y  rêver. 
«  Eh  bien,  repi  it  le  roi,  voici  ce  que  j'en  pense  ;  vous 
))  me  direz  après  cela  voire  sentiment.  Je  sais  les 
>>  raisonnemens  des  courtisans ,  presque  tous  vevi- 
»  lent  que  je  me  retire  à  Blois,  et  que  je  n'attende 
»  pas  que  l'armée  ennemie  approche  de  Paris  ;  ce 
»  qui  lui  seroit  possible,  si  la  mienne  étoit  battue. 
»  Pour  moi ,  je  sais  que  des  armées  aussi  considéra- 
»   blés  ne  sont  jamais  assez  défaites ,  pour  que  la  plus 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  55 

»  grande  partie  de  la  mienne  ne  pût  se  retirer  sur 
»  la  Somme.  Je  connois  celte  rivière;  elle  est  très- 
»  difficile  à  passer ,  il  y  a  des  places  qu'on  peutren- 
i  dre  bonnes.  Je  compterois  aller  à  Péronne  ou  à 
»  Saint-Quentin,  y  ramasser  tout  ce  que  j'aurois  de 
»  troupes,  faire  un  dernier  effort  avec  vous,  et  périr 
n  ensemble,  ou  sauver  l'Etat;  car  je  ne  consentirai 
»  jamais  à  laisser  approcher  l'ennemi  de  ma  capi- 
»  taie  ;  voilà  comme  je  raisonne  ;  dites-moi  présen- 
»  tement  votre  avis.  ))  Certainement,  répondis-je, 
votre  majesté  m'a  bien  soulagé  :  car  vin  bon  servi- 
teur a  quelque  peine  à  conseiller  au  plus  grand  roi 
du  monde  de  venir  exposer  sa  personne;  cependant 
j'avoue  ,  Sire,  que  connoissant  l'ardeur  de  votre  ma- 
jesté pour  la  gloire,  et  ayant  déjà  été  dépositaire  de 
ses  résolutions  héroïques  dans  des  momens  moins 
critiques  ,  je  me  serois  déterminé  à  lui  dire ,  que  les 
partis  les  plus  glorieux  sont  aussi  souvent  les  plus  sa- 
ges, et  que  je  n'en  vois  point  de  plus  noble  pour  un 
roi,  aussi  grand  homme  que  grand  roi,  que  celui 
auquel  votre  majesté  est  disposée  ;  mais  j'espère  que 
Dieu  nous  fera  la  grâce  de  n'avoir  pas  à  craindre  de 
telles  extrémités  ,  et  qu'il  bénira  enfin  la  justice  , 
la  piété  ,  et  les  autres  vertus  qui  régnent  dans  vos 
actions. 


59.  Beaux  exemples  de  V amour  et  de  la  fidélité  des 
Français  envers  leurs  souverains. 

J'ai  parlé  ailleurs  de  l'amour  des  Français  pour 
leurs  souverains,  j'en  ai  rapporté  des  preuves;  en 
voici  d'autres  encore.  Je  connois  trop  le  coeur  de 
mes  concitoyens  pour  croire  qu'ils  soient  fâchés  de 
me  voir  revenir  plus  d'une  fois  à  ce  sujet  intéres- 
sant. 

Charles  VII  ,  que  l'histoire  a  surnommé  (e  Fic- 
toricux ,  persuadé  qu'on  vouloit  l'empoisonner  ,  et 

4 


56  RECUEIL 

ne  voulant  prendre  aucune  nourriture  ,  descendoit 
d'une  manière  aussi  triste  que  cruelle  vers  le  tom- 
beau ,  ce  terme  des  grandeurs  humaines.  Tous  ses 
courtisans  l'aban donnèrent  pour  voler  à  Genep  en 
Brabant,  où  se  trouvoit  le  dauphin  :  effet  trop  ordi- 
naire de  notre  attachement  à  nos  intérêts  actuels  ! 
De  tant  d'hommes  que  Charles  avoient  comblés  de 
bienfaits ,  Tannegui  du  Chàlel ,  gentilhomme  breton, 
l'ut  presque  le  seul  qui  ne  le  quitta  point.  La  mort 
du  prince  ne  servit  qu'à  rendre  la  désertion  complète. 
Personne  ne  songeoit  à  ses  funérailles.  Le  soin  de 
faire  la  cour  au  nouveau  monarque  (  Louis  XI,  ) 
faisoit  oublier  qu'on  devoit  encore  quelque  chose  à 
celui  qui  cessoit  de  l'êlre.  Du  Châtel  sans  se  dé- 
mentir de  sa  fidélité,  sans  craindre  le  ressentiment 
d'un  fils  accoutumé  à  punir  l'attachement  qu'on 
avoit  pour  son  père  ,  se  chargea  de  lui  rendre  les 
derniers  devoirs  d'une  manière  qui  pût  honorer  la 
mémoire  d'un  grand  roi.  Il  y  employa  cinquante 
mille  livres,  somme  très-considérable  en  ce  temps-là. 
Un  pareil  zèle  méritoit,  sans  doute,  des  récompen- 
ses :  Du  Châtel  ne  trouva  que  des  froideurs  à  la  cour 
de  Louis  XI.  Il  en  sortit,  et  se  retira  auprès  du  duc 
de  Bretagne  ,  qui  n'oublia  rien  pour  s'attacher  un 
serviteur  si  plein  de  zèle  et  de  fidélité.  Un  historien 
assure  que  ,  dix  ans  après ,  le  roi  de  France  lui  donna 
quelques  terres  pour  le  dédommager  de  ses  frais  ; 
mais  il  ajoute  qu'elles  furent  ôtées  dans  la  suite  à  ses 
descendans. 

Charles  Benoise  se  distingua  de  la  même  manière 
à  la  mort  de  Henri  III.  Il  avoit  été  secrétaire  du 
cabinet,  et  il  fut  ensuite  maître  des  comptes  à  Paris. 
Sa  tendresse  pour  ce  roi,  le  plus  grand  de  nos  prin- 
ces, peut-être,  s'il  n'eût  (i)  jamais  régné,  le  porta  à 

(i)  C'est  de  lui  que  M.  de  Voltaire  a  dit  :  Tel  brille  au  second 
rang-  qui  s'éclipse  au  premier.  N'étant  encore  que  duc  d'Anjou  ,  il 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  S7 

faire  ensevelir  à  ses  dépens  ,  et  avec  beaucoup  de 
magnificence  ,  son  cœur  et  ses  entrailles.  Il  couvrit 
d'une  belle  épitaphe  ces  restes  précieux  d'un  maître 
qu'il  avoit  adoré.  Il  fonda  un  service  solennel  pour 
le  repos  de  son  ame  ;  «  et  tout  cela  ,  dit  le  continua- 
»  teur  des  Mémoires  de  Castelnau  ,  il  le  fit  avec  une 
»  dépense  digne  de  son  courage,  et  d'être  citée  pour 
»  exemple  de  la  reconnoissance  d'un  particulier  , 
»   contre  l'ingratitude  des  plus  grands. 

Le  premier  maréchal  de  la  Feuillade  ne  montra 
pas  moins  d'aflection  pour  Louis  XIV.  Il  employa 
plus  de  cinq  cent  mille  livres  à  faire  élever  une  statue 
à  ce  prince,  né  pour  être  dans  tous  les  temps  le  pré- 
cepteur des  rois  qui  voudront  faire  de  grandes  cho- 
ses (1).  Celle  statue  est  celle  que  l'on  voit  à  la  place 
des  "Victoires,  Le  maréchal  vouloit  s'y  faire  creuser 
un  tombeau  par-dessous,  afin  que  ses  cendres  répo- 
sassent à  jamais  aux  pieds  de  son  maître. 

Nicolas  de  Harlay  de  Sancy  se  trouvoit  dans  le 
conseil  de  Henri  III  ,  lorsqu'on  délibéroit  sur  les 
luoyens  de  soutenir  la  guerre  contre  la  ligue.  Il  pro- 
posa de  lever  une  armée  de  Suisses.  Le  conseil,  qui 
savoit  que  le  roi  n'avoit  pas  un  sou  ,  se  moqua  de 
lui.  «  Messieurs  ,   dit  Sancy ,  puisque  de  tous  ceux 

gagna  les  batailles  de  Jarnac  et  de  Moncontour  ;  sur  sa  réputation  ,' 
les  Polonais  le  choisirent  pour  leur  roi. 

(i)  Cette  statue  élevée  sur  un  piédestal  de  marbre  blanc,  repré- 
sente en  bronze  le  roi  debout ,  revèlu  des  habits  de  son  sacre ,  ayant 
un  Cerbère  sous  ses  pieds.  Derrière  lui  paroît  une  victoire  élevée 
sur  un  globe,  tenant  d'une  main  une  couronne  de  laurier  qu'elle 
pose  sur  la  tète  du  roi ,  et  de  l'autre  des  branches  de  palme  et  d'o- 
livier. L'assemblage  de  ces  deux  figures  forme  un  groupe  d'environ 
treize  pieds  d'élévation.  Au  bas  du  piédestal ,  orné  de  divers  bas- 
reliefs  de  bronze ,  où  les  victoires  du  roi  sont  représentées,  parois- 
sent  quatre  figures  aussi  en  bronze,  enchaînées  et  assises  sur  des 
monceaux  d'.irmes ,  et  on  lit  aux  pieds  du  roi  cette  inscription  latine  : 
f^iro  immortali. 

C  5 


58  RECUEIL 

»  qui  ont  reçu  du  roi  tant  de  bienfaits  ,  il  ne  s'en 
j»  trouve  pas  un  qui  veuille  le  secourir,  je  vous  dé- 
»  clare  que  ce  sera  moi  qui  lèverai  cette  armée.  » 
On  lui  donna  sur-le-champ  la  commission  et  point 
d'argent.  Il  partit  pour  la  Suisse.  Jamais  négociation 
ne  fut  si  singulière.  D'abord  il  persuada  aux  Gene- 
vois et  aux  Suisses  de  faire  la  guerre  au  duc  de  Savoie, 
conjointement  avec  la  France.  Il  leur  promit  de  la 
cavalerie,  il  leur  fit  lever  dix  mille  hommes  d'infan- 
terie ,  et  les  engagea  de  plus  à  donner  cent  mille 
écus.  Quand  il  se  vit  à  la  tête  de  cette  armée ,  il  prit 
quelques  places  au  duc  de  Savoie;  ensuite  il  sut  tel- 
lement gagner  les  Suisses ,  qu'il  engagea  l'armée  à 
marcher  au  secours  du  roi.  Ainsi  ou  vit,  pour  la  pre- 
mière fois  ,  les  Suisses  donner  des  hommes  et  de  l'ar- 
gent. Sancy,  dans  cette  négociation  ,  dépensa  une 
partie  de  ses  biens ,  il  mit  en  gage  ses  pierreries  ,  et 
entr'autres,  ce  fameux  diamant  nommé  le  Sancy, 
qui  est  à  présent  à  la  couronne. 


60.  Fidélité  et  fermeté  d'Achitlc  de  Harlay   et  de 
plusieurs  autres  magistrats. 

Ttest  difficile  de  prononcer  le  nom  de  Harlay,  sans 
se  rappeler  aussitôt  cet  Achille  de  Harlay  ,  premier 
président  du  parlement  de  Paris,  dans  le  temps  de 
la  ligue.  Le  duc  de  Guise  étoit  allé  le  voir.  Il  flatta  , 
il  promit ,  il  menaça  ,  afin  de  l'attirer  à  son  parti. 
Ce  digne  magistrat  ne  cessa  de  lui  répondre  que  sa 
règle  seroit  toujours  le  service  et  le  bien  de  l'Etat  , 
et  qu'il  périroit  plutôt  que  de  s'en  départir.  Il  fut  fi- 
dèle à  ses  principes.  On  sait  avec  qvTelle  fermeté  il 
reçut  dans  la  suite  Bu<?si-le- Clerc,  ce  maître  d'ar- 
mes, ce  procureur,  que  le  malheur  des  temps  avoit 
mis  à  la  tête  des  factieux  de  Paris,  et  fait  gouverneur 
de  la  Bastille.  Bussi  étoit  entré  au  parlement  le  pis- 
tolet à  la  main.  Le  premier  président,  sans  montrer 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  5g 

la  moindre  frayeui-,  lui  demanda  au  nom  de  qui  il 
venoit.  Bussi  ne  répondit  que  par  des  menaces  ,  et 
par  lin  ordre  au  premier  président  de  le  suivre  en 
[»rison  ,  puisqu'il  ne  vouloit  pas  épouser  les  senli-^ 
mens  de  la  ligue. 

Alors  Harlays  se  lève  ,  Harlays  ce  noble  guide  , 
Ce  chef  d'un  parlement ,  juste  autant  qu'intrépide  , 
Il  se  présente  aux  (i)  seize,  il  demande  des  fers. 
Du  front  dont  il  auroit  condamné  ces  pervers. 

Henriade ,  Ch.  IV. 

Plusieurs  magistrats  scellèrent  de  leur  sang  celle 
inviolable  fidélité  à  leur  souverain.  Les  seize  osèrent 
condamner  ,  faire  pendre  Barnabe  Brisson  ,  Claude 
Larcher  et  Jean  Tardif,  noms  sublimes  qui  doivent 
sans  cesse  frapper  les  oreilles  des  cituyens,  pour  leur 
apprendre  jusqu'à  quel  point  un  Français  sait  et  doit 
être  fidèle  à  son  prince.  Le  président  Potier  de  No- 
vion  de  Blancmesnil  alloit  subir  le  même  sort ,  lors- 
que le  duc  de  Mayenne  revint  à  Paris.  Ce  prince  res- 
pectoit  ,  aimoit  Blancmesnil  :  il  courut  lui-môme  le 
tirer  de  sa  prison.  «  Je  vous  dois  la  vie,  lui  dit  ce  vé- 
»  nërable  magistrat,  mais  la  reconnoissance  ne  fera 
*  jamais  de  moi  un  traître.  Souffrez  que  je  me  re- 
»  tire  auprès  de  Henri  IV.  mon  légitime  roi.  Toute 
s  ma  vie  je  vous  honorerai  comme  mon  bienfaiteur; 
»  je  ne  puis  vous  servir  comme  mon  maître.  »  La 
vertu  a  des  droits  imprescriptibles  sur  les  coeurs.  Le 
duc  de  Mayenne  fut  touché;  il  l'embrassa  ,  et  lui  per- 
mit de  se  rendre  auprès  de  Henri  IV. 

Ce  n'est  qu'avec  quelque  douleur  que  je  rapporte 
ces  traits.  Pourquoi  faut-il  que  je  ne  puisse  louer  quel- 
ques-uns de  mes  concitoyens  qu'aux  dépens  d'un 
grand  nombre  d'autres  ? 

(i)  On  nommoit  ainsi  les  principaux  bour!,'eûis  qui  éloienl  à  la  télé 
de  la  ligue  ,  et  s'iUoitiit  parlagé  les  seize  quartiers  de  Paris. 


6o  RECUEIL 

En  if)48,  à  cette  journée  de;  (i)  barricades  qui  fut 
comme  le  premier  acte  de  la  fronde  ,  faction  de  ver- 
tige et  de  folie,  comme  celle  de  la  liguel'avoitété  de 
fanatisme  et  de  fureur,  Mathieu  Mole,  premier  pré- 
sident au  parlement ,  ne  démentit  ni  la  fermeté  de 
ses  prédécesseurs,  ni  le  zèle  de  ses  ancêtres  ,  ni  la  fi- 
délité des  uns  et  des  autres.  Le  peuple  mutiné  cou- 
rut à  l'hôtel  de  la  première  présidence  pour  immoler 
un  magistrat  qu'il  croyoit  contraire  à  ses  intérêts.  Les 
portes  en  él oient  fermées  ;  Mole  les  fit  ouvrir  ,  en 
disant  que  l'entrée  de  la  maison  d'un  premier  pré- 
sident devoit  être  libre  à  tout  le  monde.  On  lui  re- 
présenta combien  le  peuple  étoit  irrité  ;  on  lui  ex- 
posa tout  le  danger  qu'il  alloit  courir  ;  on  ne  lui  ca- 
cha pas  que  quelques  factieux  oseroient  peut-être 
porter  les  mains  sur  lui  et  Iç  poignarder.  Non  ,  non, 
reprit-il  avec  assurance ,  il  y  a  loin  du  poignard 
d'un  emporté  au  cœur  d'un  honnête  homme.  Ses 
soins,  son  crédit  apaisèrent  la  sédition  ,  et  la  cour 
récompensa  ses  services  ,  en  le  faisant  garde  des 
sceaux. 

Le  cardinal  de  Relz  parle  dans  ses  Mémoires  de  ce 
premier  président  Mole  ,  et  il  dit  ;  «  Si  ce  n'étoit  pas 
une  espèce  de  blasphème  de  dire  qu'il  y  a  quelqu'un 
dans  notre  siècle  plus  intrépide  que  le  grand  Gustave 
et  M.  le  Prince,  je  dirois  que  c'a  été  Mole,  premier 
président.  » 


60.  Belle  action  de  M.  de  Tourvitle. 

M.  de  Tourville  servoit  en  1661  sur  un  vaisseau 
commandé  par  le  chevalier  d'Arligny.  Ils  furent  at- 
taqués par  un  navire  turc ,  supérieur  à  celui  qu'ils 
montoient.  Le  combat  avoit  déjà  duré  deux  heures 

(  I  )  Ce  nom  lui  vient  de  ce  que  le  peuple  révolté  se  barricada 
clans  toutes  les  rues. 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  6l 

avec  une  bravoure  et  un  acharnement  égal ,  lorsque 
le  chevalier  d'Artigny  fut  tué  d'un  coup  de  canon. 
M.  de  Tourville  fut  obligé  de  prendre  le  commande- 
ment. Presque  au  même  instant,  on  vint  lui  dire  que 
le  vaisseau  percé  de  tous  côtés  par  le  canon  des  enne- 
mis, faisoit  eau  très-considérablement,  et  qu'il  alloit 
bientôt  couler  bas.  Point  d'autre  parti  que  de  se  ren- 
dre. Tourville  ne  pouvoit  s'y  résoudre  :  sur  l'heure 
il  prend  une  résolution  hardie;  il  donne  ses  ordres  , 
et  crie  à  ses  gens  de  se  tenir  prêts  pour  l'abordage. 
Les  deux  vaisseaux  s'accrochent.  Les  Turcs  avides  de 
pillage  ,  et  se  croyant  assurés  de  la  victoire  ,  se  pré- 
cipitent sur  le  vaisseau  français  au  nombre  de  cent 
cinquante.  M.  de  Tourville ,  au  lieu  de  s'opposera 
ce  torrent ,  les  laissa  passer  sur  son  bord ,  et  sauta 
dans  leur  navire  avec  le  peu  de  monde  qui  lui  restoit. 
A  peine  y  fut-il  entré  ,  qu'il  fit  couper  les  grappins, 
et  manœuvra  pour  l'éloigner  du  vaisseau  français,  où 
il  n'avoit  laissé  qu'un  petit  nombre  de  blessés  qvii 
n'avoient  pu  le  suivre.  Un  quart  d'heure  ne  s'étoit 
pas  écoulé,  que  ce  vaisseau,  où  l'eau  enlroit  de  toutes 
parts  ,  s'abîma  avec  les  Turcs  qui  y  cherchoient  un 
riche  butin  ,  et  qui  n'y  trouvèrent  que  la  mort.  Pour 
M.  de  Tourville,  d'abord  il  rencontra  beaucoup  de 
résistance  sur  le  vaisseau  ennemi  ;  mais  ayant  brisé 
les  fers  de  plusieurs  esclaves  chrétiens  qui  s'y  trou- 
voient,  ceux-ci  se  joignirent  à  ses  soldats,  et  l'aidè- 
rent à  s'emparer  du  bâtiment. 


62.  Intrépidité  d'Anne  Semé. 

Au  siège  de  Saint-Jean-d'Angely ,  en  1770,  une 
fille,  âgée  seulement  de  quinze  ans,  fit  une  action 
bien  mémorable.  La  maison  de  son  père ,  nommé 
Semé,  éloit  adossée  au  rempart  du  château;  ce  brave 
citoyen  s'y  défendit  long-temps  avec   beaucoup  de 


Ci  RECUEIL 

bonheur.  Enfin  le  bruit  se  répandit  qu'il  y  avoit  été 
tué.  A  cette  nouvelle  ,  Anne  sa  fille  ,  qu'il  avoit  en- 
voyée dans  un  autre  quartier  pour  l'éloigner  du  pé- 
ril ,  court  toute  en  pleurs  à  la  maison  de  son  père 
pour  s'instruire  de  la  vérité.  A  peine  y  éloit  elle-en- 
trée,  qu'une  des  portes  fut  enfoncée  par  les  assié- 
geans  ,  et  qu'elle  vit  paroître  un  de  leurs  chefs.  Elle 
se  sauve  précipitamment  dans  une  chambre  haute  , 
et  s'y  barricade.  L'officier,  sur  qui  la  beauté  de  cette 
fille  avoit  déjà  fait  une  impression  bien  vive  ,  la 
poursuit  et  enfonce  la  porte.  Anne  sans  délibérer  .  et 
ne  prenant  conseil  que  de  son  courage,  se  jette 
par  la  fenêtre.  Heureusement  elle  ne  se  fait  aucun 
mal;  elle  se  relève  et  prend  la  fuite.  Son  ennemi 
étoit  chargé  du  poids  de  ses  armes,  il  balança  un 
moment.  Cependant ,  honteux  de  se  voir  vaincu  ,  il 
prend  le  même  parti ,  et  court  après  la  fugitive.  Déjà 
il  l'atteignoit  ;  cette  fille  courageuse  crioit  à  ses  con- 
citoyens, rangés  sur  la  muraille  :  Tirez,  et  tuez- 
nous  tous  deux.  On  ne  lui  obéissoit  pas  ;  une  mare 
d'eau  assez  profonde  étoit  tout  auprès,  elle  s'y  pré- 
cipite hardiment.  L'officier  qui  la  poursuivoit ,  reçut 
alors  un  coup  de  feu  qui  le  renversa.  On  profita  de 
ce  moment  pour  aller  au  secours  d'Anne  ,  que  l'on 
eut  beaucoup  de  peine  à  rappeler  à  la  vie. 


63.   Bravoure  du  chevalier  de  Brienne  et  d'un 
soldat ,  à  ta  journée  d'ExUles. 

A  cette  malheureuse  journée  d'Exilles,  le  19  Juillet 
1^47?  où  la  témérité  du  chevalier  de  Belle-Isle  alla 
échouer  contre  les  relranchemens  de  l'armée  du  duc 
de  Savoie  ,  un  jeune  seigneur  du  nom  de  Brienne 
avoit  eu  le  bras  fracassé,  et  ne  laissoit  pas  de  monter 
à  l'escalade.  On  voulut  l'en  détourner  •  »  Allons  tou- 


'-P^c^?7/i.'^cz/y  e^     K^e^z/ao) . 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  63 

s  jours,  disoit-il,  n'ai-je  pas  eucoreun  bras  pour  mon 
»  roi  et  pour  ma  pairie  ?  » 

A  ce  même  combat  d'Exilles ,  un  de  nos  soldats 
renouvela  ce  trait  de  courage  ,  que  l'hisloire  grecque 
a  tant  célébré.  Les  Perses,  après  la  perte  de  la  ba- 
taille de  Marathon,  cherchèrent  à  se  sauver  vers  leur 
flotte,  et  se  jetèrent  précipilamment  dans  des  bar- 
ques. Un  Grec,  nommé  Cynégire ,  en  vit  une  pleine 
de  soldats  ;  il  y  porta  la  main  pour  l'arrêter  et  l'em- 
pêcher de  fuir  ;  on  lui  coupa  le  bras  :  il  la  saisit  de 
la  main  gauche ,  cette  main  lui  fut  coupée  encore  ; 
il  y  appliqua  les  dents,  et  il  aima  mieux  perdre  la 
tête  que  de  lâcher  prise.  A  Exilles,  un  de  nos  soldats 
étoit  arrivé  jusqu'à  ces  retranchemens  dont  j'ai  par- 
lé ;  il  en  saisit  les  palissades  à  deux  mains  pour  les 
arracher  ;  ses  deux  bras  furent  successivement  em- 
portés ,  mais  son  courage  ne  l'abandonna  pas  :  il 
cherchoit  encore  à  les  arracher  avec  les  dents ,  lors- 
qu'il fut  renversé  et  tué  d'un  coup  de  fusil. 

Admirons  ,  je  le  veux  bien  ,  dit  un  écrivain  célè- 
bre,  les  exemples  de  l'antiquité  ;  mais  qu'il  reste  au 
moins  place  dans  nos  esprits  ,  pour  les  exemples  de 
vertus  que  nous  ont  donnés  nos  concitoyens. 


64.  Sainval  et  Gênais. 

Les  nœuds  d'une  tendre  amitié  unissoient  les  jeu- 
nes Sainval  etGervais:  mêmes  goûts,  mêmes  amu- 
semens.  Occupés  de  ces  douces  affections  dont  l'ame 
est  susceptible  ,  ils  passoient  les  jours  les  plus  heu- 
reux. Un  malin  qu'ils  étoient  ensemble,  dans  un  bois, 
à  cueillir  des  noisettes  ,  Gervais  aperçut  un  nid  d'oi- 
seaux. Embrasser  l'arbre  ,  grimper  sur  la  branche  « 
fut  l'ouvrage  d'un  instant  :  il  satisfait  son  envie,  et 
le  voilà  possesseur  de  quatre  petits  oiseaux  que  Tinex- 
périence  rendoit  encore  timides.  Pendant  qu'il  cher- 


64  RECUEIL 

choit  les  moyens  de  descendre  sans  les  faire  périr  , 
un  loup  affamé  vient  droit  à  Sainval  ,  qui  jette  un 
cri  ;  Gervais  voit  le  danger ,  et  quoique  persuadé 
qu'il  ne  risque  rien  sur  l'arbre,  il  se  laisse  glisser  povir 
secourir  son  ami.  Il  saisit  un  caillou  :  le  loup  furieux 
s'élance  sur  Sainval  ;  Gervais  le  prévient  ,  enfonce 
son  bras  dans  la  gueule  de  l'animal ,  et  le  tient  en 
respect  en  serrant  fortement  sa  langue  ,  tandis  que 
Sainval  perce  de  son  couteau  le  loup  qui  expire. 

Sainval  témoigne  ,  par  ses  caresses  ,  sa  reconnoi- 
sauce  à  son  ami.  Tous  deux  traînent  leur  proie  à  la 
ville.  On  s'assemble  de  foutes  paris  pour  apprendre 
leur  aventure.  Le  récit  détaillé  qu'ils  en  font ,  arrache 
des  larmes  de  sentiment  de  tous  les  spectateurs.  Ger- 
vais se  dérobe  bientôt  aux  applaudissemens  qu'on 
donne  à  sa  bravoure,  retourne  au  bois  chercher  ses 
oiseaux ,  les  retrouve  »  et  joue  autour  de  la  cage  qui 
les  renferme. 


65.   Le  dévouement  courageux  du  chevalier 
de  Jars. 

En  i663,  le  garde  des  sceaux,  Chàteauneuf ,  fut 
arrêté  et  conduit  au  château  d'Angouléme.  Au  même 
temps,  plusieurs  de  ses  créatures  et  de  ses  amis  furent 
enfermés  à  la  Bastille ,  et  comme  on  vouloit  faire  le 
procès  au  ministre  ,  ils  furent  tous  interrogés.  Celui 
dont  on  espéroit  tirer  le  plus  de  lumières  ,  étoit  le 
chevalier  de  Jars  ,  homme  sans  fortune  ,  mais  plein 
de  probité  ,  atlaché  à  Chàteauneuf  par  inclination 
et  par  reconnoissance ,  son  ami  et  son  confident. 
Le  cardinal  de  Richelieu  lui  fit  les  plus  belles  pro- 
messes du  monde  ,  pour  l'engager  à  révéler  ce  qu'il 
savoit  des  secrets  du  garde  des  sceaux  ;  il  y  joignit 
les  menaces.  Mais  de  Jars  ne  put  se  résoudre  à  tra- 
hir son  bienfaiteur  ,  et  n'ouvrit  la  bouche  que  pour 
en  louer  la  fidélité  et  le  zèle;  il  osa  montrer  de  la 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  65 

fermeté  ,  et  mépriser  les  promesses  et  les  menaces 
d'un  homme  devant  qui  tout  trembloit  en  France. 
Richelieu  qui  ne  savoit  pas  se  désister  de  ses  entre- 
prises,  fit  condamner  à  mort  le  chevalier  de  Jars, 
en  assurant  les  juges  qu'il  auroit  sa  grâce  ,  et  qu'on 
ne  cherchoit  qu'à  l'iulimider.  Il  écouta  son  arrêt 
sans  montrer  la  naoindre  foiblesse ,  et  marcha  cou- 
rageusement à  la  mort,  A  ce  moment  terrible ,  qui 
fait  frissonner  la  nature  ,  il  parut  tranquille,  soutenu 
sans  doute  par  cette  idée  consolante  qu'il  mouroit 
victime  de  son  attachement  pour  son  ami ,  et  de  sa 
reconnoissance  pour  son  bienfaiteur.  Il  étoit  sur 
l'échafaud ,  on  lui  avoit  bandé  les  yeux  ,  le  sabre 
étoit  levé  sur  sa  tête  ,  lorsqu'on  cria  :  grâce  !  Il  des- 
ceurl  aussitôt  :  un  des  juges  lui  vantant  la  clémence 
du  roi  et  du  cardinal,  l'exhorta  à  révéler  les  mau- 
vais desseins  de  M.  de  Chàteauneuf.  a  Ne  vous  flat- 
»  tez  pas  ,  lui  répondit-il,  de  tirer  aucun  avantage 
»  de  la  frayeur  que  peut  m'avoir  causée  la  vue  de 
»  la  mort.  M.  de  Chàteauneuf  est  un  fort  honnête 
»  homme  qui  a  toujours  bien  servi  le  roi  et  l'Elat, 
»  et  quand  je  saurois  quelque  chose  de  contraire  , 
I»  rien  ne  sera  jamais  capable  de  me  faire  décou- 
»  vrir  les  secrets  que  mes  amis  m'auront  confiés.  » 
Denis,  tyran  de  Syracuse  ,  charmé  de  voir  un 
ami  s'exposer  à  la  mort  pour  son  ami ,  leur  fit  grâce 
à  tous  deux  et  les  combla  de  caresses.  Le  chevalier 
de  Jars  fut  ramené  à  la  Bastille ,  où  il  demeura 
long-temps  prisonnier. 


66.  Polisson,  ou  le  secrétaire  généreux. 

On  sait  avec  quel  courage  le  célèbre  Pélisson  (i) 
se  montra  l'ami  du  malheureux  Fouquet ,  dont  il 
avoit  été  secrétaire.  Abandonné ,  accusé  par  ceux 

(  i')  Il  a  écrit  avec  élégance  la  première  partie  de  l'histoire  de 
rAcadémie  Française.  Ses  facturas,  ses  requêtes  pour  M.  Fouquet , 


66  RECUEIL 

dont  il  s'eloit  vu  adoré  dans  les  jours  de  sa  gloire  , 
l'infortuné  surintendant  n'a  voit  presque  plus  d'ap- 
pui que  le  zèle  de  Pélisson.  On  avoit  arrélé  celui-ci 
presqu'en  même  temps  ;  mais,  quoique  prisonnier, 
il  avoit  trouvé  le  moyen  d'écrire  pour  la  défense  de 
M.  Fouquet.  Il  fit  plus ,  il  osa  s'exposer  à  passer  pour 
ingrat ,  afin  de  lui  découvrir  un  secret  important. 
Il  avoit  brûlé  lui-môme  un  grand  nombre  de  papiers 
dont  on  auroit  pu  tirer  avantage  contre  M.  Fouquet; 
et  celui-ci ,  dans  la  persuasion  qu'on  les  avoit  en- 
levés ,  pouvoit  faire  des  aveux  funestes.  Il  s'agissoit 
de  le  prévenir.  Pélisson  qui  n'en  trouvoit  point  d'au- 
tre moyen  ,  l'accusa  et  voulut  être  confronté  avec 
lui.  Le  surintendant  fut  amené.  Qu'on  imagine 
quelle  dût  être  son  affliclion  ,  lorsqu'il  vit  son  ami 
devenu  son  accusateur,  qu'il  se  crut  trahi  par  celui 
sur  la  fidélité  duquel  il  avoit  le  plus  compté.  Il  lui 
demanda  avec  émotion  où  étoient  les  preuves  des 
accusations  qu'il  formoit  contre  lui.  «  Vous  savez 
»  bien  qu'il  n'y  en  a  point  .  lui  dit  alors  Pélisson  ; 
')  les  papiers  qui  les  contenoient  ont  été  brûlés.  » 
C'est  tout  ce  qu'il  vouloit  lui  apprendre.  On  les  ra- 
mena Vun  et  l'autre  en  prison.  Pélisson  fut  gardé 
plus  soigneusement  ;  il  n'eut  plus  la  facilité  d'écrire; 
mais  du  moins  l'ennui  d'une  longue  prison  ,  l'espoir 
des  récompenses,  et  pour  dire  encore  plus,  le  désir 
de  la  liberté  ne  lui  firent  jamais  rien  avouer  qui  pût 
charger  M.  Fouquet.  Reconnoissance  rare,  fidélité 
singulière,  qu'on  nesauroit  trop  proposer  pour  mo- 
dèles ,  dans  un  siècle  où  le  goûl  de  ces  vertus  s'af- 
foiblit  étrangement  par  une  suite  naturelle  d'une 
philosophie  qui  ramène  tout  à  l'intérêt  personnel. 

sont  des  chefs-d'œuvres  m  ce  genre.  C'est  de  lui  que  madame  de  La 
Siize  disoit  :  qu'il  abusoit  de  la  permissiou  qu'ont  les  hommes  d'è- 

Ire  laids. 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  67 

67.  Désintéressement  de  Du  Guay-Trouin. 

En  1707  ,  messieurs  de  Forbin  et  du  Guay-Trouin 
ayant  réuni  leurs  escadres,  livrèrent  à  la  flotte  an- 
glaise une  bataille  qu'ils  gagnèrent.  M.  du  Guay- 
Trouin  y  fit  à  son  ordinaire  des  prodiges  d'habileté, 
de  courage  et  de  zèle  pour  le  bien  de  l'Etat.  Louis  XIV, 
qui  ne  laissoit  jamais  le  mérite  sans  récompense  , 
dès  qu'il  lui  étoit  connu  ,  accorda  à  du  Guay-Trouin 
une  pension  de  mille  livres  sur  le  trésor  royal.  Ce 
grand  homme ,  par  un  de  ces  traits  de  désintéresse- 
ment ,  qui  honorent  plus  un  héros  que  le  gain  de 
cent  batailles ,  écrivit  au  ministre  pour  le  prier  de 
faire  passer  cette  pension  à  M.  de  St.-Auban  ,  qui 
en  avoit  plus  besoin  que  lui.  C'étoit  son  capitaine 
en  second  ,  et  il  avoit  eu  une  cuisse  emportée  à  l'a- 
bordage d'un  vaisseau  ennemi.  «  Je  suis  trop  récom- 
»  pensé,  disoit  du  Guay-Trouin  ,  si  j'obtiens  l'avan- 
»  cément  de  mes  officiers.  •  Le  ministre  eut  égard 
à  sa  lettre  ,  et  M.  de  St.-Auban  fut  avancé. 


68.  La  clémence  est  la  vertu  des  rois. 

Hekhi  IV  demanda  un  jour  au  jeune  duc  de  Mont- 
morency quelle  étoit  la  plus  grande  qualité  d'un  roi. 
Le  duc  répondit  sans  hésiter,  «  que  c'étoit  la  clé- 
»  mence.  —  Pourquoi  la  clémence  ,  ajouta  le  roi  , 
»  plutôt  que  le  courage  ,  la  libéralité  ,  et  tant  d'au- 
>>  très  vertus  qu'un  souverain  doit  posséder  .^ —  C'est, 
»  lui  repartit  le  duc,  qu'il  n'appartient  qu'aux  rois 
»  de  pardonner  ou  de  punir  le  crime  en  ce  monde» 
Ce  jeune  duc  avoit  l'idée  de  la  solide  gloire.  Il  ren- 
doit  en  même  temps  justice  au  caractère  de  Hen- 
ri IV,  qui  fut  de  ses  sujets  te  vainqueur  et  ie  père. 

Le  Prince  de  Joinville  ayant  formé  des  intelligen- 
ces secrètes  avec  les  ennemis  de  Henri  IV ,  fut  ar- 


08  RECUEIL 

rêté.  La  bonté  du  roi  sauva  le  coupable,  et  ayant 
fait  venir  le  duc  et  la  duchesse  de  Guise.  Voilà  , 
leur  dit  ce  bon  prince,  ic  véritable  enfant  prodi- 
gue ,  qui  s'est  imaginé  de  helles  folies  ;  je  lui  par- 
donne pour  l'amour  de  vous ,  mais  c'est  à  condi- 
tion que  vous  le  querellerez  bien, 

«  Sire  ,  disoit  le  cardinal  de  Retz  à  Louis  XIII , 
»  la  clémence  est  la  vertu  favorite  des  grands  prin- 
»  ces;  au  milieu  de  leurs  plus  beaux  triomphes  ,  ils 
»  font  gloire  de  céder  à  la  compassion.  Quand  vous 
»  voyagez  dans  vos  provinces,  vous  devez  ressena- 
»  blerà  ces  fleuves  qui  portent  partout  l'abondance. 
»  A  Dieu  ne  plaise  que  votre  passage  puisse  se  com- 
»  parer  à  celui  des  torrens ,  dont  les  eaux  impétueu- 
D   ses  ravagent  et  ruinent  tout  !  » 


6g.  La  modération  de  Turenne. 

Le  vicomte  de  Turenne  a  fait  connoître  dans  plus 
d'une  occasion  jusqu'oîi  alloit  sa  sagesse  et  sa  mo- 
dération. Etant  sur  le  point  d'attaquer  les  lignes  des 
ennemis  qui  assiégeoient  la  ville  d'Arras  ,  il  n'avoit 
point  les  oulils  qui  lui  étoient  nécessaires.  Il  en  en- 
voya demander  par  un  de  ses  gardes  au  maréchal 
de  la  Ferté.  Le  garde  vint  bientôt  après  dire,  que 
non-seulement  M.  de  la  Ferté  les  avoit  refusés,  mais 
encore  qu'il  avoit  accompagné  son  refus  de  paroles 
désobligeantes.  Le  vicomte  se  tournant  alors  vers 
les  officiers  qui  se  trouvoient  aviprès  de  lui ,  se  con- 
tenta de  dire  :  «  Puisqu'il  est  si  en  colère ,  il  faut 
»  se  passer  de  ses  outils ,  et  faire  comme  si  nous  les 
0   avions.  » 

Le  même  maréchal  de  la  Ferté  ayant  trouvé  nn 
autre  garde  du  vicomte  de  Turenne  hors  du  camp  , 
lui  demanda  ce  qu'il  faisoit  ;  et  sans  attendre  sa  ré- 
ponse,  il  s'avança  sur  lui,  et  le  chargea  à  coup  de 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  69 

canne.  Le  malheureux  vint  se  présenter  tout  en  sang 
à  son  maître,  exagérant  fort  les  mauvais  traitemens 
qu'il  avoit  reçus.  Le  vicomte  feignit  de  s'en  prendre 
au  garde  même  ://  faut,  lui  dit-il,  que  vous  soyez 
un  bien  méchant  homme  ,  four  l'avoir  obligé  à 
vous  traiter  de  ia  sorte;  et  il  ordonna  aussitôt  de  le 
conduire  au  maréchal  de  la  Ferlé,  et  de  lui  dire, 
qu'il  lui  faisoit  excuse  de  ce  que  cet  homme  lui  avoit 
manqué  de  respect,  et  qu'il  le  remeltoit  entre  ses 
mains  ,  pour  en  faire  telle  punition  qu'il  lui  plairoit. 
Cette  modération  étonna  toute  l'armée.  Lemaréchal 
de  la  Ferté  surpris  lui-même  ,  s'écria  avec  une  espèce 
de  jurement  qui  luiétoit  assez  ordinaire  :  Cet  hom- 
me sera-t-it  toujours  sage  ,  et  moi  toujours  fou  ? 
Le  carrosse  de  M.  de  Turenne  s'étant  trouvé  un 
jour  arrêté  dans  une  rue  de  Paris  par  un  embarras, 
un  jeune  homme  de  condition  qui  ne  le  connoissoit 
point,  et  dont  le  carrossse  étoit  à  la  saitç  du  sien  , 
vint  'donner  à  grands  coups  de  canne  sur  le  cocher 
du  vicomte  de  Turenne,  parce  qu'il  n'avançoit  pas 
assez  tôt  à  son  gré.  Le  vicomte  regardoit  tranquille- 
ment cette  scène  ;  mais  un  marchand  étant  sorti  de 
sa  boutique ,  un  bâton  à  la  main  ,  se  mit  à  crier  : 
Comment  j  on  maltraite  ainsi  tes  gens  de  M.  de 
Turenne  ! 

Ce  jeune  homme ,  qui  à  ce  nom  se  crut  perdu  , 
courut  à  la  portière  du  carrosse  de  M.  de  Turenne  lui 
demander  pardon.  Le  vicomte  qu'il  croyoit  bien  en 
colère,  s'étant  mis  à  sourire  :«  Effectivement ,  Mon- 
sieur, vous  vous  entendez  fort  bien  à  corriger  mes 
gens  ;  quand  ils  feront  des  sottises,  ce  qui  leur  arrive 
souvent .  je  vous  les  enverrai.  M.  de  Turenne  se  po- 
sédant  ainsi  dans  ces  sortes  d'occasions,  où  les  autres 
hommes  ne  sont  plus  maîtres  d'eux-mêmes,  n'est- 
il  pas  digne  d'être  mis  en  parallèle  avec  les  plus  grands 
hommes  de  Rome  ?  La  Grèce  eût-elle  refusé  de  le 
mettre  au  nombre  de  ses  sages  ? 


ijO  RECUEIL 

^o,  La  fêle  de  la  Rose  établie  à  Satency  par  saint 
Mêdard. 

L'iNSTiTTJTioN  de  la  fête  de  la  Rose  est  très-ancien- 
ne; on  l'attribue  à  S.  Médard,  évêque  de  Noyon  , 
qui  vivoit  dans  le  cinquième  siècle ,  du  temps  de 
Clovis.  Ce  bon  évêque ,  qui  étoit  en  même  temps 
seigneur  de  Salency  ,  village  à  une  demi- lieue  de 
Noyon  ,  avoit  imaginé  de  donner  tous  les  ans  à  celle 
des  filles  de  Salency  qui  jouiroit  de  la  plus  grande 
réputation  de  vertu ,  une  somme  d'argent  et  une 
couronne  ou  chapeau  de  roses.  On  dit  qu'il  donna 
lui-même  ce  prix  glorieux  à  une  de  ses  sœurs  que 
la  voix  publique  avoit  nommée  pour  être  Rosière. 
On  voit  encore  au-dessus  de  Tautel  de  la  chapelle 
de  S.  Médard,  située  à  Fune  des  extrémités  du  village 
de  Salency,  un  tableau  où  ce  saint  prélat  est  repré- 
senté en  habits  pontificaux,  [et  mettant  une  cou- 
ronne dcTOses  sur  la  tête  de  sa  sœur  qui  est  à  ge- 
noux. 

Cette  récompense  devint  pour  les  filles  de  Salency 
un  puissant  motif  de  sagesse  :  saint  Médard,  frappé 
de  cet  avantage ,  perpétua  cet  établi.ssement.  Il  dé- 
tacha des  domaines  de  sa  terre  douze  arpens,  dont 
il  affecta  les  revenus  au  paiement  des  frais  de  cette 
cérémonie. 

Par  le  titre  de  la  fondation  ,  il  faut  non- seulement 
que  la  Rosière  ait  une  conduite  irréprochable,  mais 
que  son  père,  sa  mère,  ses  frères,  ses  sœurs  et  autres 
parens ,  jusqu'à  la  quatrième  génération ,  soient  eux- 
mêmes  irrépréhensibles.  La  tache  la  plus  légère,  le 
moindre  soupçon  ,  le  plus  petit  nuage  dans  sa  famille 
seroit  un  titre  d'exclusion.  Il  faut  des  quatre  ,  des 
huit ,  des  seize  quartiers  de  noblesse  ,  pour  entrer 
dans  certains  ordres  de  chevalerie  ,  dans  certains 
chapitres.  Des  quartiers  de  probité  et  de  mérite  réel 
ne  devroient-ils  pas  faire  partie  de  ces  preuves,  puis- 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  71 

que  sans  l'honneur ,  il  n'y  a  point  de  véritable  no^ 
blesse  ? 

Le  seigneur  de  Salency  a  toujours  été  en  posses- 
sion du  droit  de  choisir  la  Rosière  entre  trois  filles 
les  plus  vertueuses  du  village  de  Salency  ,  qu'on  lui 
présente  un  mois  d'avance.  Lorsqu'il  l'a  nommée  , 
il  est  obligé  de  la  faire  annoncer  au  prône  de  la  pa- 
roisse ,  afin  que  les  autres  filles  aient  le  temps  d'exa- 
miner ce  choix,  et  de  le  contredire  ,  s'il  n'étoit  pas 
conforme  à  la  justice  la  plus  rigoureuse.  Cet  exa- 
men se  fait  avec  l'impartialité  la  plus  sévère.  Ce 
n'est  qu'après  celte  épreuve  que  le  choix  du  seigneur 
est  confirmé. 

Le  8  Juin  ,  jour  de  la  fête  de  saint  Médard  ,  vers 
les  deux  heures  après  midi ,  la  Rosière  ,  vêtue  de 
blanc  ,  les  cheveux  flottans  en  grosses  boucles  sur 
ses  épaules ,  accompagnée  de  sa  famille ,  et  de  douze 
filles  aussi  vêtues  de  blanc,  avec  un  large  ruban 
bleu  en  baudrier,  se  rend  au  château  de  Salency 
au  son  des  tambours  ,  des  violons  et  des  musettes. 
Le  seigneur  va  la  recevoir  lui-même  et  lui  donne  la 
main  :  précédé  alors  des  instrumens  et  suivi  d'un 
nombreux  cortège^  il  l'accompagne  jusqu'à  l'église 
paroissiale,  oîx  elle  entend  les  vêpres  ,  étant  placée 
au  milieu  du  chœur. 

Les  vêpres  finies ,  le  clergé  sort  processionnelle- 
ment  avec  le  peuple  pour  aller  à  la  chapelle  de  S. 
Médard.  C'est  là  que  le  curé  ou  l'officiant  bénit  la 
couronne  au  chapeau  de  roses,  qui  est  posé  sur  l'au- 
tel. Ce  chapeau  est  entouré  d'un  ruban  bleu ,  et  garni 
sur  le  devant  d'un  anneau  d'argent  (  i  ).  Après  la 

I  (i)  Louis  XIII  se  trouvant ,  un  jour  au  château  de  Varennes  , 

I  près  de    Salency ,  M.  de   Relloy ,    alors  seigneur    de    ce   village , 

j  supplia  ce  monarque  de  faire  donner  en  son  nom  celle  récompense 

I  de  la  vertu.   Louis  XIII  y  consenlit  et  envoya  M.  le  in^irquis  de 

I  Cordes ,     u  premier  capitaine  de»  gardes,  qui  fit  la  rtiûmonie  de 


^2  RECUEIL 

bénédiction  et  un  sermon  analogue  au  sujet ,  le  cé- 
lébrant pose  la  couronne  svir  la  tête  de  la  Rosière , 
qui  est  à  genoux ,  et  lui  remet  en  même  temps  la 
somme  qui  lui  est  destinée,  en  présence  du  seigneur 
et  des  officiers  de  sa  justice. 

La  Rosière  ,  ainsi  couronnée ,  est  conduite  de 
nouveau  par  le  seigneur  ou  son  fiscal ,  et  toute  la 
suite  ,  jusqu'à  la  paroisse  ,  où  l'on  chante  le  Te 
Deum  et  une  antienne  à  S.  Médard,  au  bruit  de  la 
mousqueterie  des  jeunes  gens  du  village.  Au  sortir 
de  l'église  ,  le  seigneur  mène  la  Rosière  jusqu'au 
milieu  de  la  grande  rue  de  Salency ,  où  se  trouve 
dressée  une  table  garnie  ,  suivant  ce  qui  est  prescrit 
par  l'acte  de  fondation. 

De  là  toute  l'assemblée  se  rend  dans  la  cour  du 
château  ,  sous  un  gros  arbre ,  pour  y  célébrer  une 
fête  champêtre  jusqu'au  coucher  du  soleil.  Le  len- 
demain ,  dans  l'après  -  midi ,  la  Rosière  invite  chez 
elle  les  filles  du  village ,  et  leur  donne  tous  les  di- 
vertissemens  ordinaires  en  pareil  cas. 

On  ne  sauroit  croire  combien  cet  établissement 
excite  à  Salency  l'émulation  des  mœurs  et  de  la  sa- 
gesse. Tous  les  habitans  de  ce  village  sont  doux, 
honnêtes  ,  sobres  ,  laborieux,  et  tout  le  monde  y  vit 
satisfait  de  son  sort.  On  assnre  qu'il  n'y  a  pas  un 
seul  exemple  ,  pas  un  seul ,  dans  toute  la  rigueur 
du  terme ,  je  ne  dis  pas  d'un  crime  commis  à  Sa- 
lency par  un  habitant  du  lieu ,  mais  même  d'un 
vice  grossier ,  tandis  que  les  paysans  des  environs 
sont  remarquables  par  leur  grossièreté  et  leurs  dé- 
sordres. 

la  Rose  pour  sa  majesté ,  et  qui  par  ses  ordies ,  ajouta  aux  fleurs 
une  bague  d'argent  et  un  cordon  bleu.  C'est  depuis  cette  époque  que 
la  Rosière  reçoit  cette  bague ,  et  qu'elle  et  ses  compagnes  sont 
décorées  de  ce  ruban. 


71- 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  78 

71.  Sur  leduêl  et  les  dueUistes. 

Le  vrai  brave  consacre  son  courage  à  la  défense 
de  sa  patrie. 

Un  capitaine  français  étant  appelé  en  duel  par 
un  autre  oflBcier,  il  lui  répondit  :  «  Je  ne  sais  pas 
»  me  battre  malgré  les  lois  ;  mais  je  saurai  aussi- 
»  bien  qu'un  autre  affronter  le  danger ,  quand  mon 
»  devoir  l'exigera.  11  y  a  un  coup  de  main  à  faire  , 
»  très-ulile  et  très-honorable  pour  nous  ,  monsieur, 
»  mais  très-périlleux  :  allons  demander  à  notre  gé- 
»  néral  la  permission  de  le  tenter  ensemble  ,  nous 
j»  ferons  en  sorte  de  nous  y  surpasser  l'un  et  l'au- 
»  tre  pour  le  bien  de  la  patrie  et  de  l'armée.  »  Celui 
qui  avoil  proposé  le  duel ,  trouva  le  projet  si  péril- 
leux en  effet ,  qu'il  refusa  de  soumettre  sa  valeur  à 
une  pareille  épreuve.  Tel  est  le  genre  de  courage 
de  la  plupart  de  ceux  qui  sont  prompts  à  provoquer 
des  combats  particuliers  ;  on  en  a  vu  chercher  à  se 
faire  une  réputation  de  bravoure  dans  des  combats 
singuliers  ,  et  se  mettre  au  lit  un  jour  de  bataille. 


72.  La  première  faute  corrigée,  ou  ie  défaut  de 
valeur  far  inexpérience. 

Le  maréchal  de  Catinat  se  plaignoit  amèrement 
de  la  précipitation  avec  laquelle  on  jugeoit  un  offi- 
cier d'après  une  première  faute ,  et  croyoit  au  con- 
traire qu'il  étoit  du  devoir  d'un  général  de  lui  four- 
nir les  moyens  de  la  réparer.  Il  racontoit  souvent  à 
ce  propos  une  histoire  qui  lui  étoit  arrivée ,  sans 
jque  jamais  on  ait  pu  deviner  qui  y  avoit  donné  lieu. 

Un  jeune  homme  ,  très-recommandé  par  toute  la 
cour,  vint  à  son  armée  prendre  le  commandement 
d'un  régiment.  Le  maréchal  lui  dit  à  son  arrivée , 
que  pour  première  preuve  de  considération  ,  il  lui 

Manuel.  D 


74  RECUEIL 

donneroît  le  lendemain  un  délachennent  ;  et  qu'il 
pouvoit  l'assurer  de  la  rencontre  des  ennemis.  La 
promesse  du  maréchal  fut  accomplie  :  le  détache- 
ment trouva  les  ennemis.  Le  jeune  homme,  étonné 
par  le  bruit  et  le  sifllement  des  balles  ,  tint  une 
conduite  scandaleuse  pour  l'armée.  Tout  le  monde 
en  parla  ;  le  maréchal  fit  tout  ce  qu'il  put  pendant 
la  journée  pour  paroître  ne  pas  entendre  les  difTé- 
rens  discours.  Quand  la  nuit  fut  venue  ,  il  envoya 
chercher  ce  jeune  homme  ,  lui  parla  de  sa  faute  ,  et 
lui  dit  qu'il  fâlloit  opter  entre  le  parti  de  la  réparer 
le  lendemain  ,  ou  de  se  retirer  le  même  jour.  Le 
jeune  homme  ne  balança  point  ;  il  commanda  le 
lendemain  un  nouveau  détachement,  rencontra  les 
ennemis,  montra  la  plus  grande  valeur,  et  fut  de- 
puis, de  l'aveu  du  maréchal  de  Catinat,  un  des 
meilleurs  officiers  qu'ait  eus  le  roi. 


yS.  Montesquieu  et  Robert. 

Un  jour  de  dimanche  ,  Robert ,  jeune  homme  de 
la  physionomie  la  plusjnléressanle  ,  attendoit  sur  le 
rivage  à  Marseille  que  quelqu'un  entrât  dans  son  ba- 
telet.   Un  inconnu  s'y  plaça  :  mais  un  instant  après  , 
ne  croyant  pas  que  ce  jeune  homme  fût  le  conduc- 
teur de  cette  barque ,  il  se  préparoit  à  en  sortir  pour 
passer  dans  une  autre.  «  Monsieur ,  lui  dit  Robert , 
celle-ci  est  la  mienne  ,  voulez-vous  sortir  du  port  ? 
—  Non  ,  il  n'y  a  plus  qu'une  heure  de  jour.  Je  voulois 
seulement  faire  quelques  tours  dans  le  bassin  ,  pour 
profiter  de  la  fraîcheur  et  de  la  beauté  de  la  soirée... 
Mais  vous  n'avez  pas  l'air  d'un  marinier  ,  ni  le  ton 
d'un  homme  de  cet  état.  —  Je  ne  le  suis  pas  en  effet  ;    ^ 
ce  n'est  que  pour  gagner  de  l'argent  que  je  fais  ce    { 
métier  les  fêtes  et  les  dimanches  seulement.  —  Cela    j 
me  donne  mauvaise  idée  de  vous  ;  vous  êtes  donc    , 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  ^5 

bien  avare?  —  Ah!  monsieur,  si  vous  saviez  pour- 
quoi je  désire  si  fort  de  gagner  de  l'argent,  vous  n'a- 
jouteriez pas  à  ma  peine  celle  de  me  croire  un  carac- 
tère si  bas.  —  J'ai  pu  vous  faire  tort;  mais  vous  ne 
vous  étiez  point  expliqué.  Faisons  notre  promenade, 
et  vous  me  conterez  voire  histoire.  L'inconnu  s'as- 
sied. —  Eii  bien  ,  poursuit-il  ,  dites-moi  quels  sont 
vos  chagrins  ;  vous  m'avez  disposé  a  y  prendre  part. 
—  Je  n'en  ai  qu'un  ,  dit  le  jeune  homme,  celui  d'a- 
voir un  père  dans  les  fers  ,  sans  pouvoir  l'en  tirer.  Il 
étoit  courtier  de  cette  ville  ;  il  s'étoit  procuré  de  ses 
épargnes  et  de  celles  de  ma  mère  un  intérêt  sur  un 
vaisseau  en  charge  pour  Smyrne,  et  pour  le  Levant: 
il  a  voulu  veiller  lui-même  à  l'échange  de  sa  paco- 
tille ,  et  en  faire  le  choix.  Le  vaisseau  a  été  pris 
par  un  corsaire  ,  et  conduit  à  Tétuan  ,  où  mon  mal- 
heureux père  est  esclave  avec  le  reste  de  l'équipage. 
11  faut  deux  mille  écus  pour  sa  rançon;  mais  comme 
il  s'étoit  épuisé  afin  de  rendre  son  entreprise  plus  im- 
portante ,  nous  sommes  bien  éloignés  d'avoir  cette 
somme.  Cependant  ma  mère  et  mes  soeurs  travaillent 
jour  et  nuit;  j'en  fais  de  même  chez  mon  maître  , 
dans  l'état  de  joaillier  que  j'ai  embrassé,  et  je  cher- 
che à  mettre  à  profit ,  comme  vous  voyez  ,  les  diman- 
ches et  les  fêtes.  Nous  nous  sommes  retranchés  jus- 
que sur  les  besoins  de  première  nécessité  ;  une  seule 
petite  chambre  forme  tout  notre  logement.  Je  croyois 
d'abord  aller  prendre  la  place  de  mon  père  ,  et  le 
délivrer  en  me  chargeant  de  ses  fers  ;  j'étois  prêt  à 
exécuter  ce  projet,  lorsque  ma  mère  ,  qui  en  fut  in- 
formée, je  ne  sais  comment,  m'assura  qu'il  étoit 
aussi  impraticable  que  chimérique  ,  et  fit  défendre  à 
tous  le  capitaines  du  Levant  de  me  prendre  sur  leur 
bord.  —  Et  recevez-vous  quelquefois  des  nouvelles 
de  votre  père  ?  Savez-vous  quel  est  son  p.itron  à  Té- 
tuan? quels  traitemens  il  y  éprouve  ?  — Son  patron 
est  intendant  des  jardins  du  roi  :  on  le  traite  avec 

2 


7  6  RECUEIL 

humanité  ,  et  les  travaux  auxquels  on  l'emploie  ne 
sont  pas  au-dessus  de  ses  forces  :  mais  nous  ne  som- 
mes pas  avec  lui  pour  le  consoler,  pour  le  soulager; 
il  est  éloigné  de  nous  ,  d'une  épouse  chérie  ,  et  de 
trois  enfans  qu'il  aima  toujours  avec  tendresse.  — 
Quel  nom  porte-t-il  à  Tétuan  ?  —  Il  n'en  a  point 
changé  ;  il  s'appelle  Robert ,  comme  à  Marseille.  — 
Robert....  chez  l'intendant  des  jardins?  —  Oui ,  mon- 
sieur.—  Votre  malheur  me  louche;  mais,  d'après 
vos  sentimens  qui  le  méritent,  j'ose  vous  présager 
un  meilleur  sort ,  et  je  vous  le  souhaite  bien  sincère- 
ment.... En  jouissant  du  frais  ,  je  voulois  me  livrer  à 
la  solitude  :  ne  trouvez  donc  pas  mauvais ,  mon  ami , 
que  je  sois  tranquille  un  moment.  » 

Lorsqu'il  fut  nuit  ,  Robert  eut  ordre  d'aborder. 
Alors  l'inconnu  sort  du  bateau  ,  lui  remet  une  bourse 
entre  les  mains  ,  et ,  sans  lui  laisser  le  temps  de  le 
remercier  ,  s'éloigne  avec  précipitation.  II  y  avoit 
dans  cette  bourse  huit  doubles  louis  en  or ,  et  dix 
écus  en  argent.  Une  telle  générosité  donna  au  jeune 
homme  la  plus  haute  opinion  de  celui  qui  en  étoit 
capable  ;  mais  ce  fut  en  vain  qu'il  fit  des  vœux  pour 
le  rejoindre  et  lui  en  rendre  grâces. 

Six  semaines  après  cette  époque ,  celte  famille  hon- 
nête qui  conlinuoit  sans  relâche  à  travailler  pour 
compléter  la  somme  dont  elle  avoit  besoin ,  prenoit 
un  dîner  frugal ,  composé  de  pain  et  d'amandes  sè- 
ches :  elle  voit  arriver  Robert  le  père  très-propre- 
ment vêtu  ,  qui  la  surprend  dans  sa  douleur  et  dans 
sa  misère.  Qu'on  juge  de  l'élonnement  de  sa  femme 
et  de  ses  enfans,  de  leurs  transports,  de  leur  joie. 
Le  bon  Robert  se  jette  dans  leurs  bras ,  et  s'épuise 
en  remercîmens  sur  les  cinquante  louis  qu'on  lui  a 
comptés  en  «'embarquant  dans  le  vaisseau  ,  où  son 
passage  et  sa  nourriture  étoient  acquittés  d'avance  ; 
sur  les  habillemens  qu'on  lui  a  fournis  ;  et  il  ne  sait  j 
«omment  reconnaître  tant  de  zèle  et  tant  d'amour,  j 


DE  FAITS  mÉMORABLES.  'J'^ 

Une  nouvelle  surprise  tenoit  cette  famille  immo- 
bile :  ils  se  regardoient  les  uns  les  autres.  La  mère 
rompt  le  silence  ;  elle  imagine  que  c'est  son  fils  qui 
a  tout  fait  ;  elle  raconte  à  son  père  comment ,  dès 
l'origine  de  son  esclavage  ,  il  a  voulu  aller  prendre 
sa  place  ,  et  comment  ell'e  l'en  avoit  empêché.  Il  fal- 
loit  six  mille  francs  pour  la  rançon  :  nous  en  avions  , 
poursuit-elle  ,  un  peu  plus  delà  moitié  ,  dont  la  meil- 
leure partie  étoit  le  fruit  de  son  travail  ;  il  aura  trouvé 
des  amis  qui  l'auront  aidé.  Tout-à-coup  ,  rêvevir  et 
taciturne  ,  le  père  consterné  ,  s'adressant  à  son  fils  : 
Malheureux  !  qu'as-tu  fait  ?  comment  puis-je  te  de- 
voir ma  délivrance  sans  la  regretter  ?  comment  pou- 
voit-elle  rester  un  secret  pour  ta  mère ,  sans  avoir  été 
achetée  au  prix  de  la  vertu  ?  A  ton  âge  ,  fils  d'un  in- 
fortuné, d'un  esclave  ,  on  ne  se  procure  point  natu- 
rellement les  ressources  qu'il  te  falloit.  Je  frémis  de 
penser  que  l'amour  paternel  t'a  rendu  coupable.  Ras- 
sure-moi ,  sois  vrai ,  et  mourons  tous  ,  si  tu  as  pu 
cesser  d'être  honnête.  — Tran<juillisez-vous  ,  mon 
père,  répond-il  en  l'embrassant;  votre  fils  n'est  pas 
indigne  de  ce  titre  ,  ni  assez  heureux  pour  avoir  pu 
vous  prouver  combien  il  lui  est  cher.  Ce  n'est  point 
à  moi  que  vous  devez  votre  liberté;  je  connois  notre 
bienfaiteur.  Souvenez-vous ,  ma  mère  ,  de  cet  in- 
connu qui  me  donna  sa  bourse  ;  il  m'a  fait  bien  des 
questions.  Je  passerai  ma  vie  à  le  chercher  ;  je  le 
trouverai,  et  il  viendra  jouir  du  spectacle  de  ses  bien- 
faits. Ensuite  il  raconte  à  son  père  l'anecdote  de  l'in- 
connu, et  le  rassure  ainsi  sur  ses  craintes. 

Rendu  à  sa  famille ,  Robert  trouva  des  amis  et  des 
secours.  Ses  succès  surpassèrent  son  attente.  Au  bout 
de  deux  ans  il  acquit  de  l'aisance;  sesenfans,  qu'il 
avoit  établis,  partageoient  son  bonheur  entre  lui  et 
sa  femme ,  et  il  eût  été  pour  eux  sans  mélange  ,  si 
les  recherches  contiimelles  du  fils  avoient  pu  faire 
découvrir  ce  bienfaiteur,  qui  se  déroboit  avec  tant 


•jS  RECUEIL 

de  soin  à  leur  reconnoissance  et  à  leurs  vœux.  Il  le 
rencontre  enfin  un  dimanche  matin  ,  se  promenant 
seul  sur  le  port.  Ah!  mon  Dieututélaire!.,.  c'est  tout 
ce  qu'il  peut  prononcer  en  se  jetant  à  ses  pieds  où 
il  tombe  sans  connoissance.  L'inconnu  s'empresse 
de  le  secourir ,  et  de  lui  demander  la  cause  de  son 
état.  Quoi!  monsieur,  pouvez-voiis  l'ignorer,  lui  ré- 
pond le  jeune  homme?  avez-vous  oublié  Robert  et 
sa  famille  infortunée  ,  que  vous  rendîtes  à  la  vie  en 
lui  rendant  son  père  ?  —  Vous  vous  méprenez,  mon 
ami ,  je  ne  vous  connois  point ,  et  vous  ne  sauriez 
me  connoître  :  étranger  à  Marseille  ,  je  n'y  suis  que 
depuis  peu  de  jours. — Tout  cela  peut  être;  mais  sou- 
venez-vous qu'il  y  a  vingt-six  mois  que  vous  y  étiez 
aussi  ;  rappelez-vous  celte  promenade  dans  ce  port  ; 
l'intérêt  que  vous  prîtes  à  mon  malheur  ,  les  ques- 
tions que  vous  me  fites  sur  les  circonstances  qui 
pouvoient  vous  éclairer  et  vous  donner  les  lumières 
nécessaires  pour  être  notre  bienfaiteur.  Libérateur 
de  mon  père  ,  pouvez-vous  oublier  que  vous  êtes  le 
sauveur  d'une  famille  entière  ,  qui  ne  désire  plus 
rien  que  votre  présence  ?  Ne  vous  refusez  pas  à  ses 
vœux  ,  et  venez  voir  les  heureux  que  vous  avez  faits  ;  . 
venez.  —  Je  vous  l'ai  déjà  dit ,  mon  ami ,  vous  vous 
méprenez.  «  Non  ,  monsieur,  je  ne  me  trompe  point; 
vos  traits  sont  trop  profondément  gravés  dans  mon 
cœur , pour  que  je  puisse  vous  méconnoître.  Venez, 
de  grâce.  »  En  même  temps  il  le  prenoit  par  le  bras  ; 
et  lui  faisoit  une  sorte  de  violence  pour  l'entraîner. 
Une  multitude  de  peuple  s'assembloit  autour  d'eux. 
Alors  l'inconnu  ,  d'un  ton  plus  grave  et  plus  ferme  : 
monsieur,  dit-il ,  celte  scène  commence  à  être  fati- 
gante. Quelque  ressemblance  occasione  votre  er- 
reur ;  rappelez  votre  raison  ,  et  allez  dans  votre  fa- 
mille profiter  de  la  tranquillité  dont  vous  me  parois- 
sez  avoir  besoin  !  «  Quelle  cruauté  !  s'écrie  le  jeune 
homme  :  bienfaiteur  de  cette  famille  ,  pourquoi  alté- 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  ^9 

rer,  par  votre  résistance  ,  le  bonheur  qu'elle  ne  doit 
qu'à  vous  ?  Resterai-je  en  vain  à  vos  pieds  ?  Serez- 
vous  assez  inflexible  pour  refuser  le  tribut  que  nous 
réservons  depuis  si  long-temps  à  votre  sensibilité  ? 
Et  vous,  qui  êtes  ici  présens,  vous  que  le  trouble 
et  le  désordre  où  vous  me  voyez  doivent  attendrir  , 
joignez-vous  tous  à  moi  ,  pour  que  l'auteur  de  mon 
salut  vienne  contempler  lui -même  son  propre  ou- 
vrage. »  A  ces  mots,  l'inconnu  paroît  se  faire  quel- 
ques violences  :  mais  comme  on  s'y  attendoit  le 
moins ,  réunissant  toutes  ses  forces ,  et  rappelant 
sou  courage  pour  résister  à  la  séduction  de  la  jouis- 
sance délicieuse  qui  lui  est  offerte  ,  il  s'échappe 
comme  un  trait  au  milieu  de  la  foule  ,  et  disparoît 
en  un  instant. 

Cet  inconnu  le  seroit  encore  aujourd'hui,  si  ses 
gens  d'affaires  ,  ayant  trouvé  dans  ses  papiers  ,  à  la 
mort  de  leur  maître ,  une  note  de  7600  liv.  envo5'ées 
à  un  négociant  de  Cadix,  n'en  eussent  pas  deman- 
dé compte  à  ce  dernier,  mais  seulement  par  curio- 
sité ,  puisque  la  note  étoit  bàtonnée  et  le  papier 
chiffonné  ,  comme  ceux  que  l'on  destine  au  feu.  Ce 
négociant  répondit  qu'il  en  avoit  fait  usage  pour  dé- 
livrer un  Marseillais  ,  nommé  Robert  ,  esclave  à 
Tétuan  ,  conformément  aux  ordres  de  M.  de  Mon- 
tesquieu. Ce  célèbre  écrivain  alioit  souvent  à  Mar- 
seille voir  sa  sœur ,  madame  d'Héricourt. 


74.  Le  ton  (ils. 

Un  enfant  de  très-  bonne  naissance  ,  placé  à  l'é- 
cole militaire  ,  se  contentoit ,  depuis  plusieurs  jours 
de  la  soupe  et  du  pain  sec  avec  de  l'eau.  Le  gou- 
verneur ,  averti  de  cette  singularité  ,  l'en  reprit ,  at- 
tribuant cela  à  quelque  excès  de  dévotion  mal  en- 
tendue.  Le  jeune  enfant  coutinuoit  toujours  ,  sans 


4 


8o  RECUEIL 

découvrir  son  secret.  Enfin  le  gouverneur ,  fatigué 
de  cette  persévérance  ,  après  lui  avoir  doucement 
représenté  combien  il  étoit  nécessaire  d'éviter  toute 
singularité  ,  et  de  se  conformer  à  l'usage  de  l'école  , 
voyant  qu'il  ne  s'expliquoit  pas  sur  les  motifs  de  sa 
conduite ,  fut  contraint  de  le  menacer  ,  s'il  ne  se 
réformoit ,  de  le  rendre  à  sa  famille.  Hélas  !  mon- 
sieur ,  dit  alors  l'enfant,  vous  voulez  savoir  la  rai- 
son que  j'ai  d'agir  comme  je  fais ,  la  voici  :  Dans  la 
maison  de  mon  père ,  je  mangeois  du  pain  noir  en 
petite  quantité  ;  nous  n'avions  souvent  que  l'eau  à 
y  ajouter  :  ici ,  je  mange  de  bonne  soupe  ,  le  pain  y 
est  bon ,  blanc,  et  à  discrétion  ;  je  trouve  que  je  fais 
grandechère  ,  et  je  ne  puis  me  résoudre  à  manger 
davantage ,  me  souvenant  de  l'état  de  mon  père  et 
de  ma  mère. 

Le  gouverneur  ne  pouvoit  retenir  ses  larmes,  en 
voyant  la  sensibilité  et  la  fermeté  de  cet  enfant. 
Monsieur,  lui  dit-il,  si  M.  votre  père  a  servi ,  n'a- 
l-il  pas  de  pension  ?  Non  ,  répondit  l'enfant.  Pen- 
dant un  an  il  en  a  sollicité  une  ;  le  défaut  d'argent 
l'a  contraint  d'y  renoncer.  Il  a  mieux  aimé  languir 
que  de  faire  des  dettes  à  Versailles.  Eh  bien  ,  dit  le 
gouverneur ,  si  le  fait  est  aussi  prouvé  qu'il  paroît 
vrai  dans  votre  bouche,  je  vous  promets  de  lui  obtenir 
cinq  cents  livres  de  pension.  Puisque  vos  parens  sont 
si  peu  à  leur  aise  ,  vraisemblablement  ils  ne  vous 
ont  pas  bien  garni  la  bourse  :  recevez  pour  vos  me- 
nus plaisirs  ces  trois  louis  que  je  vous  présente  de 
la  part  du  roi  :  et  quant  à  monsieur  votre  père  ,  je 
lui  enverrai  d'avance  les  six  mois  de  la  pension  que 
je  suis  assuré  de  lui  obtenir.  Monsieur  ,  reprit  l'en- 
fant ,  comment  pourrez- vous  lui  envoyer  cet  argent  ? 
Ne  vous  en  inquiétez  pas,  répondit  le  gouverneur, 
nous  en  trouverons  le  moyen.  Ah  !  monsieur,  reprit 
promptement  l'enfant ,  puisque  vous  avez  cette  fa- 
cilité ,   remettez  -  lui  aussi  les  trois  louis  que  vous 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  8l 

venez  de  me  donner.  Ici ,  j'ai  de  tout  en  abondance, 
cet  argent  me  deviendroit  inutile  ,  il  fera  grand  bien 
à  mon  père  pour  ses  autres  enfans. 


75.  Louis  le  bienfaisant. 

Le  roi  Louis  XVI  et  son  épouse,  peu  de  temps  avant 
de  monter  sur  le  trône,  se  promenoient  dans  le  parc 
de  Versailles,  Libres  du  faste  importun  qui  sans  cesse 
assiège  les  grands,  ils  aperçurent  un  jeune  enfant 
qui  portoit  une  écuelle  avec  quelques  cuilliers  d'étain . 
Que  portes-tu  là  ?  lui  dit  la  princesse.  —  Madame  , 
c'est  de  la  soupe  pour  mon  père  et  ma  mère  qui  tra- 
vaillent là-bas  aux  champs. — Et  avec  quoi  est- elle 
faite  ?  — Avec  de  l'eau  ,  madame  ,  et  des  racines.  — 
Quoi,  sans  viande! — Oh!  madame  bien  heureux  quand 
nous  avons  du  pain.  — Eh  bien  ,  dit  le  roi ,  porte  ces 
deux  louis  à  ton  père  ,  pour  vous  faire  à  tous  de 
meilleure  soupe...  Les  deux  augusles  époux  suivent 
de  loin  cet  enfant,  et  apercevant  le  bon  homme  courbé 
sous  le  poids  de  son  travail ,  qui ,  dès  que  sa  fille  lui 
a  fait  part  de  cette  heureuse  rencontre  ,  tombe  à  ge- 
noux avec  sa  femme  et  ses  enfans  ,  et  lève  les  mains 
vers  le  ciel.  Ah!  vois-tu,  mon  ami  !  s'écrie  la  prin- 
cesse, ils  prient  pour  nous.  Quel  plaisir  on  goûte  à 
faire  le  bien  ! 


76.  Jean  de  Chourses ,  ou  ie  sujet  fidèle. 

Jean  de  Chourses,  comte  de  Malicorne  ,  chevalier 
des  ordres  du  roi ,  gouverneur  de  Poitou  ,  étoit  at- 
taché à  Henri  III  ,  roi  de  France  ,  et  ce  monarque 
l'honoroit  de  son  amitié.  Les  rebelles  de  Poitiers  se 
saisirent  de  «a  personne  ,  le  traînèrent  dans  les  rues 
de  cette  ville ,  en  portant  à  chaque  pas  leurs  halle- 
bardes à  sa  gorge  pour  l'intimider  et  l'obliger  de  se 

0  :^ 


Sa  BECUEIL 

joindre  à  eux.  «  Je  n'ai  jamais  commis  de  lâcheté  . 
»  le  serment  que  vous  voulez  que  je  fasse  en  seroit 
»  une,  leur  répondit-ii  :  vous  pouvez  m'ôter  la  vie,  mais 
»  TOUS  ne  m'ôterez  jamais  l'honneur,  jusqu'à  me  ren- 
»  dre  parjure  à  mon  souverain.  » 


77.  La  jeunesse  de  Turenne. 

Le  vicomte  de  Turenne  étoit  d'une  complexion  très- 
délicate  dans  son  enfance  ,  et  sa  constitution  fut  tou- 
jours foible  jusqu'à  l'âge  de  douze  ans  ;  ce  qui  fit 
dire  à  son  père  ,  qu'il  ne  seroit  jamais  en  état  de 
soutenir  les  travaux  de  la  guerre.  Le  jeune  héros  , 
pour  le  forcer  à  penser  différemment ,  prit  à  l'âge  de 
dix-huit  ans ,  la  résolution  de  passer  une  nuit  sur  le 
rempart  de  Sedan.  Le  chevalier  de  Vassignac  son 
gouverneur  ,  après  l'avoir  long-temps  cherché  ,  le 
trouva  sur  l'affût  d'un  canon  où  il  s'éloit  endormi. 

Il  s'attacha  beaucoup  à  la  lecture  de  l'histoire  , 
surtout  à  celle  des  grands  hommes  qui  s'étoienl  dis- 
tingués par  les  vertus  et  les  talens  militaires  ;  et  il 
fut  frappé  du  caractère  d'Alexandre-le-Grand  ;  le  gé- 
nie de  ce  conquérant  plut  au  jeune  vicomte,  que  son 
ambition  auroit  peut-être  porté  aux  entreprises  les 
plus  éclatantes  ,  s'il  eût  vécu  dans  ces  temps  oij  la 
valeur  seule  autorisoit  les  hommes  à  troubler  la  paix 
de  l'univers.  Dans  son  enfance  ,  il  prenoit  plaisir  à 
lire  Quinte-Cvirce ,  et  à  raconter  aux  autres  les  faits 
héroïques  qu'il  avoit  lus.  Pendant  ces  récits ,  on 
voyoitson  génie  s'animer,  ses  yeux  élinceler;  et  alors 
son  imagination  échauffée  forçoit  la  difficulté  natu- 
relle qu'il  avoit  à  parler.  Un  officier  s'avisa  un  jour 
de  lui  dire  que  l'histoire  de  Quinte  Curce  n'étoit  qu'un 
roman  ;  le  jeune  prince  en  fut  vivement  piqué  :  la 
duchesse  de  Bouillon  ,  pour  se  divertir  ,  fit  signe  à 
l'officier  de  continuera  le  contredire  ;  la  dispute  s'é- 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  83 

chauffa,  le  héros  naissant  se  mit  en  colère,  quitta 
brusquement  la  compagnie,  et  fit  appeler  secrèle- 
nient  en  duel  l'officier ,  qui  accepta  la  proposition 
pour  amuser  la  duchesse  de  Bouillon  ,  charmée  de 
voir  dans  son  fils  des  marques  d'un  courage  précoce. 
Le  lendemain  le  vicomte  sortoit  de  la  ville  sous  pré- 
texte d'aller  à  la  chasse  ,  et  étant  arrivé  au  lieu  du 
rendez-vous  ,  il  y  trouva  une  table  dressée.  Comme 
il  revoit  à  ce  que  siguifioit  cet  appareil ,  la  duchesse 
de  Bouillon  parut  avec  l'officier,  et  dit  à  son  fils  qu'elle 
venoit  servir  de  second  à  celui  contre  qui  il  vouloit 
se  battre.  Les  chasseurs  se  rassemblèrent ,  on  servit 
le  déjeûner ,  la  paix  tut  faite ,  et  le  duel  se  changea 
en  une  partie  de  chasse. 


78.  Le  chien  d'aubry  de  Mont-Didier. 

Soi's  le  règne  de  Charles  V  ,  roi  de  France  ,  Aubry 
de  Mont-Didier  passant  seul  dans  la  forêt  de  Bondy, 
fut  assassiné  et  enterré  au  pied  d'un  arbre.  Son  chien 
resta  plusieurs  jours  sur  la  fosse  ,  et  ne  la  quitta  que 
pressé  par  la  faim  ;  il  vient  à  Paris  chez  un  ami  in- 
time de  son  malheureux  maître,  et  par  ses  tristes 
hurlemens,  semble  lui  annoncer  la  perte  qu'il  a  faite. 
Après  avoir  mangé  ,  il  recommence  ses  cris  ,  va  à  la 
porte,  tourne  la  tête  pour  voir  si  on  le  suit ,  revient 
à  cet  ami  de  son  maître  ,  le  tire  par  l'habit,  comme 
pour  lui  marquer  de  venir  avec  lui.  La  singularité 
desmouvemens  de  ce  chien,  sa  venue  sans  son  maître 
qu'il  ne  quittoit  jamais,  ce  maître  qui  tout  d'un 
coup  a  disparu  ,  et  peut-être  cette  distribution  de 
justice  et  d'événemens  qui  ne  permet  guère  que  les 
crimes  restent  long-temps  cachés,  tout  cela  fit  qu'on 
suivit  ce  chien.  Dès  qu'on  fut  au  pied  de  l'arbre  ,  il 
redoubla  ses  cris  en  grattant  la  ferre,  comme  pour 
faire  signe  de  chercher  en  cet  endroit.  On  y  fouilla, 

6 


84  RECUEIL 

et  on  y  trouva  le  corps  de  cet  infortuné  Aubry.  Quelque 
temps  après,  ce  chien  aperçut  par  hasard  l'assassin, 
que  tous  les  historiens  nomment  le  chevalier  Ma- 
caire  ;  il  lui  saute  à  la  gorge ,  et  on  a  bien  de  la 
peine  à  lui  faire  lâcher  prise  :  chaque  fois  qu'il  le 
rencontre  ,  il  l'attaque  et  le  poursuit  avec  fureur. 
L'acharnement  de  ce  chien ,  qui  n'en  veut  qu'à  cet 
homme  ,  commence  à  paroîfre  extraordinaire.  On 
se  rappelle  l'affection  qu'il  avoit  marquée  pour  son 
maître  ,  et  en  même  temps  plusieurs  occasions  oîi 
ce  chevalier  Macaîre  avoit  donné  des  preuves  de  sa 
haine  et  de  son  envie  contre  Aubry  de  Mont-Didier: 
quelques  circonstances  augmentèrent  les  soupçons. 
Le  roi ,  instruit  de  tous  les  discours  qu'on  tenoit ,  se 
fait  amener  ce  chien,  qui  paroît  tranquille  jusqu'au 
moment  qu'apercevant  Macaire  au  milieu  d'une 
vingtaine  d'autres  courtisans ,  il  aboie  et  cherche  à 
se  jeter  sur  lui. 

Dans  ce  temps-là  on  ordonnoit  le  combat  entre 
l'accusateur  et  l'accusé  ,  lorsque  les  preuves  du  crime 
n'étoient  pas  convaincantes  :  on  nommoit  ces  sortes 
de  combats  ,  Jvgeviens  de  Dieu  ;  parce  qu'on  éloit 
persuadé  que  le  Ciel  auroit  plutôt  fait  un  miracle  , 
que  de  laisser  succomber  l'innocence.  Le  roi,  frappé 
de  tous  les  indices  qui  se  réunissoient  contre  Macaire, 
jugea  qu'il  échéoit  gage  de  bataille  ,  c'est-à-dire  , 
qvi'il  ordonna  le  duel  entre  le  chevalier  et  le  chien. 
Le  champ  clos  fut  marqué  dans  l'île  de  Notre-Dame 
qui  n'étoit  alors  qu'un  terrain  vide  et  inhabité. 

Macaire  étoit  armé  d'un  gros  bâton  ,  le  chien  avoit 
un  tonneau  percé  pour  sa  retraite  et  ses  relance- 
mens.  On  le  lâche  ;  aussitôt  il  court ,  tourne  autour 
de  son  adversaire ,  évite  ses  coups ,  le  menace  tan- 
tôt d'un  côté  ,  tantôt  d'un  autre  ,  le  fatigue  ,  et  en- 
fin s'élance ,  le  saisit  à  la  gorge  ,  et  l'oblige  à  faire 
l'aveu  de  son  crime  en  présence  du  roi  et  de  toute 
sa  cour . 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  85 

La  mémoire  de  ce  chien  mérita  d'être  conservée  à 
la  postérité  ,  par  un  monument  qui  subsiste  encore 
sur  la  cheminée  de  la  grand'salle  du  château  de  Mon- 
targis  ;  mais  le  temps  ayant  presque  détruit  ce  ta- 
bleau ,  cet  événement  a  été  consigné  dans  l'histoire, 
comme  un  témoignage  des  voies  de  la  Providence 
pour  le  châtiment  des  grands  crimes. 


79.  Les  deux  soldats  ,  ou  l'ennemi  généreux. 

Pendant  le  siège  de  Namur ,  que  les  puissances 
alliées  contre  la  France  firent  au  commencement 
de  ce  siècle  ,  on  connut  dans  le  régiment  du  colonel 
Hamilton  ,  un  bas-ofïicier  qu'on  appeloit  Union,  et 
un  simple  soldat  nommé  Valeutin  :  ces  deux  hom- 
mes étoient  rivaux  ,  et  leurs  querelles  particulières 
les  rendirent  ennemis  irréconciliables.  Union  ,  qui 
se  trouvoit  l'officier  de  Valentin  ,  saisissoit  toutes  les 
occasions  possibles  de  le  tourmenter  ,  et  de  faire 
éclater  son  ressentiment  :  le  soldat  souffroit  tout  sans 
résistance  ;  mais  il  disoit  quelquefois  qu'il  donneroit 
sa  vie  pour  être  vengé  de  ce  tyran.  Plusieurs  mois 
s'étoient  passés  dans  cet  état,  lorsqu'un  jour  ils  fu- 
rent commandés  l'un  et  l'autre  pour  l'attaque  du 
château  ;  les  Français  firent  une  sortie  ,  où  l'officier 
Union  reçut  un  coup  de  feu  dans  la  cuisse.  II  tom- 
ba ,  et  comme  les  Français  pressoient  de  toute  part 
les  troupes  alliées  ,  il  s'attendoit  à  être  foulé  aux 
pieds.  Dans  ce  moment ,  il  eut  recours  à  son  enne- 
mi :  «  Ah  !  Valentin  ,  s'écria-t-il ,  peux-tu  m'aban- 
donner  ?  Valentin  à  sa  voix  court  précipitamment  à 
lui ,  et  au  milieu  du  feu  des  Français ,  il  mit  l'offi- 
cier sur  ses  épaules,  et  l'enleva  courageusement  à 
travers  les  dangers,  jusqu'à  la  hauteur  de  l'abbaye 
de  Salsire  :  dans  cet  endroit ,  un  boulet  de  canon  le 
tua  lui- même  ,  sans  toucher  à  l'officier.    Valentin 


86  RECUEIL 

tomba  sous  le  corps  de  son  ennemi  qu'il  venoit  de 
sauver;  celui-ci  oubliant  alors  sa  blessure  ,  se  releva 
en  s'arrachant  les  cheveux  ;  et  se  rejetant  aussitôt 
sur  ce  corps  défiguré  :  «  Ah  !  Valentin  ,  s'écrie-t-il , 
en  rompant  un  silence  mille  fois  plus  touchant  que 
ies  larmes  les  plus  abondantes,  Valentin  ,  est-ce  pour 
moi  que  tu  meurs  ?  pour  moi ,  qui  te  traitois  avec 
tant  de  barbarie  ?  Je  ne  pourrai  pas  te  survivre  ,  je 
ne  le  veux  pas....  non.»  Il  fut  impossible  de  séparer 
Union  du  cadavre  sanglant  de  Valentin ,  malgré  les 
efforts  qu'on  fit  pour  l'en  arracher  ;  enfin  ,  on  l'en- 
leva tenant  toujours  embrassé  le  corps  de  son  bien- 
faiteur ,  et  pendant  qu'on  les  portoit  ainsi  l'un  et 
l'autre  dans  les  rangs  ,  tous  leurs  camarades  qui 
connoissoient  leur  inimitié,  pleuroient  à  la  fois  de 
douleur  et  d'admiration.  Lorsqu'Union  fut  ramené 
dans  sa  tente ,  on  pansa  de  force  la  blessure  qu'il 
avoit  reçue  ,  mais  le  jour  suivant ,  ce  malheureux 
appelant  toujours  Valentin ,  meurt  accablé  de  regrets. 


80.  Tendresse  filiale  de  Louis  de  Bourbon  ,  comte 
de  Montpensier. 

Voici  un  bel  exemple  de  tendresse  filiale.  Louis 
de  Bourbon,  comte  de  Montpensier,  avoit  suivi  en 
Italie  l'armée  de  Louis  XIL  Son  père  ,  Gilbert  de 
iHontpensier ,  que  Charles  VIII  avoit  fait  son  lieute- 
nant-général dans  le  royaunae  de  Naples ,  y  étoit 
mort ,  et  avoit  été  enterré  à  Pouzzolles.  Le  fils  y  fit 
un  voyage  pour  voir  un  tombeau  qui  renfermoit  ce 
qu'il  avoit  eu  de  plus  cher.  Après  avoir  fait  faire  à 
sou  père  un  service  magnifique,  il  en  fit  ouvrir  la 
tombe  ,  afin  de  se  procurer  la  satisfaction  de  con- 
templer les  restes  de  celui  à  qui  il  devoit  la  vie.  Ce 
spectacle  l'émut ,  le  frappa  ;  un  torrent  de  larmes 
s'échappa  de  ses  yeux  ,  son  cœur  fut  serré  et  sa  dou- 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  87 

leur  fut  si  vive,  qu'il  en  expira  sur  le  lieu  même.  Il 
n  éloit  âgé  que  de  dix-huit  ans.  Cette  tendresse,  cet 
attachement  si  rare  ,  les  preuves  qu'il  avoit  déjà 
données  de  sa  valeur  ,  le  firent  généralement  regret- 
ter. Toute  l'armée  le  pleura.  Il  fut  renfermé  da  s  le 
tombeau  qu'il  venoit  de  faire  ouvrir ,  et  ses  cendres 
furent  mêlées  à  celles  d'un  père  qu'il  avoit  aimé  si 
tendrement. 


81.  Sévérité  du  maréchal  de  Cossépour  (a  disci- 
pline militaire. 

Le  maréchal  de  Cossé  ,  si  fameux  sous  le  règne  de 
Henri  II  ,  fut  un  des  généraux  les  plus  zélés  pour 
l'observation  de  la  discipline  militaire.  Il  faisoit  le 
siège  de  Vignal  en  Piémont ,  et  il  avoit  extrêmement 
défendu  de  sortir  des  relranchemens  sans  son  ordre. 
Un  volontaire  du  nom  de  Boissy ,  jaloux  de  faire  des 
actions  d'éclat ,  s'arme  un  jour  de  son  arquebuse  , 
monte  sur  la  brèche  ,  tire  son  coup  ;  et  mettant  tout 
de  suite  l'épée  à  la  main  ,  il  s'y  maintient  avec  autant 
de  courage  que  de  bonheur.  Quelques-uns  de  ses 
camarades  voulurent  partager  sa  gloire  ;  ils  couru- 
rent aussi  sur  la  brèche  ;  bientôt  il  s'y  trouva  des 
bataillons  entiers  ,  et  la  place  fut  emportée.  M.  de 
Cossé  n'arriva  qu'après  cette  victoire.  Sur-le-champ 
il  donna  ses  ordres  pour  empêcher  le  pillagp  ,  et  assu- 
rer la  conquête  ;  ensuite  il  rassembla  les  soldats  ;  mais 
au  lieu  de  louer  leur  bravoure,  il  blâma  fort  leur 
désobéissance.  Les  troupes  connoissoient  sa  sévérité  : 
on  ne  douta  pas  que  le  châtiment  ne  suivît  de  près 
la  réprimande.  Les  officiers  alors  s'approchèrent  du 
général,  le  conjurèrent  d'oublier  une  désobéissance 
que  le  succès  sembloit  justifier.  Il  se  laissa  gagner  : 
mais ,  persuadé  que  c'est  autoriser  les  fautes  que  de 
les  pardonner  en  faveur  des  suites  heureuses  qu'elles 
ont  eues  ,  il  voulut  que  Boissy  fût  arrêté  et  conduit 


88  RECUEIL 

à  Turin  pour  lui  faire  son  procès.  C'éloit  vraiment 
un  triste  spectacle  devoir  un  jeune  homme  à  peine 
âgé  de  vingt  ans  ,  chargé  de  fers  et  traîné  comme  un 
criminel ,  parce  qu'il  avoit  eu  le  courage  d'affronter 
la  mort ,  et  de  montrer  à  ses  camarades  le  chemin  de 
la  victoire.  Les  soldats  consternés  n'osoient  lever  les 
yeux  sur  lui.  «  Eh  !  mes  amis,  leur  disoit-il  de  temps 
»  en  temps  ,  qvie  n'ai-jeété  tué  sur  la  brèche  ,  plutôt 
»  que  de  périr  par  la  main  d'un  bourreau  ?  »  Dès 
qu'il  fut  arrivé  à  Turin  ,  le  conseil  de  guerre  s'assem- 
bla, a  Messieurs,  dit  le  maréchal  de  Cossé  à  ceux 
»  qui  le  composoient ,  l'exemple  de  Boissy  est  d'une 
»  conséquence  très-dangereuse;  il  peut  nous  enle- 
»  ver  une  foule  de  jeunes  gens,  brûlans  de  courage  , 
ï  qui  auront  la  même  témérité  que  lui ,  sans  avoir 
»  le  même  bonheur.  Jugez-le  selon  les  lois  ;  il  a  dé- 
n  sobéi ,  sa  faute  mérite  la  mort  ;  voilà  mon  avis.  » 
Tout  le  conseil  souscrivit  à  cet  arrêt.  On  donna  or- 
dre au  grand-prévôt  d'amener  Boissy.  Une  multitude 
de  soldats  le  suivoit ,  en  criant  iniséj'icorde.  Mais  le 
maréchal  paroissoit  inflexible.  Il  fit  lire  la  sentence 
au  coupable,  et  l'envoya  au  supplice.  M.  de  Cossé 
ne  vouloit  pas  sa  mort.  Aussi  sévère  ,  mais  moins 
cruel  que  Manlius  ,  il  suspendit  l'exécution  au  mo- 
ment qu'elle  alloit  se  faire  ,  pardonna  à  Boissy  ;  et 
après  avoir  suffisamment  puni  sa  désobéissance  par 
tout  cet  appareil  de  supplice,  il  récompensa  généreu- 
sement sa  bravoure,  et  voulut  que  désormais  il  com- 
battît toujours  à  ses  côtés. 


83.  Exemples  mémorables  de  bienfaisance  et 
d' humanité. 

EpiMiNONDAsetPhocion  furent  long-temps  à  la  tête 
des  armées  des  Grecs  ,  et  moururent  pauvres.  Ce 
même  maréchal  de  Cossé,  qui  retraçoit  aux  yeux  de 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  89 

nos  pères  les  talens  de  ce«  grands  capitaines  ,  imita  , 
surpassa  même  leur  désintéressement.  On  l'avoitfait 
gouverneur  du  Piémont ,  province  conquise  et  pos- 
sédée alors  par  les  Français  ;  il  falloit  y  entretenir 
des  troupes,  et  la  cour  ne  lui  envoyoit  point  d'ar- 
gent; Cossé  y  employoit  ses  revenus.  Plus  d'une  fois 
il  vendit  sa  vaisselle  ,  il  engagea  ses  pierreries.  Mal- 
gré cela  ,  les  soldats  et  les  officiers  à  qui  ces  sommes 
ne  suffisoient  pas  ,  furent  contraints  de  faire  des  det- 
tes. Déjà  elles  étoient  très-considérables  ,  lorsqu'il 
vint  un  ordre  d'évacuer  le  Piémont ,  que  la  paix  res- 
lituoit  au  duc  de  Savoie.  Tous  les  marchands  à  qui 
il  étoit  dû  beaucoup  par  l'armée  française ,  furent 
consternés  de  cette  nouvelle.  Ils  coururent  chez  le 
maréchal.  Comment  eût-il  pu  les  satisfaire  ?  on  ne 
lui  avoit  point  envoyé  d'argent.  Il  leur  proposa  de  le 
suivre  à  la  cour  de  France ,  où  il  leur  promit  d'in- 
tercéder pour  eux.  Il  dut  être  bien  douloureux  pour 
un  cœur  tel  que  le  sien  ,  de  voir  une  foule  de  mar- 
chands obligés  de  quitter  leur  patrie  et  leurs  familles , 
pour  venir  chercher  dans  un  pays  fort  éloigné  ,  le 
paiement  des  sommes  qu'ils  avoient  prêtées  pour  le 
bien  de  l'Etat.  Cossé  fut  reçu  du  roi  François  II  avec 
les  éloges  et  la  distinction  que  méritoientses  services; 
mais  les  ministres  qui  ne  l'aimoient  pas ,  lui  firent 
toujours  refuser  l'argent  qu'il  sollicitoit  pour  ces  mar- 
chands dont  la  bourse  avoit  été  la  ressource  de  l'ar- 
mée française.  Cependant  ceux-ci  se  lassoient  d'at- 
tendre ,  et  ils  étoient  sur  le  point  de  retourner  dans 
le  sein  de  leurs  familles  éplorées  ,  gémir ,  regretter 
de  s'être  sacrifiés  pour  la  France.  Ils  vinrent ,  les 
larmes  aux  yeux  ,  faire  leurs  adieux  au  maréchal. 
Son  cœur  fut  ému.  Tous  les  senlimens  d'un  bon  ci- 
toyen se  ranimèrent,  et  lui  parlèrent  en  faveur  de 
ces  pauvres  marchands.  «  Madame,  dit-il  à  son  é{)ouse 
•  qui  venoit  de  lui  remettre  vingt  mille  écus  qu'elle 
»   avoit  amassés  avec  peine  pour  la  dot  de  sa  fille  , 


go  RECUEIL 

»  renvoyons  à  un  autre  temps  le  mariage  de  made- 
j>  moiselle  de  Brissac.  Cet  argent  que  vous  destiniez 
»  à  son  établissement,  donnons-le  à  ces  bons  mar- 
»  chands  qui  se  sont  ruinés  pour  servir  l'Etat,  et  qui 
»  ne  sont  venus  en  France  que  sur  la  confiance  qu'ils 
»  ont  eue  en  mon  crédit.  »  Sans  attendre  davantage , 
il  leur  distribua  cette  somme  ,  fit  quelques  emprunts 
auprès  de  ses  amis ,  et  leur  donna  des  assurances  pour 
le  reste  de  ce  qui  leur  étoit  dû.  On  loua  fort  cette 
action  ;  mais  si  elle  ajouta  à  la  gloire  de  M.  de  Cessé, 
ce  fut  aux  dépens  de  sa  fortune.  Il  fut  obligé  de  ren- 
voyer plusieurs  de  ses  domestiques ,  de  retrancher 
une  partie  de  ses  équipages,  et  de  se  partager  entre 
la  ville  et  la  campagne  ,  afin  d'épargner  ,  et  d'amas- 
ser de  quoi  acquitter  ses  engagemenset  établir  sa  fa- 
mille. 

Ce  trait  me  rappelle  une  belle  action  du  vicomte 
de  Turenne  dans  une  de  ses  premières  campagnes. 
Ce  fut  en  i635.  Notre  armée  commandée  par  le  car- 
dinal de  la  Valette,  avoit  passé  le  Rhin,  afin  de  se 
réunir  aux  Suédois ,  qui  depuis  long-temps  combat- 
toient  pour  nous  en  Allemagne.  La  disette  de  vivres 
se  fit  bientôtsentir  à  nos  troupes.  Les  soldats  neman- 
geoient  plus  que  des  choux  ,  des  raves  et  des  racines 
qu'ils  alloient  chercher  dans  les  champs.  La  livre  de 
pain  se  vendoit  un  écu.  A  tout  moment  on  craignoit 
une  sédition.  M.  de  Turenne  ,  touché  de  voir  souffrir 
les  soldats  ,  leur  donna  de  l'argent  tant  qu'il  en  eut. 
Lorsque  sa  bourse  fut  épuisée,  il  vendit  tout  ce  qu'il 
avoit  de  vaisselle,  et  il  en  distribua  le  prix  aux  trou- 
pes. Cette  action  lui  fit  honneur  ;  chacun  l'en  louoit. 
Le  modeste  Turenne  ,  qui  fuyoit  les  éloges  autant 
que  les  autres  sont  avides  à  les  rechercher  ,  ne  ces- 
soit  de  dire  qu'il  n'avoit  fait  cette  vente  que  pour  ac- 
quitter ses  dettes.  Et  cette  modestie ,  qui  n'étoit  point 
artificielle  chez  lui ,  ne  servit  qu'à  relever  encore  sa 
générosité. 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  91 

83.  Bel  exemple  d'amour  filial  de  Charles  de 
Cieutat. 

MARcrERiTE  de  Valois  faisoit  la  guerre  à  Henri  lîl 
son  frère  ,  et  au  roi  de  Navare  son  mari.  Elle  avoit 
campé  sa  petite  armée  devant  Villeneuve  d'Agenois. 
Elle  ordonna  à  trente  ou  quarante  soldats  de  con- 
duire Charles  de  Cieutat  aux  pieds  des  murailles  ,  et 
de  le  tuer  ,  si  son  fils  ,  qui  commandoit  dans  celte 
place  ,  refusoit  d'en  ouvrir  les  portes.  Cieutat,  après 
qu'on  eut  fait  cette  indigne  sommation  à  son  fils,  lui 
cria  :  t  Songe  à  la  fidélité  et  au  devoir  d'un  Français  , 
»  et  que  si  j'éfois  capable  de  l'exhorter  à  te  rendre , 
»  ce  ne  seroit  plus  ton  père  qui  te  parleroit ,  mais  un 
»  traître,  un  lâche,  un  ennemi  de  ton  honneur  et 
»  de  ton  roi.  »  Ses  gardes  avoient  déjà  le  bras  levé  , 
et  alloient  le  frapper  ;  le  jeune  Cieutat  leur  fait  signe  : 
on  ouvre  la  porte  ,  il  sort  avec  trois  ou  quatre  hom- 
mes ,  feint  de  parlementer  ;  et  mettant  tout-à-coup 
l'épée  à  la  main  ,  il  fond  avec  tant  d'impétuosité  sur 
ceux  qui  tenoient  l'épée  nue  sur  son  père,  et  se  trouve 
si  bien  secondé  par  plusieurs  soldats  de  la  garnison  , 
qu'il  le  délivre  et  l'enlève  à  l'ennemi. 


84.  Constance  de  Cezetti,  ou  l'héroïne  de 
Leucate. 

En  1590,  le  parti  de  la  ligue  en  Languedoc  ,  de- 
manda des  troupes  au  roi  d'Espagne.  Sur  la  nouvelle 
de  leur  débarquement,  Barri  de  Saint-Aunez  ,  gou- 
verneur pour  Henri  IV  à  Leucate,  en  partit  pour 
aller  communiquer  un  projet  au  duc  de  Montmo- 
rency ,  commandant  dans  celte  province.  Il  fut  pris 
en  chemin  par  les  ligueurs  qui  marchèrent  aiissilôt 
avec  les  Espagnols  vers  Leucate  ,  persuadés  qu'ayant 
le  gouverneur  entre  leurs  mains ,  celte  place  ouvri- 


92  RECUEIL 

roit  tout  de  suite  ses  portes,  ou  du  moins  ne  tiendroit 
pas  long-temps;  mais  Constance  de  Cezelli  (i)  sa 
femme,  après  avoir  assemblé  la  garnison  et  les  ha- 
bitans ,  et  leur  avoir  représenté  leur  devoir  et  leur 
honneur  ,  se  mit  si  fièrement  à  leur  tête  ,  une  pique 
à  la  main  ,  qu'elle  inspira  du  courage  aux  plus  foi- 
bles.  Les  assiégeans  furent  repoussés  partout  où  ils 
se  présentèrent.  Désespérés  de  leur  honte  et  des  per- 
les qu'ils  avoient  faites ,  ils  envoyèrent  dire  à  cette 
vaillante  femme ,  que  si  elle  continuoit  à  se  défen- 
dre, ils  alloient  faire  pendre  son  mari.  «  J'ai  des  biens 
»  considérables,  répondit-elle  les  larmes  aux  yeux; 
»  je  les  ai  offerts ,  et  je  les  offre  encore  pour  sa  ran- 
»  çon  ,  mais  je  ne  rachèterai  point ,  par  une  lâcheté, 
»  une  vie  qu'il  me  reprocheroit ,  et  dont  il  auroit 
»  honte  de  jouir  ;  je  ne  le  déshonorerai  point  par 
»  une  trahison  envers  la  patrie  et  mon  roi.  »  Les  as- 
siégeans, après  avoir  tenté  une  nouvelle  attaque  qui 
ne  leur  réussit  pas  mieux  que  les  autres ,  firent  mou- 
rir Barri  et  levèrent  le  siège.  La  garnison  vouloituser 
de  représailles  sur  le  seigneur  de  Loupian  qvii  étoil 
du  parti  de  la  ligue  et  qui  avoit  été  fait  prisonnier  ; 
notre  héroïne  s'y  opposa.  Henri  IV  lui  envoya  le  bre- 
vet de  gouvernante  de  Leucate ,  avec  la  survivance 
pour  son  fils. 

Celui-ci  devenu  gouverneur  de  Leucate,  imita  la 
fidélité  et  le  courage  de  sa  mère.  En  1637,  Serbelloni 
vint  investir  cette  place  :  mais  craignant  les  lenteurs 
d'un  siège  ,  il  tenta  de  corrompre  Barri ,  et  lui  promit 
des  avantages  considérables ,  s'il  vouloit  embrasser 
le  service  des  Espagnols.  L'histoire  de  son  père  fut 
la  seule  réponse  que  le  général  en  reçut. 

(f)  Elle  éloit  d'une  ancienne  et  riche  famille  de  Montpellier. 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  gS 

85.  Générosité  de  Henri  de  Mesmes. 

Henri  II ,  mécontent  de  l'avocal-général  du  parle- 
ment de  Paris ,  en  offrit  la  charge  à  Henri  de  Mes- 
mes qui  lui  représenta  aussitôt  que  celte  place  n'étoit 
pas  vacante.  Elle  l'est,  dit  le  roi  ;  celui  qui  l'occupoit 
a  cessé  d'en  être  digne.  «  Sire  ,  s'écria  vivement  de 
>  Mesmes ,  j'aimerois  mieux  gratter  la  terre  avec  les 
»  ongles  que  d'entrer  dans  cette  charge  par  une  telle 
»  porte.  »  En  même  temps  il  entreprend  l'apologie 
de  l'accusé  ,  et  il  la  fait  si  bien  ,  que  ce  roi  également 
touché,  et  de  son  désintéressement  ,  et  des  raisons 
qu'il  lui  apportoit  ,  laissa  l'avocat-général  dans  sa 
place.  Celui-ci  fut  bientôt  instruit  de  la  générosité 
de  M.  de  Mesmes  ;  il  vint  lui  en  faire  des  remercî- 
mens.  De  Mesmes  ne  voulut  jamais  les  recevoir.  »  Je 
»  n'ai  fait  que  mon  devoir ,  disoit-il  :  agir  autrement , 
»   c'eût  été  me  déshonorer.  » 


86.  Belle  réponse  du  duc  de  LonguevîUe. 

Ok  vint  avertir  le  duc  de  Longuevilîe  que  plusieurs 
de  ses  voisins  ne  cessoient  de  chasser  sur  ses  terres. 
Laissez-les  faire ,  répondit-il ,  j'aime  mieux  avoir 
des  amis  que  des  lièvres. 


87.  La  iravoure  du  chevalier. 

Dars  nos  guerres  d'Italie ,  au  commencement  du 
règne  de  Louis  XII ,  le  chevalier  Bayard  renouvela 
le  prodige  attribué  au  fameux  romain  Horatius  Co- 
dés. Un  gros  corps  d'Espagnols  s'avançoit  pour  s'em- 
parer d'un  pont  sur  le  Garîglian.  Bayard  accourut 
avec  quelques  gendarmes,  mais  le  nombre  les  effraya, 
et  le  brave  chevalier  resta  seul.  Son  courage  ne  l'a- 


94  RECUEIL 

bandonna  pas.  Quoique  seul ,  il  alla  se  placer  à 
l'entrée  du  pont,  et  là,  pendant  un  temps  très-con- 
sidérable, il  soutint  tous  les  efforts  de  ce  corps  d'ar- 
mée. Des  troupes  vinrent  ensuite  à  son  secours,  et 
les  Espagnols  furent  repoussés  avec  perte. 

Tel  est  notre  préjugé  pour  l'antiquité  :  Horatius 
Codés  a  vécu  quelques  siècles  plutôt ,  on  le  donne 
pour  modèle  à  uos  jeunes  guerriers ,  et  l'on  ne  leur 
parle  presque  pas  de  la  belle  action  du  chevalier 
français. 


88.  Prudence  et  courage  du  chevalier  Bayard. 

Lorsque  nous  combattions  en  Flandres  contre  l'em- 
pereur Maximilien  et  le  roi  d'Angleterre  Henri  VIII  ; 
lorsque  nos  troupes  fuyoient  à  Guinegate  ,  (i)  ce  mê- 
me Bayard  se  rendit  prisonnier  d'une  manière  qui 
lui  fit  grand  honneur.  A  ses  côtés  tout  avoit  pris  la 
fuite.  Il  n'y  restoit  plus  que  quelques  chevaliers  fran- 
çais ,  qui  auroient  eu  honte  de  prendre  ce  parti.  Mais 
enfin  le  nombre  les  accabla  ;  il  fallut  song;erà  se  ren- 
dre. Bayard  aperçut  au  pied  d'un  arbre,  un  gendar- 
me anglais  bien  équippé  ,  et  qui  se  souciant  peu  de 
faire  des  prisonniers,  se  reposoit  tranquillement  des 
fatigues  de  cette  journée.  Il  pique  droit  à  lui,  saute 
de  son  cheval  ,  lui  met  Tépée  sur  la  gorge.  «'  Rends- 
»  loi  ,  homme  d'armes  ,  ou  tu  es  mort.  »  On  peut 
juger  quelle  dut  être  la  surprise  de  ce  gentilhomme. 
Il  se  rendit ,  et  remit  son  épée  à  Bayard.  Reprenez- 
la  ,  lui  dit  celui-ci ,  ti  de  pins  ,  recevez  ia  mienne  ; 
je  suis  ie  capitaine  Bayard  ;  je  me  fais  voire  pri- 
sonnier. Bayard  resta  quelques  jours  dans  le  camp 
ennemi ,  après  quoi  il  pria  son  hôte  de  le  faire  con- 
duire à  l'armée  française.  Et  votre  rançon?  lui  dit 

(i)  Il  s'est  donné  deux  batailles  dans  cet  endroit.  On  donna  à  celle- 
<  i  1(  nom  de  journée  des  Eperons  ,  parce  que  nos  gendarmes  y  ûrent 
pliii  d\isuge  de  leurs  éperons  que-de  leurs  sabres. 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  f)5 

l'anglais;  et  ia  vôtre?  répliqua  Bayard  ,  n'étes-vous 
pas  aussi  mon  'prisonnier?  Le  cas  étoit  singulier. 
On  résolut  de  s'en  rapporter  à  la  décision  de  l'empe- 
reur et  du  roi  d'Angleterre.  Ces  deux  princes  pronon- 
cèrent en  faveur  de  Bayard  ;  mais  Maximilien  ,  qui 
connoissoit  depuis  long-temps  tout  le  mérite  de  ce 
chevalier  ,  et  qui  redoutoit  sa  valeur  ,  le  pria  de  ne 
retourner  au  camp  des  Français  qu'après  six  semai- 
nes ,  et  d'employer  ce  temps  à  faire  un  voyage  dans 
les  Pays-Bas.  Bayard  y  consentit.  Deux  officiers  de 
l'empereur  furent  chargés  de  l'accompagner  ,  et  par- 
tout il  fut  reçu  avec  la  distinction  que  mériloient  ses 
talens  et  ses  exploits. 


89.  Mort  patriotique  et  héroïque  de  Bayard. 

Ce  brave  chevalier  mourut  en  Italie ,  blessé  à  la 
retraite  de  Rebec  ,  où  l'armée  française  fut  mise  en 
déroute  par  les  Espagnols ,  chez  lesquels  étoit  passé 
le  connétable  de  France,  Charles  de  Bourbon.  Celui- 
ci  vit  Bayard  expirant  au  pied  d'un  arbre  ,  priant 
Dieu  à  haute  voix  ,  baisant  affectueusement  la  garde 
de  son  épée  en  guise  de  crvicifix ,  et  ayant  le  visage 
tourné  vers  les  Espagnols;  car,  dit-il,  n'ayant  ja- 
mais tourné  ie  dos  devant  l'ennemi  ,  je  ne  veux 
pas  commencer  à  ta  fin  de  ma  vie.  Le  connétable 
lui  témoigna  combien  il  étoit  touché  de  le  voir  en 
cet  état.  Monseigneur ,  répondit  Bayard,  je  vous 
remercie  ,  it  n' y  a  point  de  pitié  en  moi  ,  qui 
meurs  en  homme  de  éien,  servant  mon  roi:  il  faut 
avoir  pitié  de  vous  ,  de  vous  voir  servir  contre 
votre  prince ,  votre  patrie  et  votre  serment.  La 
gloire,  remarque  judicieusement  M.  Rollin  ,  est-elle 
ici  du  côté  du  vainqueur  ,  et  le  sort  du  mourant  ne 
lui  est-il  pas  infiniment  préférable  ? 


96  RECUEIL 

90.  Intrépidité  de  Pierre  Bogis. 

Philippe  Auguste  tenoit  depuis  long-temps  assiégé 
Château-Gaillard,  place  très-forte  de  Normandie > 
Un  jeune  homme  intrépide  ,  que  Thistoire  appelle 
Pierre  Bogis,  ou  ie  Camus,  après  avoir  bien  exa- 
miné la  muraille,  crut  enfin  avoir  trouvé  l'occasion 
qu'il  cherchoit ,  de  se  distinguer  et  de  se  faire  con- 
iioître.  Il  rassemble  quelques-uns  de  ses  amis,  tous 
gens  déterminés,  et  descend  avec  eux  dans  le  fossé. 
Ils  se  glissèrent  sans  être  aperçus,  et  parvinrent  jus- 
que sous  la  fenêtre  d'un  magasin  qui  étoit  attenant 
aux  remparts.  Là,  Bogis  se  fait  élever  sur  les  épaules 
de  ses  compagnons;  et  s'aidant  de  ses  mains  et  de 
sa  légèreté  ,  il  saisit  un  des  barreaux,  et  monte  sur 
la  fenèlre  qu'il  trouva  bientôt  moyen  d'ouvrir.  Il  n'y 
fut  pas  plutôt  entré  ,  qu'il  jeta  des  cordes  à  ses  ca- 
marades ;  tous  le  joignirent  heureusement.  La  porte 
du  magasin  donnoit  sur  le  rempart ,  il  la  fallut  en- 
foncer. La  garnison  accourut  au  bruit  ;  mais  épuisée 
par  la  longueur  et  par  les  fatigues  d'un  siège ,  elle 
n'étoit  plus  que  de  deux  cents  hommes.  C'en  étoit 
bien  encore  assez  pour  s'opposer  à  sa  petite  troupe. 
Par  bonheur  pour  lui  ,  ils  s'imaginèrent  qu'il  étoit 
suivi  d'une  partie  de  l'armée  française.  Au  lieu  de 
l'attaquer ,  ils  jetèrent  tumultueusement  contre  la 
porte  du  magasin ,  des  fascines  qui  se  trouvoientprès 
de  là,  et  auxquelles  ils  se  hâtèrent  de  mettre  le  feu. 
Que  ne  peut  le  courage  ?  Pierre ,  le  sabre  à  la  main  , 
s'avance  tout  au  travers  des  flammes,  et  secondé  de 
ses  gens ,  fond  sur  les  soldats  de  la  garnison.  Ils  fuient 
de  tous  côtés  et  gagnent  le  château  avec  précipita- 
tion. Bogis  ne  s'amusa  pas  à  les  suivre  ,  il  courut  à 
la  porte  de  la  ville  ,  en  abattit  le  pont-levis  ,  et  fit  en- 
trer toute  l'armée  ,  à  qui  le  bruit  de  cette  attaque 
avoit  déjà  fait  prendre  les  armes. 

0'- 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  9^ 

91.  Courage  et  présence  d'esprit  du  chevaiier  de 
Beile-Isie. 

Straarbaen  fut  pris,  en  1734  ,  d'une  manière  à  peu 
près  semblable.  Le  courage  et  la  présence  d'esprit  de 
RI,  le  chevalier  de  Belle-Isle  en  firent  tous  les  frais. 
Il  s'éloit  avancé  avec  M.  de  Mortagne,  pour  exami- 
ner les  ouvrages  de  cette  place.  Personne  ne  parois- 
soit  pour  s'opposer  à  leur  dessein  ;  ils  descendirent 
dans  le  fossé,  où  ils  ne  trouvèrent  encore  personne. 
Une  poterne  (1)  étoit  ouverte  vis-à-vis  d'eux;  ils  y 
vont ,  et  ne  la  trouvent  point  gardée  ;  M.  le  chevalier 
de  BelIe-Isle  y  entre,  tandis  que  M.  de  Mortagne  va 
chercher  un  détachement  de  grenadiers.  La  poterne 
débouchoit  dans  un  bastion  de  la  place.  Cinquante 
hommes  y  étoient  en  bataille ,  et  se  disposoient  à  al- 
ler par  ce  chemin  dans  quelqu'un  des  ouvrages  exté- 
rieurs. M.  le  chevalier  de  Belle-Isle,  sans  se  décon- 
certer par  cette  rencontre  imprévue,  leur  cria  d'un 
ton  ferme  :  Armes  has.  L'officier  qui  les  comman- 
doit  voulut  parlementer  ;  mais  le  chevalier  de  Belle- 
Isle,  à  qui  il  importoit  de  ne  pas  perdre  les  momens, 
et  de  faire  croire  qu'il  étoit  bien  soutenu,  leur  dit 
qu'on  neleurferoit  aucun  quartier,  s'ils  ne  prenoient 
leur  parti  tout  de  suite-  Ils  se  rendirent;  et  M.  de 
Mortagne  ,  qui  arriva  sur  ces  entrefaites  avec  un  corps 
de  grenadiers ,  ne  fut  que  le  témoin  de  ce  désarme- 
ment qui  rendit  les  Français  maîtres  de  la  place. 


92.  Le  duc  de  Bretagne  et  Jean  Bazvaien. 
Le  duc  de  Bretagne  étoit  extrêmement  irrité  con- 
tre Olivier  de  Clisson  ,  seigneur  breton,  que  Charles 
VI,  roi  de  France,  avoit  honoré  de  l'épée  de  conné- 

(i)  C'est  «ne  ouverture  pratiquée  ordinairement  dans  les  flanci 
d'un  bastion ,  pour  la  cominunicalion  de  la  plare  nver  les  ouvraijei 
avancés. 

Manuel.  E 


gS  RECUEIL 

table.  Il  trouva  moyen  de  l'altirer  dans  le  château 
de  l'Hermine,  et  de  l'y  faire  arrêter.  Ce  coup  d'éclat 
alarma  toute  la  noblesse  qui  se  trouvoit  rassemblée 
auprès  de  lui.  Elle  se  hâla  de  demander  grâce,  elle 
menaça  même  d'assiéger  le  château.  La  passion  écou- 
ta-t-elle  jamais  rien  ?  Le  duc  fut  inflexible.  Il  étoit 
époux,  il  étoit  prince, et  Clisson  étoit  accusé  de  faire 
sa  cour  trop  assidûment  à  la  duchesse,  et  de  cher- 
cher à  s'assurer  des  droits  sur  la  Bretagne,  en  mariant 
sa  fille  à  Jean,  fils  de  ce  Charles  de  Blois  qui  avoit 
disputé  cette  province  au  duc  pendant  plus  de  vingt- 
trois  ans.  Vers  le  soir,  il  fait  appeler  Jean  Bazvalen 
à  qui  il  avoit  confié  la  garde  du  connétable,  il  lui 
ordonne  de  l'enfermer  dans  im  sac,  et  de  le  jeter 
dans  la  mer,  vers  le  milieu  de  la  nuit.  Bazvalen  cons- 
terné tombe  aux  pieds  de  son  maître.  Il  lui  peignit 
vivement  l'opprobre  dont  il  alloil  se  couvrir  par  ce 
procédé  odieux  et  injuste;  il  lui  représenta  tout  ce 
qu'il  avoit  à  craindre  de  la  noblesse  dont  Clisson  étoit 
adoré,  et  du  roi  de  France  qu'il  outrageoil  dans  la 
personne  de  son  premier  officier.  En  un  mot,  rien 
ne  fut  oublié  de  ce  qui  pouvoit  le  fi.ure  changer  de 
rjésolution.  Pour  toute  réponse,  l'ordre  fut  réitéré  de 
manière  à  ne  point  souffrir  de  réplique.  Bazvalen  pro- 
mit tout  et  se  retira.  Le  duc  ne  fut  pas  plutôt  seul , 
qu'il  se  vit  livré  à  ces  agitations,  à  ces  inquiétudes 
plus  cruelles  mille  fois  que  le  fer  et  le  feu.  Qu'il  eût 
été  bien  plus  à  plaindre,  s'il  eût  possédé  le  funeste 
avantage  de  pouvoir  commettre  le  crime  de  sang- 
froid  !  plus  d'une  fois  il  voulut  révoquer  l'ordre  qu'il 
avoit  donné,  la  passion  qui  l'aveugloit  le  retint  tou 
jours.  Il  se  mit  au  lit,  mais  l'idée  du  meurtre  qu'il 
veuoii  de  commander  ne  lui  permit  pas  de  prendre 
aucun  repos.  Il  n'envisageoit  qu'avec  frayeur  les 
suites  de  cet  assassinat.  Déjà  il  croyoit  voir  le  roi  de 
France  porter  la  flamme  dans  ses  Etats,  et  ses  peu- 
ples s'éloigner  de  lui ,  comme  d'un  meurtrier.  Dé- 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  99 

diiié  par  ces  idées  accablantes,  il  se  lève,  et  dàs  la 
pointe  du  jour,  il  envoie  chercher  Bazvalen.  Mes 
ordres  sont-ils  exécutes,  lui  dit-il  précipitamment. 
Oui,  Monseigneur.  —  Quoi!  Ctisson  est  mort! 
—  Ne  me  l'aviez-vous  f as  ordonné?...-  Un  peu 
après  minuit,  il  a  été  précipité  dans  ta  mer.  Ha  ! 
s'écria  tristement  le  duc,  «voyez  ci  un  piiieux  ré- 
»  veille-matin  !  Pliât  à  Dieu,  messire  Jehan  ,  que  je 
•  vous  eusse  cru!  je  vois  bien  que  je  ne  serai  jamais 
»  sans  détresse;  retirez-vous,  messire  Jehan,  que  je 
B  ne  vous  voie  plus,  n  Bazvalen,  chassé  par  son  maî- 
tre le  laissa  en  proie  à  la  plus  affreuse  désolation.  Il 
s'agitoit  comme  un  furieux  ;  tout  le  château  retentis- 
goit  de  ses  cris;  ses  gémisseinens  portoient  la  cons- 
ternation dans  l'ame  de  tous  ses  gens.  C'est  ainsi 
qu'Alexandre,  après  avoir  assassiné  Clitus,  s'aban- 
donnoit  à  lu  douleur  et  au  désespoir.  Bazvalen  crai- 
gnit les  suites  de  ce  chagrin  excessif.  Il  revint  au- 
près du  duc  :  Monseigneur ,  lui  dil-il,  cessez  de  vous 
affliger;  il  y  a  remède  à  tout;  Ciisson  n'est  pas 
mort.  J'ai  prévu  ce  qui  est  arrivé ,  et  j'ai  eu  ie 
courage  de  surpendre  l'exécution  de  vos  ordres.  A 
ces  mots,  le  duc  transporté  de  joie,  saute  au  cou  de 
Bazvalen,  loue  sa  prudence,  l'appelle  le  plus  fidèle 
de  ses  sujets,  le  comble  de  caresses.  Il  sentoit  toute 
l'étendue  d'un  pareil  service,  et  il  lui  promit  de  ne 
l'oublier  jamais. 

Exemple  mémorable^  dont  les  grands  et  les  servi- 
teurs des  grands  peuvent  également  profiter,  les  uns, 
pour  s'accoutumer  à  ne  pas  prendre  conseil  de  leurs 
passions;  les  autres,  pour  n'en  être  pas  les  ministres 
aveugles;  car,  en  pareilles  occasions,  c'est  servir  son 
maître  que  de  ne  lui  pas  obéir. 


10,0  RECUEIL 

93.  Olivier  de  Clisson  et  sa  fille. 

C'ÉTOiT  vraiment  un  honnête  homme  que  cet  Oli- 
vier de  Clisson  ,  dont  nous  venons  de  parler.  S'il  eût 
voulu  assurer  la  Bretagne  à  sa  fiile,  comme  on  l'en 
avoit  soupçonné  et  accusé,  il  avoit  la  plus  belle  oc- 
casion du  monde.  Le  duc  venoit  de  mourir.  Il  avoit 
confié  à  ce  brave  chevalier,  conjointement  avec  le 
duc  de  Bourgogne,  oncle  de  Charles  VI,  roi  de 
France,  la  régence  de  ses  Etats,  pendant  la  minorité 
du  jeune  prince.  Marguerite  de  Clisson,  sa  fille, 
épouse  de  Jean,  fils  de  Charles  de  Blois,  fut  instruite 
de  ces  dispositions  du  duc  de  Bretagne.  De  grand 
malin  elle  court  chez  son  père.  «  Il  ne  tient  qu'à 
»  vous,  lui  dit-elle  en  se  jetant  à  ses  genoux,  que 
»  mon  mari  recouvre  son  héritage.  Daignez  l'aider, 
»  la  Bretagne  est  à  nous.  —  Et  pour  cela,  comment 
j>  faut-il  s'y  prendre  »  ?  reprit  tranquillement  Clisson. 
Alors,  sans  garder  aucune  retenue,  elle  osa  lui  pro- 
poser de  faiie  mourir  le  jeune  duc,  avant  l'arrivée 
du  duc  de  Bourgogne.  L'idée  seule  de  trahison  révolta 
toujours  les  grandes  âmes.  «  Ha  !  ha  î  cruelle  et 
I  perverse  femme,  s'écria  Clisson,  saisi  de  la  plus 
»  vive  indignation ,  si  tu  vis  longuement ,  tu  seras 
»  cause  de  détruire  tes  enfans  d'honneur  et  de  biens.  » 
Une  hallebarde  étoitsous  sa  main,  il  la  tourne  con- 
tre sa  fille,  et  il  l'en  eût  percée,  si  la  fuite  ne  l'eût 
dérobée  à  sa  colère  ;  mais  elle  descendit  avec  tant  de 
précipitation  ,  qu'elle  se  cassa  la  cuisse ,  accident  qui 
lu  rendit  boiteuse  pour  le  reste  de  ses  jours. 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  lOI 

g\,  La  comtesse  de  Montfort  ^  ou  la  princesse  de 
Bretagne. 

Charles  de  Btois  (0  marcha  vers  Hennebon,  où 
la  comtesse  de  Monfort  s'étoit  retirée.  C'étoit  la  plus 
forte  place  de  la  Bretagne,  et  les  assiégés  étoient  en- 
core animés  par  la  présence  et  par  l'exemple  de  leur 
incomparable  héroïne.  Elle  fit  des  prodiges  de  va- 
leur. Les  plus  rudes  assauts  se  succédoieiit  presque 
sans  interruption.  Armée  de  pied  en  cap,  on  la  voyoit 
combattre  sur  la  brèche,  courir  à  tous  les  postes, 
encourager  ses  gens,  les  faire  avancer,  les  soutenir. 
Durant  la  plus  terrible  de  ces  attaques,  elle  monte 
au  sommet  de  la  forteresse;  et  de  là,  découvrant 
que  la  plus  grande  partie  de  l'armée  ennemie  étoit 
occupée  à  l'assaut,  elle  descend  avec  précipitation, 
monte  à  cheval,  suivie  de  cinq  cents  hommes  ,  sort 
par  une  porte  éloignée  de  l'attaque,  et  fond  avec  la 
rapidité  d'un  éclair  sur  le  camp  des  assiégeans.  Elle 
renverse  tout  ce  qui  s'oppose  à  son  passage  ;  tout 
fuit  devant  elle.  Les  (entes  sont  arrachées  ou  livrées 
aux  flammes.  Bientôt  l'embrasement  du  camp  est 
aperçu  par  les  assiégeans.  Ils  abandonnent  l'assaut 
pour  arrêter  l'incendie.  La  comtesse  rassemble  sa 
troupe,  et  veut  rentrer  dans  Hennebon  ;  mais  les 
ennemis  se  trouvant  entre  elle  et  la  ville  ,  elle  tourne 
bride  ,  et  prend  la  route  d'Aurai  ,  où  elle  arriva 
heureusement,  laissant  ses  ennemis  aussi  surpris 
que  saisis  d'admiration,  lorsqu'ils  apprirent  que  c'é- 
toit la  comtesse  en  personne  qui  leur  avoit  donné 
une  alarme  si  vive.  Cinq  jours  après,  elle  revint  à 

(i)  Charles  de  Blois  avoit  épousé  Jeanne  ,  hériiière  des  Etats  de 
Bretagne.  Le  comte  de  Monllort ,  son  oucle ,  les  lui  dispiitoil  ;  et 
après  que  celui-ci  eut  élc  fait  prisonnier,  la  comtesse  de  Montfort 
son  épouse  soutint  seule  tout  le  poids  de  la  guerre  avec  une  conduite 
et  un  courage  de  héros. 

3 


102  RECUEIL 

la  têlede  sa  pelite  Iroiipe,  force  v\n  des  quartiers  des 
assif'geans,  et  rentre  dans  la  ville  à  la  vue  de  l'armée. 
Hennebon  ne  fut  pas  pris  ;  la  comtesse  de  Mont- 
fort  reçut  un  grand  secours  d'Angleterre,  et  elle  obli- 
gea les  troupes  de  Charles  de  Blois  à  lever  honteu- 
sement le  sièse. 


95.  Jean  de  V aisy  ,  ou  le  hravc  prêtre. 

Les  Français  venoient  de  perdre  la  bataille  de  la 
Massoure  (i),(tse  retiroient  vers  Damiette  ,  tou- 
jours harceli'H  par  les  Sarrasins.  Une  troupe  de  ceux- 
ci  s'étoient  fait ,  avec  de  grosses  pierres,  un  logement 
d'où  ils  lançoient  sur  les  Croisés  une  grêle  de  traits, 
qui  souvent  luoient ,  blessoient  presque  toujours. 
Joinville  attendoit  avec  impatience  l'entrée  de  la  nuit 
pour  aller  ruiner  ce  fatal  épaulement  ;  mais  l'intré- 
pidité de  son  aumônier,  nommé  Jean  de  Vaisy,  lui 
fournit  l'occasion  de  la  renverser  plutôt.  Ce  coura- 
geux ecclésiasti(jue  se  dérobe  tout  seul  et,  dit  Join- 
ville, sa  cuirasse  vêtue  ,  son  chapei  de  fer  sur  sa 
tête  ,  son  épêe  sous  ie  éras  ;  marche  comme  sans 
dessein  vers  ces  incommodes  Sarrasins  ,  qui  le  prirent 
pour  un  des  leurs;  fond  lout-à-coup  sur  eux  ;  frappe 
d'estoc  et  de  taille  ,  les  culbute  et  les  met  en  fuite. 
Détrompés  de  leur  erreur  et  bienlôt  secourus  de  plu- 
sieurs de  leurs  cavaliers,  ils  reviennent  sur  l'aumô- 
nier qui  se  refiroit  content  de  son  exploit  :  mais  cin- 
quante gendarmes  envoyés  par  Joinville  ,  les  arrê- 
tent, détruisent  le  retranchement,  et  ramènent  com- 
me en  triomphe  le  courageux  de  Vaisy,  qu'on  n'ap- 
peloit  plus  que  le  hrave  prêtre.  Alors  ,  dit  ailleurs 
l'abbé  Velly,  on  croyoit  bonnement  que  les  canons, 

(i)  ville  d'Egypte ,  d'a!)ord  emportée  par  les  Français  ,  et  reprise 
quelques  mnniens  aj)rcs  par  les  Sarrasins.  Le  comte  d'Arlois ,  fière 
de  S.  Louis,   )  peidil  la  vie. 


DE   FAITS  MÉMORABLES.  I03 

qui  défendent  aux  ecclésiastiques  de  manier  les  ar- 
mes ,  ne  s'élendoient  pas  jusqu'aux  guerres  saintes, 
et  que  les  pasleurs  qui  quilloient  leur  troupeau  , 
pour  courir  après  les  loups  ,  étoient  en  droit  de  les 
tuer. 


96.  Générosité  mémorable  du  maréchal  de 
Boucicaut. 

En  1:^01  ,  Bajazet  entra  en  Hongrie.  Les  Français  , 
toujours  avides  de  gloire  ,  volèrent  en  grand  nom- 
bre au  secours  de  ce  ro3'aume.  On  se  battit  à  Nico- 
polis.  Ils  y  soutinrent  dignement  l'honneur  de  la 
nation  ;  mais  enfin  abandonnés  du  reste  de  l'armée, 
accablés  par  le  nombre,  épuisés  de  fatigue,  ils  fu- 
rent obligés  de  se  rendre  prisonniers.  Bajazet  les  fit 
presque  tous  massacrer  inhumainement.  Il  n'épar- 
gna que  ceux  dont  il  espéroit  tirer  des  sommes  con- 
sidérables. De  ce  nombre  fut  Jean  le  Meingre  de 
Boucicaut,  maréchal  de  France  et  guerrier  fameux. 
Les  Turcs  vouloient  qu'il  payât  sa  rançon  tout  de 
suite;  il  avoit  des  connoissances  dans  quelques  villes 
chrétiennes,  voisines  de  Burse  ,  place  dans  laquelle 
étoient  renfermés  avec  lui  le  comte  de  Nevers  ,  prince 
du  sang  de  France,  et  fils  du  duc  de  Bourgogne,  et 
d'autres  seigneurs  dont  on  avoit  respecté  les  jours. 
On  lui  permit  d'aller  chercher  de  l'argent  :  il  en 
trouva  bientôt;  mais  au  lieu  de  l'employer  à  finir 
sa  captivité  ,  il  ne  s'en  servit  qu'à  adoucir  celle  de 
ses  compagnons.  Il  leur  distribua  tout  ce  qu'il  avoit 
amassé  ,  et  reprit  ses  fers  ,  plus  content  de  les  par- 
tager avec  ses  compatriotes  dans  une  terre  éloignée, 
(jue  de  retourner  seul  dans  sa  patrie.  Le  comte  de 
Nevers,  frappé  de  sa  générosité  ,  et  pénétré  d'estime 
pour  lui ,  ne  cessoit  de  l'exhorter  à  reprendre  le  che- 
min de  la  France.  «  Hé  quoi  !  lui  répondoit  toujours 
»   Boucicaut ,  pourrois-je  être  assez  lâche  pour  aban- 


lO.I  RECUEIL 

»  donner  ainsi  le  sang  de  mon  roi  ?  Mes  chaînes  , 
»  prince ,  ne  tomberont  qu'avec  les  vôtres.  Que  ne 
»  puis-je  plutôt  en  être  chargé  tout  seul  !  Ce  seroit 
»  pour  moi  la  plus  délicieuse  des  satisfactions  ,  que 
»  de  pouvoir  assurer  votre  liberté  au  prix  de  la  mien- 
»  ne.  »  Tant  de  générosité  auroit  sans  doute  trouvé 
une  ample  récompense  à  la  cour  de  tout  autre  prince 
que  Bajazet.  Il  est  vrai  qu'à  la  sollicitation  de  Bou- 
cicaut ,  à  qui  ses  amis  avoient  procuré  quelques 
adoucissemens ,  ce  prince  renvoya  tous  les  cheva- 
liers français  ;  mais  il  en  exigea  auparavant  une  ran- 
çon très -considérable  ,  et  il  les  fit  jurer  qu'ils  ne 
porteroient  plus  les  armes  contre  lui. 


9^.  Bel  exempte  d'amitié  du  maréchal  de 
VieillevUle. 

Le  maréchal  de  Vieilleville  ,  jeune  encore,  s'éloit 
lié  avec  un  gentilhomme  de  son  âge ,  nommé  Cor- 
nillon  ,  et  l'avoit  choisi  pour  son  compagnon  d'ar- 
mes. Cornillon  étoit  pauvre  ,  mais  il  possédoit  un 
trésor  qui  vaut  mieux  que  toutes  les  richesses  du 
monde  ;  il  avoit  de  la  vertu  et  des  moeurs.  C'est  pour 
cela  que  Vieilleville  avoit  cherché  à  se  l'attacher. 
Ils  servoient  tous  deux  dans  l'armée  que  comman- 
doit  en  Italie  le  maréchal  de  Lautrec ,  auquel  celui- 
ci  étoit  parent.  On  apprit  qu'il  devoit  y  avoir  bien- 
tôt une  bataille  entre  la  flotte  des  Vénitiens  nos  al- 
liés et  les  galères  de  l'empereur.  La  noblesse  fran- 
çaise brûloit  de  se  distinguer;  chacun  courut  au 
général  demander  la  permission  de  se  rendre  sur 
les  galères  de  la  république.  Quelques-uns  l'ob- 
tinrent ,  enlr'autres  les  deux  amis  Vieilleville  et 
Cornillon.  Les  Impériaux  eurent  tout  l'avantage. 
Cornillon  et  Vieilleville  furent  faits  prisonniers  et 
remis  entre  les  mains  du  prince  de  Monaco  ,  général 
de  la  flotte  ennemie.   La  vivacité  de  leur  caractère 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  lo5 

*ne  s*accommodoit  point  dé  l'ennui  d'une  prison.  Ils 
«oUicitèrent  leur  élargissement.  La  rançon  de  Vieil- 
leville  fut  fixée  à  cinq  cents  écus  ,  et  celle  de  Cor- 
iiillon  à  deux  cents.  Celui-ci  étoit  pauvre;  cette 
.somme  étoit  beaucoup  au-dessus  de  ses  facultés.  Son 
ami  ne  l'ignoroit  pas.  On  lui  avoit  permis  d'aller 
lui-même  au  camp  des  Français  ,  chercher  l'argent 
qu'on  lui  demandoit.  Il  lui  en  coûtoit  de  s'éloigner 
de  Cornillou  ;  il  craignoit  d'ailleurs  que  le  maré- 
chal de  Lautrec  ,  satisfait  de  le  voir  de  retour,  ne 
se  bornât  à  payer  précisément  ce  qui  étoit  dû  pour 
lui.  11  demeura  donc  prisonnier  ,  et  écrivit  à  son 
général  de  lui  faire  toucher  sept  cents  écus.  L'évé- 
nement justifia  ses  soupçons.  On  ne  lui  envoya  que 
la  somme  à  laquelle  étoit  fixée  sa  rançon.  Son  par- 
ti étoit  pris  :  l'amitié  le  lui  avoit  dicté.  11  écrivit  à 
M.  de  Lautrec  de  lui  envoyer  deux  cents  écus  en- 
core ,  ajoutant  qu'il  préfcroit  de  rester  prisonnier 
avec  son  ami,  à  l'avantage  d'être  élargi  sans  lui. 
Le  prince  de  Monaco  fui  instruit  de  cette  résolution. 
La  générosité  de  Vieilleville  excita  la  sienne,  il  re- 
çut les  cinq  cents  écus  à  quoi  il  l'avoit  taxé  ,  et  lui 
rendit  Cornilloii  sans  rien  cxiser. 


98.  Trait  mémorahle  d'humanité  du  connétable 
Du  GuescHn. 

En  137a,  le  valeureux  connétable  Du  Guesclin  vint 
assiéger  Hennebon  ,  ville  de  Bretagne  ,  dont  le  duc 
étoit  eu  guerre  avec  le  roi  de  France.  La  ville  étoit 
grande  ,  peuplée,  et  bien  fortifiée.  Il  y  avoit  une  gar- 
nison considérable  d'Anglais,  et  les  habitans  étoient 
déterminés  à  se  bien  défendre.  lisse  souvenoient en- 
core du  fameux  siège  qu'ils  avoicnt  soutenu  contre 
les  troupes  de  Charles  de  lilois  ,  et  des  exemples  de 
courage  que  leur  avoil  donnés  en  celle  occasion  la 

E  5 


Io6  RECUEIL 

comtesse  de  Monlfort ,  mère  de  leur  duc  ;  mais  celle 
princesse  guerrière  n'éloit  plus  à  leur  tête,  et  Du 
Guesclin  les  attaquoit.  On  les  somma  d'abord  de  se 
rendre;  ils  se  moquèrent  de  la  sommation.  On  leur 
donna  plusieurs  assauts;  ils  les  soutinrent  tous  avec 
intrépidité.  Le  connétable  éloit  peu  accoutumé  à  trou- 
ver tant  de  résistance.  La  brèche  lui  parut  assez 
grande  ;  il  ordonna  un  assaut  général  qui  lui  réussit. 
Les  soldats,  qui  l'aimoient,  et  dont  sa  présence  ra- 
nimoit  l'ardeur  ,  firent  des  eflforts  extraordinaires  , 
se  rendirent  maîtres  du  rempart,  et  y  plantèrent  ses 
ilrapeaux.  Du  Guesclin  les  aperçut;  il  triomphoit  ; 
mais  songeant  aussitôt  que  la  ville  alloit  être  la  proie 
du  soldat  vainqueur  et  furieux  ,  il  fut  touché  des  ra- 
vages et  des  crimes  dont  elle  étoit  sur  le  point  de  de- 
venir le  théâtre.  Les  liabilans  étoient  bretons  comme 
lui  ;  et  n'eussent-ils  pas  été  ses  compatriotes ,  c'étoit 
assez  qu'ils  fussent  hommes  pour  avoir  des  droits  sur 
son  cœur.  Il  met  l'épée  à  la  main  ,  il  court  sur  la 
brèche ,  et  s'écrie  d'un  ton  de  maître  :  Qu'on  cesse 
îe  comhat ,  qiCon  m'écoute!  Il  fut  obéi.  Amis  et 
ennemis,  chacun  fait  silence.  Alors  Du  Guesclin  ayant 
à  ses  côtés  la  victoire,  mais  plus  grand  encore  par 
les  senlimens  d'iuimanité  qui  le  faisoient  agir  ,  dé- 
clara qu'il  faisoit  grâce  aux  habitans  ,  qu'il  ne  rele- 
noit  prisonniers  de  guerre  que  les  Anglais  ;  et  en  mê- 
me temps  il  promit  à  ses  soldats  de  les  dédommager 
du  butin  que  leur  obéissance  alloit  leur  faire  perdre. 


99.  Bette  mort  du  connétable  Du  Guesctin. 

Il  y  avoit  à  Châteauneuf  de  Rendant,  entre  Mendes 
et  le  Puy-en-Velay  .  une  garnison  d'Angljiis  qui  in- 
commodoit  tout  le  pays.  Le  connétable  Du  Guesclin 
résolut  d'arrêter  ses  courses.  Dès  le  commencement 
de  la  campagne ,  la  place  fut  investie  et  viveaient 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  IO7 

*  pressée.  Les  assiégés  se  défendirent  bien.  Ilsfaisoient 
des  sorties,  ils  soutenoient  les  assauts,  ils  réparoient 
les  brèches,  et  leur  résistance  égaloit  la  constance 
des  assiégeans.  Epuisés  enfin ,  et  ayant  perdu  beau- 
coup de  monde  ,  ils  promirent  de  se  rendre  s'ils  n'é- 
loient  pas  secourus  avant  le  12  juillet.  La  trêve  fut 
signée  de  part  etd'aulre.  Mais  le  connétable  qui  avoit 
partagé  les  peines  et  les  travaux  du  siège  avec  le  moin- 
dre des  soldats,  tomba  malade  d'une  fièvre  continue 
<iui  le  réduisit  bientôt  à  l'extrémité.  Il  vit  approcher 
la  mort ,  et  il  s'y  prépara.  Il  voulut,  dit  l'abbé  de 
Choisy ,  recevoir  avec  conuoissance  tous  les  sacre- 
mens  de  l'Eglise  ;  le  chrétien  soulenoit  en  lui  le  héros. 
Près  de  son  lit  étoit  l'épée  de  connétable  ,  il  la  prit, 
se  découvrit ,  la  baisa  en  s'écriant  qu'il  avoit  regret 
de  n'avoir  pas  soumis  avec  elle  tous  les  ennemis  de 
l'Etat.  Ensuite  il  la  remit  au  maréchal  de  Sancerie. 
«  Recevez  cette  épée  ,  lui  dit-il ,  et  la  rendez  au  roi , 
»  demandez -lui  pardon  pour  moi  des  fautes  que 
»  mon  imprudence  m'a  pu  faire  commettre  contre 
B  son  service  ,  et  l'assurez  que  le  Breton  DuGuesclin 
»  lui  a  toujours  été  fidèle  ,  et  qu'il  meurt  son  servi- 
»  teur.  »  Ces  mots  arrachèrent  des  larmes  à  tous  les 
assistans  ;  il  leur  fit  ses  adieux.  Il  embrassa  pour  la 
dernière  fois  ces  vieux  capitaines  qui  le  suivoient  de- 
puis quarante  ans  ,  et  qu'il  avoit  si  souvent  conduits 
à  la  victoire.  Toujours  français  ,  toujours  citoyen  ,  il 
les  exhorta  à  rester  fidèles  au  roi ,  et  à  se  souvenir 
que  «  dans  quelques  pays  qu'ils  portasssent  la  guerre  , 
»  les  gens  d'église  ,  les  femmes ,  les  enfans ,  et  le 
ï  pauvre  peuple  n'éloient  point  leurs  ennemis.  » 
Après  cet  adieu ,  il  ne  voulut  plus  s'occuper  que  de 
son  salut;  et  de  cette  main  accoutumée  à  gagner  des 
battailles,  tenant  un  crucifix  qu'il  baisoit  avec  une 
foi  vive  et  animée  ,  il  expira  au  commencement  de 
juillet  i38o,  âgé  de  G6  ans.  L'affliction  des  troupes 
instruisit  bientôt  les  assiégés  de  la  mort  du  connéla- 


H)S  RECUEIL 

ble  ;  mais  pleins  d'estime  pour  la  mémoire  de  ce 
grand  liomme,  ils  voulurent  lui  tenir  parole,  même 
après  son  trépas.  La  trêve  expirée,  sans  qu'ils  eus- 
sent été  secourus,  le  gouverneur  se  rendit  au  camp 
des  Français  ,  s'approcha  avec  respect  du  lit  de  pa- 
rade sur  lequel  on  avoit  placé  Du  Cuesclin,  et  mit 
à  ses  pieds  les  clefs  de  la  ville. 


100.  Patriotisme  et  grandeur  d'ame  d'Enguer- 
rand  de  Couci. 

Apîiès  la  niort  du  fameux  Bertrand  du  Guesclin  , 
Charles  V,  surnommé  le  Sage  ,  offrit  l'épée  de  con- 
nétable à  Enguerrand  de  Couci  ;  il  la  refusa  :  «  Prince , 
»  lui  dit-il  ,  cette  charge  demande  un  homme  plein 
»  de  vigueur  ,  et  mon  âge  ne  me  laisse  que  du  zèle; 
»  il  seroit  honteux  pour  moi  de  succéder  à  Sire  Ber- 
»  trand  ,  sans  avoir  les  mêmes  talens  que  lui.  »  Le 
roi  le  pria  de  lui  nommer  au  moins  celui  qu'il  croyoit 
le  plus  digne  de  cet  honneur.  Couci  nomma  sur-le- 
champ  Olivier  de  Clisson  ,  quoique  ce  fut  son  plus 
grand  ennemi.  Charles  parut  surpris;  il  le  témoigna, 
et  lui  dit  qu'il  s'étoit  attendu  à  lui  voir  désigner  un 
de  ses  parens ,  brave  homme  ,  déjà  connu  par  plu- 
.sieurs  actions.  Non  ,  Sire  ,  répliqua  généreusement 
Couci ,  *{  n'est  qu'après  Clisson. 


101.  Le  chancelier  Olivier,  ouïe  ministre  incor- 
ruptihie. 

A  quoi  me  sert  donc  votre  amitié  ?  disoit  au  ro- 
main Rutilius ,  un  ami  à  qui  il  refusoit  d'accorder 
une  injusiice.  Et  moi,  répliqua-t-il,  de  quoi  me  sert 
la  vôtre  ,  si  elle  exige  de  moi  des  choses  qui  sont 
contre  mon  honneur  ?  Ce  fut  à  peu  près  ce  que  ré- 
pondit le  chancelier  Olivier  à  la  duchesse  de  Valen- 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  IO9 

linois,  qui  avoit  tant  d'empire  sur  Henri  II.  Ce  mi- 
nistre ,  de  qui  le  sage  de  Thou  a  dit  qu'il  n'a  jamais 
ouvert  d'avis  ni  injuste  ,  ni  servile ,  refusa  toujours 
d'être  l'esclave  des  volontés  et  des  passions  de  la  du- 
chesse. Elle  le  persécuta.  Il  vit  s'élever  l'orage  sans 
eii  être  intimidé  ;  il  tenoit  plus  à  son  devoir  qu'à  sa 
fortune.  On  le  menaça  de  lui  ôter  les  sceaux  ;  il  ai- 
ma mieux  les  perdre  et  quitter  la  cour ,  que  de  rien 
faire  qui  fût  indigne  de  lui.  Le  cardinal  de  Lorraine 
le  fit  rappeler  par  François  II.  Il  étoit  premier  minis- 
tre ;  mais  comme  il  ne  vouloit  dans  le  ministèreque 
des  gens  qui  lui  fussent  entièrement  dévoués,  il  com- 
mença bientôt  à  se  dégoûter  d'un  homme  dont  la 
sagesse  étoit  inflexible  ,  et  l'ame  également  au-des- 
sus des  promesses  et  des  menaces.  Pour  prix  du  ser- 
vice qu'il  prétendoit  lui  avoir  rendu ,  il  exigeoit  du 
chancelier  une  soumission  aveugle  à  toutes  ses  volon- 
tés. La  reconnoissance  a  des  bornes.  Celui-ci ,  qui 
voyoit  que  les  démarches  du  cardinal  étoient  con- 
traires au  bien  de  l'Etat  et  au  bonheur  des  peviples , 
s'y  opposa  tant  qu'il  put.  Enfin  ,  désolé  de  ne  pou- 
voir plus  suivre  librement  la  voix  de  son  devoir  et  de 
sa  conscience ,  il  s'abandonna  au  chagrin  et  à  la  dou- 
leur. Il  en  mourut;  mais  du  moins  avant  sa  mort , 
il  eut  la  satisfaction  et  le  courage  de  reprocher  au 
cardinal  qui  l'étoit  venu  visiter,  toutes  les  injustices 
de  son  gouvernement ,  et  la  violence  dont  il  avoit 
usé  envers  lui ,  pour  faire  passer  des  édits  injustes. 


102.  La  ville  de  Paris  sauvée  ou  ie  traître  -puni. 

Etienne  Marcel,  prévôt  des  marchands  de  Paris  , 
homme  hardi  s'il  en  fut  jamais,  insolent  jusqu'à  ne 
respecter  aucune  borne,  citoyen  dénaturé  ,  et  pour 
tout  dire,  ami  de  Charles  le  Mauvais  ,  roi  de  Wa- 
varre,  auquel  il  vendoit  la  patrie  el  son  souverain. 


IIO  r.KCUEIL 

Marcel  avoit  résulu  de  livrer  à  ce  prince  deux  portes 
de  Paris,  celle  de  St-Hoiioré  et  celle  de  St-Autoiiie. 
Il  avoit  clioisi  pour  cette  trahison,  la  nuit  du  3  i  Juil- 
let au  premier  Août  l'ôSy.  Les  Navarrois  dévoient  en- 
trerdans  la  ville,  mettre  à  mort  tous  ceux  quiétoient 
du  parti  du  régent  (i),  et  proclamer  roi  de  France  , 
le  roi  de  Navarre,  l'ennemi  déclaré  de  l'État,  l'allié 
des  Anglais.  Toutes  les  mesures  étoient  bien  prises, 
le  secret  avoit  été  bien  gardé.  Marcel  se  rend  à  la 
porte  St-Antoine,  renvoie  sous  divers  prétexte  les 
bourgeois  qui  lui  étoient  suspects  ,  ne  garde  que  ceux 
dont  il  est  bien  sûr,  et  se  l'ait  remettre  les  clefs.  C'en 
ftoit  fait  de  Paris.  Cette  grande  ville  alloit  devenir 
le  théâtre  de  toutes  les  horreurs  dont  Catilina  mcna- 
çoit  autrefois  Rome  et  l'Italie,  sans  le  courage  et  la 
fidélité  d'un  citoyen  dont  le  nom  doit  vivre  à  jamais 
dans  nos  annales.  Il  se  nommoit  Jean  Maillard.  Son 
amour  pour  son  roi  (2),  son  zèle  pour  sa  pairie  lui 
faisoient  éclairer  les  démarches  du  prévôt;  et  sa  charge 
de  capitaine  d'un  des  quartiers  de  la  ville,  lui  four- 
uissoit  les  moyens  de  le  faire  librement.  Déjà  il  soup- 
çonnoit  les  desseins  de  Marcel.  On  vint  l'avertir  qu'il 
diminuoit  la  garde  de  la  porte  Si-Antoine  ;  il  ne 
douta  plus  de  la  trahison.  Aussitôt  il  court  à  la  porte, 
suivi  de  quelques  citoyens  zélés.  Etienne,  que  faites- 
vous  ici  à  cette  heure  I  s'écrie-t-il./eau,  répond  le 

(i)  Le  roi  Jean  étoit  prisonnier  à  Londre.  Le  royaume  étoit  gou- 
verné par  son  fils  Charles ,  qui  lui  succéda ,  et  fut  surnommé  le  Sage. 

(2)  Les  historiens  du  temps  s'accordent  à  dire  que  Jean  Maillard 
fut  au  contraire  partisan  zélé  du  roi  de  Navarre  et  du  prévôt  Marcel; 
que  cène  fut  que  le  3i  juillet  i358  ,  après  avoir  eu  une  querelle 
très-vive  avec  ce  traître,  qu'il  abandonna  son  parti.  C'est  à  Pépin 
des  Essarts  et  à  Jean  de  Charni  que  la  capitale  dut  son  retour  au  de- 
voir; ce  fut  Charni  qui  frappa  le  prévôt  Marcel;  et  un  bourgeois 
nommé  Pierre  Fouace  acheva  de  le  mettre  à  mort.  Les  plus^an- 
ciens  manuscrits  de  Froissart  attestent  ce  fait ,  et  ce  n'est  que  d'a- 
près d'autres  manuscrits  altérés  du  même  historien  ,  que  l'honneur 
de  celle  action  a  été  attribuée  à  Jean  Maillard. 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  III 

^)n'vôl,  à  VOUS  qu' importe  de  te  savoir  ?  je  suis  ici 
jfour  prendre  garde  à  ia  ville  dont  j'ai  le  gouver- 
nement. —  Il  n'en  va  mie  ainsi  y  reprit  Maillard  : 
ains  n'êtes  ici  à  cette  heure  pour  nul  bien.  Le  pré- 
vôt donne  un  démenti  à  Maillard;  celui-ci  à  son 
tour  le  traite  de  menteur  et  de  traître.  On  s'échaufFe, 
Maillard  lève  sa  hache;  et  quoique  Marcel  fût  son 
compère,  il  l'abat  à  ses  pieds.  Ses  gens  tombent  sur 
ceux  du  prévôt  et  les  dispersent.  Après  cette  expédi- 
tion ,  le  brave  citoyen  vole  à  la  porte  St-Honoré  qu'on 
devoit  aussi  livrer  aux  Navarroi«.  Il  en  changea  la 
garde,  qui  fit  d'abord  quelque  résistance.  Tous  les 
Parisiens  furent  bientôt  réveillés  par  le  bruit.  Ils  s'as- 
semblent autour  de  Maillard  .  qui  leur  délaille  ce 
qu'il  veuoit  de  faire  ,  leur  peint  vivement  la  trahison 
de  Marcel,  et  les  exhorte  de  toute  sa  force  à  rentrer 
dans  le  devoir.  Il  étoit  facile  de  s'assurer  s'il  disoit 
vrai.  Les  Navarrois  éloient  encore  aux  portes  de  la 
ville  à  attendre  qu'on  les  leur  ouvrît.  A  peine  eut-il 
cessé  de  parler,  que  chacun  lui  donna  le  nom  de 
Libérateur  de  ia  patrie.  Ce  fut  là  comme  le  signal 
de  l'entière  défaite  des  factieux.  On  les  poursuivit , 
on  les  massacra  partout;  Paris  ne  soupira  plus  qu'a- 
près la  présence  de  son  maître.  Les  rues  ne  reten- 
tissoient  que  du  cri  de  France  ,  Montjoye  ,  St.-De- 
nis,  mêlé  au  nom  du  roi  et  du  régent.  Celui-ci  ne 
tarda  pas  de  revenir  à  Paris,  où  il  fut  reçu  aux  ac- 
clamations de  tout  le  peuple.  La  tranquillité  et  la 
joie  y  rentrèrent  avec  lui. 


io7).   Traits  de  grandeur  d'ame  de  monsieur  de 
Fabcrt. 

Ew  i66'2,  Louis  XIV  ayant  résolu  de  faire  une  nom- 
breuse promotion  de  chevaliers  de  ses  ordres,  voulut 
y  comprendre  le  maréchal   Fabcrt.   (]elui-ci  éloit  à 


112  RECUEIL 

Sedan  ;  le  roi  lui  fil  dire  de  se  rendre  à  Paris  pour* 
le  premier  de  Janvier,  et  cependant  de  faire,  pour 
la  réception,  ses  preuves  de  gentilhomme.  Fabert  ne 
rétoit  pas.  Son  père  ,  maître  échevin  de  Metz,  éloit 
fils  d'un  libraire  de  Nancy;  et  les  talens,  les  belles 
actions  de  Fabert  étoient  les  seuls  titres  de  noblesse 
qu'il  pût  apporter.  Louis  XIV  ne  pouvoit  pas  l'igno- 
rer; mais  persuadé  de  cette  vérité,  si  bien  exprimée 
par  un  de  nos  poètes, 

Qui  serl  l)ien  son  pays  n'a  pas  Lesoin  d'aïeux. 

Vol  taire  ,  tragédie  de  Mérope. 

il  ne  demandoit  des  preuves  que  pour  la  forme.  Fa- 
bert regardoit  cela  comme  une  duplicité,  et  il  en 
étoit  incapable.  Il  écrivit  donc  au  roi,  pour  lui  té- 
moigner sa  rcconnoissance  de  la  grâce  dont  il  vou- 
loit  riioiiorer;  mais  il  lui  dit  qu'il  ne  pouvoit  jamais 
se  résoudre  à  jurer  que  ses  preuves  étoient  véritables, 
ainsi  que  les  statuts  de  l'ordre  l'exigeoient  ;  ajoutant 
qu'il  aimoit  mieux  ne  jouir  jamais  d'un  pareil  hon- 
neur, que  de  l'obtenir  par  un  parjure.  Ce  refus  avoit 
quelque  chose  de  bien  généreux.  La  malice  des  cour- 
lisans  chercha  inutilement  à  Tenipoisonner  ;  les  gens 
de  bien  l'admirèrent;  le  roi  même,  qui  se  connois- 
soit  bien  en  mérite,  fut  si  charmé  de  cette  conduite 
de  Fabert,  qu'il  l'en  estima  encore  davantage.  Ce 
maréchal,  qui  de  simple  volontaire  avoit  su  s'élever 
aux  premiers  honneurs  de  la  guerre,  étoit  véritable- 
ment un  homme  intègre  et  généreux.  Sous  le  mi- 
nistère du  cardinal  de  Richelieu,  un  oflicier,  avec 
lequel  il  étoit  étroitement  lié,  voulut  le  faire  entrer 
dans  un  projet  qu'il  crut  contraire  au  bien  de  l'État. 
Il  le  refusa  constamment,  o  J'ai  pour  maxime,  diî- 
ï  il,  d'épouser  les  intérêts  de  mes  amis,  mais  non 
»  pas  leurs  passions.  > 


..  DE  FAITS  MÉMORABLES.  Il3 

io4-  Fidélité  de  Pierre  Arnaud  de  Berne. 

Pierre  arnaud  de  berne  ,  gentilhomme  gascon  , 
parent  et  vassal  de  Gaston,  comte  de  Foix,  étoit 
gouverneur  du  château  de  Lourde,  dans  le  Bigorre. 
Les  Anglais,  maîtres  alors  de  toute  la  Guienne,  la 
lui  avoicnt  confiée,  et  ils  ne  pouvoient  guère  faire 
un  meilleur  choix.  En  1078,  le  duc  d'Anjou,  frère 
du  roi  Charles  V,  porta  la  guerre  dans  ces  provinces, 
dont  les  seignevirs  avoient  réclamé  la  protection  du 
roi  de  France  contre  le  prince  de  Galles,  leur  sou- 
verain immédiat.  Il  se  présenta  devant  Lourde  ;  mais 
la  place  étoit  bien  fortifiée,  le  gouverneur  n'étoit 
pas  homme  à  se  laisser  corrompre;  la  saison  s'avan- 
çoit,  il  leva  le  siège  et  se  rabattit  sur  le  pays  de 
Foix.  Le  comte,  sans  vouloir  reconnoître  ni  le  prince 
de  Galles,  ni  le  roi  de  France,  s'étoit  maintenu  dans 
une  espèce  de  neutralité  et  d'indépendance.  Un  «raité 
rachète  ses  sujets  des  horreurs  de  la  guerre.  Par  un 
article  secret,  il  s'engagea  à  f;iire  livrer  Lourde  aux 
Français.  Il  fallut  qu'il  eût  bien  bonne  opinion  de 
son  crédit,  ou  bien  mauvaise  idée  de  la  fidélité  de 
son  parent.  Il  le  fait  appeler  à  Ortes  où  il  faisoit  sa 
résidence.  Arnaud -de  Berne  s'y  rend.  Le  comte  lui 
déclare  qu'il  faut  remettre  incessamment  le  château 
de  Lourde  au  duc  d'Anjou.  Le  ton  dont  cela  fut  dit 
marquoit  assez  qu'on  vouloit  être  obéi.  Arnaud  con- 
noissoit  l'humeur  emportée  du  comte  :  il  n'ignoroit 
pas  tout  ce  qu'il  avoit  à  craindre  d'un  refus  ;  il  se  tut 
un  moment.  L'image  de  la  mort  étoit  devant  lui  ; 
mais  l'honneur  et  le  devoir  parloient  à  son  cœur. 
0  Monseigneur,  dit-il  au  comte,  vous  pouvez  faire 
»  de  moi  tout  ce  qu'il  vous  plaira;  vraiment  je  vous 
»  dois  foi  et  hommage;  car  je  ne  suis  qu'un  pauvre 
»  gentilhomme  de  votre  sang  et  de  votre  terre  ;  mais 
»  c'est  du  roi  d'Angleterre  que  je  tiens  le  château 
«   de  Lourde.  Vous  n'avez  pus  trouvé  mauvais  qu'il 


Il4  RECUEIL  ^ 

t  me  le  confiât  ;  je  ferai  mon  devoir,  je  ne  le  ren- 
»  drai  qu'à  lui  seul.  »  Une  fermeté  si  noble  et  si 
respectueuse  auroit  dû  charmer  le  comte,  elle  ne 
fit  que  l'irriter.  Malheur  à  tout  homme  qui  n'a  ja- 
jamais  rencontré  d'obstacles  à  ses  volontés!  Gaston 
tire  son  poignard  en  s'écriant;  o  O  traître,  as-tu  dit 
»  que  non  ?  par  cette  tète  ,  tu  ne  l'as  pas  dit  pour 
»  rien.  »  La  colère  lui  fait  oublier  qu'Arnaud  est 
son  parent;  furieux,  ne  se  connoissant  plus,  il  se 
jette  sur  ce  brave  homme  que  personne  n'ose  secou- 
rir; lui-même,  il  ne  cherche  point  à  se  mettre  en 
défense ,  enchaîné  par  son  respect  pour  un  prince 
dont  il  étoit  le  vassal,  ne  voyant  que  son  seigneur 
dans  son  bourreau  ,  de  cet  air  tranquille  et  content 
qui  accompagne  toujours  la  vertu  ,  il  attend  la  mort, 
reçoit  cinq  coups,  tombe  aux  pieds  du  comte,  les 
arrose  de  son  sang,  et  lui  dit  d'une  voix  expirante  : 
a  Ail  !  Monseigneur,  vous  ne  faites  pas  gentillesse; 
n  vous  m'avez  mandé  et  mie  (i)  occiez.  »  Malgré 
cette  mort,  Lourde  ne  se  rendit  pas.  A  son  départ, 
Arnaud  en  avoit  laissé  la  garde  à  Jean  de  Berne  son 
frère,  en  lui  faisant  promettre  qu'il  ne  rendroit  la 
place  que  sur  un  ordre  signé  du  prince  de  Galles  ou 
liu  roi  d'Angleterre.  Ainsi ,  aux  remords  qu'entraî- 
nent toujours  les  mauvaises  actions ,  le  comte  ne 
put  qu'ajouter  les  regrets  d'avoir  fait  un  crime 
inutile. 


io5.  Grandeur  d'aine  du  ministre  Coibert. 

On  cherchoit  à  aigrir  l'empereur  Constantin  et  à 
l'animer  contre  les  hommes  insolens  qui  avoient 
jeté  des  pierres  à  sa  statue  ;  et  confondant  l'image 
du  prince  avec  sa  personne ,  on  lui  disoit  que  son 
visage  en  avoit  été  tout  défiguré.    Ce  prince  ,  aussi 

(i)  Et  vous  me  tuez. 


,  DE  FAITS  MÉMORABLES.  I  I  5 

rempli  d'hnnianité  qu'il  étoit  courageux  ,  se  con- 
tenta de  porter  la  main  sur  son  front,  et  de  dire  : 
«  Je  ne  m'aperçois  pas  qu'où  m'ait  fait  le  moindre 
»  mal.  «J'admire  ce  trait,  mais  je  n'admire  pas  moin» 
ce  que  fit  Colbert,  ce  ministre  dont  le  nom  sera 
éternellement  cher  à  ceux  qui  s'intéressent  au  bon- 
heur et  à  la  gloire  de  la  nation.  Il  avoit  succédé  au 
malheureux  Fouquet.  Ce  fut  une  espèce  de  raison 
aux  amis  de  celui-ci  de  s'imaginer  qu'il  avoit  con- 
tribué à  la  chute  du  surintendant.  Hesnaut ,  l'un 
des  plus  hardis  d'entre  eux,  fit  un  sonnet  sanglant 
contre  M.  Colbert.  On  se  hâta  de  le  dire  au  minis- 
tre ;  mais  son  cœur  plein  du  zèle  de  l'Etat ,  étoit 
bien  au-dessus  de  ces  petites  foiblesses  ,  malheureu- 
sement trop  communes  aux  hommes  en  place.  Il 
demanda  s'il  y  avoit  dans  ces  vers  quelque  chose  de 
contraire  à  la  gloire  du  roi.  On  lui  répondit  que  non: 
Efi  bien  !  dit-il  ,  je  n'en  suis  donc  point  offensé. 
C'est  ainsi  qu'un  bon  citoyen  sait  s'oublier  absolu- 
ment lui-même  pour  ne  voir  que  son  prince  et  l'Etat. 


loC.  La  fidélité  à  sa  parole  récompensée,  ou 
Nicolas    Compian. 

Vebs  la  fin  du  dix-septième  siècle ,  Nicolas  Com- 
])ian  s'étant  embarqué  sur  un  navire  marseillais  pour 
aller  en  Egypte  ,  eut  le  malheur  d'être  pris  et  fait 
esclave  par  un  corsaire  de  Tripoli  en  Barbarie.  Arri- 
vé dans  cette  ville,  il  fut  vendu  à  un  riche  particu- 
lier. Il  étoit  accablé  de  sa  situation;  et  quoique  traité 
avec  douceur,  il  regrettoit  l'Egypte  oij  il  devoit  trou- 
ver la  fortune  ,  il  pleuroit  amèrement  au  souvenir 
de  sa  patrie  et  de  sa  famille.  Son  maître  ayant  es- 
.sayé  inutilement  de  le  consoler,  lui  dit  un  jour  :^ 
«  Donne-moi  ta  parole  d'honneur,  et  promets-moi 
i>    (le  revenir  si  je  te   permets  d'aller  à  Marseille  ,  de 


Il6  RECUEIL  ^ 

»  revoir  tes  frères,  et  d'arranger  tes  affaires  domes- 
1  tiques  :  que  Dieu  te  conduise  et  te  ramène  en  san- 
»  té.  »  Compian  profila  de  cette  permission,  partit 
et  revint ,  comme  un  autre  Régulus,  après  avoir  passé 
quelques  mois  auprès  de  sa  famille  ,  se  dérobant  à 
ses  embrassemens  ,  pour  aller,  fidèle  à  sa  parole, 
reprendre  sa  chaîne  et  remplir  son  engagement.  En 
arrivant  à  Tripoli ,  il  trouva  son  maître  dans  la  plus 
grande  douleur,  et  à  la  veille  de  perdre  sa  femme 
dangereusement  malade,  qu'il  aimoit  éperdument  : 
a  Chrétien,  lui  dit-il  en  le  voyant,  tu  viens  à,pro- 
»  pos  et  à  mon  secours  ?  vois  mon  afïliction.  Dieu 
»  t'envoie,  afin  de  prier  ton  Dieu  pour  ma  femme 
»  et  pour  moi;  car  les  prières  de  l'homme  de  bien 
»  doivent  le  toucher.  »  A  ces  mots,  Compian  tom- 
bant à  genoux,  et  prosterné  à  côté  du  bon  musul- 
man, pria,  comme  le  fils  de  Tobie  la  première  nuit 
de  son  mariage  à  côté  de  sa  jeune  femme.  Les  vœux 
de  ces  âmes  honnêtes  furent  exaucés,  le  mal  ne  fit 
plus  de  progrès  et  diminua  chaque  jour.  La  conva- 
lescence commença;  bientôt  la  santé  la  plus  désirée 
revint;  et  la  joie  rentra  dans  cette  maison  long- 
temps affligée.  Le  maître  reconnoissant  ne  voulut 
plus  voir  autour  de  lui  que  des  heureux.  Il  appela 
son  esclave,  et  lui  dit  :  «  Ecoute-moi,  chrétien;  tu 
»  ne  dois  plus  l'affliger  pour  moi ,  ni  pour  toi-même; 
»  je  voudrois  te  retenir,  passer  ma  vie  avec  toi  et  te 
B  donner  ma  fille  en  mariage;  mais  ta  religion  et 
»  la  mienne  s'y  opposent.  Il  faut  obéir  à  la  loi ,  mal- 
B  grêle  vœu  de  mon  cœur....  Ecoute,  te  dis-je , 
»  laisse-moi  achever  et  ne  m'interromps  pas  par  des 
»  remercîmens  que  je  ne  mérite  pas  encore;  il  me 
»  reste  un  bien  à  te  donner  gratuitement,  c'est  la 
»  liberté.  Ce  n'est  pas  assez  pour  moi,  j'ai  fait  char- 
»  ger  un  vaisseau  de  blé  :  ce  blé  t'appartient ,  je 
»  te  l'ai  destiné  ;  embarque-toi  ;  puisque  tu  me  quit- 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  Il -y 

»»   tes,  ne  vas  pas  les  maius  vides  rejoindre  tes  pareiis; 
»  soyez  tous  mes  amis,  comme  je  suis  ie  tien,  » 


107.  Action  mémorable  d'un  prévôt  des  marchans 
de  Lyon. 

M.  Di'GAS,  prévôt  des  marchands  de  Lyon,  avoit 
toutes  les  grandes  qualités  d'un  magistrat.  Les  bou- 
langers de  cette  ville,  se  flatlant  de  Je  gagner,  lui 
demandèrent  la  permission  d'enchérir  le  pain  :  il  leur 
répondit  qu'il  examineroit  leur  demande.  En  se  re- 
tirant, ils  laissèrent  nonchalamment  sur  la  table  une 
bourse  de  deux  cents  louis.  Ils  revinrent,  ne  doutant 
pas  que  la  bourse  n'eut  plaidé  efficacement  leur 
cause.  M.  Dugas  leur  dit.  t  Messieurs,  j'ai  pesé  vos 
raisons  dans  la  balance  de  la  justice,  et  je  ne  les  ai 
pas  trouvées  de  poids;  je  n'ai  pas  jugé  qu'il  fallût , 
pour  une  cherté  de  grains  supposée,  faire  souffrir  le 
peuple.  Au  reste,  j'ai  distribué  votre  argent  aux  deux 
hôpitaux  de  cette  ville;  je  n'ai  pas  cru  que  vous  en 
voulussiez  faire  un  autre  usage  ;  j'ai  compris  que 
puisque  vous  étiez  en  état  de  faire  de  telles  aumônes, 
vous  ne  perdiez  pas,  coiîime  vous  le  dites,  dans  vo- 
tre métier.  »  Voilà  un  exemple  à  proposer  à  ceux 
qui  dispensent  la  justice. 


108.   Jean  de  Montigny  surnommé  ie 
Boulanger. 

Le  Boucher  éloit  autrefois  un  surnom  glorieux 
qu'on  donuoit  à  un  général  après  une  victoire  ,  en 
reconnoissance  du  carnage  qu'il  avoit  fait  de  trente 
ou  quarante  mille  hommes.  Jean  de  Montigny,  pre- 
mier président  au  parlement,  fut  nommé  /r- i5()u- 
tanger,  en  reconnoissance  des  blés  qu'il  avoit  fait 
venir  à  Paris,  pendant  une  famine,  et  qui  conser- 


Il8  RECUEIL 

vèient  la  vie  à  vii)gl-ciii((  ou  trente  mille  personnes  •v^ 
Voilà  de  ces  actions ,  dit  Mézerai,  dont  je  voudrais 
qu'on  tâchât  d'éterniser  la  mémoire  par  des  mé- 
dailles. 


109.  Désintéressement  de  Gilles  de  Sommiéres. 

Henri  III  éloit  libéral  jusqu'à  la  prodigalité.  C'est 
un  vice  dans  un  prince  toujours  environné  d'hommes 
attentifs  à  profiter  de  ses  défauts;  et  c'est  une  mo- 
dération bien  rare  dans  un  sujet,  quand  il  n'abuse 
pas  des  foiblesses  de  son  maître.  Gilles  de  Sommiéres 
fit  quelque  chose  de  plus.  Il  étoit  maître  de  la  garde- 
robe  de  Henri  III.  Ce  prince  l'aimoit.  Un  jour ,  en 
présence  du  chancelier  de  Chiverny,  et  de  l'inten- 
dant des  finances,  Guibert  Bussy ,  il  fit  à  Sommiéres 
un  don  de  cent  mille  écus,  somme  très-considérable 
en  ce  temps-là.  Sommiéres,  moins  flatlé  de  cette 
largesse,  qu'attentif  aux  vrais  intérêts  de  son  maî- 
tre, eut  la  générosité  de  refuser  un  si  beau  présent  : 
il  eut  même  le  courage  de  joindre  à  son  refus  une 
leçon  pleine  de  sagesse,  mais  dont  la  vérité  pouvoit 
blesser  le  roi.  0  Sire,  lui  dil-il,  je  craindrois  que 
»  votre  majesté  ne  fît ,  par  le  don  d'une  si  grande 
»  somme,  une  brèche  à  ses  finances,  qu'elle  seroit 
»  obligée  de  réparer  aux  dépens  de  son  peuple.  » 
Que  de  noblesse  dans  cette  conduite,  surtout  si  on 
la  compare  avec  l'avidité  de  la  plupart  des  courti- 
sans !  Gilles  de  Sommiéres  fut  depuis  gouverneur 
de  Louis  XIII. 


110.  Jean  de  Brogny,  ou  ia  modestie  d'un  grand 
homme. 

Le  cardinal  de  Brogny,  chancelier  de  l'Eglise , 
président  du  concile  de  Constance  pendant  la  vacance 
du  saint  Siège,  puis  évêque  de  Genève  en  1422,  na- 


DK  FAITS  MEMORABLES.  I  ig 

qiiil  dans  un  village  près  d'Annecy,  dont  il  porta  le 
nom.  Il  étoit  fils  d'un  paire  ;  des  religieux  voyageurs 
l'ayant  rencontré  gardant  des  cochons,  conversèrent 
avec  lui  ,  et  furent  si  satisfaits  de  sa  pénétration  , 
qu'ils  lui  proposèrent  de  le  mener  à  Rome  pour  le 
faire  étudier.  Jean  de  Brogny  accepta  avec  empres- 
.«sement,  et  ne  tarda  pas  à  en  goûter  les  fruits  ;  ses 
succès  le  firent  connoître,  et  ses  services  lui  pro- 
curèrent des  honneurs  et  des  bénéfices.  Le  génie 
égalise  les  hommes,  ou  plutôt  il  crée  seul  les  vraies 
disiiiiclions.  Les  lalens  et  le  savoir  de  Brogny  voi- 
lèrent bientôt  la  bassesse  de  son  extraction  aux  yeux 
du  monde;  mais  Brogny  fut  le  seul  qui  ne  l'oublia 
pas,  et  qui  voulut  li  rappeler  avix  autres.  Il  fit 
graver  sur  les  sièges  de  la  chapelle  des  Machabée» 
qu'il  fonda  dans  Genève ,  de  même  que  dans  la  maison 
qu'il  y  habita,  un  monument  de  sa  naissance,  qui 
devint  celui  de  sa  modestie  et  de  sa  grandeur.  On  y 
voit  un  homme  conduisant  un  cochon.  Ce  monu- 
ment subsiste  encore  dans  la  bibliothèque  de  Genève, 
où  il  éternise  la  vertu  du  cardinal. 


111.  Les  bons  citùycns ,  ou  la  peste  de 
Mar»eil(e. 
Ce  fléau  cruel ,  qui  porta  la  consternation  dans 
toutes  les  contrées  méridionales  de  l'Europe,  et  qui 
par  des  progrès  effrayans  et  rapides,  sembla  mena- 
cer les  plus  belles  provinces  de  France  fut  apporté 
des  côtes  orientales  de  la  Méditerranée  par  l'équi- 
page d'un  vaisseau  marchand.  Le  «iS  Mai  1720,  le 
capitaine  Chataud  arriva  dans  le  port  de  Marseille, 
avec  un  navire  chargé  de  marchandises  du  Levant. 
Dans  sa  traversée,  il  avoit  perdu  sept  hommes  dont 
on  avoit  attribué  la  mort  à  une  fièvre  maligne.  De- 
puis son  arrivée,  il  en  perdit  d'autres;  cependant 
on   le  laissa  débarquer  au  bout  de  quinze  jours , 


120  RECUEIL 

après  lesquels  les  passagers  qu'il  avoit  amenés ,  sç 
répandirent  dans  la  ville  et  vendirent  leurs  pacotilles. 
An  mois  de  Juin,  quelques-uns  des  porte-faix  qui 
avoient  transporté  ces  marchandises  dans  les  maga- 
sins de  quarantaine,  moururent  presque  subitement. 

Ces  morts  furent  d'abord  tenues  secrètes,  povir 
ne  pas  alarmer  le  peuple  :  on  les  regardoit  toujours 
comme  le  résultat  d'une  fièvre  maligne  épidémique, 
et  il  sembloit  qu'on  craignît  de  reconnoître  que 
leur  véritable  cause  étoit  la  peste.  Sept  semaines 
après  l'arrivée  du  navire,  sur  le  rapport  du  chirur- 
gien Croizet ,  qui  donnoit  à  cette  fièvre  la  qualité 
de  pestilentielle ,  on  se  décida  à  faire  transporter 
dans  la  petite  île  de  Jâré  ,  à  deux  lieues  dans  la  mer , 
les  marchandises  qui  restoient  encore  de  la  cargaison 
du  capitaine  Chataud;  mais  il  avoit  amené  des  toiles 
de  contrebande  qu'on  avoit  laissé  introduire  dans  la 
ville  dès  les  premiers  jours  de  son  arrivée,  et  qui  y 
avoient  été  vendues  et  dispersées  ,  ce  qui  rendit  inu- 
tile la  précaution,  d'ailleurs  trop  tardive,  d'envoyer 
à  Jâré  ces  funestes  ballots. 

Le  9  Juillet,  les  sieurs  Peyssonel,  père  et  fils, 
médecins,  donnèrent  avis  aux  échevins  ,  que  sans 
aucun  doute  la  peste  étoit  dans  la  ville;  ces  magis- 
trats s'obstinant  à  écarter  cette  affreuse  idée ,  envoyè- 
rent chercher  Bouzon  ,  chirurgien  ,  qui  avoit  voyagé 
au  Levant;  et  Bouzon  leur  dit  que  ces  médecins  se 
trompoient ,  que  ce  n'étoit  en  effet  qu'une  fièvre 
épidémique  :  les  échevins  le  crurent. 

Quelques  jours  après  ,  le  corps  des  médecins  fit 
assurer  à  ces  magistrats  qu'il  y  avoit  dans  la  ville 
des  malades  atteints  de  la  peste  ;  mais  Bouzon  affir- 
ma le  contraire,  et  les  échevins  se  moquèrent  des 
médecins.  Non-seulement  ils  méprisèrent  leur  avis  ; 
mais  pour  calmer  les  alarmes  du  peuple  ,  ils  firent 
afficher  que  la  maladie  que  les  médecins  prenoient 
pour  la  peste,  n'étoit  qu'une  fièvre  causée  par  de 

mauvais 


DE   FAITS  MÉMORABLES.  121 

mauvais  alimens.  Alors  la  populace,  irritée  contre 
les  médecins,  les  poursuivit  dans  les  rues,  en  les 
traitant  d'ignorans  et  de  fripons. 

Enfin,  les  progrès  de  la  peste  furent  si  rapides , 
qu'on  ne  put  plus  douter  de  la  nature  du  mal  ;  alors 
chacun  s'occupa  du  soin  de  s'isoler,  la  peste  ne  pou- 
vant se  communiquer  que  par  un  contact  etfectif  des 
personnes  pestiférées ,  ou  des  étoffes  et  autres  ma- 
tières infectées.  Plusieurs  citoyens  allèrent  camper 
sous  des  tentes,  ou  se  réfugièrent  dans  des  navires; 
mais  pour  s'isoler  ainsi ,  il  falloit  rassembler  des  pro- 
visions ,  et  comment  s'assurer  qu'elles  ne  fussent 
pas  déjà  atteintes  de  la  contagion  ?  Cependant,  mal- 
gré l'incertitude  de  cette  ressource,  se  renfermer 
étoit  le  seul  moyen  d'éviter  ce  fléau  terrible  et  des- 
tructeur. 

Le  parlement  de  Provence  venoit  de  défendre  toute 
communication  avec  Marseille  sous  peine  de  la  vie  ; 
cet  arrêt  et  les  approvisionnemens  que  chacun  fai- 
soit  pour  s'isoler,  occasionèrent  bientôt  la  plus  ef- 
frayante disette.  La  mortalité  augmenta  de  jour  en 
jour  dans  une  proportion  qui  fit  craindre  la  ruine 
totale  de  la  ville.  La  faim,  la  soif,  le  désordre,  le 
défaut  d'hôpitaux  et  de  remèdes,  tout  ajoutoit  aux 
horreurs  de  la  peste. 

On  voyoit  les  rues  couvertes  de  meubles  infectés , 
et  de  cadavres  qui  avoient  été  jetés  par  les  fenêtres. 
Le  nombre  s'en  accroissoit  à  toute  heure,  faute  de 
bras  pour  les  enlever.  On  apercevoit  parmi  ces  ca- 
davres, des  mourans,  qui  ;,  ayant  abandonné  leurs 
lits,  venoient  se  traîner  dans  lei  rues,  implorant  en 
vain  par  des  cris  lamentables  la  pitié  de  ceux  qui  se 
se  tenoient  renfermés  dans  leurs  maisons.  L'épou- 
vante ,  la  terreur  devinrent  extrêmes.  Heureux  celui 
qui  parvenoit  à  émouvoir  assez  la  pitié  généreuse 
pour  en  recevoir  quelques  secours;  tant  éloit  gran4 

MuiHIf/.  F 


122  RECUEIL 

le  danger  pour  ceux  qui ,  se  laissant  attendrir ,  osoien<ï 

approcher  ces  malheureux 

On  entendoit  des  femmes ,  dans  les  douleurs  de 
l'accouchement  ,  appeler  en  vain  du  secours  ;  des 
mères  qui  allaitoient ,  expiroient  avec  leurs  enfans 
attachés  à  leurs  mamelles;  on  voyoit  les  membres 
des  familles  désolées,  oubliant  les  liens  du  sang  ,  se 
proscrire  sans  pitié  au  moindre  signe  de  contagion  , 
et  armés  d'un  longbdlon  ,  se  pousser  les  uns  les  au- 
tres dans  la  rue,  hors  des  maisons.  Ces  bâtons,  longs 
d'une  toise  et  demie  ,  dont  ceux  qui  n'éloient  pas 
atteints  de  la  peste ,  avoient  eu  soin  de  se  pourvoir 
pour  éloigner  toutes  les  personnes  qui  se  rencontre- 
roient  sur  leurs  pas  ,  étoient  nommés  saint  Roch  , 
comme  préservateurs  de  la  peste. 

Un  grand  nombre  de  chiens  restés  sans  maîtres  et 
affamés  ,  couroient  dans  les  rues  ,  hurlant  et  dévo- 
rant les  cadavres  ;  la  crainte  que  ces  animaux  ne 
communiquassent  la  peste  à  ceux  qui  ne  l'avoient 
pas  encore,  arma  conlr'eux  tous  les  citoyens;  l'on 
en  fit  un  massacre  général  qui  vint  augmenter  l'in- 
fection ;  enfin  ,  pour  comble  d'horreurs,  on  voyoit 
des  pestiférés  dans  le  délire  de  la  douleur,  se  préci- 
piter eux-mêmes  du  haut  des  maisons ,  et  s'écraser 
sur  le  pavé. 

Mais  détournons  la  vue  de  ces  funestes  tableaux  , 
efc  cherchons  à  en  adoucir  les  traits  déchirans  ,  en 
rappelant  à  la  mémoire  des  hommes,  la  charité  hé- 
roïque de  ceux  qui ,  au  milieu  de  ces  affreux  dan- 
gers ,  se  dévouèrent  au  service  de  leurs  concitoyens. 
C'est  en  effet  dans  les  grandes  calamités  publiques 
que  la  religion  et  l'amour  de  l'humanité  produisent 
le  spectacle  le  plus  attendrissant  des  plus  grandes 
vertus. 

Dès  le  commencement  de  la  contagion  ,  Henri  d« 
Belsunce,  évêque  de  Marseille,  s'étoit  hâté  d'assem- 
bler les  prêtres  de  la  ville,  tant  réguliers  que  sécu- 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  123 

liers  ;  il  les  avoit  exhortés  par  les  discours  les  plus 
touchans  à  ne  pas  abandonner  le  peuple  ,  et  plusieurs 
s'étoient  engagés  à  assister  les  malades  avec  lui. 

Le  chanoine  Bourgerel ,  qui  étoit  en  voyage  lors- 
que la  peste  avoit  commencé  à  se  manifester  ,  ayant 
reçu  la  nouvelle  de  la  résolution  prise  dans  l'assem- 
blée des  prêtres,  se  hâte  de  se  rendre  à  Marseille, 
et  se  met  à  la  suite  de  son  évêque  ;  tous  deux  vont 
dans  les  lieux  les  plus  infectés  porter  des  consolations 
et  des  secours  ;  aucun  danger  ne  les  arrête ,  tous  deux 
exposent  chaque  jour  mille  fois  leurs  vies;  et  tandis 
que  les  autres  cito)'ens  se  cachoient  ou  alloient  dans 
les  campagnes  chercher  des  asiles  contre  le  fléau  qui 
dépeuploit  la  ville  ,  Henri  de  Beisunce  se  sacrifioit 
pour  ses  ouailles  ,  pénétrant  avec  le  fidèle  compagnon 
de  ses  travaux  ,  dans  ces  maisons  changées  en  tom- 
beaux infects  ,  où  les  malheureux  luttoient  à  la  fois 
contre  la  misère  ,  la  mort  et  le  désespoir  :  il  voloit 
partout  où  il  y  avoit  des  pestiférés  ,  pour  leur  prodi- 
guer les  secovirs  corporels  et  spiril  uels  ;  et  ses  discours 
mimés  par  les  espérances  que  présente  la  religion  , 
rappeloient  dans  leur  ame  cette  tranquillité  pour  l'a- 
venir ,  sans  laquelle  la  maladie  devient  plus  cruelle 
que  la  mort  même.  Enfin  l'intrépide  prélat  voit  son 
fidèle  abbé  Bourgerel  tomber  mort  à  ses  côtés;  mais 
sa  vertu  n'en  est  point  ébranlée  ;  les  conseils  ,  les 
prières,  les  larmes  des  siens,  rien  ne  peut  lui  montrer 
un  péril  au-dessus  de  son  courage  ;  il  associe  succes- 
sivement d'autres  prêtres  à  ses  travaux  héroïques  ; 
il  n'a  bientôt  plus  ni  serviteurs  ,  ni  chevaux ,  ni  voi- 
ture; il  vend  sa  vaisselle;  tout  son  mobilier  est  vendu 
ou  mis  en  gage  ;  il  visite  à  pied  tous  les  quartiers  de 
la  ville,  et  se  dévoue  sans  réserve  pour  le  peuple  dont 
il  est  le  pasteur. 

Plusieurs  prêtres  se  sacrifient,  à  l'exemple  de  leur 
chef,  et  la  plupart ,  victimes  de  leur  religieux  dé- 
vouement ,  reçoivent  en  quelque  soitr  la  couronne 


124  RECUEIL 

des  marfyrs  ;  Gantier  ,  supérieur  des  Oratoriens  ;  Mi- 
lay  ,  simple  jésuite  ,  se  distinguèrent  parmi  les  régu- 
liers: Gautier  monte  dans  les  maisons,  soigne  et  con- 
sole les  malades  ,  il  leur  distribue  des  secours  jusqu'à 
ce  qu'il  ait  épuisé  les  fonds  de  sa  communauté  et  les 
«ens  ;  Milay  choisit  le  quartier  de  la  ville  le  plus  af- 
fecté de  la  contagion  ,  où  ,  par  celte  raison  ,  la  faim 
et  la  peste  faisoient  de  plus  grands  ravages;  il  y  éta- 
blit des  cuisines ,  une  pharmacie  ,  et  y  fait  lui-même 
la  distribution  des  alimens  et  des  remèdes  ;  Gautier 
et  Milay  périssent  tous  deux  dans  cette  carrière  glo- 
rieuse. 

Entre  les  séculiers  qui  marchèrent  sur  les  traces 
de  ces  dignes  prêtres,  et  qui  furent  également  mar- 
tyrs de  leur  zèle ,  on  doit  distinguer  à  jamais  Audi- 
bert,Favre,  Arnaud,  Blanc,  Gantheaume,  Carrière, 
Ribiés  ,  Martin  ,  Charrier,  Reibas  ,  Guérin  et  Pascal. 
Peyssonel  le  père  ,  médecin  généreux  ,  courbé  sous 
le  poids  des  ans  ,  ne  cessa  de  panser  les  pestiférés  , 
de  les  secourir  et  de  les  encourager  jusqu'au  moment 
où  la  fatigue  et  la  peste  même  vinrent  le  ravir  à  ses 
concitoyens. 

Au  milieu  de  cette  affreuse  calamité ,  l'objet  le 
plus  pressant  étoit  d'enlever  les  cadavres  ;  ils  étoient 
entassés  dans  tous  les  quartiers,  et  perpétuoient  l'in- 
fection ;  tout  le  monde  fuyoit;  la  mort  étoit  la  pers- 
pective presque  assurée  de  ceux  qui  se  dévoueroient 
à  ce  travail ,  personne  ne  se  présentoit.  Langeron  , 
ciief  d'escadre ,  cet  homme  intrépide ,  qui  par  ses 
soins  et  l'ordre  qu'il  sut  établir  dans  la  ville ,  procura 
la  cessation  du  fléau  ,  fait  proposer  la  liberté  aux  for- 
çats qui  s'emploîront  à  l'enlèvement  des  cadavres  ; 
un  grand  nombre  accepte  la  proposition  du  comman- 
dant; on  leur  distribue  des  crochets  attachés  à  ces 
longs  bâtons  nommés  saint  Roch  ;  mais  il  falloit  un 
homme  courageux  pour  commander  ces  forçats  et 
diriger  l'opération  ;  il  falloit  un  homme  qui  ne  crai- 


DE  FAITS  MEMORABLES.  120 

gnît  point  de  les  suivre,  et  d'aller  avec  eux  dans  les 
galetas  à  la  recherche  des  cadavres  ;  Mousiier  ,  l'un 
des  échevins ,  fut  cet  homme  intrépide  ;  il  se  dévoua  , 
pour  ainsi  dire,  afin  d'expier  la  fatale  prévention  qui 
avoit  aveuglé  le  corps  municipal,  à  l'époque  où  il 
auroit  été  si  facile  d'arrêter  la  contagion,  Moustier 
courut  donc  se  placer  à  la  tête  des  forçats  ;  tantôt  à 
cheval ,  tantôt  à  pied;  l'épée  dans  une  main  ,  l'argent 
dans  l'autre ,  il  ne  cessoit  d'encourager  le  travail  , 
de  récompenser  ou  de  punir,  que  pour  mettre  lui- 
même  la  main  à  l'œuvre.  Un  emplâtre  fumant  d'un 
pus  pestilentiel,  jeté  au  hasard  par  un  forçat  avec 
son  crochet,  vint  se  coller  contre  la  joue  de  Mous- 
tier ;  il  l'arrache,  s'essuie  ,  et  continue  ses  travaux. 
Le  chevalier  Rose  ,  également  hardi  au  conseil  et  à 
l'exécution  ,  qui  avoit  d'abord  compté  pour  rien  le 
sacrifice  de  sa  fortune,  hasarde  également  sa  vie;  il 
se  joint  à  Moustier,  et  met  tant  d'ordre  et  d'activité 
dans  l'enlèvement  des  cadavres],  qu'il  réussit  en  peu 
d'iieures  à  en  faire  inhumer  mille  à  douze  cents  qu'on 
avoit  depuis  long-  temps  entassés  dans  un  réduit ,  et 
dont  les  membres  se  détachoient  déjà  sous  les  ius- 
trumens  des  manoeuvres. 

Par  les  soins  de  Langeron  ,  à  qui  la  cour  venoit 
d'envoyer ,  (le  21  septembre  ,  )  le  brevet  de  com- 
mandant de  Marseille  ,  les  malades  furent  enfin  se- 
courus avec  plus  d'ordre  ,  les  propriétés  furent  res- 
pectées ,  la  disette  disparut,  les  officiers  de  police, 
les  directeurs  des  hôpitaux  ,  qui  s'éloient  évadés  dès 
le  mois  de  juin  ,  se  hâtèrent  de  venir  reprendre  leurs 
fonctions. 

Les  ravages  de  la  peste  étoient  alors  si  affreux  , 
qu'il  périssoit  environ  mille  personnes  par  jour.  Ce- 
pendant les  précautions  prises  par  le  commandant , 
son  zèle  actif  et  infatigable  ,  sa  prévoyance  et  sa  vi- 
gilance eurent  un  succès  si  heureux  ,  qu'avant  la  fin 
de  septembre,  la  mortalité  commença  à  diminuer, 


Ii()  RECUEIL  , 

et  que  dès  la  fin  d'octobre ,  elle  étoit  presque  insen- 
sible. Les  citoyens  osoient  déjà  se  montrer  dans  les 
rues  ;  mais  tous  armés  d'un  sai7it  Roch ,  se  redou- 
tant les  vins  les  autres  ,  ils  s'en  servoient  pour  écar- 
ter et  repousser  ceux  qui  les  auroient  approchés  de 
trop  près. 

A  la  fin  de  Décembre  ,  Langeron  tenta  une  entre- 
prise hardie,  qui  n'eut  aucun  résultat  funeste,  par 
les  précavitions  qu'il  sut  prendre  dans  l'exécution.  Il 
fit  visiter  et  purifier  les  édifices  publics  ,  les  maisons, 
les  magasins  ,  les  meubles  et  les  marchandises.  En- 
fin ,  la  peste  cessa  dans  la  ville,  après  avoir  emporté 
cinquante  mille  personnes. 

Les  ravages  de  la  peste  furent  aussi  très-considé- 
rables dans  les  campagnes  ,  c'est  là  qu'on  vit  ce  que 
la  véritable  solitude  a  de  terrible  dans  ses  effets  ,  et 
le  courage  froid  qu'elle  inspire  aux  hommes  ,  lors- 
qu'ils sont  dénués  de  toute  espéi'ance  de  secours.  De 
malheureux  paysans  ,  abandonnés  de  toute  la  na- 
ture ,  au  moindre  signe  qu'ils  apercevoient  en  eux 
de  la  contagion  ,  creusoient  eux-mêmes  leur  fosse 
dans  leurs  jardins ,  s'y  couchoient ,  etfaisoient  ensuite 
retomber  sur  eux  la  terre  qu'ils  avoient  relevée  sur 
les  bords,  afin  de  n'être  pas  dévorés  après  leur  mort 
par  les  corbeaux  ou  les  chiens  ;  d'autres  s'altachoient 
aux  pieds  de  longues  cordes,  afin  qu'étant  expirés  , 
leurs  enfans  pussent  sans  danger  les  traîner  dans  la 
fosse  et  les  ensevelir. 

La  ville  étant  délivrée  du  fléau  ,  le  zèle  compatis- 
sant du  respectable  Langeron  s'étendit  sur  les  cam- 
pagnes ,  et  y  fut  également  couronné  du  succès. 

Oh  !  combien  ces  hommes  ainsi  dévoués  au  salut 
de  leurs  semblables  ,  doivent  inspirer  d'intérêt  !  sans 
doute  ils  obtiendront  à  jamais  les  bénédictions  de 
ceux  qui  contempleront  leurs  vertus  dans  ce  foible 
tableau. 


DE  FAITS  MEMORABLES.  12'J 

112.  Trait  mémorable  de  charité. 

Cette  affreuse  peste  de  Marseille  s'étendit  jusqu'à 
Toulon ,  et  y  fit  les  plus  grands  ravages  ;  le  P.  Chap- 
part ,  supérieur  du  séminaire  ,  se  dévoua  lui-même 
pour  rappeler  promptement  la  santé  dans  la  ville. 
On  y  avoit  résolu  d'embarquer  tout  ce  qui  restoit  de 
pestiférés,  et  de  les  envoyer  en  haute  mer  à  une  cer- 
taine distance.  Mais  il  eût  été  cruel  d'exposer  ainsi 
des  compatriotes  ,  sans  leur  donner  les  secours  que 
tout  homme  a  droit  d'altendre  de  sa  patrie  ;  il  falloit 
quelqu'un  pour  les  servir,  personne  ne  se  présentoit, 
et  l'on  n'osoit  contraindre  qui  que  ce  fût  à  s'exposer 
ainsi  à  la  contagion  et  à  la  mort.  Ce  généreux  prêtre 
s'offrit  courageusement.  Il  s'enferma  avec  ce  tas  de 
pestiférés  ,  et  il  leur  rendit  tous  les  services  avec  un 
courage  qui  a  peu  d'exemples.  La  maladie  respecta 
son  zèle,  Il  eut  le  bonheur  d'échapper  à  une  mort 
presque  certaine ,  et  de  ramener  même  un  nombre 
de  ces  malheureux  à  qui  ses  soins  avoient  rendu  la 
santé  et  conservé  la  vie. 

J'ose  le  dire  ,  des  dévouemens  que  l'histoire  nous 
vante  ,  n'ont  rien  de  supérieur  à  de  pareilles  actions  : 
il  n'y  a  qu'un  zèle  ardent  de  la  patrie,  soutenu  de 
l'esprit  de  la  religion  ,  qui  soit  capable  de  s'élever 
jusque  là. 


1 13.  Magnanimité  de  M.  de  Lauzun. 

Louis  XIV  permit  à  M.  de  Lauzun  ,  son  favori , 
d'épouser  mademoiselle  de  3Iontpensier  ;  le  lende- 
main sa  majesté  ayant  su  que  ce  mariage  éloit  gé- 
néralement désapprouvé,  elle  lui  défendit  d'y  penser. 
Pour  dédommager  M.  de  Lauzun  d'avoir  manqué  le 
plus  utile  et  le  plus  honorable  des  éfablissemens  ,  le 
roi  lui  offre  alors  le  bâton  de  maréchal  de  France. 

4 


128  RECUEIL 

« 

«  Sire,  lui  répond  Lauzun,  si  j 'a  vois  assez  bien  servi 
»  votre  majesté  pour  le  mériter  ,  ce  seroit  un  hon- 
»  neur  que  je  tiendrois  fort  cher  ;  mais  je  ne  veux 
»   l'avoir  que  par  le  bon  chemin.  » 


1 1^.  Trait  de  honte  de  Louis  XIF . 

LotJis  XIV,  de  concert  avec  l'Angleterre ,  l'élec- 
teur de  Cologne  et  l'évêque  de  Munster,  déclare  la 
guerre  aux  Provinces-Unies,  Il  met  plusieurs  armées 
sur  pied  pour  attaquer  la  république  de  différons 
côtés.  Le  vainqueur  de  Turenne,  Du  Plessis-Praslin, 
chagrin  de  ce  qu'on  ne  lui  donne  le  commandement 
d'aucune  de  ces  armées ,  dit  avec  douleur  qu'il  sou- 
haite la  mort,  puisque  sa  majesté  ne  le  trouve  plus 
bon  à  rien.  Monsieur  te  maréchal ,  lui  répond  le 
roi,  en  l'embrassant  tendrement,  on  ne  travaille 
que  pour  approcher  de  ta  réputation  que  vous 
avez  acquise.  Il  est  agréable  de  se  reposer  après 
tant  de  victoires. 


11 5.  Le  passage  du  Rhin. 

Les  français  s'étant  emparés  des  places  situées 
sur  le  Rhin  ,  se  voient  réduits  à  borner  là  leurs  con- 
quêtes, ou  à  passer  ce  fleuve  profond  et  rapide  en  pré- 
sence du  prince  d'Orange  ,  retranché  surl'avitre  rive. 
Ce  dernier  parti  est  si  rempli  de  difficultés,  qu'un  aven- 
turier étant  alors  venu  offrir  à  Condé  le  secret  de 
faire  de  l'or,  ce  général,  dont  l'esprit  égale  le  cou- 
rage ,  lui  dit ,  «  mon  ami ,  je  te  remercie  ,  mais  si  tu 
»  savois  une  invention  pour  nous  faire  passer  l'Issel 
»  sans  être  assommés  ,  tu  me  ferois  grand  plaisir 
»    de  me  l'indiquer  ;  car  je  n'en  sais  point.  » 

Tandis  qu'on  est  irrésolu  sur  le  parti  qu'on  pren- 
dra ,  quelqu'un  découvre  un  endroit  ,  vis-à-vis  du 
fort  de  Tolhuis,  où  l'eau  est  basse  à  l'entrée  et  à  la 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  129 

sortie ,  et  où  il  n'y  a  pas  deux  cents  pas  à  nager.  Le 
comte  de  Guiche  ,  qui  a  vu  en  Pologne  la  manière 
dont  les  Tartares  passent  les  rivières  ,  se  jette,  sans 
marchander  ,  dans  l'eau.  Il  est  suivi  par  d'autres  , 
dont  (juelques  -  uns  périssent  entraînés  par  la  vio- 
lence du  courant ,  mais  le  plus  grand  nombre  par- 
vient à  l'autre  rive.  Le  péril  est  infiniment  moin- 
dre quand  on  passe  en  escadrons ,  parce  que  la  mul- 
titude des  chevaux  rompt  le  fil  de  l'eau  ,  et  qu'on 
se  soutient  mutuellement  contre  la  rapidité. 

Condé  ,  qui ,  à  cause  de  sa  goutte  ,  s'est  jeté  dans 
un  bateau ,  n'est  pas  plutôt  à  l'autre  bord  ,  qu'il 
marche  aux  Hollandais ,  en  leur  criant  de  se  ren- 
dre. Ils  sont  si  consternés  ,  qu'ils  sont  prêts  à  met- 
tre bas  les  armes  ,  lorsque  le  jeune  duc  de  Longue- 
ville,  échauffé  par  le  vin  ,  tire  un  coup  de  pistolet  , 
en  disant  qu'il  n'y  a  point  de  quartier  à  espérer.  Les 
Hollandais  font  aussitôt  feu  sui'  lui ,  le  tuent  sur  la 
place  avec  quelques  autres  ,  et  s'enfuient.  Voilà  toute 
la  résistance  que  les  Français  éprouvèrent  ù  ce  fa- 
meux passage  du  Rhin  si  célébré. 

Lorsque  le  fleuve  est  passé,  les  villes  se  rendent  sans 
résistance.  Il  n'y  a  guère  d'heure  dans  la  journée  où 
Louis  ne  l'eçoive  la  nouvelle  de  quelque  conquête. 
Un  officier  nommé  Mazel ,  mande  à  î\l.  de  Turenne  : 
«  Si  vous  voulez  m'envoyer  cinquante  chevaux  ,  je 
j)    pourrai  prendre  avec  cela  deux  ou  trois  places.  » 

Turenne  et  Condé  opinent  à  démolir  la  plupart 
des  places  dont  on  s'empare,  parce  que  les  garni- 
sons qu'on  y  laisse ,  afToiblissent  extrêmement  les 
armées  ,  qui  seront  bientôt  hors  d'état  de  paroître 
en  campagne  avec  quelque  consistance,  et  de  tenir 
en  respect  les  princes  d'Allemagne ,  qui  ne  savent 
encore  à  quoi  se  déterminer.  Le  bonheur  de  l'Eu- 
rope veut  que  le  sentiment  de  Louvois ,  minisire  de 
la  guerre  ,  soit  préféré  à  celui  des  deux  plus  grands 
capitaines  du   siècle  ,  auquel  il  est  opposé  ;  mais 

F  5 


l3o  RECUEIL 

Louis  XIV  eut  le  temps  de  se  repentir  de  celte  pré- 
férence. 


1 16.  Grandeur  d'ame  de  SéneviUe. 

SÉNEViLLE  ,  officier  du  régiment  de  Picardie,  fort 
connu  par  sa  bizarrerie  et  par  son  intrépidité,  reçoit 
à  Seneff  un  coup  de  feu  au  travers  du  corps.  Ses 
amis  et  les  soldats  de  sa  compagnie  ,  dont  il  est  ado- 
ré, accourent  autour  de  lui.  Il  leur  dit  d'un  grand 
sang-froid  ,  en  leur  montrant  un  passage  qu'il  faut 
forcer:  Mes  amis  ,  voilà  le  chemin  de  ia  gloire  ; 
ne  songez  plus  à  moi .  et  faites  votre  devoir. 


117.  Louis  XI F  et  îe  grand  Condé. 

La  campagne  de  1674  étant  finie  ,  Condé  se  rend 
à  la  cour,  où  Louis,  quoique  mécontent  delà  jour- 
née plus  sanglante  encore  que  glorieuse  de  Seneff  , 
lui  fait  l'honneur  d'aller  le  recevoir  au  haut  de  l'es- 
calier. Le  prince  qui  le  monte  lentement  ,  parce 
qu'il  souffre  beaucoup  de  la  goutte,  crie  en  voyant 
le  roi  :  Je  demande  pardon  à  votre  majesté ,  si  je 
la  fais  attendre.  Mon  cousin ,  dit  le  monarque,  ?i6 
vous  pressez  pas  ;  quand  on  est  chargé  de  lauriers, 
on  ne  peut  pas  marcher  si  vite. 


1 18.  La  noblesse  française  appréciée  par  Turenne. 

Dans  la  guerre  du  Palatinat ,  les  fatigues  insépara- 
bles d'une  si  rude  campagne,  causent  de  grandes 
maladies  dans  l'armée  française.  Turenne  qui  la 
commandoit ,  va  consoler  les  soldats  ,  toujours  la 
bourse  à  la  main.  Lorsque  l'argent  est  fini,  il  em- 
prunte du  premier  ofTicier  qu'il  rencontre,  et  le  ren- 
voie à  son  intendant  pour  être  payé.  Celui  -  ci ,  qui 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  l3l 

soupçonne  qu'on  exige  quelquefois  plus  qu'on  a 
prêté  à  son  maître  ,  lui  insinue  de  donner  à  l'avenir 
des  billets  de  ce  qu'il  empruntera.  «  Non  ,  non  , 
»  dit  le  vicomte;  donnez  tout  ce  qu'on  vous  deman- 
»  dera.  Il  n'est  pas  possible  qu'un  officier  aille  vous 
«   demander  une  somme  qu'il  ne  m'a  point  prêtée.  » 


119.  La  prévoyance  d'un  soldat  récompensée. 

Dans  la  même  campagne  ,  on  trace  vm  camp  as- 
sez près  de  Strasbourg.  Toute  l'armée ,  convaincue 
qu'on  y  attendra  les  Allemands  ,  travaille  avec  une 
grande  ardeur  à  s'y  retrancher.  Un  vieux  fantassin 
seul  se  repose.  Turenne  lui  demande  la  raison  de 
son  oisiveté.  C'est,  mon  générât,  lui  répond  le  sol- 
dat en  souriant .  que  vous  ne  demeurerez  pas  long- 
temps ici.  Le  vicomte  charmé  de  l'intelligence  de 
cet  homme,  lui  donne  de  l'argent,  lui  recommande 
le  secret ,  et  le  fait  lieutenant. 


120.  Le  prince  de  Conti,  modèle  de  tempérance. 

Le  prince  de  Conti ,  frère  du  grand  Condé,  quoi- 
que accablé  d'infirmités  ,  se  refusoit  aux  goûts  les 
plus  innocens  ,  à  ceux  mêmes  qui  pouvoieut  le  dis- 
traire,  et  faire  un  peu  diversion  à  ses  continuelles 
douleurs.  La  princesse  son  épouse  ,  toujours  atten- 
tive à  soulager  l'ennui  de  ses  naaux  ,  le  pressoit  vai- 
nement de  se  permettre  quelques  récréations:  «  En 
»  se  livrant  à  un  goût ,  lui  répondit-il ,  on  s'accou- 
»  tume  à  se  livrer  à  tous  les  autres.  Il  faut ,  pour 
»  ne  pas  lont  désirer ,  savoir  souvent  se  passer  de  ce 
»   qu'on  désire.  » 


iSa  RECUEIL 

121.  Equité  de  François  I. 

Le  connétable  de  Montmorency,  ayant  été  dis- 
gracié ,  fut  abandonné  de  tous  ses  amis.  L'amiral 
Chabot  est  le  seul  qui  lui  reste  fidèle.  François  I  en 
fut  informé.  Il  fait  venir  Chabot,  et  lui  dit  qu'il  est 
instruit  de  ses  liaisons  avec  le  connétable  ,  et  qu'il  lui 
défend  de  les  continuer.  Chabot  répondit  avec  ime 
générosité  héroïque  ,  qu'il  savoit  ce  qu'il  devoit  à 
son  roi  ,  mais  qu'il  n'ignoroit  pas  non  plus  ce  qu'il 
devoit  à  son  ami  ;  que  le  connétable  étant  vin  bon 
sujet ,  qui  avoit  toujours  bien  servi  l'Etat,  il  ne  l'a- 
bandonneroit  jamais.  Le  roi  le  menaça  de  lui  faire 
son  procès  :  «  Vous  le  pouvez  ,  Sire,  je  ne  demande 
»  là-dessus  ni  délai ,  ni  grâce  ;  ma  conduite  a  tou- 
»  jours  été  telle  ,  que  je  ne  crains  rien  ni  pour  ma 
»  vie ,  ni  pour  mon  honneur.  »  Cette  réponse  piqua 
le  monarque  :  il  fit  arrêter  Chabot ,  que  l'on  con- 
duisit au  château  de  Melun  ,  et  le  chancelier  Poyet 
fut  chargé  de  chercher  des  commissaires  dans  d'vers 
parlemens  pour  lui  faire  son  procès.  Après  bien  des 
détours  ,  on  trouva  enfin  des  crimes  imaginaires  à 
l'innocent  Chabot.  Il  fut  condamné  à  mort  ;  et  le 
chancelier  revint  triomphant  de  Melun  avec  la  pro- 
cédure, et  la  condamnation  de  l'amiral,  qu'il  pré- 
senta au  roi.  Un  prince  tel  que  François  I  pouvoit 
agir  par  hunievir  ;  mais  il  étoit  incapable  de  persister 
dans  l'injustice.  Il  fut  indigné  à  la  vue  de  cette  in- 
fâme procédure  ,  et  dit  au  chancelier  ,  pour  toute 
réponse  :  «  Je  n'aurois  jamais  cru  d'avoir  dans  mon 
»  royaume  tant  de  juges  iniques.  »  Il  fit  aussitôt  re- 
venir l'amiral  à  la  cour  ,  et  lui  rendit  ses  bonnes 
grâces. 


I  DE  FAITS  MJÎilORABLES.  l33 

I  22.  Trait  de  justice  et  de  honte  de  François  I. 

François  I."  étoit  à  la  chasse  aux  environs  de  Blois. 

II  rencontra  une  femme  assez  bien  mise,  accompa- 
gnée d'un  homme  qui  pouvoit  passer  pour  son 
écuyer ,  et  d'un  autre  domestique.  Le  roi  lui  demanda 
où  elle  alloit  par  lun  temps  froid  et  assez  mauvais. 
On  étoit  en  hiver.  Celte  femme,  qui  ne  le  connois- 
soit  pas,  mais  qui  vit  bien  à  l'air  et  au  maintien  de 
François ,  l'un  des  plus  beaux  hommes  de  son  royau- 
me ,  qu'il  ne  pouvoit  être  que  d'un  rang  très- dis- 
tingué, le  salua  ,  et  ne  fit  aucune  difficulté  de  lui 
rendre  compte  de  son  voyage.  «  Monsieur ,  lui  ré- 
»  pondit-elle,  je  vais  à  Blois,  à  dessein  d'y  chercher 
»  quelque  protection  qui  puisse  me  procurer  une 
»  entrée  au  château ,  et  l'occasion  de  me  jeter  aux 
»  pieds  du  roi,  pour  me  plaindre  à  sa  majesté  d'une 
»  injustice  qu'on  m'a  faite  au  parlement  de  Rouen, 
»  d'où  je  viens.  On  m'a  assuré  que  le  roi  est  plein 
»  de  bonté  ,  qu'il  a  celle  d'écouter  facilement  ses 
»  sujets,  et  qu'il  aime  la  justice;  peut-être  aura-t-il 
»  quelque  égard  à  ma  triste  situation  et  à  la  bonté 
n  de  ma  cause.  —  Exposez-moi  votre  affaire,  Made- 
»  moiselle,  lui  dit  François,  sans  se  faire  connoî- 
«  tre.  J'ai  quelque  crédit  à  la  cour ,  et  j'ose  me  flatter 
»  de  vous  y  rendre  service  auprès  du  roi ,  si  vos 
»  plaintes  sont  fondées.  —  Voici ,  Monsieur  ,  répli- 
»  qua  la  dame  ,  l'affaire  dont  il  s'agit.  Je  suis  veuve 
•  d'un  gentilhomme  qui  éloit  homme  d'armes  d'une 
»  des  compagnies  de  sa  majesté.  Pour  être  en  état 
»  de  faire  son  service,  il  emprunta  d'un  homme  de 
»  robe,  et  pour  sûreté  du  prêt  et  des  intérêts,  il  lui 
»  engagea  sa  terre  qui  f.iisoit  tout  son  bien.  Won 
m  mari  fut  tué  dans  une  bataille.  Le  créancier  qui 
»  s'est  emparé  de  celle  terre,  a  toujours  joui  des 
»  fruits,  et  il  m'a  été  impossible  de  payer  les  inté- 
■^   rets  ,  et  encore  moins  le  principal.   Je  l'ai  traduit 


l34  RECUEIL 

n  en  justice  ;  et ,  quoiqu'il  soit  certain  que  les  jouîs- 
»  sances  égalent  le  principal  et  les  intérêts  de  sa 
»  créance  ,  je  demandois  qu'il  s'en  fît  au  moins  une 
j)  compensation;  mais  on  n'a  eu  aucun  égard  à  ma 
»  demande,  et  je  viens  d'être  condamnée  avec  dé- 
B  pens.  Mon  conseil  m'a  de  plus  assuré  qu'il  n'y 
n  avoit  aucun  remède  à  mon  affaire,  si  le  roi  ne 
»  daigne  lui-même  y  en  apporter.  Si  j'ai  le  mal- 
»  heur  de  n'être  pas  écoutée ,  c'en  est  fait  de  ma  for- 
»  tune  et  de  celle  de  mes  enfans,  qui  sont  en  grand 
a  nombre  :  nous  sommes,  eux  et  moi,  réduits  à  la 
»  mendicité.  Je  vous  prie,  Monsieur,  puisque  vous 
»  avez  daigné  m'écouter,  de  vouloir  bien  me  servir 
B  de  protecteur.  »  Le  roi ,  touché  du  récit  de  la  veuve, 
lui  dit  :  «  Mademoiselle,  continuez  votre  route,  ve- 
»  nez  demain  matin  au  château  ,  et  demandez  le 
»  nom  d'un  tel  ;  »  il  lui  indiqua  un  nom  qu'il  ima- 
gina ,  «  et  ce  gentilhomme  vous  fera  parler  au  roi  sur- 
»  le-champ.  »  Elle  le  remercia  ,  alla  à  Blois,  et  le  roi 
rejoignit  les  courtisans  qui  l'accompagnoient.  Il  n'ou- 
blia pas  ce  qu'il  avoit  promis,  et  commanda  ,  en  ar- 
rivant au  château ,  qu'on  l'avertît  s'il  se  présentoit 
une  demoiselle  qui  demandât  à  parler  à  un  tel  gen- 
tilhomme. La  veuve  ne  manqua  pas  de  paroître  le 
lendemain.  Le  roi ,  qui  en  fut  aussitôt  averti ,  la  fit 
introduire  dans  l'appartement  où  il  étoil;  et,  se  fai- 
sant connoître  :  «  Je  suis,  lui  dit-il,  celui  que  vous 
»  demandez  ;  assez  bien  avec  le  roi ,  comme  vous 
»  voyez  ,  pour  en  obtenir  tout  ce  que  je  veux.  Qu'on 
»  aille  chercher  mon  chancelier  ,  continua-t-il ,  et 
n  qu'on  examine  les  plaintes  de  cette  demoiselle. 
»  Allez ,  lui  dit-il  encore  ,  on  vous  fera  justice.  »  La 
veuve ,  frappée  du  dernier  étonnement ,  ne  put  que 
se  jeter  aux  genoux  du  monarque  ,  qui  la  fit  relever 
avec  bonté,  et  voulut  qu'on  examinât  en  sa  pré- 
sence l'affaire  dont  il  s'agissoit.  Le  résultat  fut  un 
ordre  précis  au  créancier  de  remettre  la  terre  ,    en 


,  DE  FAITS  MÉMORABLES.  l35 

recevant  ce  qui  lui  éloit  raisonnablement  dû;  et, 
quant  au  paiement  de  la  dette ,  le  roi  le  fit  faire  de  ses 
propres  deniers. 

123.  Présence  d'esprit  du  duc  de  Lorraine. 

Dans  une  cérémonie  ,  le  cardinal  Mazarin  prit  le 
pas  avant  le  duc  de  Lorraine.  L'aumônier  de  ce  minis- 
tre, qui  le  suivoit,  se  retira  par  respect ,  pour  laisser 
passer  le  prince  :  «  Non ,  passez ,  Monsieur  l'aumô- 
»  nier  ,  dit  le  duc  :  je  cède  le  pas  aux  gens  d'église, 
»  et  même  aux  moindres  clercs  ;  »  et  il  fit  passer  cet 
ecclésiastique.  Par  cette  adroite  civilité,  ilménageoit 
le  cardinal  dont  il  avoil  besoin  ,  et  sauvoit  l'hon- 
neur de  son  ranar. 


124.  Désintéressement  de  M.  Fagon. 

DÈS  que  le  célèbre  M.  Fagon  fut  premier  médecin 
du  roi  Louis  XÏV  ,  il  donna  à  la  cour  un  spectacle 
rare  et  singulier,  un  exemple  qui  non -seulement 
n'y  a  pas  été  suivi,  mais  qui  peut-être  y  a  été  blâmé. 
Il  diminua  beaucoup  les  revenus  de  sa  charge.  11  se 
retrancha  ce  que  les  autres  médecins  de  la  cour,  ses 
subalternes,  dévoient  lui  payer  pour  leur  serment.  Il 
abolit  des  tributs  qu'il  trouva  établis  sur  les  nomina- 
tions aux  chaires  royales  de  professeur  en  médecine 
dans  les  différentes  universités ,  et  sur  les  intendances 
des  eaux  minérales  du  royaume.  11  se  frustra  ainsi 
lui-même  de  tout  ce  que  lui  avoit  préparé ,  avant 
qu'il  fût  en  place,  une  avarice  ingénieuse  et  inven- 
tive ,  ont  il  pouvoit  assez  innocemment  recueillir  le 
fruit  ;  et  ne  voulut  point  que  ce  qui  appartenoit  au 
mérite,  pût  être  auprès  de  lui  disputé  par  l'argent, 
rival  trop  dangereux  et  trop  accoutumé  à  vaincre. 
Le  roi,  en  faisant  la  rnaison  du  duc  dcBerri,  donna 


l36  RECUEIL 

à  M.  Fagon  la  charge  de  premier  médecin  de  ce 
prince,  pour  la  vendre  à  qui  il  voudroit.  Ce  n'étoit 
pas  une  somme  à  mépriser.  Mais  M.  Fagon  ne  se  dé- 
mentit pas  ;  il  représenta  qu'une  place  aussi  impor- 
tante ne  devoit  pas  être  vénale  ,  et  la  fit  tomber  à 
M.  de  la  Carlière,  qu'il  en  jugea  le  plus  digue. 


125.  Courageuse  remontrance  de  (VAuhignéà 
Henri  IV. 

Henri  IV,  avant  que  d'être  élevé  sur  le  trône  de 
France ,  vouloit  épouser  la  comtesse  de  Guiche  qu'il 
aimoit.  Il  demanda  à  Théodore  Agrippa  d'Aubigné 
son  avis  sur  ce  maiiage  ,  en  lui  marquant  la  grande 
envie  qu'il  avoil  de  prendre  ce  parti,  et  il  lui  allé- 
guoit  l'exemple  de  plusieurs  princes  qui  avoient  fait 
leur  bonheur  en  épousant  des  femmes  qu'ils  chéris- 
soient ,  quoiqu'elles  fussent  beaucoup  au  -  dessous 
d'eux  par  leur  condition  :  il  nomma  ,  au  contraire, 
plusieurs  souverains  qui ,  s'étant  mariés  par  poli- 
tique ,  avoient  fait  des  alliances  ruineuses  à  leurs 
États  ;  enfin  ,  il  en  dit  assez  povu-  déterminer  d'Au- 
bigné à  lui  donner  un  conseil  conforme  à  sou  incli- 
nation. Mais  d'Aubigné  prit  hardiment  le  contre-pied, 
a  Rien,  dit-il  à  ce  prince,  n'est  si  méprisable  que 
»  ces  courtisans  qui  s'appuient  des  histoires  que  votre 
»  majesté  a  rapportées,  afin  d'autoriser  la  passion 
»  condamnable  de  leur  maître.  Ces  exemples  ne 
I»  peuvent  point  vous  convenir.  Sire.  Ces  princes 
»  jouissoient  tranquillement  de  leurs  États  ;  ils  n'a- 
»  voient  point  d'ennemis  sur  les  bras  ;  ils  n'étoient 
a  point ,  Sire ,  errans  comme  vous  ,  qui  ne  conserver 
»  votre  vie  et  ne  soutenez  votre  fortune  que  par 
»  votre  vertu  et  votre  renommée.  Vous  devez  aux 
■a  Français  de  grandes  actions,  de  beaux  exemples. 
»   Je  ne  vous  impute  point  le  choix  de  ceux  que  vous 


I  IDE  FAITS  MÉMORABLES.  l'ij 

»  avez  cités  :  ils  vous  ont  été  fournis  par  des  con- 
»  seillers  infidèles,  qui  ont  voulu  nourrir  votre  pas- 
t  sion.  Je  ne  prétends  point  que  vous  y  renonciez 
>  tout-à-coup.  Je  sais  par  mon  expérience  ,  combien 
»  coûtent  de  pareils  sacrifices.  Mais  enfin  condui- 
r>  sez-vous  en  roi  :  soyez  roi,  ou  rien.  Rendez-vous 
»  assidu  dans  votre  conseil ,  que  vous  abhorrez  ; 
»  consacrez  plus  de  temps  aux  affaires  nécessaires , 
p  et  préférez-les  à  vos  plaisirs.  Le  duc  d'Alençon  est 
»  mort;  vous  n'avez  plus  qu'un  pas  à  faire  pour 
»  monter  sur  le  trône.  Si  vous  devenez  l'époux  de 
»  votre  maîtresse ,  le  mépris  que  vous  ferez  rejaillit 
»  sur  votre  personne  vous  en  fermera  le  chemin 
»  sans  ressource.  Quand  vous  aurez  subjugué  le  cœur 
»  des  Français  par  vos  grandes  actions,  et  que  vous 
»  aurez  mis  votre  vie  et  votre  fortune  à  l'abri ,  vous 
»  pouvez  alors  imiter,  si  vous  voulez,  les  exemples 
»  que  vous  venez  d'alléguer.  »  Quelle  liberté  !  quelle 
dure  sincérité  !  Henri  cependant  lemercia  d'Aubigné 
de  son  conseil ,  et  lui  donna  plus  d'une  preuve  de  sa 
tendre  affection.  Quelle  générosité  dans  le  sujet  ! 
quelle  grandeur  d'ame  dans  le  monarque  ! 


126.  Saint  Louis  et  le  sire  de  Joinville. 

Saint  Lovus  étant  dans  la  Terre-Sainte,  assembla 
son  conseil ,  et  dit  :  a  Madame  la  reine,  ma  mère  , 
»  me  mande  que  mon  royaume  est  dans  un  grand 
B  péril,  et  mon  retour  très-nécessaire.  Les  peuples 
»  de  l'Orient ,  au  contraire,  me  représentent  que 
»  la  Palestine  est  perdue,  si  je  les  quitte,  me  con- 
»  jurent  de  ne  les  point  abandonner  à  la  merci  des 
B  Infidèles,  protestent  enfin  qu'ils  me  suivront  tous, 
»  si  je  les  laisse  à  eux-mêmes.  Ainsi  je  vous  prie  de 
»  me  donner  votre  avis  sur  ce  qu'il  me  convient  de 
»  faire.   »    Tout  le  monde    souhaitoit    ardemment 


l38  RECUEIL 

de  retourner  en  France.  Gui  de  Montvoisin  prit  la 
parole,  et  dit,  au  nom  de  tous  les  seigneurs  de  l'ar- 
mée :  «  Sire,  nous  sommes  tous  d'avis  que  l'intérêt 
»  de  votre  royaume  et  la  gloire  de  votre  majesté  ne 
»  vous  permettent  pas  de  demeurer  plus  long-temps 
»  en  Palestine.  Vous  êtes  sans  troupes,  sans  places; 
»  que  pouvez-vous  désormais  entreprendre  qui  soit 
»  digne  d'un  grand  roi  ?  Ainsi ,  tout  considéré  ,  il  pa- 
»  roît  plus  à  propos  que  vous  passiez  la  mer,  afin  de 
»  faire  un  nouvel  armement,  pour  revenir  ensuite 
»  prendre  vengeance  des  ennemis  de  Dieu  et  de  sa 
»  loi.»  Join  ville,  sénéchal  de  Champagne,  s'op- 
posa seul  à  cet  avis  unanime.  «  Quoi  !  s'écria-t-il  , 
»  nous  abandonnerons  ainsi  nos  compagnons  cap- 
»  tifs,  qu'on  met  peut-être  par  milliers  à  la  torture  , 
»  au  moment  que  nous  délibérons  ,  et  qui  se  trou- 
»  vent  dans  la  nécessité,  ou  de  souffrir  mille  morts  , 
»  ou  de  renoncer  à  leur  foi  !  Non.  Le  trésor  du  roi 
»  est  encore  entier.  II  peut  avec  cet  argent  lever  de 
»  nouvelles  troupes;  on  viendra  s'enrôler  à  i'envi 
»  sous  ses  étendarls,  quand  on  saura  qu'il  paie  bien 
»  les  services  ;  et  c'est  le  parti  qu'il  faut  prendre,  si 
»  nous  sommes  encore  sensibles  à  la  gloire  de  notre 
»  souverain,  »  Ce  sentiment  toucha  tout  le  monde  , 
et  ne  persuada  que  le  roi  :  mais  ce  prince  dissimula  ; 
et  craignant  de  trouver  trop  d'opposition  ,  s'il  se  dé- 
claroit  dans  le  moment,  il  remit  l'affaire  à  la  hui- 
taine. Le  conseil  se  retira  fort  irrité  contre  Joinville, 
qui,  jeune  encore,  avoit  osé  combattre  l'avis  de 
tant  de  fameux  personnages  vieillis  dans  les  armées  , 
consommés  dans  la  politique.  «  Il  est  inutile  d'opi- 
»  ner  davantage,  disoit-on  ;  Joinville  veut  qu'on 
»  demeure  :  Joinville ,  qui  en  sait  plus  que  tout  le 
»  conseil  du  royaume  de  France.  »  Le  plus  sage  lui 
parut  de  se  taire  ;  mais  il  eut  peur  d'avoir  déplu  au 
souverain.  Le  roi  qui  le  faisoit  manger  avec  lui,  ne 
le  regarda  point  pendant  tout  le  dîuer.  Le  malheu- 


/  DE  FAITS  MÉMORABLES.  I  3q 

reux  sénéchal  fut  eflrayé  d'un  silence,  qui  trop  sou- 
vent ,  à  la  cour  ,  annonce  une  disgrâce  prochaine. 
Dès  que  les  tables  furent  levées ,  il  se  retira  dans 
l'embrasure  d'une  fenêtre  qui  donnoit  sur  la  mer. 
Là ,  tenant  ses  bras  passés  à  travers  les  grilles ,  il  se 
mita  rêvera  sa  mauvaise  fortune.  Déjà  il  disoit  dans 
son  cœur,  qu'il  laisseroit  partir  le  monarque  ,  et  s'en 
iroit  vers  le  prince  d'Ântioche  son  parent,  lorsque 
tout-à-coup  il  sentit  quelqu'un  s'appuyer  sur  ses 
épaules  par  derrière,  et  lui  serrer  la  tête  entre  les 
deux  mains.  Il  crut  que  c'étoit  le  seigneur  de  Ne- 
mours, qui  l'avoit  le  plus  tourmenté  cette  journée. 
«  De  grâce  ,  lui  dit-il  avec  chagrin  ,  laissez  -  m'en 
»  paix  ,  messire  Philippe  ,  en  maie  -  aventure.  » 
Aussitôt  il  tourna  le  visage  ;  maisl'iuconnu  lui  passa 
la  main  par-dessus.  Alors  il  sut  que  c'étoit  le  roi,  à 
une  émeraude  qu'il  avoit  au  doigt,  et  voulut  se  reti- 
rer, coiume  quelqu'un  qui  avoit  mal  parlé,  t  Venez- 
»  çà  ,  Sire  de  Joinville ,  dit  le  monarque  en  l'arrê- 
>  tant.  Je  vous  trouve  bien  hardi,  jeune  comme  vous 
»  êtes ,  de  me  conseiller  ,  sur  tout  le  conseil  des 
»  grands  personnages  de  France,  que  je  dois  demeu- 
»  rer  en  cette  terre. —  Si  le  conseil  est  bon  ,  répondit 
»  le  .sénéchal  avec  un  petit  reste  d'humeur ,  voire 
»  majesté  peut  le  suivre  :  s'il  est  mauvais,  elle  est 
»  maîtresse  de  n'y  pas  croire. — Mais  si  je  demeure 
»  en  Palestine,  ajouta  le  prince,  Joinville  voudra- 
»  t-il  y  rester  avec  moi  ?  —  Oui,  Sire  ,  reprit  celui- 
»  ci ,  avec  vivacité  ,  fût-ce  à  naes  propres  dépens.  » 
Le  roi ,  charmé  de  sa  naïveté  ,  lui  découvrit  enfin 
que  son  dessein  n'étoit  pas  de  repasser  sitôt  en  France; 
néanmoins  il  lui  recommanda  le  secret.  Cette  confi- 
dence ,  dont  le  sénéchal  étoit  digne  ,  rendit  à  ce  sei- 
gneur toute  la  gaieté  qu'il  avoit  perdue.  «  Nul  mal 
ne  le  grevoit  plus.  »  On  l'attaquoit,  il  se  défendoit, 
fl  rétorquoit  par  des  railleries  celles  qu'on  lançoit 

eans  cesse  contre  lui. 


i4o 


RECUEIL 


127.  Danger  des  flatteurs. 

M.  de  Montausier,  gouverneur  du  grand  Dauphin  , 
n'aimoit  pas  qu'on  flattât  ce  jeune  prince.  Il  le  fit 
bien  sentir  un  jour,  en  badinant,  au  marquis  de 
Créqui.  Le  dauphin  étant  jeune  ,  s'amusoit  à  tirer  au 
blanc,  et  tiroit  fort  loin  du  but.  Son  gouverneur  se 
moquant  de  lui,  dit  au  marquis  de  Créqui,  qui  étoit 
fort  adroit,  de  tirer;  mais  ce  jeune  seigneur  tira 
beaucoup  plus  loin  du  but  que  M.  le  dauphin.  «  Ah  ! 
i>  petit  corrompu,  s'écria  M.  de  Montausier,  il  fau- 
»  droit  vous  étrangler.  »  Le  dauphin  devenu  plus 
grand  ,  fut  mis  à  la  tête  des  années  ,  et  ce  prince  , 
digne  de  son  auguste  père ,  et  de  son  sage  gouver- 
neur ,  emporta  la  ville  de  Philisbourg,  qui  passoit 
pour  imprenable  Pour  l'en  féliciter,  M.  de  Mon- 
tausier lui  écrivit  en  ces  termes  :  «  Je  ne  vous  fais 
»  point  compliment ,  Monseigneur ,  sur  la  prise  de 
»  Philisbourg  ;  vous  aviez  une  bonne  armée ,  des 
»  bombes,  du  canon  ,  et  Vauban.  Je  ne  vous  en 
»  fais  point  aussi  sur  ce  que  vous  êtes  brave  ;  c'est 
«>  une  vertu  héréditaire  dans  votre  maison  ;  mais  je 
»  me  réjouis  avec  vous  de  ce  que  vous  êtes  libéral , 
»  généreux ,  humain ,  et  faisant  valoir  les  services 
»    de  ceux  qui  font  bien.  » 


128.  Trait  d'équité  d'un  voieur. 

Un  homme  condamné  pour  vol  domestique,  à 
être  pendu  dans  le  village  de  la  Marche ,  du  ressort 
de  Bar-sur- Aube  ,  fut  remis  entre  les  mains  de  quatre 
archers,  pour  être  conduit  à  Paris  par  appel  de  son 
jugement.  Au  village  de  Guines,  le  condamné  trouva 
le  moyen  de  se  dérober  à  la  vigilance  de  ses  gardes  , 
qui,  quelques  recherches  qu'ils  fissent ,  ne  purent 
découvrir  le  lieu  de  sa  retraite.  Les  archers ,  arrivés 


j  DE  FAITS  MÉMORABLES.  l4l 

à  Paris  sans  leur  prisonnier ,  furent  écroués  à  la  re- 
quête du  procureur-général,  qui  les  en  rendoit  res- 
ponsables. Ou  alloit  travailler  à  leur  procès,  lorsque 
le  criminel,  ne  pouvant  étouffer  les  remords  de  sa 
conscience,  se  détermine  à  les  délivrer  aux  dépens 
de  sa  vie,  et,  pour  cet  effet,  à  venir  se  constituer 
dans  les  prisons  de  la  capitale.  Quand  il  fut  à  la  porte 
Saint-Antoine,  il  demanda  le  chemin  de  la  concier- 
gerie ;  et  se  présente  enfin  au  guichetier,  qui  lui 
refuse  l'entrée,  et  le  traite  d'insensé  ,  attendu  qu'il 
n'y  avoit  pas  de  jugement  rendu  contre  lui.  Alors  ce 
malheureux  lui  déclare  la  nature  de  son  crime ,  et  la 
manière  dont  il  s'est  tiré  d'entre  les  mains  de  ses 
gardes.  Sur  cette  déposition  ,  et  sur  la  preuve  par- 
lante de  son  évasion,  on  lui  fit  la  grâce  de  l'empri- 
sonner ;  et  les  archers  lui  ayant  été  confrontés  ,  il 
avoua  tout  son  délit  ,  et  fut  reconnu  pour  l'homme 
qui  leur  avoit  échappé.  Cette  action  de  probité,  d'au- 
tant plus  étonnante,  qu'elle  partoit  d'un  homme  qui 
devoit  en  paroître  incapable ,  fut  rapportée  à  M.  le 
duc  d'Orléans  ,  régent  du  royaume.  Elle  toucha  ce 
prince,  qui  donna  la  giàce  du  criminel,  et  une 
somme  d'argent  pour  lui  faire  reprendre  le  chemin  de 
son  pays. 


i2y.  BeUe   leçon  de  bienséancù  donnée  par 
Charlemagne. 

L'n  jeune  homme  ,  à  qui  Charlemagne  venoit  de 
donner  lui  évêché  ,  s'en  refournoit  très  -  satisfait. 
S'élant  fait  amener  son  cheval ,  il  y  monta  si  légè- 
rement, que  peu  s'en  fallut  qu'il  ne  sautât  par-des- 
sus. L'empereur,  qui  le  vit  d'une  fenêtre  de  son  pa- 
lais ,  l'envoya  chercher  :  «  Vous  savez  ,  lui  dit  -  il , 
»  l'embarras  où  je  suis  pour  avoir  de  bons  cavaliers  ; 
»  étant  aussi  bon  écuyer  que  vous  êtes  ,  vous  seriez 


l4'2  RECUEIL  I 

s  fort  en  état  de  me  servir.  J'ai  envie  de  vous  rete- 
»  nir  à  ma  suite  :  vous  m'avez  tout  l'air  de  réussir , 
»  et  d'être  encore  meilleur  cavalier  que  bon  prélat.» 
Il  s'en  tint  à  cetle  leçon  ,  qui  dut  inspirer  au  jeune 
évêque  l'esprit  de  son  état. 


i5o    Reconnoissance  cVun  soldat. 

Le  maréchal  d'Aumont  attaque  Crodon  ,  place  que 
les  Espagnols  avoient  fortifiée  de  l'aveu  de  la  ligue  , 
à  l'entrée  de  la  baie  de  Brest,  et  où  ils  se  défendoient 
avec  une  vigueur  au-dessus  de  tout  éloge.  Une  cons- 
tance si  marquée  irrite  le  maréchal,  qui  fait  publier 
que,  sous  peine  de  perdre  la  tête,  il  ne  sera  fait 
quartier  à  aucun  des  assiégés.  Il  y  en  eut  pourtant 
un  de  sauvé  au  dernier  assaut  par  un  soldat,  lequel 
traduit  au  conseil  de  guerre ,  avoue  sa  désobéissance, 
ajoutant  qu'il  est  content  de  souffrir  la  mort,  pour- 
vu qu'on  respecte  les  jours  qu'il  a  épargnés,  «  Quel 
»  si  grand  intérêt  prenez -vous  donc  à  la  conserva- 
»  lion  de  cet  homme  ?  lui  dit  le  général.  C'est,  ré- 
»  pond-il,  que  dans  une  occasion  semblable  il  hi'a 
»  sauvé  la  vie  à  moi-même.  »  D'Aumont  ne  peut 
se  défendre  d'admirer  la  générosité  de  l'un  et  de 
l'autre,  leur  fait  grâce  à  tous  deux  ,  et  les  comble 
de  louanges. 


i5i.  Jean  et  Marie. 

Un  marchand  s'éloil  embarqué  pour  les  Indes  avec 
sa  femme;  il  y  gagna  beaucoup  d'argent,  et,  au 
bout  de  quelques  années,  il  fit  sesarrangemens  pour 
revenir  en  France  où  il  étoit  né,  et  où  il  avoit  toute 
sa  famille  :  il  emmenoit  avec  lui  sa  femme  et  deux 
enfans ,  un  garçon  et  une  fille.  Le  garçon ,  âgé  de 
quatre  ans,  se  nommoit  Jean,  et  la  fille,  qui  n'en 


■^eam^  e^  ^yfiO'f'ce^. 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  l43 

a(oit  que  trois,  s'appeloit  Marie.  Quand  ils  furent 
à  moitié  chemin ,  il  s'éleva  une  tempête  violente ,  et 
le  pilote  dit  qu'ils  étoient  en  grand  danger,  parce 
que  le  vent  les  poussoit  vers  les  îles  où  sans  doute  le 
vaisseau  se  briseroit.  Le  pauvre  marchand  ayant  ap- 
pris cela,  prit  une  grande  planche,  et  lia  fortement 
dessus  sa  femme  et  ses  deux  enfans  ;  il  voulut  s'y  at- 
tacher aussi,  mais  il  n'en  eut  pas  le  temps,  car  le 
vaisseau  ayant  touché  contre  un  rocher,  s'ouvrit  en 
deux,  et  tous  ceux  qui  étoient  dedans  tombèrent 
dans  la  mer.  La  planche  sur  laquelle  étoient  la  femme 
et  les  deux  enfans  se  soutint  sur  la  mer  oomme  un 
petit  bateau  ,  et  le  vent  les  poussa  vers  une  île.  Alors 
la  femme  détacha  les  cordes,  et  avança  dans  cette 
île  avec  ses  deux  enfans. 

La  première  chose  qu'elle  fit  quand  elle  fut  en 
lieu  de  sûreté  ,  fut  de  se  mettre  à  genoux  pour  re- 
mercier Dieu  de  l'avoir  sauvée  ;  elle  étoit  pourtant 
bien  affligée  d'avoir  perdu  son  mari,  qui  étoit  un 
si  bon  homme  :  elle  pensoit  aussi  qu'elle  et  ses  en- 
fans movirroient  de  faim  dans  cette  île,  ou  qu'ils  se- 
roient  mangés  par  les  bêtes  sauvages.  Elle  marcha 
quelque  temps  dans  ces  tristes  pensées  ;  elle  aperçut 
plusieurs  arbres  chargés  de  fruit.  Elle  prit  un  bâ- 
ton ,  en  fit  tomber,  et  les  donna  à  ses  petits  enfans; 
elle  en  mangea  elle-même  ;  elle  avança  ensuite  plus 
loin  pour  voir  si  elle  ne  découvriroit  pas  quelque 
cabane;  mais  elle  reconnut  qu'elle  étoit  dans  une 
île  déserte.  Elle  trouva  dans  son  chemin  un  grand 
arbre  qui  étoit  creux,  et  elle  résolut  de  s'y  retirer 
pendant  la  nuit.  Elle  y  coucha  donc  avec  ses  enfans, 
et  le  lendemain  elle  avança  encore  autant  qu'ils 
purent  marcher  :  elle  découvrit  en  marchant ,  des 
nids  d'oiseaux  dont  elle  prit  les  œufs  ;  et  voyant  qu'elle 
ne  trouvoit  dans  cette  île  ni  homme,  ni  bétes  mal- 
faisantes, elle  résolut  de  se  soumettre  à  la  volonté 
du  Ciel ,  et  de  faire  son  possible  pour  bien  élever  ses 


l44  RECUEIL  I 

enfans.  Elle  avoit  sauvé  du  naufrage  un  Evangile  Vt 
un  livre  de  prières,  elle  s'en  servit  pour  leur  ap- 
prendre à  lire,  et  pour  leur  enseigner  à  connoîlre 
Dieu,  Quelquefois  son  fils  lui  disoit  :  o  Ma  mère  , 
où  est  mon  papa  ?  pourquoi  nous  a-t-il  fait  quitter 
notre  maison  pour  venir  dans  celte  île  ?  Est-ce  qu'il 
ne  viendra  pas  nous  chercher?  Mes  enfans,  leur 
répondoit  celte  brave  femme  en  fondant  en  larmes  , 
votre  père  est  allé  dans  le  Ciel  ;  mais  vous  avez  un 
autre  père,  qui  est  Dieu;  il  est  ici,  quoique  vous 
ne  le  voyiez  pas;  c'est  lui  qui  nous  envoie  des  fruits 
et  des  œufs,  et  il  aura  soin  de  nous  tant  que  nous 
l'aimerons  de  tout  notre  cœur,  et  que  nous  le  ser- 
virons fidèlement.  »  Quand  ces  enfans  surent  lire , 
ils  s'occupoient  avec  bien  du  plaisir  de  tout  ce  que 
contenoient  leurs  livres,  et  ils  en  parloient  toute  la 
journée;  ils  éloient  d'ailleurs  d'un  excellent  carac- 
tère et  d'une  soumission  sans  bornes  aux  moindres 
volontés  de  leur  mère. 

Au  bout  de  deux  ans,  elle  tomba  malade;  et 
comme  elle  connut  qu'elle  alloit  mourir  ,  elle  con- 
çut la  plus  grande  inquiétude  pour  ses  pauvres  en- 
fans; mais  à  la  fin,  elle  pensa  que  Dieu,  qui  est 
bon,  en  prendroit  soin;  celle  pensée  consolanle  la 
rassura.  Elle  éloit  couchée  dans  le  creux  de  son  ar- 
bre, et  ayant  appelé  ses  enfans,  elle  leur  dit  :  «  Je 
vais  bientôt  mourir,' mes  chers  enfans,  et  vous  n'au- 
rez plus  de  mère.  Souvenez-vous  pourtant  que  vous 
ne  resterez  pas  tout  seuls,  et  que  Dieu  verra  tout 
ce  que  vous  ferez  :  ne  manquez  jamais  à  le  prier 
matin  et  soir.  Mon  cher  Jean ,  ayez  bien  soin  de 
votre  sœur  Marie;  ne  la  grondez  pas,  ne  la  bâtiez 
jamais;  vous  êtes  plus  grand  et  plus  fort  qu'elle, 
vous  irez  lui  chercher  des  œufs  et  des  fruits.  »  Elle 
vouloit  dire  aussi  quelque  chose  à  Marie ,  mais  elle 
n'en  eut  pas  le  temps;  elle  rendit  les  derniers  sou- 
pirs entre  leurs  bras. 

Ce» 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  l45 

Ces  malheureux  orphelins  ne  comprenoient  pas 
ce  que  leur  mère  avoit  voulu  leur  dire  :  ils  ne  sa- 
voient  ce  que  c'éloit  que  de  mourir  ;  ils  crurent 
qu'elle  dormoit ,  et  ils  n'ausoient  faire  du  bruit , 
crainte  de  la  réveiller  Jean  fut  chercher  des  fruits  , 
et  ayant  soupe,  ils  se  couchèrent  à  côté  de  l'arbre  , 
et  s'endormirent  tous  les  deux.  Le  lendemain  matin 
ils  furent  fort  étonnés  de  ce  que  leur  mère  dormoit 
encore,  et  la  tirèrent  par  le  bras;  mais  comme  ils 
virent  qu'elle  ne  leur  répondoit  point,  ils  crurent 
qu'elle  éloit  fâchée  contre  eux,  et  se  mirent  à  pleu- 
rer ;  ensuite  ils  lui  demandèrent  pardon  ,  et  lui  pro- 
mirent d'être  plus  sages.  Ils  eurent  beau  faire  ,  la 
pauvre  femme  ne  leur  répondit  point.  Ils  restèrent 
là  pendant  plusieurs  jours,  jusqu'à  ce  que  le  corps 
commençât  à  se  corrompre.  Un  matin  Marie  jetant 
de  grands  cris,  dit  à  Jean  :  Ah  !  mon  frère,  voilà 
des  vers  qui  mangent  notre  pauvre  maman,  il  faut 
les  arracher;  venez  m'aider.  »  Jean  approcha,  mais 
le  corps  sentoit  si  mauvais,  qu'ils  ne  purent  rester 
auprès,  et  furent  contraints  d'aller  chercher  un  autre 
arbre  pour  y  coucher. 

Ces  deux  enfans  obéirent  exactement  à  leur  mère; 
et  jamais  ils  ne  manquèrent  à  prier  Dieu  :  ils  lisoient 
si  souvent  leurs  livres,  qu'ils  les  savoient  par  cœur; 
quand  ils  avoient  lu,  ils  se  promenoient,  ou  bien 
ils  s'asseyoient  sur  l'herbe,  et  Jean  disoit  à  sa  sœur  : 
Je  mie  souviens,  quand  j'étois  bien  petit,  d'avoir  été 
dans  un  pays  où  il  y  avoit  de  grandes  maisons  et 
beaucoup  d'hommes  ;  j'avois  une  nourrice  et  vous 
aussi  ,  et  mon  père  avoit  un  grand  nombre  de  va- 
lets ;  nous  avions  aussi  de  belles  robes  :  tout  d'un 
coup  papa  nous  a  mis  dans  une  maison  qui  alloit 
sur  l'eau  ,  et  puis  nous  a  attachés  à  une  planche  ,  et 
à  été  au  fond  de  la  mer  d'où  il  n'est  jamais  revenu. 
—  Cela  est  bien  singulier,  répondit  Marie;  mais 
enHn  ,   puisque  cela  est  arrivé  ,  c'est   que  Dieu  l'a 

Manuel.  " 


l46  RECUEIL  ( 

\oulu  ;   car  vous  savez  bien  ,  mon  frère  ,  qu'il  est 
tout-puissant. 

Jean  et  Marie  restèrent  onze  ans  dans  cette  île. 
Un  jour  qu'ils  étoient  assis  au  bord  de  la  mer ,  ils 
aperçurent  dans  une  barque  plusieurs  bommes  noirs. 
D'abord  Marie  eut  peur,  et  vouloit  se  sauver  ;  mais 
Jean  la  retint  et  lui  dit  :  «  Restons,  ma  sœur  ,  ne 
savez-voiis  pas  bien  que  Dieu  est  ici  présent ,  et  qu'il 
empêchera  ces  hommes  de  nous  faire  du  mal  ?  Ces 
hommes  noirs  étaiU  descendus  à  terre,  furent  surpris 
de  voir  ces  cnfans  qui  étoient  d'une  autre  couleur 
qu'eux;  ils  les  environnèrent  et  leur  parlèrent  ;  mais 
ce  fut  inutilement,  le  frère  et  la  sœur  n'entendoient 
pas  leur  langage.  Jean  mena  ces  sauvages  à  l'endroit 
où  étoient  les  os  de  sa  mère ,  et  leur  conta  comme 
elle  éloit  morte  tout  d'un  coup.  Ils  ne  l'entendirent 
pas  non  plus.  Enfin  les  noirs  leur  montrèrent  leur 
petit  bateau  ,  et  leur  firent  signe  d'y  entrer.  «  Je 
n'oserois ,  dit  Marie  ;  ces  gens-là  me  font  peur.  » 
Jean  lui  répondit:  «  Rassurez- vous,  ma  sœur,  mon 
père  avoit  des  domestiques  de  la  même  couleur  que 
ces  hommes,  peut-être  qu'il  est  revenu  de  son  voya- 
ge, et  qu'il  les  envoie  pour  nous  chercher.  » 

Ils  entrèrent  donc  dans  la  barque ,  qui  les  condui- 
sit dans  une  île  peu  éloignée  de  celle  qu'ils  venoient 
de  quitter,  et  qui  avoit  des  sauvages  pour  habitans. 
Ils  y  furent  fort  bien  reçus.  Le  roi  ne  pouvoit  se 
lasser  de  regarder  Marie  ,  et  il  metloit  souvent  sa 
main  sur  son  cœur,  pour  lui  prouver  qu'il  l'aimoit. 
Marie  et  Jean  eurent  bientôt  appris  la  langue  de  ces 
sauvages ,  et  ils  connurent  qu'ils  faisoient  la  guerre 
à  des  peuples  qui  demeuroient  dans  des  îles  voisines, 
qu'ils  mangeoient  leurs  prisonniers  ,  et  qu'ils  ado- 
roient  un  grand  vilain  singe  qui  avoit  plusieurs  sau- 
vages pour  le  servir;  en  sorte  qu'ils  se  repentoient 
beaucoup  d'être  venus  demeurer  chez  cette  atîreuse 
nation.  Cependant  le  roi  vouloit  absolument  épou- 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  iJ^n 

ser  Marie ,  qui  disoit  à  son  frère  :  «  J'aimerois  mieux 
mourir  que  d'être  la  femme  de  cet  homme-là.  —  C'est 
parce  qu'il  est  bien  laid  que  vous  ne  voudriez  point 
l'épouser  ?  —  Non ,  mon  frère ,  c'est  parce  qu'il  est 
méchant  ;  ne  voyez-vous  pas  qu'il  ne  connoît  pas 
Dieu,  et  qu'au  lieu  de  le  prier,  il  se  met  à  genoux 
devant  ce  vilain  singe  ?  d'ailleurs  ,  notre  livre  dit  qu'il 
faut  pardonner  à  ses  ennemis  et  leur  faire  du  bien  , 
et  vous  voyez  qu'au  lieu  de  cela ,  ce  méchant  homme 
fait  mourir  ses  prisonniers,  et  les  mange.  » 

«  Il  me  prend  une  pensée,  dit  Jean  :  si  nous  pou- 
vions le  tuer  ce  vilain  animal, ils  verroient  bien  que 
ce  n'est  pas  un  dieu.  —  Faisons  mieux ,  reprit  Ma- 
rie; notre  livre  nous  enseigne  que  Dieu  accorde  tou- 
jours les  choses  qu'on  lui  demande  de  bon  cœur  ; 
mettons-nous  à  genoux,  prions-le  de  tuer  lui-même 
le  singe,  alors  ou  ne  s'en  prendra  point  à  nous,  et 
on  ne  nous  fera  point  mourir. 

Jean  trouva  ce  que  sa  sœur  lui  disoit  fort  raison- 
nable; ils  se  mirent  donc  tous  deux  à  genoux,  et 
dirent  tout  haut  :  «  Seigneur,  qui  pouvez  tout  ce  que 
vous  voulez,  ayez,  s'il  vous  plaît,  la  bonté  de  tuer  ce 
singe  ,  afin  que  ces  pauvres  gens  connoissent  que 
c'est  vous  qu'il  faut  adorer  et  non  pas  lui.  »  Ils 
étoient  encore  à  genoux,  lorsqu'ils  entendirent  jeter 
de  grands  cris:  ils  s'informèrent  de  ce  qui  y  don- 
noit  lieu,  et  ils  apprirent  que  le  grand  singe,  en 
sautant  d'un  arbre  à  l'autre ,  s'étoit  cassé  la  jambe 
et  qu'on  croyoit  qu'il  en  mourroit.  Les  sauvages  qui 
en  avoient  soin ,  et  qui  étoient  comme  ses  prêtres , 
dirent  au  roi,  lorsqu'il  fut  mort,  que  Marie  el  son 
frère  étoient  cause  du  malheur  qui  étoit  arrivé ,  et 
qu'il  ne  pourroit  être  heureux  qu'après  que  ces  deux 
blancs  auroient  adoré  leur  dieu.  Aussitôt  on  décida 
qu'on  feroit  un  sacrifice  au  nouveau  singe  qu'on  ve- 
noit  de  choisir  ;  que  les  deux  blancs  y  assisteroient , 
et  qu'après  la  céréraouic,  Marie épouseroit  leur  roi; 


3 


l4S  RECUEIL  \ 

que  s'ils  rcfusoicnt  de  le  faire,  on  les  brûleroit  tout 
vifs  avec  leurs  Livres,  dont  ils  se  servoient  pour  faire 
des  enchantemens.  Marie  apprit  celte  résolution  , 
et  comme  les  prêtres  lui  disoient  que  c'étoit  elle  qui 
avoit  fait  mourir  leur  singe  ,  elle  répondit  :  «  Si  je 
l'avois  fait  mourir,  n'est-il  pas  vrai  que  je  serois 
plus  puissante  que  lui  ?  Je  serois  donc  bien  stupide 
d'adorer  quelqu'un  qui  ne  seroit  pas  au-dessus  de 
moi  :  le  plus  foible  doit  se  soumettre  au  plus  puis- 
sant, et  par  conséquent  je  mériterois  plutôt  les  ado- 
rations du  singe,  que  lui  les  miennes  :  cependant  je 
ne  veux  pas  vous  tromper  ;  ce  n'est  pas  moi  qui  lui 
ai  ôté  la  vie,  mais  notre  Dieu,  qui  est  le  maître  de 
toutes  les  créatures ,  et  sans  la  permission  duquel 
vous  ne  pourriez  ôter  un  seul  de  mes  cheveux.  »  Ce 
discours  irrita  les  sauvages  ;  ils  attachèrent  Marie  et 
son  frère  à  des  poteaux,  et  se  préparoient  à  les  brû- 
ler, lorsqu'on  leur  apprit  qu'un  grand  nombre  de 
leurs  ennemis  venoient  d'aborder  dans  l'île.  Ils  cou- 
rurent pour  les  combattre,  et  furent  vaincus.  Les 
sauvages  qui  étoient  vainqueurs,  brisèrent  les  chaînes 
des  deux  enfans  blancs,  et  les  emmenèrent  dans 
leur  île,  où  ils  devinrent  esclaves  du  roi.  Ils  tra- 
vailloient  depuis  le  matin  jusqu'au  soir,  et  disoient  : 
t  11  faut  servir  fidèlement  notre  maître  pour  l'amour 
de  Dieu,  et  croire  que  c'est  le  Seigneur  que  nous 
servons,  car  notre  livre  dit  expressément  qu'il  faut 
en  agir  ainsi.  » 

Cependant  ces  nouveaux  sauvages  faisoient  sou- 
vent la  guerre,  [et,  comme  leurs  voisins,  ils  maiv- 
geoient  leurs  prisonniers.  Un  jour  ils  en  prirent  un 
grand  nombre  ,  car  ils  étoient  fort  vaillans.  Il  se 
trouva  parmi  ces  prisonniers  un  homme  blanc,  et 
comme  il  éfoit  fort  maigre ,  les  sauvages  résolurent 
de  l'engraisser  pour  le  manger.  Ils  l'enchaînèrent 
dans  une  cabane,  et  chargèrent  Marie  de  pourvoir 
à  ses  besoins    Comme  elle  savoit  qu'il  devoit  être 


DB  FAITS  MÉMORABLES.  l49 

b'icntôt  mangé,  elle  déploroit  son  sort;  en  le  regar- 
dant tristement ,  elle  dit  :  «  Mon  Dieu,  mon  Dieu  , 
ayez  pitié  de  lui!  »  Cet  homme  blano,  qui  avoit  été 
fort  étonné  en  voyant  une  fille  de  la  même  couleur 
que  lui,  le  fut  bien  davantage  quand  il  lui  entendit 
parler  sa  langue,  et  invoquer  vui  seul  Dieu.  «  Qui 
vous  a  appris  à  parler  français  ,  lui  dit-il,  et  à  con- 
noître  le  vrai  Dieu  ?  —  Je  ne  savois  pas  le  nom  de  la 
langue  que  je  parle,  lui  répondit  Marie;  c'éloit  la 
langue  de  ma  mère ,  et  elle  me  Ta  apprise  :  quant  à 
Dieu,  nous  avons  deux  livres  qui  en  parient,  et  nous 
le  prions  tous  les  jours.  —  Ah  !  Ciel ,  repiit  cet  homme 
en  levant  les  mains  et  les  yeux  au  Ciel...  seroit-il 
possible  ?  mais ,  ma  fille ,  pourriez-vous  me  mon- 
trer les  livres  dont  vous  me  parlez  ?  —  Je  ne  les 
ai  pas  ,  mais  je  vais  chercher  mon  frère  qui  les  garde, 
et  il  vous  les  montrera  :  en  même  temps  elle  sortit , 
et  revint  bientôt  après  avec  Jean  ,  qui  les  apporta. 
L'homme  blanc  les  ouvrit  avec  émotion .  et  ayant  lu 
sur  le  premier  feuillet:  Ce  livre  appartient  à  Jean 
Maurice,  il  s'écria  :  s  Ah  !  mes  chers  enfans  !  est-ce 
vous  que  je  revois  ?  Venez  embrasser  votre  père  ,  et 
puissiez-vous  me  donner  des  nouvelles  de  votre  mère  ! 
Jean  et  Marie,  à  ces  paroles,  se  jetèrent  dans  ses 
bras  en  versant  des  larmes  de  joie.  A  la  fin  ,  Jean 
reprenant  la  parole,  dit  :  «  Je  sens  aux  transports  de 
mon  cœur  que  vous  êtes  mon  père;  cependant  je 
ne  conçois  pas  comment  cela  peut  être ,  car  ma  mère 
m'a  dit  que  vous  étiez  tombé  au  fond  de  la  mer ,  et 
je  sais  à  présent  qu'il  n'est  pas  possible  d'y  vivre.  —  Je 
tombai  effectivement  dans  la  mer,  quand  notre  vais- 
seau s'entr'ouvrit,  reprit  Jean  Maurice;  mais  m'é- 
tant  saisi  d'une  planche  ,  j'abordai  heureusement 
dans  une  île,  et  je  vous  crus  perdus.  »  Alors  Jean 
lui  raconta  tout  ce  dont  il  put  se  souvenir;  et  son 
père  pleura  beaucoup  quand  il  apprit  la  mort  de  sa 
femme.  Marie  pleuroit  aussi,  mais  c'éloit  pour  un 

3 


l5o  RECUEIL  i 

autre  sujet.  «  Hélas  !  s'éciia-t-elle ,  à  quoi  sert-il 
d'avoir  retrouvé  notre  père,  puisqu'il  doit  être  tué 
et  mangé  dans  peu  de  jours  ?  —  Il  faudra  briser  ses 
chaînes,  reprit  Jean,  et  nous  nous  sauverons  tous 
trois  dans  la  forêt.  —  Et  qu'y  ferons-nous ,  mes  pau- 
vres enfans  ?  répliqua  Maurice;  les  sauvages  nous 
attraperont,  ou  bien  il  faudra  mourir  de  faim. —  Lais- 
.sez-moi  faire ,  dit  Marie ,  je  sais  un  moyen  infail- 
lible de  vous  sauver.  • 

Elle  sortit  en  finissant  ces  paroles,  et  alla  trouver 
le  roi.  Lorsqu'elle  fut  entrée  dans  sa  cabane,  elle  se 
jeta  à  ses  pieds,  et  lui  dit  :  «  Seigneur,  j'ai  une 
grande  grâce  à  vous  demander;  voulez- vous  me  pro- 
mettre de  me  l'accorder?  —  Je  vous  le  jure,  reprit 
le  roi,  car  je  suis  fort  content  de  votre  service.  —  Eli 
bien  !  vous  saurez  que  cet  homme  blanc  dont  vous 
m'avez  ordonné  de  prendre  soin ,  est  mon  père  et 
celui  de  Jean  ;  vous  avez  résolu  de  le  manger,  et  je 
viens  vous  représenter  qu'il  est  vieux  et  maigre ,  et 
qu'en  conséquence  il  ne  sera  pas  fort  bon  ,  au  lieu 
que  je  suis  jeune  et  grasse;  ainsi  j'espère  que  vous 
voudrez  me  manger  à  sa  place;  je  ne  vous  demande 
que  huit  jours  ,  pour  avoir  le  plaisir  de  le  voir  avant 
de  mourir.  —  En  vérité,  reprit  le  roi,  vous  êtes  une 
si  bonne  fille,  que  je  ne  voudrois  pas  pour  toutes 
choses  vous  faire  mourir  ;  vous  vivrez ,  et  votre  père 
aussi.  Je  vous  avertis  môme  qu'il  vient  ici  tous  les 
ans  un  vaisseau  plein  d'hommes  blancs  auxquels  nous 
vendons  nos  prisonniers  ;  il  arrivera  bientôt ,  et  je 
vous  donnerai  la  permission  de  vous  en  aller.  » 

Marie  remercia  beaucoup  le  roi,  et  dans  son  cœur 
elle  rendoit  grâce  à  Dieu  ,  qui  lui  avoit  inspiré  d'avoir 
compassion  d'elle.  Elle  courut  porter  ces  bonnes 
nouvelles  à  son  père  ;  et  quelques  jours  après ,  le 
vaisseau  dont  le  roi  lui  avoit  parlé  étant  arrivé,  elle 
s'embarqua  avec  son  père  et  son  frère.  Ils  abordèrent 
dans  une  grande  île  habitée  par  des  Espagnols.  Le 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  l5l 

gouverneur  ayant  appris  l'histoire  de  Marie  ,  dit  eu 
lui  même:  «  Cette  fille  n'a  pas  un  sou,  et  elle  est 
bien  brûlée  du  soleil;  mais  elle  est  si  bonne  et  si  ver- 
tueuse, qu'elle  pourra  rendre  son  mari  plus  heu- 
reux que  si  elle  éloit  riche  et  belle.  »  Il  pria  Mau- 
rice de  lui  donner  sa  fille  en  mariage  ;  il  s'unit  avec 
elle,  et  fit  épouser  une  de  ses  parentes  à  Jean  :  en 
sorte  qu'ils  vécurent  tous  fort  heureux  dans  cette 
île,  admirant  la  sagesse  de  la  Providence  ,  qui  n'a- 
voit  permis  que  Marie  fut  esclave  que  pour  lui  don- 
ner l'occasion  de  sauver  la  vie  à  son  père. 


i32.  Le  grenadier  français. 

Apres  la  bataille  de  Rosbasck,  en  1757,  gagnée 
par  le  roi  de  Prusse  sur  l'armée  de  l'Empire  ,  com- 
binée avec  les  troupes  de  France,  un  des  généraux 
prussiens  apercevant  un  endroit  où  l'on  combattoit 
encore,  s'approche,  et  voit  un  grenadier  français 
aux  prises  avec  six  hussards  noirs.  Le  Français  étoit 
retranché  par  une  pièce  de  canon  ,  et  juroit  ,  en 
combattant  toujours  ,  de  mourir  plutôt  que  de  se  ren- 
dre. Le  général,  admirant  sa  valeur,  ordonne  aux 
hussards  de  suspendre  leurs  coups ,  et  dit  au  gre- 
nadier, tt  Rends-toi ,  brave  soldat,  le  nombre  t'ac- 
»  cable ,  ta  résistance  est  inutile.  —  Elle  ne  peut  l'ê  - 
»  tre ,  je  lasserai  ces  gens -ci ,  et  je  joindrai  mon 
»  drapeau  ,  ou  ils  me  tueront ,  et  je  n'aurai  pas  la 
»  honted'avoir  été  fait  prisonnier. — Mais  ton  armée 
»  est  en  déroule.  —  Je  ne  le  sais  que  trop  :  mais 
»  morbleu  !  si  nous  avions  eu  un  général  comme 
»  le  roi  de  Prusse ,  ou  le  prince  Ferdinand  ,  je  fu- 
»  merois  à  présent  ma  pipe  dans  l'arsenal  de  Berlin 
»  —  Je  donne  la  liberté  à  ce  Fiançais ,  dit  le  général 
»  prussien  ;  hussards  ,  suivez  -  moi  ;  et  toi ,  brave 
»  grenadier ,  prends  cette  bourse ,  et  va  rejoindre 

4 


l52  RECUEIL                                       . 

»  ton  corps.   Si  le  roi  mon  maître  avoit  5oooo  sol- 

»  dats  comme  toi ,  l'Europe  n'auroit  que  deux  sou- 

»  verains  ,  Frédéric  et  Louis.  —  Je  le  dirai  à  mon  ca- 

»  pitaine;  mais  gardez  votre  argent;  en  temps  de 

»  guerre  ,  je  ne  mange  de  bon  appétit  que  celui  de 

»  l'ennemi  :  vous,  vous  êtes  digne  d'être  Français.  » 


i53.  Honneur  rendu  aux  iettres. 

Loris  de  Bourbon  Condé ,  comte  de  Clermont, 
prit  séance  à  l'académie  le  26  mars  1754  ;  il  y  reçut 
pour  sa  part  quatre  jetons  ,  et  dit  en  les  prenant  : 
«  Qu'il  désireroit  que  l'usage  fut  de  les  porter  à  son 
»  habit  comme  les  ordres  du  roi ,  et  qu'il  s'en  feroit 
»  honneur.  »  Paroles  dignes  d'èlre  conservées  dans 
les  fastes  de  l'académie  et  de  la  liltéralure. 


i34.  Beau  trait  d'humanité  de  Louis  XV. 

Après  la  victoire  de  Fontenoy  ,  le  roi  voulant  ins- 
pirer au  dauphin  l'horreur  qu'il  eut  toujours  lui- 
même  pour  les  guerres  les  plus  justes ,  lui  fit  par- 
courir le  champ  de  bataille.  Ce  jeune  prince  vit  au 
naturel  ce  qu'il  n'avoit  jamais  vu  que  dans  l'histoire; 
une  vaste  plaine  abreuvée  de  sang  ,  des  membres 
épars  et  séparés  de  leur  tronc  ,  des  monceaux  de  ca- 
davres ,  des  milliers  de  mourans  qui  tentoient  vai- 
nement de  s'en  dégager.  Quelques-uns  soulevoient 
la  tète  ,  et  rappeloient  un  reste  de  vie  pour  crier  , 
Vivent  le  Roi  et  monseigneur  te  Dauphin  !  Ils 
expiroient  dans  ce  dernier  effort.  Cet  affreux  spec- 
tacle arracha  des  larmes  au  jeune  prince.  Le  roi , 
qui  s'en  aperçut  ,  lui  dit  :  Apprenez  ,  mon  fils , 
combien  la  victoire  est  chère  et  douloureuse.  Le 
dauphin  ne  répondit  à  son  auguste  père  que  par  ses 
sanglots.  En  ce  moment,  on  vint  demander  au  roi 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  l53 

comment  il  vouloit  qu'où  traitât  les  blessés  du  parti 
Anglais  ?  Comme  tes  nôtres ,  répondit-il ,  Us  n&sont 
pius  nos  ennemis. 


i35.  Correction  efficace. 

Jean  d'Aibigné  usa  d'un  moyen  bien  extraordi- 
naire ,  pour  corriger  Théodore  d'Aubigné  ,  son  fils  , 
qui  s'étoit  livré  à  la  débauche ,  et  qui  déshonoroit 
sa  naissance  par  une  vie  oisive  et  criminelle.  Il  lui 
envoya  par  un  de  ses  domestiques ,  un  habit  de  grosse 
serge;  et,  avec  cet  équipage,  il  le  fit  conduire  dans 
toutes  les  boutiques  de  la  ville  ,  lui  disant  de  choisir 
le  métier  qu'il  vouloit  apprendre  ,  puisqu'il  menoit 
une  vie  indigne  d'un  gentilhomme.  Le  jeune  d'Au- 
bigné fut  si  sensible  à  cet  affront  public  ,  qu'il  en 
tomba  malade  ,  et  pensa  mourir. 


i36.  Le  flatteur  confondu. 

Ac  lever  de  Louis  XIV ,  l'archevêque  d'Embrun 
louoit  beaucoup  ime  harangue  de  l'abbé  Colbert. 
Le  roi,  qui  vit  que  le  prélat  ne  songeoit  qu'à  flatter 
son  ministre,  dit  à  M.  de  Maulevrier  qui  étoit  seul 
avec  lui  :  «  Promettez-moi  de  ne  pas  dire  un  mot  à 
»  Colbert  de  tout  ce  que  va  dire  l'archevêque  d'Em- 
i>  brun  :  »  et  ensuite  il  dit  au  prélat  adulateiu-  : 
«  Continuez  tant  qu'il  vous  plaira.  » 


157.  Mort  courageuse  dio  maréchal  de  Mariiiac. 

Lorsque  le  maréchal  de  Mariiiac  se  vit  condamné 
à  la  mort  par  la  haine  cruelle  du  cardinal  de  Riche- 
lieu, il  témoigna  une  résignation  parfaite  aux  ordres 
de  la  Providence.  En  passant  devant  le  palais  du 
tout  puissant  ministre  ,  pour  aller  au  lieu  de  sou 

r,  .5 


l54  RECUEIL  (^ 

supplice:  «Voilà,  dit- il,  une  maison  où  Ton  m'a 
»  promis  bien  des  choses  que  l'on  ne  me  tient  pas 
»  aujourd'hui.  »  Après  qu'on  lui  eut  lié  les  mains, 
il  dit  avec  un  sourire  d'indignation  :  «  Quand  je  me 
»  considère  en  cet  état ,  je  me  fais  presque  pitié  à 
»  moi-même.  Je  ne  sais  si  je  ne  fais  point  aussi  un 
»  peu  de  pitié  aux  autres.  M.  le  chevalier  du  Guet, 
»  n'étes-vous  point  touché  de  quelque  sentiment  de 
»  compassion  ?»  Le  chevalier  du  Guet  lui  répondit 
qu'il  avoit  un  extrême  regret  de  le  voir  en  cet  état. 
«  Ayez  -en  regret  pour  le  roi,  et  non  pour  moi ,  » 
reprit  le  maréchal  ;  et  il  présenta  sa  tête  au  bourreau. 


i38.  Succès  de  M.  RoUindans  ses  premières  études. 

Un  bénédictin  des  blancs-manteaux  ,  dont  M.  Roi- 
lin  ,  encore  tout  jeune,  alloit  souvent  entendre  ou 
servir  la  messe ,  fut  le  premier  qui  aperçut  en  lui  les 
grandes  dispositions  qu'il  avoit  pour  les  lettres.  Il 
connoissoit  la  mère  du  jeune  homme  ,  qui  étoit ,  en 
son  genre ,  une  femme  de  mérite.  Il  lui  parla  ,  et  lui 
dit  qu'il  falloit absolument  qu'elle  le  fît  étudier.  Son 
inclination  la  portoit  bien  à  suivre  ce  conseil  ;  mais 
des  raisons  plus  fortes  en  apparence  s'y  opposoient 
toujours.  Elle  étoit  devenue  veuve,  sans  nulle  res- 
source du  côté  de  la  fortune  .  que  la  continuation 
du  commerce  de  son  mari ,  qui  étoit  coutelier.  Ses 
enfans  pouvoient  seuls  l'aider  à  le  soutenir,  et  elle 
se  trouvoit  hors  d'état  de  faire  ,  pour  aucun  d'eux  , 
les  frais  d'une  autre  éducation.  Le  bon  religieux  , 
bien  loin  de  se  rebuter,  continua  ses  instances;  et, 
le  principal  obstacle  ayant  été  levé  par  l'obtenlion 
d'une  bourse  du  collège  des  Dix-huit,  le  sort  du  jeune 
RoUin  fut  décidé  en  conséquence  :  et  dès  lors  il  pa- 
rut tout  autre  ,  même  aux  yeux  de  sa  mère.  Elle 
commença  par  trouver  plus  d'esprit  et  de  délicatesse 
dans  les  marques  de  son  respect  et  de  sa  soumission. 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  l55 

Elle  fut  ensuite  sensible  à  ses  progrès ,  qu'on  lui  an- 
nonçoit  de  toutes  parts,  et  dont  on  ne  lui  parloit 
qu'avec  vxne  sorte  d'étonnement  :  et ,  ce  qui  ne  la 
flatta  pas  moins  ,  sans  doute  ,  ce  fut  de  voir  les  pa- 
rcns  de  ses  compagnons  d'étude,  les  plus  distingués 
par  leur  naissance  ,  et  par  le  rang  qu'ils  tenoient 
dans  le  monde,  envoyer  ou  venir  eux-mêmes  la  prier 
de  trouver  bon  que  son  fils  passât  avec  eux  les  jours 
de  congé  ,  et  fût  associé  à  leurs  plaisirs  comme  à 
leurs  exercices.  A  la  tête  de  ces  parens  illusties ,  étoit 
M.  Le  Pelletier  ,  le  ministre  ,  dont  les  deux  fils  aînés 
avoient  trouvé  un  redoutable  concurrent  dans  ce 
nouveau  venu.  Leur  père  ,  qui  connoissoit  mieux 
qu'un  autre  les  avantages  de  l'émulation  ,  ne  cher- 
cha qu'à  l'augmenter.  Quand  le  jeune  boursier  étoit 
empereur,  ce  qui  lui  arrivoit  souvent,  il  lui  envoyoit 
la  miême  gratification  qvi'il  avoit  coutume  de  donner 
à  ses  fils  ,  et  ceux-ci  l'aimoient ,  quoique  leur  rival. 
Ils  Tamenoient  chez  eux  dans  leur  carrosse ,  ils  le 
descendoient  chez  sa  mère  ,  quand  il  y  avoit  affaire  , 
ils  l'y  atlendoient  ;  et  un  jour  qu'elle  remarqua  qu'il 
prenoitsans  façon  la  première  place,  elle  voulut  lui 
en  faire  une  sorte  de  réprimande  ,  comme  d'une 
faute  essentielle  contre  la  politesse  ,  mais  le  précep- 
leur  répondit  que  M.  Le  Pelletier  avoit  réglé  qu'on  se 
rangeroit  dans  le  carrosse  suivant  l'ordre  delà  classe. 


59.  Beau  mot  d'un  grenadier  à  ta  bataille  de 
Raucoux. 

A  la  bataille  de  Raucoux  ,  un  boulet  de  canon 
emporte  la  jambe  d'un  grenadier,  il  nage  dans  son 
sang ,  c'étoit  au  fort  de  la  mêlée.  Dans  ce  moment 
décisif,  le  maréchal  de  Saxe  passe  et  s'arrête  :  •  Qu'on 
î  sauve  ce  brave  homme  ,  dit-il ,  qu'on  lui  apporte 
»  des  secours  !  —  Que  vous  importe  ma  vie  ,  lui  ré- 
»   pond  le  grenadier  ?  Allez,  et  gagnez  la  bataille.  » 

6 


l56  RECUEIL 

i^o.  Trait  singulier  (Véconomie  du  grand 
Cotbert. 

A  la  fin  d'une  guerre  qui  avoit  épuisé  les  finances 
du  royaume,  quelques  courtisans  proposèrent  à  Louis 
XIV  de  donner  une  fête  superbe  qui  pût  faire  conce- 
voir aux  étrangers  une  grande  idée  des  ressources  de 
la  France.  Ce  prince  ,  naturellement  magnifique  , 
approuva  ce  projet,  mais  il  n'osoit  point  en  parler  à 
Colbert ,  qui  se  plaignoil  tous  les  jours  de  l'épuise- 
ment des  finances.  Enfin,  après  avoir  bien  balancé , 
il  communiqua  son  dessein  au  ministre,  mais  d'une 
manière  détournée  et  avec  des  restrictions.  Colbert, 
au  seul  mot  de  dépense  ,  fronça  le  sourcil  ;  et ,  don- 
nant une  nuance  de  plus  à  son  air  froid  et  sévère  , 
le  roi  se  trouva  dans  une  espèce  d'embarras  ;  il  cher- 
cha à  s'excuser  ,  et  lui  dit  que  son  dessein  n'étoitpas 
de  faire  une  grande  dépense  ;  qu'il  choisiroit  de  tous 
les  plans  qu'on  lui  avoit  présentés  ,  celui  qui  pour- 
roit  être  rempli  à  moins  de  frais.  Mais  il  fut  bien 
étonné ,  lorsque  Colbert ,  sans  entrer  dans  ses  vues 
d'épargne  ,  lui  répondit  :  «  Puisqu'il  est  question  de 
»  donner  une  fête  ,  il  faut  la  rendre  digne  du  plus 
»  grand  roi  du  monde.  »  Il  prit  ensuite  les  plans 
qu'on  avoit  présentés  au  roi  pour  le  carrousel,  et 
s'en  retourna.  Arrivé  chez  lui,  le  ministre  fit  venir 
tous  les  fermiers-généraux,  et  leur  dit  que  ''inten- 
tion du  roi  éfoit  de  compter  avec  eux  de  clerc  à  maî- 
tre ,  et  que  pour  les  dédommager  de  la  peine  que  ce 
dérangement  leur  causeroit ,  sa  majesté  leur  accor- 
doit  un  million  de  gratification.  Colbert  retourna  ens 
suite  vers  le  monarque  ,  et  lui  dit  que  la  dépense  de 
la  fêle  monleroit  à  dix -huit  cent  mille  livres.  Louis 
crut  qu'il  vouloit  l'en  dégoûter  par  cet  excessif  cal- 
cul, et  il  lui  dit  d'un  ton  chagrin  :  «  Je  ne  donnerai 
»  donc  point  de  fêle ,  Je  ne  veux  pas  ruiner  mon 
>  peuple  pour  divertir  les  courtisans.  »  Colbert  in- 


DE  FAITS  MÉxWOBABLES.  l5n 

sisia  sur  la  nécessité  de  l'exécution  ,  promit  au  roi 
de  rassembler  les  fonds  nécessaires ,  et  se  relira.  Aus- 
sitôt il  fit  mettre  dans  toutes  les  nouvelles  publiques , 
que  le  roi  étoit  dans  l'intention  de  donner  un  carrou- 
sel ,  qui  surpasseroit  en  magnificence  tout  ce  qu'on 
avoit  vu  jusque  là  dans  le  même  genre.  En  même 
temps  on  s'empressa  de  travailler  aux  préparatifs. 
Ces  nouvelles  circulèrent  dans  toute  l'Europe,  La 
paix  étoit  générale  dans  cette  partie  du  monde.  On  vit 
accourir  de  tous  côtés  une  foule  d'étrangers  à  Paris. 
Ils  s'allachèrcnt  à  faire  honneur  à  leur  nation  par 
une  grande  dépense  ;  et  leur  nombre  augmentant 
chaque  jour,  il  se  fit ,  dans  la  capitale  et  aux  envi- 
rons ,  une  consommation  prodigieuse.  Les  ouvriers 
arrivant  en  foule  des  provinces  et  des  pays  voisins  , 
étoient  aussitôt  employés.  La  noblesse,  qui  d'ordi- 
naire paroissoit  le  moins  qu'elle  pouvoit  à  la  cour  , 
quitta  cette  fois  ses  retraites,  et  crut  ne  pouvoir  mieux 
employer  les  fruits  de  son  économie,  que  dans  une 
circonstance  si  favorable  pour  se  faire  remarquer. 
Les  préparatifs  s'avançoient ,  et  le  jour  indiqué  pour 
la  fête  approchoit,  Colbert  alors  alla  trouver  le  roi , 
et  lui  dit  que  les  ouvriers  n'avoient  pu  achever  leur 
ouvrage,  qu'il  falloit  absolument  reculer  la  fête  de 
quinze  jours.  Il  proposa  de  donner  en  attendant,  un 
bal  aux  Tuileries ,  ce  qui  fut  du  goût  du  roi.  Le  bal 
fut  donné  :  les  courtisans  et  les  étrangers  y  parurent 
avec  les  habits  superbes  qu'ils  avoient  fait  faire  pour 
le  carrousel;  il  en  fallut  d'autres  alors.  Par  ce  moyen, 
Colbert  augmenta  la  dépense  ,  et  donna  un  mouve- 
ment plus  rapide  à  la  circulation  de  l'argent.  Enfin , 
le  carrousel  s'exécuta.  Jamais  on  n'a  voit  vu  de  spec- 
tacle si  brillant,  ni  si  bien  ordonné.  Les  étrangers 
ne  pouvoient  concevoir  comment  on  avoit  pu  amas- 
ser tant  de  richesses ,  étalées  avec  profusion  ;  et  com- 
me ce  qui  passe  une  certaine  valeur  est  toujours  es- 
timé bien  au  delà  de  son  prix  ,  on  faisoit  monter  la 


l58  RECUEIL 

dépense  à  des  sommes  exorbitantes.  Le  roi,  après  avoir 
loué  hautement  la  beauté  de  la  fête  ,  ressentit  cette 
inquiétude  qui  suit  ordinairement  l'exéculion  des 
projets  téméraires.  Il  étoit  en  peine  du  compte  que 
Colbert  alloit  lui  rendre  des  frais  du  carrousel  ;  et 
lorsqu'il  se  présenta  à  sa  majesté  pour  ce  sujet ,  le 
monarque  voulut  prévenir  les  détails  ,  en  demandant 
avec  empressement  le  total.  Quelle  fut  sa  joie  et  son 
étonnement  ,  lorsque  Colbert  lui  montra  que  tous 
les  frais  se  bornoient  à  douze  cent  mille  francs  ,  et 
que  le  produit  des  fermes  avoit  augmenté  de  plus 
de  deux  millions;  en  sorte  que,  tout  payé  ,  il  enres- 
toit  un  dans  les  coffres  du  roi  !  Ce  trait  d'un  génie 
supérieur  montre  en  même  temps  une  probité  bien 
rare. 


i4i.  Les  effets  de  l' émulation . 

François,  comte  d'Enguien ,  prince  du  sang, 
voyant  à  la  bataille  de  Cérisoles ,  le  maréchal  de 
Saint-André  qui  s'.ivançoit  avec  intrépidité  jusqu'au 
milieu  des  ennemis,  voulut  imiter  un  exemple  qui 
flattoit  son  courage ,  et  par  un  mouvement  de  jaluu* 
sie  héroïque  ,  chercha  à  s'enfoncer  dans  les  batail- 
lons ennemis.  On  lui  représenta  que  ce  n'étoit  pas 
le  devoir  d'un  général  de  s'exposer  ainsi  ;  que  de  sa 
vie  dépendoit  le  salut  de  l'armée.  A  toutes  ces  raisons 
it  répondit  d'un  ton  chagrin  :  «  Qu'on  fasse  donc 
»  retirer  Saint-André  !  » 


142.  L'honneur  français. 

Le  prince  de  ***,  charmé  de  l'intrépidité  d'un  gre- 
nadier, lui  jeta  sa  bourse,  en  lui  disant  qu'il  étoit 
fâché  que  la  somme  ne  fût  pas  plus  considérable.  Le 
lendemain  le  grenadier  vint  trouver  le  prince,  et  lui 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  iSg 

présentant  des  diamans  et  quelques  autres  bijoux  : 
«  Mon  général,  lui  dit -il,  vous  m'avez  fait  présent 

*  de  l'or  qui  étoit  dans  votre  boiuse,  et  je  le  garde  ; 
1   mais  sûrement  vous  n'avez  pas  prétendu  me  don- 

•  nerces  diamans,  et  je  vous  les  rapporte. — Tu  les 
»  mérites  doublement ,  répondit  le  prince,  par  la 
»   bravoure  et  par  ta  probité  ,  ils  sont  à  toi.  » 


145.  Beite  leçon  d'un  père  à  son  fiis. 

M.  de  Montmartel  ,  le  plus  riche  des  frères  Paris, 
donnoit  par  mois  à  son  fds  ime  somme  considérable 
pour  ses  menus  plaisirs.  S'étant  aperçu  que  le 
jeune  homme  accumuloit  depuis  long-temps  somme 
sur  somme ,  il  voulut  remédier  de  bonne  heure  à 
un  vice  naissant,  dont  les  suites  sont  toujours  fu- 
nestes chez  un  homme  riche.  La  tendresse  de  ce  père 
justement  alarmée ,  lui  suggère  un  moyen  aussi  in- 
génieux qu'honnête.  Il  prévient  son  curé,  lui  confie 
son  projet,  et  l'invite  à  diner  pour  le  lendemain.  Le 
pasteur  se  rend  à  l'invitation  ;  pendant  le  repas  ,  on 
s'entretient  de  la  misère  des  pauvres  de  la  paroisse. 
Le  pasteur  observe  que  les  ressources  lui  manquent 
pour  satisfaire  aux  besoins  de  l'indigence  ;  qu'il 
frappe  en  vain  à  toutes  les  portes ,  et  que  plus  la 
misère  semble  s'accroître  et  multiplier  les  malheu- 
reux ,  plus  il  s'aperçoit  que  la  charité  se  resserre  et 
se  refroidit.  Sur  ce  tableau  touchant  et  pathétique 
de  la  misère  générale ,  le  père  adresse  la  parole  à  son 
(ils,  et  lui  demande  si  ses  entrailles  ne  sont  pas  vi- 
vement émues  par  cette  peinture  de  l'humanité  souf- 
frante ;  il  ajoute  qu'il  lui  connoît  une  ame  trop  sen- 
sible pour  ne  pas  contribuer  de  tout  son  pouvoir  au 
soulagement  de  tant  d'infortunés,  qui  n'ont  d'espé- 
rance que  dans  la  compassion  des  riches.  «  Je  sais, 
»  lui  dit-il ,  que  vous  avez  en  réserve  une  somme 


l6o  RECUEIL 

»  assez  considérable  ;  je  me  flatte  que  vous  l'avez 
»  destinée  à  de  bonnes  œuvres.  Bénissez  la  Provi- 
»  dence  qui  voiis  présente  une  occasion  aussi  favo- 
»  rable  de  signaler  votre  bon  cœur ,  livrez  géné- 
»  reusement  à  M.  le  curé  ces  trésors  vils  en  eux- 
»  mêmes,  et  qui  n'ont  de  prix  que  dans  le  bon  usage 
»  qu'on  en  fait  ;  il  les  répandra  en  votre  nom  dans 
»  le  sein  des  pauvres.  »  En  même  temps  M.  de 
Montmartel  ordonne  à  un  domestique  de  suivre  son 
jeune  maître  dans  sa  chambre ,  et  d'apporter  l'argent 
dont  il  fait  un  généreux  sacrifice.  En  effet,  le  jeune 
homme  attendri  jusqu'aux  larmes,  se  dépouille  sans 
mvu-mure  de  tout  son  argent,  qu'il  remet  entre  les 
mains  du  pasteur.  Celui-ci  l'embrasse  ,  et  l'assure 
que  cette  somme  sera  distribuée  à  son  intention.  Le 
père  termine  cette  scène  touchante  en  comblant  son 
lils  de  louanges  et  de  caresses;  il  augmente  ses  me- 
nus plaisirs,  et  lui  recommande  d'en  faire  un  aussi 
bon  usage  dans  la  suite. 


i44-  Franchise  politique. 

Le  marquis  Spinola  passant  par  Paris,  (  en  1604,) 
y  est  reçu  avec  des  distinctions  dues  à  un  général 
qui  venoit  de  montrer  la  plus  grande  capacité  au 
fîiége  d'Ostende.  Henri  IV  ose  lui  demander  quelles 
seront  ses  opérations  durant  la  campagne  qu'il  va 
ouvrir  dans  les  Pays-Bas.  Quoique  Spinola  soit  par- 
faitement instruit  de  l'éloignement  de  ce  prince  pour 
l'Espagne,  et  de  l'intérêt  vif  qu'il  prend  aux  Hollan- 
dais, il  prend  le  parti  de  lui  dire  franchement  ses 
projets  ,  très-convaincu  qu'on  ne  le  croira  pas. 

En  effet,  Henri  écrit  secrètement,  et  sans  perdre 
un  instant,  au  prince  Maurice ,  ce  qu'il  tient  de  Spi- 
nola,  en  lui  conseillant  de  se  préparer  à  des  entre- 
prises diamétralement  opposées  ;  ce  qui  fut  fait  au 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  l6l 

grand  détriment  des  Provinces-Lnies.  Spinola  exécule 
de  point  en  point  ce  qu'il  a  dit,  et  tout  lui  réussit. 
Henri  est  également  surpris  et  fâché,  e  Les  autres, 
»  dit-il ,  à  cette  occasion  ,  trompent  en  disant  des 
).  mensonges  ;  mais  Spinola  m"a  trompé  en  disant 
Il   la  vérité.  » 


145.  Henri  IV  et  l' amtassadeur  d'Espagne. 

Don  Pedro  de  Tolède ,  pour  se  rendre  dans  les  Pays- 
Bas  ,  passe  à  Paris.  Henri  IV ,  qui  sait  que  les  Espa- 
gnols ,  pour  former  plus  aisément  des  ligues  contre 
lui ,  répandent  qu'il  est  dévoré  par  la  goutte ,  et  qu'il 
ne  peut  plus  monter  à  cheval,  croit  devoir  lui  faire 
connoître  que  sa  vigueur  n'est  pas  diminuée.  Il  le 
reçoit  dans  la  grande  galerie  de  Fontainebleau,  lui 
fait  faire  vingt  à  trente  tours  à  si  grands  pas,  qu'il 
le  met  hors  d'haleine  ,  et  lui  dit  ensuite  :  «  Vous 
»  voj'ez  ,  monsieur,  comme  je  me  porte  bien.  »  Il 
ajoute  que  la  puissance  espagnole  ne  l'effraie  pas; 
que  c'est  la  statue  de  Nabuchodonosor  ,  composée 
de  divers  métaux  ,  et  qui  a  les  pieds  d'argile. 

Don  Pedro  ,  blessé  de  la  hauteur  de  ce  discours , 
en  vient  aux  reproches  et  aux  menaces.  «  Tout  cela, 
s  reprend  Henri,  ne  m'en  impose  pas.  Si  le  roi 
»  votre  maître  continue  ses  attentats,  je  porterai  le 
»  feu  jusque  dans  l'Escurial,  et  on  me  verra  bientôt 
B  à  Madrid.  —  François  I"  y  fut  bien  ,  répond  fiè- 
n  rement  l'Espagnol.  —  C'est  pour  cela  ,  répliqua  le 
»  roi,  que  j'y  veux  aller  venger  son  injure  ,  celles 
»  de  la  France  et  les  miennes.  Puis  baissant  le  ton 
»  de  la  voix,  il  dit  :  Monsieur  l'ambassadeur,  vous 
»  êtes  espagnol ,  et  moi  gascon  ,  ne  nous  échauffons 
»  point.  B  Alors  la  conversation  continua  avec  beau- 
coup de  douceur  et  de  politesse. 

On  remarqua  que  don  Pedro ,  qui  étoit  presque 
orgvieilleux  quand  il  remplissoit  les  fonctions  de  son 


l62  RECUEIL 

ministère,  étoit,  comme  particulier ,  d'un  commerce 
très-uni  et  fort  agréable.  Voyant  un  jour,  au  Louvre, 
l'épée  de  Henri  entre  les  mains  d'un  des  officiers  de 
ce  monarque,  il  s'avance,  met  un  genoux  à  terre  , 
et  la  baise  ,  rendant ,  dit-il ,  cet  honneur  à  la  plus 
glorieuse  épée  de  la  chrétienté. 


146.  Intrépidité  de  Henri  IF. 

L'intrépidité  de  Henri  se  faisoit  également  remar- 
quer dans  toutes  les  occasions.  Un  officier  flamand 
au  service  d'Espagne,  nommé  Michau,  offrit  ses 
services  à  ce  prince,  sous  prétexte  d'être  mécontent 
de  la  cour  de  Madrid;  mais  en  effet  pour  trouver  oc- 
casion de  lui  ôler  la  vie.  Henri ,  instruit  de  ce  pro- 
jet, va  à  la  chasse,  accompagné  seulement  du  traî- 
tre, qui  étoit  bien  monté,  et  avoit  deux  pistolets 
bandés  et  amorcés.  «  Capitaine  Michau  ,  lui  dit  le 
prince ,  mets  pied  à  terre  ;  je  veux  voir  si  ton  che- 
val est  aussi  bon  que  tu  le  dis.  »  Le  ton  de  Henri 
en  impose  à  l'assassin,  qui  obéit  sans  difficulté.  Le 
roi  saute  à  l'instant  sur  le  cheval.  «  Veux-tu,  ajou- 
9  ta-t-il ,  tuer  quelqu'un  ?  On  m'a  dit  que  tu  en 
»  voulois  à  mes  jours;  je  suis  le  maître  des  tiens.  » 
En  disant  ces  mots,  il  lâche  les  deux  pistolets  en 
l'air,  et  lui  ordonne  de  le  suivre.  Le  capitaine  dé- 
savoue le  projet  qu'on  lui  suppose,  prend  congé 
deux  jours  après ,  et  ne  paroît  plus. 


147.  La  hfavoure  honorée  par  Henri  IV . 

Henri  aimoit  si  fort  les  braves  gens ,  qu'il  fit  en- 
trer dans  ses  Gardes-du-Corps  un  soldat  qui  lui  avoit 
porté  de  rudes  coups  dans  une  occasion  importante. 
Jamais  cet  homme  intrépide  ne  lui  sortit  de  la  tête. 
Il  le  montra  un   jour  au  maréchal  d'Estrées ,   qui 


LE  FAITS  3IÊST0RABLES.  l63 

étoit  dans  son  carrosse ,  et  lui  dit  avec  complai- 
sance :  «  Voilà  le  soldat  qui  me  blessa  à  la  journée 
d'Aumale.  » 

On  lui  présenta  huit  gentilshommes  du  Périgord  , 
dont  le  visage  étoit  très  -  marqué  des  coups  qu'ils 
avoient  reçus  à  son  service.  «  Je  suis  ravi  de  les  voir, 
dit  ce  prince  ,  mais  je  verrois  encore  plus  volontiers 
ceux  qui  les  ont  ainsi  traités. 


148.  Le  roi  père  de  son  peuple. 

Quelques  troupes  que  Henri  IV  envoyoit  en  Alle- 
magne ,  ayant  fait  du  désordre  en  Champagne  ,  et 
pillé  quelques  maisons  de  paysans  ,  ce  prince  dit  aux 
capitaines  ,  qui  étoient  encore  à  Paris  :  «  Partez  en 
»  diligence,  donnez-y  ordre:  vous  m'en  répondrez. 
»  Quoi  !  si  l'on  ruine  mes  sujets,  qui  me  nourrira  ? 
•  qui  soutiendra  les  charges  de  l'Etat  ?  qui  paiera 
»  vos  pensions  ?  Vive  Dieu  !  s'en  prendre  à  mon  peu- 
»   pie ,  c'est  s'en  prendre  à  moi.  • 


i49-  Triomphe  du  devoir  sur  ('autorité  pater- 
nelle. 

Les  Anglais  et  les  Français,  presque  toujours  en 
guerre  dans  l'Acadie,  y  sont  alternativement  vain- 
queurs et  vaincus.  A  la  fin  les  Anglais  y  acquièrent 
une  supériorité  décidée ,  et  il  ne  reste  à  leurs  ri- 
vaux qu'un  poste  au  cap  de  Sable,  qui  fait  la  pointe 
méridionale  de  la  péninsule. 

Un  gentilhomme  français,  nommé  La  Tour,  dont 
le  fils  avoit  le  commandement  de  ce  poste  ,  alla  dans 
ce  temps  à  Londres ,  y  épousa  une  fille  d'honneur 
de  la  reine  d'Angleterre  ,  qui  le  fit  chevalier  de  l'or- 
dre de  la  Jarretière.  Cette  distinction  est  la  source, 
ou  devient  la  récompense  de  l'infidélité  qu'il  fait  à 


1 64  RECUEIL 

sa  patrie.  II  s'engage  à  mettre  les  Anglais  en  posses- 
sion du  cap  de  Sable  ,  et  on  lui  donne  deux  vais- 
seaux de  guerre ,  où  il  s'embarque  avec  sa  nouvelle 
épouse. 

Dès  qu'il  est  à  la  vue  du  fort ,  il  se  fait  débarquer, 
va  seul  trouver  son  fils  qui  y  commande ,  cherche  à 
l'éblouir  par  l'idée  qu'il  veut  lui  donner  de  son  cré- 
dit à  la  cour  de  Londres,  et  le  flatte  des  plus  grands 
établissemens  ,  s'il  veut  se  livrer  à  l'Angleterre.  Le 
jeune  commandant  écoute  avec  chagrin  les  proposi- 
tions de  son  père  ,  et  n'est  pas  plus  intimidé  par  les 
menaces  que  séduit  par  les  caresses.  Alors  on  prend 
le  parti  de  l'attaquer ,  et  il  défend  sa  place  avec  le 
même  succès  qu'il  a  défendu  sa  vertu. 

La  Tour  le  père  se  trouve  embarrassé.  Ne  pouvant 
pas  retourner  en  France,  et  n'osant  retourner  en 
Angleterre,  il  prie  son  fils  de  souffrir  qu'il  demeure 
en  Acadie.  Le  /eune  homme  lui  répond  qu'il  lui 
donnera  un  asile  ,  qu'il  pourvoira  abondamment  à 
ses  besoins  ,  mais  qu'il  ne  permettra  jamais  que  lui 
ou  sa  femme  entre  dans  son  fort.  Quoique  la  con- 
dition paroisse  dure  ,  le  père  s'y  soumet  ;  et  son  fils 
le  dédommage,  autant  qu'il  est  possible,  de  cette 
sévérité,  par  les  atlentions  les  plus  tendres  et  les 
plus  suivies.  (  En  1628.  ) 


1 5o.  Beau  trait  du  comte  de  Chamitiy. 

Le  comte  de  Chamilly  ayant  défendu  la  ville  de 
Grave  avec  un  covirage  héroïque  ,  fut  présenté  à 
Louis  XIV,.  qui  le  loua  beaucoup  ,  et  lui  permit  de 
lui  demander  une  grâce  :«  Sire,  répondit  Chamilly, 
»  je  vous  prie  de  m'accorder  celle  de  mon  colonel , 
»  qui  est  à  la  Bastille.  —  Eh!  qui  peut  être  votre 
»  colonel  ?  reprit  le  roi  avec  surprise.  — Sire,  c'est 
»  M.  de  Briquemant  ;  j'ai  eu  autrefois  une  campa- 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  l65 

I)  gnie  clans  son  régiment ,  et  je  ne  pourrois  ,  sans 
»  être  ingrat ,  ne  pas  reconnoître  les  soins  qu'il  a 
»  pris  de  m'instruire  et  de  me  former  dans  ma  jeu- 
>  nesse.  »  Le  roi  admira  la  grandeur  d'ame  de  Cha- 
milly,  qui  ,  oubliant  ses  propres  intérêts,  ne  son- 
geoit  qu'à  ceux  de  son  bienfaiteur ,  et  tout  de  suite 
il  lui  accorda  la  grâce  qu'il  demandoit. 


i5i.  Henri  III  et  Henri  IF. 

En  15^5  ,  Henri  III  étant  tombé  malade,  se  crut 
empoisonné,  et  soupçonna  de  ce  crime  Monsieur  , 
duc  d'Alençon.  Rempli  de  cette  injuste  idée,  il  com- 
manda au  roi  de  Navarre  de  se  défaire ,  aussitôt  après 
sa  mort ,  de  Monsieur,  et  voulut  le  forcer  à  le  lui 
promettre  par  serment.  Quel  moment  pour  un  prince 

qui  n'eût    été  qu'ambitieux  ! Il  n'y  avoit  que 

deux  degrés  entre  Henri  et  le  frône;  et  le  roi  expi- 
rant lui  ordonnoit  de  détruire  l'unique  obstacle  qui 
pût  l'empêcher  d'être  son  successeur.  Le  vertueux 
Henri ,  saisi  d'horreur  en  recevant  vin  ordre  si  cruel, 
se  jeta  aux  pieds  du  roi  pour  s'efforcer  de  l'adoucir 
en  faveur  de  son  frère,  et  n'y  parvint  qu'après  lui 
avoir  fait  sentir  les  terribles  conséquences  d'un  pa- 
reil forfait.  Henri  III ,  guéri  peu  de  temps  après , 
sentit  combien  il  avoit  eu  tort  de  soupçonner  Mon- 
sieur, et  eut  pour  le  roi  de  Navarre  une  estime  qu'il 
lui  conserva  jusqu'à  la  fin  de  sa  vie. 


i52.  Réponse  courageuse  de  M.  de  Montât. 

MoKTAL  répondit  à  quelqu'un  qui  lui  exagéroil  le 
nombre  des  ennemis  contre  lesquels  il  marchoif  : 
«  Nous  les  compterons  quand  nous  les  aurons  bat- 
»  tus.  »  Ce  mot  n'est-il  pas  aussi  beau  qu'aucun 
de  ceux  qu'on  attribue  aux  guerriers  de  Sparte  ou 
de  Rome  ? 


|66  RECUEIL 

I  53.  Beau  trait  de  reconnoîssance  d'un  capitaine 
algérien, 

A  ce  terrible  bombardement  d'Alger,  ordonné  par 
Louis  XIV  pour  punir  et  réprimer  les  brigandages 
des  corsaires  d'Afrique,  un  de  ces  hommes  que  nous 
traitons  de  barbares  donna  un  bel  exemple  de  re- 
connoissance.  Désespérés,  écrasés  par  les  bombes  que 
faisoit  pleuvoir  sur  leur  ville  le  fameux  Du  Quesne  , 
les  Algériens  imaginèrent  un  singulier  moyen  de  se 
venger.  Ils  avoient  un  certain  nombre  de  prison- 
niers et  d'esclaves  français ,  ils  eurent  la  cruauté  de 
les  attacher  à  la  bouche  de  leurs  canons ,  et  d'en 
envoyer  ainsi  les  membres  sanglans  et  déchirés  sut 
l'escadre  qui  les  désoloit.  Un  officier,  nommé  Choi- 
seul ,  y  fut  attaché  comme  les  autres.  En  ce  moment 
il  fut  reconnu  par  un  capitaine  Algérien  ,  qui  ayant 
été  peu  auparavant  prisonnier  sur  un  vaisseau  fran- 
çais ,  avoit  été  traité  par  Choiseul  avec  les  plus  grands 
égards.  Le  souvenir  de  ces  bons  traitemens  excite 
Hur-le-champ  sa  reconnoissance.  Il  défend  au  ca- 
nonnier  de  tirer  ,  et  tombant  aux  genoux  de  son 
prince  ,  qui  présidoit  lui-même  à  cette  féroce  exé- 
cution ,  il  demande  ,  il  sollicite  la  grâce  du  Français. 
Elle  lui  fut  constamment  refusée.  Pénétré  de  ce  re- 
fus ,  les  larmes  aux  yeux  ,  l'amertume  ,  le  désespoir 
dans  le  cœur,  il  se  relève  précipitamment,  vole  au 
malheureux  Choiseul ,  le  tient  embrassé,  et  crie  au 
canonnier  :  «  Tire  hardiment.  Puisque  je  ne  puis 
»  sauver  mon  bienfaiteur  ,  je  mourrai  du  moins  avec 
»  lui.  »  Ce  spectacle  touche  enfin  le  cœur  du  prince  ; 
et  Choiseul  fut  épargné. 


DE  FAITS  MÉMOKABLES.  167 

154.  Conduite  généreuse  d'un  soldat. 

LoRSQtE  le  grand  Condécommandoit  en  Flandres 
J'armée  espagnole  ,  et  faisoit  le  siège  d'une  de  nos 
places,  un  soldat  ayant  été  maltraité  par  un  officier- 
général,  et  ayant  reçu  plusieurs  coups  de  canne 
pour  quelques  paroles  peu  respectueuses  qui  lui 
étoient  échappées  ,  répondit  avec  un  grand  sang- 
froid  ,  qu'il  sauroit  bien  l'en  faire  repentir.  Quinze 
jours  après  ,  le  même  officier-général  chargea  le  co- 
lonel de  tranchée  de  lui  trouver  dans  son  régiment 
un  homme  ferme  et  intrépide  pour  vm  coup  de  main 
dont  il  avoit  besoin ,  avec  promesse  de  cent  pistoles 
de  récompense.  Le  soldat  dont  on  a  parlé ,  qui  pas- 
soit  pour  le  plus  brave  du  régiment,  se  présenta  ;  et 
ayant  mené  avec  lui  trente  de  ses  camarades  dont 
on  lui  avoit  laissé  le  choix,  il  s'acquitta  de  sa  com- 
mission, (1)  qui  étoit  des  plus  hasardeuses  ,  avec  un 
courage  et  un  bonheur  incroyables.  A  son  retour, 
l'officier-général,  après  l'avoir  beaucoup  loué,  lui 
fit  compter  les  cent  pistoles  qu'il  lui  avoit  promises. 
Le  soldat  sur-le-champ  les  distribua  à  ses  camarades, 
disant  qu'il  ne  servoit  point  pour  de  l'argent,  et  il 
demanda  seulement  que  si  l'action  qu'il  venoit  de 
faire  paroissoit  mériter  quelque  récompense  ,  on  le 
fîl  officier.  «  Au  reste,  ajouta-t-il  en  s'adressaut  à 
»  l'officier-général  qui  ne  le  connoissoit  point ,  je  suis 
»  ce  soldat  que  vous  maltraitâtes  si  fort  il  y  a  quinze 
»  jours  ,  et  je  vous  avois  bien  dit  que  je  vous  en  fe- 
»  rois  repentir.  »  L'officier-général ,  plein  d'admi- 
ration ,  et  attendri  jusqu'aux  larmes  ,  l'embrassa  , 
lui  fit  des  excuses  et  le  nomma  officier  le  même 

(i)  Il  s'  agissoit  de  s'assurer  ,  avant  que  de  faire  le  logement ,  si 
les  ennemis  formoient  des  mines  sous  le  glacis.  Le  soldat  s'étant  jeté 
à  l'entrée  de  la  imit ,  dans  le  chemin  couveit  ,  s'acqnilta  si  bien  de 
sa  oommissiitii  qu'il  rapporta  le  chapeau  el  l'outil  d'un  mineur  qu'il 
i»vo)i  tué  dans  la  mine. 


l68  RECUEIL 

jour.  Le  grand  Condé  prenoit  plaisir  à  rapporter  ce 
fait ,  comme  la  plus  belle  action  de  soldat  dont  il 
eût  jamais  oui  parler. 


i55.  Beth  instruction  pour  tes  princes. 

M.  le  Dauphin  ,  père  de  notre  auguste  monarque  , 
a  fait  à  nos  princes  ,  dès  les  plus  tendres  années  , 
une  leçon  bien  touchante.  Lorsqu'on  suppléa  à  ses 
enfans  les  cérémonies  du  baptême,  il  se  fit  apporter 
en  leur  présence  les  registres  de  la  paroisse  ,  et  leur 
faisant  remarquer  que  leurs  actes  baptistaires  y  étoient 
mêlés  avec  ceux  des  artisans ,  «  Vous  voyez ,  leur  dit- 
»  il  ,  que  vos  noms  sont  précédés  et  suivis  de  ceux 
»  des  gens  les  plus  obscurs  :  comme  hommes ,  vous 
»  êtes  ici  confondus  avec  la  foule  des  autres  hom- 
»  mes.  Apprenez  de  là ,  ajouta-t-il,  que  tous  leschré- 
»  tiens  sont  égaux  ,  non-seulement  par  le  droit  de 
»  la  nature ,  mais  encore  aux  yeux  de  Dieu  qui  les 
»   a  créés.  » 


i56.  L'insubordination  punie  et  ta  bravoure 
récompensée. 

Un  jeune  officier  français  se  trouvant  sur  la  Meuse 
devant  une  place  qu'on  alloit  forcer,  ne  se  donna 
pas  la  patience  d'attendre  le  signal  pour  l'assaut  ;  il 
sortit  de  son  rang,  monta  à  la  brèche ,  et  y  causa 
une  si  grande  épouvante ,  que  les  assiégés ,  qui  ne 
le  croyoient  pas  seul ,  abandonnèrent  la  brèche  ,  ce 
qui  entraîna  la  prise  delà  place.  Le  marquis  deCré- 
quien  étant  instruit ,  fit  venir  devant  lui  le  jeune  of- 
ficier :  au  lieu  des  louanges  auxquelles  il  s'attendoit , 
le  maréchal  le  fit  lier  et  garrotter;  et  après  qu'il  eut 
été  promené  en  cet  état  plusievu-s  jours  à  la  suite  du 
camp  ,  il  fut  mis  en  prison  et  condamné  à  mort  , 
pour  être  sorti  de  son  rang  et  pour  avoir  agi    sans 

ardic 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  169 

ordre.  On  le  conduisit  jusqu'au  lievi  du  supplice  ,  ou 
se  trouva  le  général  ,  qui  lui  accorda  sa  grâce  ,  lui 
donna  une  chaîne  d'or  ,  un  cheval  d'Espagne ,  et  le 
garda  près  de  lui ,  afin  de  récompenser  sa  bravoure  , 
après  avoir  puni  sa  témérité. 


157.  L'enfant  trouvé  reconnoissant. 

Les  actions  nobles  et  généreuses  sont  assez  ordi- 
naires parmi  les  jeunes  gens  qui ,  étant  nés  dans  un 
rang  élevé,  ont  toujours  eu  sous  les  yeux  les  modèles 
de  grandeur  d'ame,  de  reconuoissance  et  de  désin- 
téressement que  l'histoire  présente  à  leur  émulation  ; 
on  ne  sauroit  dire  si  leurs  vertus  sont  dues  à  la  dis- 
position naturelle  de  leur  esprit ,  plutôt  qu'à  la  force 
des  exemples  qui  leur  ont  ouvert  des  voies  à  l'imita- 
tion. Il  n'en  est  pas  ainsi  de  ceux  qui  ayant  été  placés 
par  la  divine  Providence  dans  un  état  abject,  déve- 
loppent par  eux-mêmes  dès  leur  plus  tendre  jeunesse, 
un  grand  caractère  et  dessentimens  élevés  ;  on  peut 
assurer  à  leur  égard  ,  que  la  même  main  qui  les  a 
fait  naître  dans  une  condition  inférieure,  les  a  doués 
d'une  disposition  naturelle  aux  plus  grandes  vertus. 
Heureux  si  les  préjugés,  les  habitudes  elles  mœurs 
■grossières  d'un  peuple  sans  éducation  ,  n'étouffent  pas 
en  eux  la  noblesse  innée  de  leur  ame. 

Xjn  enfant  de  l'hôpital  des  Enfans-Trouvés  de  Paris , 
où  il  avoit  été  baptisé  sous  le  nom  Pierre,  fut  en- 
voyé avec  d'autres  à  Saint  -  Quentin  chez  des  parti- 
culiers,  pour  y  être  nourri  aux  dépens  de  l'hôpital. 
Lorsqu'il  eut  atteint  l'âge  de  douze  ans,  on  vint  le 
retirer;  mais  Pierre  prit  en  horreur  le  séjour  de  l'hô- 
pital ,  s'enfuit  et  revint  à  Saint-Quentin.  Un  traiteur 
ide  cette  ville ,  touché  de  sa  jeunesse  et  de  sa  misère  , 
lie  recueillit  dans  sa  maison  ,  et  lui  apprit  sou  métier , 
jsans  autre  dessein  que  de  faire  une  bonne  action.  Il 

I  Slanuel.  \\ 


I^O  RECUEIL 

eu  reçut  la  récompense  :  un  de  ses  créanciers  ayant 
exigé  de  lui  le  paiement  d'une  somme,  il  résolut  , 
pour  faite  honneur  à  sa  dette,  et  se  mettre  à  l'abri 
des  poursuites  dont  il  étoit  menacé  ,  de  vendre  son 
argenterie.  Il  appelle  sou  apprenti,  lui  confie  sa  situa- 
tion et  son  désespoir,  et  le  charge  de  vendre  secrè- 
tement ses  effets.  Pierre  dit  au  traiteur  de  ne  pas  se 
presser  de  faire  cette  vente  ,  et  qu'il  va  travailler  à 
le  tirer  d'embarras  par  d'autres  moyens  ;  et  sans  s'ex- 
pliquer davantage  ,  il  va  trouver  M.  de  Fransure  , 
colonel  au  corps-royal  d'artillerie  ,  s'engage  dans  le 
régiment  d'Auxonne,  reçoit  le  prix  de  sa  liberté,  et 
l'apporte  à  son  bienfaiteur  :  «Tenez  ,  lui  dit-il,  mon 
cher  maître  ,  il  y  a  long-temps  que  j'ai  envie  de  ser- 
vir le  roi  ;  je  viens  de  me  satisfaire  ;  recevez  le  prix 
de  mon  engagement ,  et  acquittez  voire  delte.  »  Le 
traiteur  et  sa  femme  fondant  en  larmes,  embrassent 
le  jeune  homme ,  et  veulent  le  forcer  de  reprendre 
cet  argent  ;  mais  rien  ne  peut  ébranler  sa  résolution  , 
et  il  se  rend  à  son  corps-  M.  de  Fransure,  instruit  par 
le  traiteur  de  cet  acte  de  reconnoissance  ,  le  fit  con- 
noître  à  tout  le  régiment,  qui  se  chargea  de  donner 
à  ce  brave  jeune  homme  des  maîtres  et  des  instruc- 
tions, afin  de  cultiver  en  lui  de  si  belles  dispositions, 
et  de  le  rendre  capable  de  se  distinguer  dans  l'état 
militaire  qu'il  venoit  d'embrasser. 


i58.  Sacrifice  à  ia  patrie. 

On  raconte  des  femmes  de  Sparte  qu'apprenant 
la  mort  de  leurs  enfans  tués  dans  les  combats ,  non- 
seulement  elles  ne  versoient  aucune  larme  ,  mais 
qu'elles  triomphoient  d'avoir  engendré  des  héros  qui 
s'étoient  dévoués  au  salut  de  la  patrie.  Admirerons- 
nous  moins  la  belle  réponse  d'un  de  nos  généraux  , 
à  qui ,   dans  l'ardeur  du  combat ,  on  vint  annoncer 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  l^^I 

que  son  fils  veiioit  d'être  tué  :  Aujourd'hui ,  dit-il , 
songeons  à  vaincre  l'ennemi,  demain  je  pleurerai 
mon  fits. 

iSg.  Danger  de  la  colère. 

François  d'Estampes  ,  marquis  de  Mauui ,  entra 
dans  le  cabinet  de  Louis  XIII,  qui  donnoit  audience 
au  cardinal  de  Richelieu,  et  répondit  aux  questions 
du  roi  en  bégayant.  Le  roi  qui  bégayoit  aussi ,  crut 
que  Mauni  cherchoit  à  le  contrefaire  ,  et  le  prenant 
par  le  bras  ,  il  vouloit  le  faire  tuer  par  ses  gardes. 
Heureusement  le  cardinal  apaisa  le  roi ,  et  lui  dit  : 
»  Votre  majesté  ne  sait  donc  pas  que  Mauni  est  né 
bègue  ?  de  grâce ,  pardonnez-lui  un  défaut  dont  il 
n'est  pas  même  responsable  à  Dieu.  »  Louis  XIII , 
honteux  de  sa  promptitude ,  embrassa  Mauni ,  et 
l'aima  toujours  depuis.  Si  le  cardinal  ne  se  fût  point 
trouvé  présent ,  l'infortuné  marquis  ,  qui  ne  pouvoit 
se  servir  de  sa  langue  pour  s'excuser,  alloit  être  la 
victime  d'une  oflTense  imaginaire  ,  et  d'un  emporte- 
ment aveugle  et  déraisonnable. 


i  i6o.  Trait  de  honte  de  Chartes  VI. 

Chabies  VI  étoitdoux  ,  affable  ,  et  ne  refusoit  au- 
dience à  personne  ;  il  n'oublioit  jamais  les  services 
qu'on  lui  avoit  rendus  ;  quelque  sujet  qu'il  eût  de  se 
fâcher  ,  il  ne  maltraita  jamais  qui  qvie  ce  fût  ;  at- 
tentif à  ne  pas  ajouter  foi  aux  rapports  qu'on  lui 
faisoit,  persuadé  que  la  passion  pouvoit  prévenir  les 
plus  gens  de  bien  :  «  J'aime  mieux  ,  disoit-il  ,  ue 
j»  pas  croire  le  mal  où  il  est ,  que  de  m'exposer  à  le 
»   croire  où  il  n'est  pas.  » 

Ou  rapporta  un  jour  à  ce  prince ,  qu'un  homme 
qu'il  avoit  comblé  de  grâces,  avoit  mal  parlé  de  lui  : 
«  Cela  ne  peut  pas  être ,  répliqua-t-il  ,  je  lui  ai  fait 
»  du  bien.  » 


1 


lrj^  RECUEIL 

Le  même  roi ,  dans  une  bataille  contre  les  Fla- 
mands, qui  se  donna  au  commencement  de  son  rè- 
gne ,  fâché  de  voir  beaucoup  de  ses  gens  tués ,  vou- 
loit  s'avancer  et  charger  lui-même  ;  mais  le  duc  de 
Bourgogne  l'en  ayant  empêché  :  «  Ah  !  faut-il  ,  s'é- 
j»  cria  ce  prince,  demeurer  les  bras  croisés  ,  tandis 
B  que  tant  de  braves  gens  meurent  pour  mon  ser- 
»   vice  ?  » 


161.  Henri  IF,  ou  le  hon  maître. 

Henri  IV  ne  se  portoit  jamais  que  malgré  lui  à  des 
actions  de  rigueur ,  et  se  faisoit  un  devoir  de  plain- 
dre le  coupable  en  punissant  le  crime.  Il  pardonna 
au  comte  d'Auvergne ,  qui  de  concert  avec  les  ducs 
de  Biron  et  de  Bouillon ,  avoit  conspiré  contre  sa 
personne. 

On  ne  peut  faire  mieux  connoitre  l'excellent  ca- 
ractère de  ce'grand  prince,  qu'en  rapportant  un  en- 
tretien qu'il  eut  avec  le  duc  de  Sully,  quiretournoit 
à  [son  château ,  après  une  violente  maladie  causée 
par  des  blessures.  Henri  IV  alla  droit  à  lui ,  et  en 
l'abordant  :  «  Mon  ami ,  lui  dit-il ,  je  suis  bien  aise 
de  vous  voir  avec  un  meilleur  visage  que  je  ne  m'y 
attendois ,  et  j'aurai  une  plus  grande  joie ,  si  vous 
m'assurez  que  vous  ne  courez  point  risque  delà  vie, 
ni  d'être  estropié.  »  Le  duc  remercia  le  roi  de  ses 
bontés  ,  et  lui  répondit  :  Qu'il  s'estimoit  heureux  d'à-  . 
voir  souffert  pour  un  si  bon  maître.  —  Vaillant  che-  ' 
valier,  répliqua  le  roi,  j'avois  eu  toujours  très-bonne 
opinion  de  votre  courage ,  et  conçu  de  bonnes  espé- 
rances de  votre  vertu  ;  mais  vqs  actions  signalées  et 
votre  réponse  modeste  ont  surpassé  mon  attente,  et 
parlant,  en  présence  de  ces  princes,  capitaines  et 
grands  chevaliers  qui  sont  ici  près  de  moi  ,  je  vous 
embrasse  des  deux  bras  :  adieu ,  mon  ami ,  portez- 
vQus  bien  ,  et  vous  assurea  que  vous  avez  un  bon 
maître. 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  ifô 

162.  Beaux  exemples  de  modération. 

Henri  IV  reçut  le  maréchal  de  Biron  ,  son  plus  re- 
doutable ennemi ,  avec  la  même  bonté  que  s'il  n'eût 
jamais  eu  aucun  sujet  de  s'en  plaindre.  Le  roi  mê- 
me étoit  plus  inquiet  que  le  coupable  :  «  Voilà  un 

j  »  homme  bien  malheureux,  que  le  maréchal ,  dit-il 
»  à  un  de  ses  plus  fidèles  courtisans  ;  c'est  un  grand 
»  dommage  :  j'ai  envie  de  lui  pardonner  ,  d'oublier 
»  tout  ce  qui  s'est  passé,  et  de  lui  faire  autant  de  bien 
»  que  jamais  ;  il  me  fait  pitié  ,  et  mon  cœur  ne  se 
«  peut  porter  à  faire  du  mal  à  un  homme  qui  a  du 
•  courage,  qui  m'a  si  long-temps  servi ,  qui  m'a  été 
»  si  familier.  »  La  douceur  étoit  le  fonds  du  caractère 
de  cet  excellent  prince,  et  s'il  laissa  ensuite  agir  la 
justice  contre  le  maréchal ,  il  s'y  trouva  contraint 
par  l'orgueil  du  coupable ,  qui  ,  pour  ne  pas  deman- 

1  der  grâce,  s'obstina  à  refuser  l'aveu  d'un  crime  avéré . 
Il  n'y  a  guère  eu  de  favoris  qu'on  ait  plus  déchirés 

I  par  des  satires  de  toute  espèce  ,  que  le  cardinal  Ma- 
zarin.  Supérieur  à  toutes  ces  injures,  il  lisoit,  ou  se 
faisoit  lire  tout  ce  qu'on  écrivoit  contre  lui.  Comme 
un  juge  indifférent ,  d'un  air  froid  et  tranquille  ,  il 
disoit  :  Cette  pièce  est  bonne ,  celle-là  est  froide  , 
celle-ci  est  délicate,  cette  autre  est  outrée  et  mal  en- 
tendue. Il  donna  une  grosse  abbaye  à  un  poète  qui 
l'avoit  outragé  par  ses  vers. 


i63.  La  hanté  et  ta  douceur  relèvent  ta  majesté 
des  rois. 

Les  princes  n'ont  pas  à  tout  instant  l'occasion  de 
distribuer  des  récompenses  à  ceux  qui  composent 
leur  cour  ;  mais  ils  peuvent  toujours  s'en  faire  adorer 
par  leur  bonté  ,  sans  compromettre  leur  grandeur. 
Louis  XIV  s'en  éloit  fuit  une  heureuse  habitude  ; 


1^4  RECUEIL 

c'étoit  entre  lui  et  see  courtisans  un  commerce  con- 
tinuel de  discours  agréables  ,  de  complimens  délicats 
et  flatteurs;  jamais  prince  n'eut  plus  de  grâces  et  de 
politesse  dans  ses  manières  ,  en  conservant  toute  sa 
majesté  et  sa  grandeur.  Le  comte  de  Marivaux,  lieu- 
tenant-général, homme  brusque,  et  qui  n'avoit  pas 
même  adouci  son  caractère  dans  la  cour  d'un  prince 
si  affable  et  si  poli ,  avoit  perdu  un  bras  dans  une 
action  ,  et  se  plaignoit  au  roi ,  qui  l'avoit  pourtant 
assez  bien  récompensé ,  en  lui  disant  :  Je  voudrois 
avoir  perdu  l'autre  bras  et  ne  plus  servir  votre  ma- 
jesté. —  J'en  serois  bien  fâché  pour  vous  et  pour 
moi ,  répondit  Louis  XIV.  Cette  réponse  fut  suivie 
d'une  grâce  qu'il  lui  accorda. 

Un  jour  que  M.  de  Nesmond  ,  archevêque  de  Tou- 
louse, haranguoit  Louis  XIV,  la  mémoire  lui  man- 
qua. Le  roi  lui  dit  avec  bonté  :  «  Je  suis  bien  aise  , 
»  Monsieur ,  que  vous  me  donniez  le  temps  de  goûter 
»   les  belles  choses  que  vous  me  dites.  » 


164.  Avis  d'une  dame  de  haute  qualité  à  son  fils 
militaire  ,  sur  les  duels. 

La  duchesse  de  Liancourt  ,  fille  du  maréchal  de 
Schomberg  ,  se  distingua  par  la  plus  haute  piété  et 
le  mérite  le  plus  éminent.  Elle  donna  à  la  princesse 
de  Marsillac  ,  sa.  petite-fille  ,  des  règlemens  pour  sa 
conduite  et  pour  celle  de  sa  maison  ,  qui  furent  im- 
primés 24  ans  après  ,  en  1698 ,  avec  sa  vie  par  l'abbé 
Boileau.  Voici  les  conseils  qu'elle  lui  donnoit  sur  l'é- 
ducation de  ses  fils,  relativement  aux  duels  et  aux 
vertus  militaires.  «  Faites  bien  vos  efforts,  ma  chère 
»  fille  ,  en  demandant  l'aide  de  Dieu ,  pour  con- 
»  vaincre  vos  fils  qu'ils  ne  doivent  jamais  se  permet- 
»  Ire  le  duel.  Souvenez-vous  que  c'est  une  chose 
»   difficile  à  persuader  à  la  jeunesse ,  et  qu'il  en  faut 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  1^5 

jeter  les  fondemens  de  bonne  heure  dans  leur  es- 
prit. Je  sais  bien  que  les  femmes  sont  beaucoup 
moins  propres  que  les  hommes  à  les  détromper 
là-dessus;  mais  la  raison  persuade  toujours  les 
gens  raisonnables,  de  quelque  part  qu'elle  vienne, 
et  elle  a  toujours  son  effet,  quand  il  plaît  à  Dieu 
de  donner  autant  de  force  que  de  connoissance  à 
ceux  qui  l'écoutent;  j'ai  éprouvé  en  la  personne  de 
mon  fils  ,  le  pouvoir  qu'elle  a  sur  un  esprit  bien 
fait  ;  car  il  avoit  reçu  cette  instruction  de  moi , 
avec  une  telle  impression  ,  que  pour  s'en  souvenir 
toujours  et  pour  s'engager  à  la  suivre ,  il  en  avoit 
écrit  de  sa  main  la  résolution  que  je  vous  ai  mon- 
trée ,  et  que  je  garde  pour  ma  consolation. 
•  Mais  pour  qu'un  militaire  ait  lieu  de  dissuader 
ses  amis  là-dessus,  sans  qu'ils  puissent  croire  que 
c'est  pour  se  tirer  de  la  mêlée  ,  il  faut  qu'ils  sa- 
chent d'avance  que  celui  qui  pense  ainsi,  est  ré- 
solu de  ne  se  battre  jamais  en  duel,  et  que  c'est 
une  résolution  qu'il  ne  prend  pas  dans  l'occasion 
et  par  la  considération  d'vm  péril  prochain  ;  c'est 
pourquoi  il  faut  qu'il  s'en  explique  de  bonne  heure , 
hardiment  et  hors  de  l'occasion  ,  et  qu'il  déclare 
que  si  quelqu'un  l'appelle  ,  ce  sera  à  dire  qu'il  ne 
veut  pas  se  hattre ,  parce  que  ,  sachant  sa  réso- 
lution ,  il  ne  s'amuseroit  pas  à  faire  du  bruit  par 
un  appel  inutile.  Tout  ce  qui  décrie  le  courage  des 
gens,  est  quand  ils  usent  de  finesse  là-dessus, 
qu'ils  se  font  arrêter ,  et  qu'ils  n'ont  pas  la  force 
de  dire  ce  qu'ils  doivent  et  ce  qu'ils  veulent  faire. 
»  Mais  afin  que  vos  fils  fassent  avec  plus  d'hon- 
neur et  de  liberté  la  profession  de  refuser  les  duels , 
il  faut  qu'ils  vivent  également  sous  la  loi  de  Dieu 
dans  les  autres  choses  ;  car  un  homme  qui  seroit 
vicieux  ,  donneroit  sujet  de  ne  pas  attribuer  ce 
refus  des  duels  à  la  crainte  de  Dieu. 
»  Et  pour  porter  vos  fils  à  prendre  cette  résolution 

4 


inQ  RECUEIL 

»  contre  les  duels ,  il  faut  les  envoyev  de  bonne  heure 
»  à  la  guerre;  et  nous  en  avons  usé  ainsi  pour  votre 
»  père  :  car,  quand  ils  auront  montré  leur  courage 
»  en  ces  lieux-là  ,  ils  auront  plus  de  hardiesse  à  re- 
»   fuser  les  coiïibats  particuliers. 

>  La  seule  règle  de  ce  qu'on  doit  au  monde  ,  est 
»  ce  qu'on  doit  à  Dieu;  et  la  droite  raison  consiste 
»  à  tirer  de  ce  premier  et  unique  devoir  l'idée  de  la 
»  véritable  grandeur,  du  vrai  courage,  de  la  valeur, 
»  de  l'amitié,  de  la  fidélité,  de  la  libéralité,  de  la 
»  fermeté  et  de  toutes  les  vertus  dont  les  gens  de  qua- 
»  lité  doivent  le  plus  se  piquer.  Tout  homme  de  con- 
»  dition  intimement  pénétré  de  ce  principe ,  est  cou- 
»  rageux  ,  parce  que  ne  craignant  que  Dieu,  il  ne 
I)  craint  ni  la  mort ,  ni  tous  les  maux  de  la  vie  ,  en 
j>  faisant  son  devoir.  Il  est  généreux  ,  parce  qu'il  ne 
»  fait  jamais  de  bassesse  pour  les  éviter.  Il  est  fort, 
»  n'étant  ému  ni  de  promesses  ,  ni  de  menaces.  II 
»  est  ferme  ,  parce  que  se  gouvernant  par  les  lois 
»  immuables  de  la  souveraine  raison  ,  il  ne  change 
«  ni  par  les  avis  contraires  ,  ni  par  les  occasions  , 
f>  ni  par  les  différens  états  où  il  se  trouve.  Il  respecte 
»  ses  supérieurs  ,  parce  qu'il  les  considère  comme 
»  ayant  la  puissance  de  Dieu  en  eux  ;  et  ainsi  il  leur 
»  obéit  toujours  en  ce  qui  n'est  point  contre  Dieu  , 
»  sans  murmure  ,  sans  plainte  et  sans  bassesse.  Il  est 
I)  doux,  civil  et  de  facile  accès;  parce  qu'aimant  son 
»  prochain  pour  l'amour  de  Dieu  ,  il  le  veut  satis- 
»   faire  en  tout  ce  qui  est  raisonnable  et  possible. 

»  Il  n'est  pas  envieux ,  parce  qu'aimant  et  ne  dé- 
»  sirant  fortement  que  Dieu ,  il  n'est  point  fâché  que 
»  les  autres  obtiennent  les  biens  passagers  de  ce 
»  monde,  pour  lesquels  il  n'a  point  d'avidité;  ni 
»  ceux  de  l'autre  auxquels  il  aspire  ,  parce  qu'étant 
»  infinis,  sa  part  ne  sera  point  diminuée  par  celle 
n   qui  en  sera  faite  aux  autres. 

»   Il  ne  trahit  jamais  personne;  parce  qu'aimant 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  I  7  7 

»  les  autres  comme  lui-même ,  il  les  traite  comme 
1)  il  voudroit  être  traité.  Il  dompte  sa  colère,  son 
«  chagrin  ,  ses  aversions  ;  et  ainsi  il  n'est  jamais 
1    bizarre  et  fâcheux  à  personne. 

»  Il  ne  désire  rien  fortement  de  ce  que  les  hom- 
»  mes  peuvent  donner  ;  et  ainsi  il  ne  leur  est  jamais 
»  importun.  Il  aime  la  justice  plus  que  son  plaisir 
T)  et  sa  vanité;  c'est  pourquoi  il  ne  fait  tort  à  per- 
»  sonne ,  pour  contenter  ces  deux  sources  de  l'in- 
»  justice.  11  ne  choisit  jamais  que  des  amis  vertueux, 
»  et  les  sert  avec  soin ,  constance  et  fidélité  en  tout 
B  ce  qui  n'est  point  contre  Dieu;  parce  que  n'étant 
B  point  intéressé  ,  il  ne  craint  point  d'employer  son 
»  crédit  pour  eux,  ni  même  de  hasarder  sa  fortune, 
"    quand  il  est  absolument  nécessaire. 

»  Si  quelqu'un  de  ses  amis  déchoit  de  sa  vertu, 
»  et  que  cela  paroisse  en  quelque  occasion  ,  il  l'en 
1  averlit  avec  fermeté  ,  au  lieu  de  le  flatter  et  de  le 
1)  servir  dans  ses  passions  ,  et  ne  craint  ni  son  repro- 
'<  che  ,  ni  son  changement ,  parce  qu'il  l'aime  en  effet, 
i>    et  qu'il  ne  veut  point  acheter  la  satisfaction  de  lui 

plaire  ,  et  d'avoir  sa  confiance  aux  dépens  de  la  ver- 
>'  tu  ,  qui  est  le  fondement  de  son  amitié.  Enfin ,  il  ne 
"  fait  point  gloire  de  se  venger  et  de  ne  pardonner  ja- 
^  mais  les  offenses,  comme  font  d'ordinaire  les  or- 
>'  gueilleux  ,  les  brutaux  ou  les  foibles  ;  au  contraire, 
1  il  pardonne  aisément  dans  son  cœur  toutes  les  of- 
i>  fenses  qu'on  lui  fait,  et  n'en  poursuit  jamais  la  ré- 
n  paration ,  que  quand  elles  vont  à  de  fâcheuses  con- 
B  séquences.  Alors  même  il  ne  se  sert  pour  cela  que 
»  des  voies  légitimes  et  raisonnables  ;  et  prend  bien 
»  garde  que  la  haine  ou  la  vanité,  plutôt  que  la  rai- 
»  son  ,  n'emploie  sa  force  et  sa  vigueur  pour  soute- 
B   nir  son  honneur  et  son  droit.  » 

Par  des  conseils  si  sages  ,  la  duchesse  de  Lian- 
court  a  mérité  qu'on  lui  appliquât  le  mot  de  la  femme 
de  Léonidas  ;  un   ambassadeur  de  Perse  lui  deman- 

II  5 


1^8  RECUEIL 

dant  pourquoi  on  honorait  toutes  les  femmes  à 
Lacédémone,  elle  lui  répondit ,  c'est  que  nos  femmes 
savent  former  des  hommes. 


i65.  Liberté  courageuse  de  Sutly  avec  son  maître. 

Henri  IV  ayant  en  l'imprudente  foiblesse  de  faire 
une  promesse  de  mariage  à  mademoiselle  d'Entrai- 
gues,  qui  fut  depuis  appelée  la  marquise  de  Ver- 
neuil ,  consulta  le  duc  de  Sully  sur  cette  démarche  : 
»  Lisez,  lui  dit  ce  prince  en  l'abordant,  dites-moi 
sincèrement  ce  que  vous  pensez.  »  Le  duc  outré  de 
la  trop  grande  facilité  du  roi ,  et  ne  doutant  point 
qu'on  ne  fît  un  jour  un  fatal  usage  de  cet  écrit,  le 
déchira.  Etes- vous  fou,  Sully  ?  lui  dit  le  roi.  Si  je 
le  suis ,  repartit  avec  liberté  le  favori,  votre  majesté 
montre  par  cet  écrit  qu'elle  est  encore  plus  malade 
que  moi.  Je  viens  de  faire  te  devoir  d'un  fidèle 
serviteur ,  et  vous,  Sire,  vous  vouiez  faire  ce  qui 
ne  convint  jamais  à  un  grand  roi. 


166.  Leçon  aux  railleurs. 

It  arrive  quelquefois  que  les  railleurs  sont  eux- 
îTîêmes  raillés.  Louis  XIIl ,  à  la  porte  d'une  petite 
ville ,  écoutoit  impatiemment  une  harangue  en- 
nuyeuse. Beautru  crut  qu'il  feroit  plaisir  au  roi  d'in- 
terrompre l'orateur  :  Monsieur  ,  lui  demanda-t-il , 
les  ânes  dans  votre  pays  de  quel  prix  sont-ils  "?  L'o- 
rateur s'arrêta,  et  après  avoir  regardé  Beautru  de- 
puis les  pieds  jusqu'à  la  tête  :  «  Quand  ils  sont,  lui 
»  répondif-il ,  de  votre  poil  et  de  votre  taille ,  ils 
»   valent  dix  écus  ,  »  et  il  reprit  le  fil  de  sa  harangue. 

Le  grand  Turenne  étoit  ennemi  juré  des  airs  in- 
sultans; et  ne  pouvoit  souffrir  qu'on  se  moquât  de 
personne.  A  la  cour  comme  à  l'armée ,  lorsqu'il  ar- 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  iy9 

rivoit  quelque  nouveau  débarqué  dont  on  vouloit  se 
divertir,  il  prenoit  d'abord  son  parti  d'un  air  qui 
iniposoit  silence  à  tout  la  monde ,  quelque  déman- 
geaison qu'on  eût  de  railler. 

Vv  jeune  gentilhomme  arrivant  un  jour  à  l'armée, 
lui  demanda,  après  l'avoir  salué,  où  il  mettroit  ses 
chevaux.  A  cetJe  question ,  tous  ceux  qui  étoient 
présens  se  mirent  à  rire  de  la  manière  la  plus  mor- 
tifiante pour  ce  gentilhomme.  Mais  monsieur  de 
lurenne  prenant  un  ton  sérieux  :  o  C'est  donc,  leur 
dit-il,  une  chose  bien  étonnante,  qu'un  homme  qui 
n'est  jamais  venu  à  l'armée  n'en  connoisse  pas  les 
usages?  n'y  a-t-il  pas  beaucoup  d'esprit  à  se  rire  de 
lui ,  parce  qu'il  ne  sait  pas  des  choses  qu'il  ne  peut 
savoir ,  et  qu'au  bout  de  huit  jours  il  saura  mieux 
(jue  vous  ?»  Il  ordonna  en  même  temps  à  son  écuyer 
d'avoir  soin  des  chevaux  de  ce  gentilhomme. 


167.  Popularité  de  Louis  XI. 

LotJis  XI  étoit  populaire  dans  ses  discours  ,  selon 
le  rapport  de  Philippe  de  Comines;  il  parloit  égale 
ment  à  toutes  sortes  de  personnes  ,  et  ne  faisoit  point 
de  distinction  d'état.  Il  répondoit  ordinairement  aux 
leproches  qu'on  lui  faisoit  de  ne  pas  assez  gai'der 
son  rang  et  sa  dignité  :  «  Lorsqu'orgueil  chemine 
»   devant ,  honte  et  dommage  suivent  de  bien  près.  • 


168.    L'àmour^propre  éclairé  s'offense  de  i'exeès 
des  louanges. 

Non-seulement  Louis  XIV  aimoit  les  louanges,  mais 
il  s'efforcoit  de  les  mériter,  et  les  repoussoit  quand 
elles  étoient  trop  fortes.  L'académie  française ,  qui 
lui  rendoit  ordinairement  compte  des  svijets  qu'elle 
vouloit  proposer  pour  ses  prix  ,  lui  fit  voir  celui-ci  : 

G 


l8o  RECUEIL 

Quelle  est  de  toutes  les  vertus  du  roi  celte  qui  mé- 
rite ta  jyréférence  ?  Le  roi  rougit ,  et  ne  voulut  pas 
qu'un  tel  sujet  fût  traité.  Il  fit  encore  supprimer  les 
inscriptions  fastueuses  dont  Charpentier,  de  l'aca- 
démie française  ,  avoit  chargé  les  tableaux  du  célèbre 
Le  Brun ,  dans  la  galerie  de  Versailles. 


169.   Générosité  de  Louis  XIV . 

Jacques  II ,  roi  d'Angleterre ,  successeur  de  Charles 
II  son  frère  aîné,  ayant  été  chassé  de  ses  Etats  par 
le  prince  d'Orange  son  gendre,  vint  avec  sa  femme 
et  le  prince  de  Galles  son  fils ,  encore  enfant ,  implo- 
rer la  protection  de  Louis  XIV.  Cette  reine  malheu- 
reuse fut  étonnée  de  la  manière  dont  le  roi  la  reçut. 
Il  alla  au-devant  d'elle,  et  l'aborda  en  lui  disant  ; 
a  Je  vous  rends,  madame,  un  triste  service  ;  mais 
j'espère  de  vous  en  rendre  bientôt  de  plus  grands  et 
de  plus  heureux.  »  Il  la  conduisit  au  château  de 
Saint-Germain ,  où  elle  trouva  les  mêmes  honneurs 
qu'auroit  eus  la  reine  de  France  ;  tout  ce  qui  sert  à 
!a  commodité  et  au  luxe  ;  des  présens  de  toutes  es- 
pèces,  en  argent,  en  or,  en  vaisselle,  en  bijoux  et 
en  étoffes  ;  il  y  avoit  parmi  tous  ces  présens  une 
bourse  de  dix  mille  louis  d'or  sur  sa  toilette. 

Les  mêmes  attentions  furent  observées  pour  son 
mari ,  qui  arriva  un  jour  après  elle  :  on  lui  régla  six 
cent  mille  francs  par  an  ,  pour  l'entrelien  de  sa 
maison.  Outre  les  présens  sans  nombre  qu'on  lui 
lit ,  il  eut  les  officiers  du  roi  et  ses  gardes.  Toute 
cette  réception  ne  fut  rien  en  comparaison  des  pré- 
paratifs que  fit  Louis  XIV  pour  rétablir  sur  le  trône 
ce  prince  infortuné. 


DE   FAITS  MÉMORABLES.  l8l 

170.  De  la  flatterie. 

La  vérité  perce  bien  rarement  ces  nuages  que  for- 
ment l'autorité  des  grands  et  les  flatteries  de  leurs 
courtisans.  Saint  Louis  n'eut  point  de  flatteurs  ,  parce 
qu'il  ne  se  fit  pas  illusion  sur  ses  fautes.  Environné  d'un 
nombre  d'amis  saints  et  fidèles,  il  les  établissoit  les 
censeurs  de  sa  conduite.  Il  chercha  dans  les  gens  de 
bien  cette  droiture  de  cœur,  cette  sincérité  de  lè- 
vres ,  cette  liberté  désintéressée  qu'on  ne  sauroit  trou- 
ver qu'en  eux  seuls;  il  vouloit  être  instruit  sans  être 
flatté.  La  vérité  n'est  odieuse  qu'à  ceux  qui  craignent 
de  la  connoitre. 

Saint  Loris ,  évoque  de  Toulouse ,  fut  ennemi  de 
l'adulation.  Pour  connoitre  la  vérité  et  pour  avancer 
dans  la  perfection ,  il  avoit  chargé  un  frère  mineur 
qui  l'accompagnoit  toujours,  de  l'avertir  de  ses  fau- 
tes. Ce  frère  ayant  un  jour  usé  de  cette  permission 
en  présence  de  plusieurs  personnes,  qui  en  parois- 
soient  mécontentes  :  «  C'est  pour  mon  bien  qu'il  l'a 
fait,  dit  le  saint  évêque  ,  et  je  l'ai  voulu  ainî^i.  Comme 
l'amitié  ne  doit  rien  taire  ,  on  doit  prendre  en  bonne 
part  tout  ce  qui  en  vient.  Ecouler  les  flatteurs  et  fer- 
mer l'oreille  à  la  vérité,  c'est  se  perdre.  » 

François  I"  eût  été  le  plus  grand  des  rois  ,  si  la 
trop  haute  opinion  qu'il  avoit  de  lui-même  ne  l'eût 
pas  livré  aux  flatteries  des  courtisans,  qui  l'enga- 
gèrent dans  de  vaines  dépenses  et  de  fastueuses  ap- 
parences. Heureusement,  quelques  années  avant  sa 
mort ,  il  reconnut  que  ces  courtisans  adulateurs  dis- 
posoient  de  tout  sous  son  nom  ,  et  que  par  des  lou- 
anges adroites  et  perfides,  ils  l'amenoient  toujours 
à  faire  leurs  volontés;  il  résolut  de  se  dégager  de 
leurs  filets.  La  première  preuve  qu'il  en  donna,  fut 
la  manière  noble  et  généreuse  dont  il  témoigna  sa 
reconnoissance  à  Antoine    Duprat  .   pour  un   bon 


l82  RECUEIL 

conseil  qu'il  en  avoit  auirefois  reçu.  Quel  fléau  pour 
vin  prince,  que  des  hommes  toujours  prêts  à  applau- 
dir à  ses  passions  ,  ou  à  dresser  des  pièges  à  sa  con- 
fiance ?  Quel  malheur  pour  les  peuples  ,  quand  un 
souverain  se  livre  à  ces  ennemis  de  sa  gloire  ! 

Pendant  que  l'abbé  de  Choisi  travailloità  l'histoire 
de  Charles  VI ,  monseigneur  le  duc  de  Bourgogne  , 
à  peine  sorti  de  l'enfance  ,  lui  dit  :  •  Comment  vous 
y  prendrez- vous  pour  dire  que  ce  roi  étoit  fou  ?  »  Mon- 
seigneur ,  lui  répondit  l'abbé  sans  hésiter  ,  je  dirai 
qu'il  étoit  fou  ;  ta  seule  vertu  distingue  les  hom- 
mes dès  qu'ils  sont  morts. 

Quand  on  écrit  la  vie  des  gens ,  disoit  le  célèbre 
Despréaux,  il  ne  faut  pointles  ménager  surce  qu'ils 
ont  de  répréhensible  ;  cela  gagne  ci'éance  pour  le  bien 
qu'on  dira  d'eux.  Le  ministre  Colbert  ne  pouvoit 
souffrir  Suétonne  ,  parce  que  cet  historien  avoit  ré- 
vélé la  turpitude  des  empereurs.  C'est  par  là  cepen- 
dant que  la  lecture  doit  en  être  recommandable  aux 
gens  qui  aiment  la  vérité. 

Desprêacx  avoit  de  la  franchise  ,  et  n'aima  jamais 
à  flatter.  S'étanl  fait  annoncer  un  jour  chez  le  père 
Ferrier ,  confesseur  du  roi ,  qui  avoit  une  grosse 
cour,  le  jésuite  vint  ouvrir  lui-même  la  porte  de  son 
cabinet,  pour  le  recevoir  plus  amiablement  :  «  Hé 
bien  ,  dit-il  en  l'embrassant  tendrement  ,  qu'est-ce 
qui  vous  amène  ici?  Mon  Père,  répliqua-t-il  ,  je 
viens  vous  montrer  un  spectacle  assez  nouveau 
pour  vous  3  c'est  un  homme  qui  ne  vous  demande 
rien. 

Tout  le  monde  s'empressoit  à  faire  des  compli- 
mens  à  M.  le  Pelletier ,  qui  avoit  succédé  à  M.  Col- 
bert dans  la  place  de  contrôleur-général.  Despréaux 
lui  dit  simplement  :  «  Monsieur  ,  je  n'envie  de  votre 
»  nouvelle  dignité ,  que  l'occasion  que  vous  allez 
»   avoir  de  faire  plaisir  à  bien  des  gens.  * 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  l83 

171.  De  ia  sobriété. 

Il  n'est  pas  seulement  avantageux ,  mais  encore 
nécessaire  de  s'accoutumer  à  vivre  de  peu.  A  l'armée , 
les  tables  de  MM,  de  Turenne  et  Câlinât  étoient  ser- 
vies fort  proprement,  mais  très- simplement  ;  elles 
étoient  abondantes  ,  mais  sans  recherche  ;  on  n'y 
mangeoit  que  des  viandes  communes  ;  on  n'y  buvoit 
que  du  vin  tel  qu'il  se  trouvoit  dans  le  pays  où  étoient 
les  troupes.  Les  besoins  du  corps  sont  extrêmement 
bornés  ;  tout  ce  qu'on  désire  au  delà ,  est  plutôt  pour 
assouvir  la  gourmandise  ,  que  pour  satisfaire  à  la 
nécessité. 

Louis  XIV  ,  dans  le  code  militaire  qu'il  a  laissé  , 
et  qui  renferme  divers  règlemens  pour  les  gens  de 
guerre ,  recommande  en  particulier  la  simplicité  et 
la  frugalité  des  repas  ;  il  entre  pour  cela  dans  vm  fort 
grand  détail ,  et  défend  sous  de  grosses  peines  les 
dépenses  et  la  somptuosité  des  tables.  Un  prince  ha- 
bile dans  l'art  de  régner  comprend  aisément  de  quelle 
importance  il  est  pour  le  bien  de  l'Etat  ,  de  bannir 
tout  luxe  et  toute  magnificence  ,  de  réprimer  la  folle 
vanité  de  ceux  qui  croient  se  distinguer  par  la  recher- 
che de  ce  qui  peut  énerver  et  amollir  les  hommes. 

Le  maréchal  de  la  Ferté ,  qui  a  servi  la  France  avec 
honneur ,  pensoit  qu'à  l'exemple  des  Lacédémoniens  , 
on  devoit  accoutumer  la  jeunesse  à  une  Vie  sobre  et 
dure.  Au  moment  d'entrer  en  campagne ,  son  maî- 
tre-d'hôtel ayant  fait,  par  ordre  de  son  fils,  une  am- 
ple provision  de  toutes  les  choses  nécessaires  pour 
faire  d'excellens  ragoûts ,  et  tenir  une  table  exquise  , 
lui  en  apporta  le  mémoire.  Le  maréchal  jeta  le  mé- 
moire avec  indignation  ,  disant  ;  c  Ce  n'est  pas  ainsi 
que  nous  avons  fait  la  guerre  ;  de  la  grosse  viande 
apprêtée  simplement ,  c'étoicntlà  tous  nos  ragoûts  : 
dites  à  mon  fils  que  je  ne  veux  entrer  pour  rien  dans 


l84  RECUEIL 

une  dépense  aussi  folle  que  celle-là,  et  aussi  indigne 

d'un  homme  de  guerre.  » 

Si  notre  siècle  et  nos  mœurs  ne  s'accommodent 
plus  de  la  tempérance  et  de  la  frugalité  des  anciens , 
l'on  doit  du  moins  éviter  les  excès  qui  dégradent 
l'homme  au-dessous  de  la  brute.  On  raconte  de  Char- 
les IX  ,  que  s'élant  aperçu  que  le  vin  lui  avoit  trou- 
blé la  raison  jusqu'à  lui  faire  commettre  des  violen- 
ces, il  s'en  abstint  tout  le  reste  de  sa  vie. 

Le  maréchal  de  Tavannes  ne  pouvant  souffrir 
qu'on  fit  des  dépenses  énormes  à  la  cour  de  Charles 
IX,  tandis  qu'on  négligeoit  les  besoins  essentiels  de 
l'Etat,  dit  au  roi,  que  puisqu'on  n'entendoit  plus 
parler  que  de  réjouissances  et  de  fêtes ,  il  vouloit 
aussi  en  donner  une  pour  laquelle  il  avoit  lui-même 
composé  une  moralité  ,  qui  conviendroit  mieux  à  la 
situation  présente  des  affaires.  Le  roi  paroissant  cu- 
rieux de  voir  quelque  chose  de  sa  composition  ,  Ta- 
vannes l'eut  bientôt  satisfait  ;  la  pièce  n'étoit  pas 
longue  ,  elle  ne  contenoit  que  ce  peu  de  mots  :  «  Vous 
êtes  des  fous  ,  vous  dépensez  votre  argent  en  festins, 
en  pompes  et  en  masques  ,  et  ne  payez  ni  gendar- 
mes ,  ni  soldats  ;  les  étrangers  vous  battront.  » 


172.  Dangers  des  spectacles. 

L'effet  ordinaire  des  spectacles  est  d'allumer  et  de 
nourrir  les  passions;  c'est  bien  pis  encore,  lorsque 
par  leur  licence  ,  ils  affrontent  les  bonnes  mœurs  , 
avilissent  les  âmes  ,  et  accoutument  les  spectateurs 
aux  scandales  en  leur  représentant  sans  cesse  des 
modèles  de  débauche  et  des  plus  honteux  dérégle- 
mcns  :  l'homme  sage  aura  en  horreur  les  théâtres 
scandaleux  ,  et  il  fuira  ceux  où  l'art  insinue  la  vo- 
lupté sous  les  attraits  les  plus  séducteurs. 

Le  célèbre  Palru ,  l'oracle  du  barreau  de  son  temps , 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  l85 

ne  pouvoît  s'empêcher  de  faire  éclater  son  indigna- 
tion contre  les  comédies  et  les  autres  ouvrages  de 
poésies  où  la  pudeur  et  la  religion  lui  paroissoient 
particulièrement  offensés.  «  Quoi  !  disoit  Boileau  à 
ses  amis ,  des  maximes  qui  feroient  horreur  dans  le 
langage  ordinaire  ,  se  produisent  impunément ,  dès 
qu'elles  sont  mises  en  vers;  elles  montent  surle  théâ- 
tre à  la  faveur  de  la  musique,  et  y  parlent  plus  haut 
que  nos  lois  ;  c'est  peu  d'y  étaler  ces  exemples  qui 
provoqnent  au  mal ,  et  qui  ont  été  détestés  par  les 
Païens  mêmes  ,  on  en  fait  aujourd'hui  publiquement 
des  conseils  et  même  des  préceptes  ;  et  loin  de  son- 
ger à  rendre  utiles  les  divertissemens  publics ,  on 
affecte  de  les  rendre  criminels.  » 

  Dieu  neptaise ,  est-il  dit  dans  une  loi  du  code 
Tliéodosien  ,  qu'un  magistrat  (ivre  aux  specta- 
cles,  y  donne  un  temps  qu'il  doit  aux  affaires 
sérieuses  dont  il  est  chargé.  «  Comment  concilier, 
»  s'écrioit  Libanius  ,  auteur  païen  ,  comment  conci- 
»  lier  le  titre  de  gardiens  de  la  justice ,  que  prennent 
»  les  magistrats,  lorsqu'on  les  voit  courir  aux  spec- 
»  tacles  ,  au  lieu  d'employer  leur  loisir  à  pourvoir 
s    aux  besoins  de  ceux  qui  sont  dans  l'infortune.  » 

Les  mêmes  maximes  furent  adoptées  en  France  , 
comme  le  témoigne  La  Rocheflavin  dans  son  traité 
des  Parlemens  au  livre  des  Mœurs  des  magistrats  : 
«  Par  nos  mercuriales,  dit-il,  il  est  prohibé  aux  ma- 
»  gistrats  d'aller  voir  et  écouler  les  bateleurs  et  co- 
»  médiens  ,  afin  qu'ils  n'aillent  point  s'avilir  ,  ni  se 
»  profaner  dans  ces  assemblées  indiscrètes  et  irres- 
»   pectueuses.  » 

SoANEN  prêtre  de  l'Oratoire,  et  ensuite  évêque  de 
Sénez  ,  que  son  éloquence  pathétique  fit  surnommer 
par  Louis  XIV,  la,  trompette  du  Ciel ,  ayant  prêché 
à  la  cour  en  iGHGsoii  sermon  contre  les  théâtres  ,  le 
maréchal  de  la  Feuillade  le  trouva  trop  sévère ,  et 


l86  BECUEIL 

prit  la  liberté  d'en  dire  son  sentiment  au  roi  ;  ce  grand 
monarque  lui  fit  celte  réponse  imposante  :  Mons  de 
ia  FeuUtade ,  le  prédicateur  a  fait  son  devoir  : 
tâchons  de  faire  ie  nôtre. 

BossuEx  interrogé  par  le  même  prince  sur  le  dan- 
ger et  l'utilité  des  théâtres  ,  lui  répondit  :  «  Sire  ,  il 
»  y  a  de  grands  exemples  pour  les  spectacles ,  mais 
»  il  y  a  de  grandes  raisons  contre. 

«  Le  cardinal  de  Richelieu ,  dit  Monchal  dans  ses 
»  Mémoires  ,  aimoit  beaucoup  la  comédie  ;  il  l'auto- 
»  risoit  par  sa  présence  aux  spectacles  de  la  cour  , 
»  et  en  l'introduisant  dans  son  palais  cardinal ,  en 
»  quoi  il  se  conduisoit  par  un  esprit  bien  contraire  à 
»  celui  de  tous  les  Pères  de  l'Eglise,  qui  l'ont  rejetée 
»  et  condamnée  ,  comme  la  corruption  des  mœurs 
»   et  une  école  publique  de  libertinage  et  de  volupté.» 

La  duchesse  de  Liancour  donnoit  cet  avis  à  ma- 
dame la  princesse  de  3Iarsillac  sa  petile-fiUe  :  «  Ne 
»  faites  point  apprendre  à  vos  filles  ce  qui  ne  peut 
»  servir  qu'à  la  vanité  ,  et  si  elles  ont  naturellement 
»  bonne  grâce ,  vous  n'aurez  même  que  faire  de  maî- 
»  très  à  danser  ;  car  s'il  est  besoin  qu'elles  aient  de 
B  la  grâce  à  marcher,  à  f^iire  la  révérence  ,  et  à  bien 
»  porter  leur  corps ,  pour  ne  pas  attirer  l'aversion  ou 
»  la  raillerie  du  monde ,  et  pour  avoir  la  gravité  d'une 
»  personne  de  condition  ,  qui  doit  surtout  être  en 
»  vénération  à  ses  domestiques  et  à  ses  sujets  ,  il 
»  n'est  pas  besoin  qu'elles  aient  des  grâces  affectées , 
e  pour  attirer  les  yeux  dans  les  bals  et  aux  specta- 
»   clés  ,  puisqu'elles  ne  doivent  jamais  y  aller.  » 

Philippe  II  chassa  de  sa  cour  les  comédiens  et  les 
farceurs,  comme  gens  (  ce  sont  les  termes  de  Meze- 
ray  )  qui  ne  servent  qu'à  flatter  et  à  nourrir  les 
voluptés  et  la  fainéantise ,  à  remplir  les  esprits 
oiseux  de  vaines  chimères  qui  les  gâtent,  et  à  causer 
dans  les  cœurs  des  mouvemeus  déréglés,  que  la  sa- 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  187 

gesse  et  la  religion  nous  commandent  si  fort  d'é- 
touffer. 

On  voit ,  dit  le  savant  M.  de  Fénélon  ,  des  parens 
assez  bien  intentionnés  d'ailleurs,  mener  eux-mêmes 
leurs  enfans  aux  spectacles  publics  :  ils  prétendent, 
en  mêlant  ainsi  le  poison  avec  l'aliment  salutaire , 
leur  donner  une  bonne  éducation,  et  ils  la  regarde- 
roient  comme  triste  et  austère  ,  si  elle  ne  souffroit  ce 
mélange  du  bien  et  du  mal.  Il  faut  avoir  bien  peu 
de  connoissance  de  l'esprit  humain  ,  pour  ne  pas  voir 
que  ces  sortes  de  divertissemens  ne  peuvent  manquer 
de  dégoûter  les  jeunes  gens  de  la  vie  sérieuse  et  oc- 
cupée à  laquelle  on  les  destine ,  et  de  leur  faire  trou- 
ver fades  et  insupportables  les  plaisirs  simples  et  in- 
nocens. 


173.  La  modestie  des  grands  hommes. 

Le  maréchal  de  Câlinât  n'eut  point  d'autre  objet 
que  l'avantage  de  sa  patrie,  et  il  ne  se  crut  en  état 
de  la  servir ,  qu'autant  qu'elle  parut  le  désirer. 

Pendant  qu'il  commandoit  en  Italie  l'armée  fran- 
çaise contre  le  prince  Eugène  ,  gêné  par  les  ordres 
de  la  cour ,  il  n'eut  pas  tout  le  succès  qu'on  atten- 
doit  ;  et  comme  il  n'avoit  point  de  cabale  pour  le 
soutenir,  on  lui  ôta  le  commandement  ;  le  maréchal 
(le  Villeroi  fut  choisi  [)0ur  réparer  les  prétendues 
fautes  de  Catinat  ;  et  le  vainqueur  de  Staffarde  ,  de 
iMarsaille  ,  n'hésita  pas  à  servir  sous  les  ordres  du 
nouveau  général.  Sa  modestie  étoit  si  sincère  ,  qu'il 
eslimoit  toujours  plus  les  talens  militaires  des  autres 
généraux  français  que  les  siens  propres.  On  le  vit 
rarement  à  la  cour,  soit  qu'il  n'eût  pas  les  talens  du 
courtisan  ,  soit  qu'il  les  dédaignât  ;  sa  vie  fut  celle 
d'un  sage  et  sa  mort  celle  d'un  chrétien.  Il  mourut 
le  22  Février  1712,  à  743ns,  en  prononçant  ces  pa- 
roles :  Mon  Ditu  ,  j'ai  confiance  en  vous. 


l88  RECUEIL 

La  modestie  de  Turenne  ne  fut  pas  moins  sincère 
que  celle  de  Câlinât  ;  dans  les  dernières  années  de  sa 
vie  ,  lorsqu'il  eut  abjuré  le  calvinisme  (  en  1667  ), 
les  senlimens  du  chrétien  accompagnoienl  en  lui 
ceux  du  héros  ;  il  rapportoit  tous  ses  succès  à  Dieu, 
et  jamais  il  ne  sentit  plus  vivement  ce  qu'il  lui  devoit 
que  dans  les  momens  de  ses  plus  grands  exploits. 
C'étoil  à  ce  haut  point  de  grandeur  et  de  gloire  que 
la  religion  et  l'humilité  retenoient  encore  plus  sou 
cœur  dans  la  soumission  où  la  créature  doit  être  à 
l'égard  du  Créateur.  Sa  modestie  étoit  telle ,  que 
quand  il  parloit  des  batailles  où  il  n'avoit  pas  eu  de 
succès ,  il  disoit  toujours  :  Je  perdis  y  et  quand  il 
parloit  de  ses  victoires ,  il  disoit  :  Nous  gagnâmes. 
Son  rival  Montecuculli  apprenant  sa  mort ,  s'écria 
avec  douleur  :  Il  est  mort  un  homme  qui  faisoit 
honneur  à  fhomme. 


174-  -^e  modèle  des  princes. 

LoTJis ,  dauphin  de  France ,  père  de  Louis  XVI , 
disoit  à  ceux  qu'il  honoroit  du  titre  d'amis  :  Offrez- 
moi  ia  vérité  sans  détours  ,  si  vous  m'en  croyez 
digne.  II  refusa  un  supplément  de  pension  ,  disant: 
J^aime  mieux  qxCon  le  retranche  sur  les  tailles. 
Il  avoit  fort  à  cœur  qu'on  inspirât  à  ses  enfans  des 
sentimens  d'humanité  ;  Conduisez-les  ,  disoit-il  , 
dans  la  chaumière  du  paysan  ;  qu'ils  voient  le 
pain  dont  se  nourrit  le  pauvre,  et  qu'ils  appren- 
nent à  pleurer. 


175.    Bons  mots  et  if  elles  reparties. 

Quoique  le  cardinal  Duprat  parût  extrêmement 
attaché  à  François  I"  son  maître ,  ce  prince  étoit  si 
persuadé  de  ses  rapines  ,  qu'il  ne  cessoit  d'en  faire 
l'objet,  tantôt  de  ses  railleries,  tantôt  de  ses  repro- 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  189 

clies.  Duprat  ayant  fait  bâtir  à  l'Hôtel-Dieu  de  Paris  , 
cette  salle  qui  regarde  le  septenlrioii ,  et  que  l'on 
nomme  encore  aujourd'hui  ia  salle  du  Légat  :  a  Elfe 
sera  iiicn  grande ,  dit  François  I" ,  si  elle  peut  con- 
tenir tous  tes  pauvres  qu'il  a  faits.  » 

LoRSQrE  Louis  XIV  partit  pour  aller  faire  le  siège 
de  Mons  ,  il  ordonna  à  ses  deux  historiens,  Racine 
et  Despréaux,  de  le  suivre.  Aimant  une  vie  plus  tran- 
quille, ils  s'en  dispensèrent.  Le  roi  à  son  retour  leur 
en  fit  des  reproches  :  «  Nous  n'avions  ,  Sire ,  dirent 
»  ingénieusement  ces  deux  poètes ,  que  des  habits  de 
»  ville  :  nous  en  avions  ordonné  pour  la  campagne  ; 
»  mais  les  villes  que  votre  majesté  assiégeoit  ont  été 
»   plutôt  prises  ,  que  nos  habits  n'ont  été  faits.  » 

Lotis  XI  disoit  ordinairement  que  tout  son  conseil 
étoit  dans  sa  tête ,  parce  qu'il  ne  consultoit  personne. 
L'amiral  deBrézé  le  voyant  monté  sur  un  bidet  très- 
foible  ,  dit  :  «  Il  faut  que  ce  cheval  soit  plus  fort  qu'il 
»    ne  paroît ,  puisqu'il  porte  le  roi  et  son  conseil.  » 

Le  cardinal  Duperron  osa  traiter  d'ignorant  l'avo- 
cat-général  Seryin.   «  Il  est  vrai ,  Monseigneur  ,  lui 

>  répondit  ce  magistrat ,  que  je  ne  suis  pas  assez  sa- 

>  vant  pour  prouver  qu'il  n'y  a  point  de  Dieu.  »  Le 
cardinal  demeura  muet  et  confus.  Pour  entendre 
celte  réponse  ,  il  faut  savoir  que  Duperron  entrete- 
nant Henri  III  durant  son  dîner ,  avoit  eu  l'audace 
de  lui  dire  :  •  Je  viens  de  vous  prouver  qu'il  y  a  un 
»  Dieu,  mais  demain,  si  votre  majesté  veut  m'éeou- 
»  ter  encore  ,  je  lui  prouverai  qu'il  n'y  en  a  point  du 
»  tout.  »  Ce  discours  fit  une  telle  horreur  au  roi  , 
qu'il  le  bannit  pour  jamais  de  sa  présence.  C'est  à 
ce  propos  indiscret  du  cardinal  que  faisoit  allusion  le 
pape  Paul  V,  lorsqu'il  disoit  :  Prions  Dieu  qu'il 
inspire  ie  cardinal  Duperron ,  car  H  nous  'per- 
suadera tout  ce  qu'ii  voudra. 


igo  RECUEIL 

Le  maréchal  de  Toiras  faisoit  ses  dispositions  pour 
livrer  bataille,  lorsqu'un  officier  lui  demanda  la  per- 
mission de  se  rendre  chez  son  père  qui  étoit  à  l'ex- 
trémité, afin  de  lui  rendre  ses  soins  et  de  recevoir 
sa  bénédiction  :  JUez ,  lui  dit  ce  général ,  qui  dé- 
mêla fort  aisément  la  cause  de  cette  retraite  :  Père 
et  mère  honoreras ,  afin  que  tu  vives  longuement. 

Un  président  de  Rouen  demeura  court  en  haran- 
guant Henri  IV  ;  le  roi  dit  :  «  Il  ne  faut  pas  s'étonner , 
»   les  Normands  sont  sujets  à  manquer  de  parole.  » 

Chables  IX  aimoit  à  tuer  des  animaux  et  à  tremper 
ses  mains  dans  leur  sang;  il  se  faisoit  un  plaisir  de 
couper  le  cou  aux  ânes  qu'il  rencontroit  dans  la  cam- 
pagne :  il  voulut  un  jour  abattre  la  tète  à  un  beau 
mulet ,  qui  appartenoit  à  un  de  ses  favoris  nommé 
Lansac.  Ce  seigneur  demanda  grâce  pour  son  mulet, 
et  l'obtint  par  ces  paroles  hardies  :  Sire ,  quel  dif- 
férent peut-il  être  survenu  entre  votre  majesté  et 
mon  m,ulet  ? 

La  nourriture  influe  plus  qu'on  ne  pense  sur  la 
valeur  des  troupes.  Un  célèbre  médecin  anglais  ne 
disoit  pas  une  absurdité,  quand  il  assuroit  qu'avec 
une  diète  de  six  semaines  ,  il  rendroit  un  homme 
poltron.  Le  prince  Maurice  étoit  si  convaincu  de  ce 
principe ,  qu'il  employoit  toujours  les  anglais  à  quel- 
que action  de  vigueur ,  lorsqu'ils  arrivoient  de  chez 
eux  à  l'armée ,  et  tandis  qu'Us  avaient  encore  la 
pièce  de  tœuf  dans  l'estomac  ;  c'étoit  son  expres- 
sion. 

M.  Beautru,  l'homme  le  plus  célèbre  de  son  temps 
par  l'agrément  de  son  esprit ,  et  qui  étoit  de  l'acadé- 
mie française  ,  ayant  été  envoyé  en  Espagne ,  alla  à 
l'Escurial ,  où  il  vit  la  bibliothèque  :  une  conférence 
qu'il  eut  avec  le  bibliothécaire  lui  fit  juger  que  ce 
n'étoit  pas  un  habile  homme.  Il  vit  ensuite  le  roi  , 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  191 

qu'il  entretint  des  beautés  de  cette  maison  royale , 
et  du  choix  qu'il  avoit  fait  de  son  bibliothécaire  ;  il 
lui  dit,  qu'il  avoit  remarqué  que  c'étoit  un  homme 
rare ,  et  que  sa  majesté  pouvoit  le  faire  surintendant 
de  ses  finances.  Pourquoi ,  lui  dit  le  roi  ?  «  Sire  , 
»  ajouta-t-il ,  c'est  que  ,  comme  il  n'a  rien  pris  dans 
B   VOS  livres  ,  il  ne  prendra  rien  dans  vos  finances.  » 

L'abbé  de  la  Rivière  étant  allé  à  Rome  pour  tâcher 
d'être  cardinal ,  en  étoit  revenu  sans  rien  faire.  Comme 
il  avoit  un  gros  rhvime  ,  Beautru  dit  :  C'est  qu'il  est 
revenu  sans  chapeau. 

Uke  personne  du  premier  mérite ,  et  de  grande 
qualité ,  disputant  avec  Benserade ,  on  apporta  à  cette 
personne  le  chapeau  de  cardinal.  Benserade  dit  : 
J'étois  i/ien  fou  de  disputer  avec  un  homme  qui 
avoit  ta  tête  si  près  du  honnet. 

Henri  IV  voulant  récompenser  d'Aubigné ,  aïeul 
de  madame  de  Mainlenon  ,  lui  donna  son  portrait  : 
d'Aubigné  ,  à  qui  son  père  n'avoit  laissé  que  des  det- 
tes ,  écrivit  sur-le-champ  ces  vers  au  bas  du  por- 
trait : 

Ce  prince  est  d'étrange  nature , 
Je  ue  sais  qui  diable  l'a  fait  : 
Car  il  récompense  en  peinture 
Ceux  qui  le  servent  en  effet. 


176.  Jacques  Amyot. 

Jacques  amyot  ,  grand-aumônier  de  France  ,  étoit 
fils  d'un  cordonnier  de  Melun  ;  s'étant  échappé  fort 
jeune  de  la  maison  de  son  père  ,  il  s'égara  et  tomba 
malade  en  chemin.  Un  gentilhomme  qui  le  vit  éten- 
du dans  un  champ  ,  en  eut  pitié  ,  le  mis  en  croupe 
derrière  lui ,  et  l'emmena  à  Orléans,  où  il  le  mit  à 
l'hôpital.  Comme  sa  maladie  ne  venoit  que  de  lassi- 
tude ,  il  fut  bientôt  guéri  :  on  le  congédia ,  »;l  on  lui 


192  RECUEIL 

donna  douze  sous.  Ce  fut  en  reconnoissance  de  celte 
charité,  qu'étant  devenu  grand  aumônier  et  évêque 
d'Auxerre,il  légua  douze  centsécusà  l'hôpital  d'Or- 
léans. II  y  a  bien  peu  d'hommes  qui  conservent 
dans  l'opulence  et  l'élévation  ,  une  ame  assez  ferme 
pour  ne  pas  chercher  à  faire  oublier  eux-mêmes  l'é- 
tat où  ils  sont  nés. 


177.  Les  marques  d'honneur  et  les  récompenses 
méritées  excitent  t' émulation. 

LoTJis  XIV  dit  un  jour  au  grand-maître  de  sa  gar- 
de-robe ,  qui  avoit  ruiné  sa  fortune  au  service  :  Que 
ne  parlez  vous  à  vos  amis  ?  Paroles  dignes  de  la 
libéralité  d'un  roi ,  et  qui  fut  accompagnée  d'un  don 
de  cinquante  mille  écus. 

M.  CoLBERT,  ministre  d'Etat,  avoit  destiné  par  an 
quarante  mille  écus  pour  ceux  qui  se  disfingueroient 
dans  quelque  genre  que  ce  fût ,  ou  dans  les  arts  ,  ou 
dans  les  sciences.  Il  disoit  souvent  à  des  personnes 
de  confiance ,  que  s'il  y  avoit  dans  le  royaume  quel- 
que homme  de  mérite  qlii  souffrît  et  qui  fût  dans  le 
besoin  ,  il  en  chargeoit  leur  conscience  ,  et  les  en 
rendoit  responsables.  Un  ministre  qui  fait  de  pareil- 
les dépenses  au  nom  de  son  souverain  et  de  la  pa- 
trie ,  leur  procure  des  avantages  précieux ,  et  une 
gloire  durable. 

LomsXIV,  instruit  du  mérite  du  célèbre  Isaac 
Vossius  ,  chargea  Colbert  de  lui  envoyer  une  lettre 
de  change ,  comme  une  marque  de  son  estime  ,  et 
un  gage  de  sa  protection.  Ce  qui  flatta  le  plus  "Vos- 
sius ,  fut  la  lettre  dont  le  ministre  accompagna  ce 
présent.  Il  lui  disoit  que  ,  quoique  le  roi  ne  fût  pas 
son  souverain  ,  il  vouloit  néanmoins  être  son  bien- 
faiteur,  en  considération  d'un  nom  que  son  père 
avoit  rendu  illustre  ,  et  dont  il  conservoit  la  gloire. 

Il 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  IqS 

Il  y  eut  plusieurs  gratifications  pareilles  accordées 
à  divers  savans  de  l'Europe. 

Nul  règne  dans  la  monarchie  française  ,  n'a  été 
plus  fertile  en  grands  hommes  dans  tous  les  genres, 
que  celui  de  Louis  XIV  ;  on  vit  aussi  fleurir  les  arts 
et  le  commerce.  Ce  prince  étendoit  les  marques  de 
son  estime  et  de  sa  libéralité  sur  tous  les  sujets  excel- 
leus  ;  il  savoit  distinguer  et  employer  les  personnes 
de  mérite.  Ses  ministres  pensoient  comme  lui. 

Charles  V  aimoit  fort  les  gens  de  lettres  ,  il  don- 
na des  pensions  à  tous  ceux  qui  se  distinguèrent  par 
leur  science  et  leur  habileté  dans  quelque  art  que 
ce  fût.  0  On  ne  peut  trop  honorer ,  disoit  -  il ,  les 
»  clercs ,  ou  gens  à  sapience  ;  (  les  gens  de  lettres 
»  étoient  alors  ainsi  appelés ,  )  tant  que  sapience 
»  sera  honorée  dans  ce  royaume,  il  continuera  à  pros- 
»   pérer;  mais  quand  déboutée  y  sera,  il  décherra.» 

Le  président  Jeannin  eut  l'administration  des  fi- 
nances ,  qu'il  mania  avec  une  pureté ,  dont  le  peu 
de  bien  qu'il  laissa  à  sa  famille  ,  fut  une  preuve  très- 
convaincante.  Henri  IV  avoit  une  estime  particulière 
pour  lui ,  et  se  faisoit  souvent  le  reproche  de  ne  lui 
avoir  pas  fait  assez  de  bien.  Ce  prince  disoit  :  Qu'il 
doroit  plusieurs  de  ses  sujets  pour  cacher  leur 
malice  ;  mais  que  pour  ie  président  Jeannin  ,  il 
en  avoit  toujours  dit  du  tien  ,  sans  lui  en  faire. 


178.  L'administration  de  ia  justice ,  premier 
devoir  des  rois. 

C'ÉTOiT  principalement  dans  l'administration  de 
la  justice  ,  que  Charles  V  faisoit  consister  le  devoir 
des  rois  :  il  assistoit  souvent  au  parlement ,  et  don- 
noit  sa  voix  comme  les  autres  juges.  Réfléchissant 
un  jour  sur  les  actions  de  sa  vie  ,  il  se  souvint  d'a- 

Maniiel.  1 


194  RECUEIL 

voir  poussé  peut-être  un  peu  trop  loin  les  droits  de 
l'autorité  royale  en  suspendant  l'effet  d'un  arrêt  ;  il 
écrivit  au  premier  président  :  »  Qu'à  l'avenir,  quel- 
qu'ordre  qu'il  pût  lui  envoyer,  il  ne  dilTérât  plus  la 
prononciation  d'aucun  jugement.  > 

La  grande  et  invariable  maxime  de  S.  Louis ,  étoit 
de  rendre  justice  au  préjudice  même  de  ses  intérêts. 
Ce  fut  dans  cette  vue  et  pour  acquitter  la  foi  de  son 
père  ,  qu'il  rendit  au  roi  d'Angleterre  les  provinces 
de  la  Guienne. 

Charles  VIII  désiroit  sur  toutes  choses ,  que  l'on 
rendît  exactement  la  justice  à  ses  sujets.  Il  avoit  son 
parlement  de  Paris ,  qui ,  selon  les  expressions  res- 
pectables de  Mezeray ,  en  étoit  la  règle ,  et  comme 
un  sanctuaire  de  toutes  sortes  de  vertus.  La  religion 
de  cette  cour  se  laissoit  rarement  surprendre  et  ja- 
mais corrompre.  On  ne  lui  demandoit  point  d'in- 
justices ,  parce  qu'on  la  connoissoit  incapable  d'en 
permettre.  Ses  arrêts  étoient  reçus  comme  des  ora- 
cles d'autant  plus  respectés ,  qu'on  savoit  que  ni 
l'intérêt,  ni  la  parenté  ,  ni  la  faveur  n'y  pouvoient 
rien.  Les  mœurs  innocentes  de  ses  magistrats  ,  et 
leur  extérieur  même  servoient  de  lois  et  d'exemples. 

La  gravité  de  leur  profession  les  éloignoit  des  va- 
nités du  grand  monde ,  du  luxe,  des  jeux,  de  la  danse , 
delà  chasse  ,  encore  bien  plus  de  la  dissolution  et  de 
la  débauche.  Ils  trouvoient  leurs  plaisirs  et  leur 
gloire  à  exercer  dignement  leurs  charges;  un  grand 
fonds  d'honneur  ,  d'intégrité  et  de  science  faisoit 
leurs  principales  richesses ,  et  la  frugalité  leur  plus 
certain  revenu. 

Ennemis  du  faste  et  de  la  dépense ,  ils  n'avoient 
point  d'avidité  pour  les  grands  biens,  et  ils  croyoient 
leur  fortune  sulTisante  et  honorable  ,  quand  elle  étoit 
médiocre  et  juste.   Ainsi ,  se  rendant  vénérables  par 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  igS 

eux-mêmes,  ils  étoient  nécessairement  en  vénération 
à  tout  le  monde.  Alors ,  les  procureurs  et  la  chicane 
n'avoient  point  trouvé  les  portes  du  palais  ouvertes 
pour  s'y  jeter  en  foule  ;  les  procès  n'éloient  point  en- 
core des  labyrinthes  ,  où  le  meilleur  droit  se  perd 
dans  les  détours  infinis  des  formalités  et  des  procé- 
dures ;  il  n'y  avoit  le  plus  souvent  dans  tonte  une 
affaire  ,  aucunes  écritures  que  les  pièces  nécessaires 
pour  la  demande  et  pour  la  défense ,  et  l'arrêt  qui 
intervenoit  :  l'expédition  ne  coûtoit  rien  aux  parties  : 
le  greffier  étoit  payé  aux  dépens  du  roi,  et  il  y  avoit 
un  fonds  exprès  pour  cela. 

Loris  XII ,  et  son  ministre  le  cardinal  d'Amboise 
ne  songeoient  qu'à  rendre  les  peuples  heureux  ,  per- 
suadés que  c'est  le  premier  et  le  seul  devoir  d'un  roi 
et  de  ses  ministres.  D'Amboise  ne  s'étoit  chargé  de 
la  conduite  des  affaires  publiques ,  que  pour  les  ré- 
tablir et  pour  seconder  les  vues  de  son  maître;  il  fut 
un  excellent  ministre ,  non  parce  qu'il  ne  fit  point 
de  mal,  mais  parce  qu'il  fit  beaucoup  de  bien.  On 
peut  dire  que  c'est  à  ce  sage  cardinal  que  Louis  XII 
fut  redevable  de  ce  titre  glorieux  de  Père  du  'peuple , 
qu'il  porte  dans  nos  annales. 


_i79.  La  douceur  et  l'humanité  des  ç,rands  leur 
attire  Vamour  de  leurs  inférieurs. 

La  bonté  et  l'humanité  de  saint  Louis  faisoient  le 
bonheur  de  son  peuple  :  accessible  à  tous,  il  ne  dis- 
putoit  pas  même  au  dernier  de  ses  sujets  le  plaisir 
de  voir  son  souverain  ,  leur  montrant  toujours  un 
visage  riant,  tempérant  par  l'affabilité  la  majesté  du 
trône  ,  et  se  dépouillant  si  fort  de  tout  le  faste  qui 
environne  la  grandeur,  qu'en  l'abordant,  on  ne  s'a- 
percevoit  qu'il  éloit  le  maître  ,  que  lorsqu'il  accordoit 
des  grâces.  Si  l'autorité  doit  être  un  joug  accablant , 

a 


196  RECUEIL 

elle  doit  l'être  pour  ceux  qui  l'exercent  et  qui  en  sont 
revêtus  ,  et  non  pour  ceux  qui  l'implorent  et  qui 
viennent  y  chercher  un  appui. 

Charles  V  donnoit  audience  à  tout  le  monde,  pau- 
vres et  riches;  il  lisoit  lui-même  sur-le-champ  leurs 
requêtes  ,  accordoit  celles  qui  étoienl  raisonnables  , 
et  faisoit  examiner  celles  qui  paroissoient  douteuses. 
Eloquent  sans  affectation,  il  ne  lâcha  jamais  une  pa- 
role superflue  ,  encore  moins  un  mot  désagréable  ; 
il  avoit  le  secret ,  même  en  refusant ,  de  renvoyer 
tout  le  monde  satisfait. 

M.  DE  TcRENNE  joignoit  à  la  qualité  d'un  général 
accompli  ,  celle  d'un  homme  aimable  et  poli  envers 
tout  le  monde  ;  sa  douceur  lui  avoit  attiré  l'amour 
de  tous  les  soldais  :  quand  il  passoit  à  la  tête  du 
camp ,  ils  sortoient  de  leurs  baraques ,  et  on  les  en- 
tendoient  se  dire  les  uns  aux  autres  :  Notre  père  se 
porte  bien ,  nous  li'avons  rien  à  craindre. 

S'étant  un  jour  couché  derrière  un  buisson  pour 
dormir,  pendant  que  l'armée  passoit  un  défilé  qui 
étoit  fort  long  ,  quelques  soldats  le  rencontrèrent  : 
comme  la  neige  commençoit  à  tomber  sur  lui ,  ils 
coupèrent  aussitôt  des  branches  d'arbre  pour  lui  faire 
une  hutte  :  plusieurs  cavaliers  qui  survinrent,  voyant 
que  les  branchages  ne  le  mettoient  pas  assez  à  cou- 
vert ,  donnèrent  tous  à  l'envi  leurs  manteaux  pour  lui 
dresser  une  tente.  Sur  quoi  s'étant  éveillé ,  et  leur 
ayant  demandé  à  quoi  ils  s'amusoient ,  au  lieu  de 
marcher  :  «  Nous  voulons ,  répondirent-ils ,  conserver 
»  notre  général ,  c'est  là  notre  plus  grande  affaire  ; 
»  si  nous  venions  à  le  perdre ,  nous  ne  reverrions 
t>  peut-être  jamais  noire  pays.  » 

La  France  n'a  pas  eu  de  meilleur  ni  de  plus  grand 
souverain  que  Henri  IV  ;  il  étoit  son  roi ,  son  général 
et  son  ministre  :  il  unit  à  une  extrême  franchise  la 


— ^^<i^   <3^Ayy 


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DE  FAITS  MÉMORABLES.  197 

plus  adroite  politique  ;  aux  sentimens  les  plus  élevés , 
une  simplicité  de  mœurs  charmante  ;  et  à  un  courage 
de  soldat ,  un  fonds  d'humanité  inépuisable.  Aussi , 
la  reine-mère  dit-elle  à  Louis  XIV ,  lorsqu'il  étoit 
jeune  :  «  Mon  fils  ,  ressemblez  à  votre  grand-père  , 
»  et  non  pas  à  votre  père.  »  Le  roi  en  ayant  demandé 
la  raison  :  a  C'est,  dit-elle  ,  qu'à  la  mort  de  Henri  IV 
»   CD  pleuroit ,  et  qu'on  a  ri  à  celle  de  Louis  XUI.  » 


180.  La  ProMté  récompensée. 

Perrin  avoit  reçu  le  jour  en  Bretagne ,  dans  un 
village  auprès  de  Vitré.  Né  pauvre ,  et  ayant  perdu 
son  père  et  sa  mère  avant  de  pouvoir  en  bégayer  les 
noms,  il  dut  sa  subsistance  à  la  charité  publique;  il 
apprit  à  lire  et  à  écrire,  son  éducation  ne  s'étendit 
pas  plus- loin.  A  l'âge  de  quinze  ans,  il  servit  dans 
une  petite  ferme ,  où  on  lui  confia  le  soin  des  trou- 
peaux. Lucette  ,  une  jeune  paysanne  du  voisinage , 
fut,  dans  le  même  temps  ,  chargée  de  ceux  de  son 
père;  elle  les  conduisoit  dans  des  pâturages,  où  elle 
voyoit  souvent  Perrin  qui  lui  rendoit  tous  les  petits 
services  qu'on  peut  rendre  à  son  âge  et  dans  sa  si- 
tuation. L'habitude  de  se  voir,  leurs  occupations  , 
leur  bonté  mutuelle,  leurs  soins  officieux ,  les  atta- 
chèrent l'un  à  l'avitre.  Perrin  se  proposa  de  deman- 
der Lucette  en  mariage  à  son  père.  Lucette  y  con- 
sentit, mais  elle  ne  voulut  pas  être  présente  à  cette 
visite.  Elle  devoit  aller  le  lendemain  à  la  ville ,  elle 
pria  Perrin  de  choisir  cet  instant,  et  de  venir  le 
soir  au-devant  d'elle,  pour  lui  apprendre  comment 
il  auroit  été  reçu. 

Le  jeune  homme  ,  au  temps  marqué ,  vola  chez 
le  père  de  Lucette  ,  et  lui  déclara  avec  franchise  qu'il 
aimoit  sa  fille  ,  et  qu'il  voudroit  bien  l'épouser.  «  Tu 
aimes  ma  fille  !  interrompit  brusquement  le  vieil- 

3 


igS  RECUEIL 

lard  ,  tu  voudrois  l'épouser  !  Y  songes-lu ,  Perrin  ? 
comment  feras-tu?  as-tu  des  habits  à  lui  donner, 
une  maison  pour  la  recevoir,  et  du  bien  pour  la 
nourrir  ?  Tu  sers  ;  tu  n'as  rien  ;  Lucette  n'est  pas 
assez  riche  pour  fournir  à  ton  entretien  et  au  sien  : 
Perrin  ,  ce  n'est  pas  ainsi  qu'on  se  met  en  ménage. 
—  J'ai  des  bras,  je  suis  fort,  et  on  ne  manque  ja- 
mais de  travail ,  quand  on  l'aime  ;  et  que  ne  ferai-je 
pas  quand  il  s'agira  de  soutenir  Lucette  ?  Jusqu'à 
présent  j'ai  gagné  cinq  écus  tous  les  ans ,  j'en  ai 
amassé  vingt  ;  ils  feront  les  frais  de  la  noce  :  j'en  tra- 
vaillerai davantage;  mes  épargnes  augmenteront ,  je 
pourrai  prendre  une  petite  ferme  :  les  plus  riches 
habitans  de  notre  village  ont  commencé  comme  moi; 
pourquoi  ne  réussirois-je  pas  comme  eux  ?  —  Eh 
bien  !  tu  es  jeune,  tu  peux  attendre  encore,  deviens 
riche  ,  et  ma  fille  est  à  toi  ;  mais  jusqu'à  ce  moment, 
ne  m'en  parle  pas.  » 

Perrin  ne  put  obtenir  d'autre  réponse.  Il  courut 
chercher  Lucette,  il  la  rencontra  bientôt  :  il  étoit 
triste  ;  elle  lut  sur  son  visage  la  nouvelle  qu'il  venoit 
lui  annoncer.  «  Mon  père  t'a  donc  refusé  ? —  Ah  ! 
Lucette,  que  je  suis  malheureux  d'être  si  pauvre  ! 
mais  je  n'ai  pas  perdu  toute  espérance  ,  ma  situation 
peut  changer  :  étant  ton  mari,  je  n'aurois  rien  épar- 
gné pour  te  procurer  de  l'aisance,  ferois-je  moins 
pour  le  devenir  ?  Va ,  nous  serons  unis  un  jour  :  con- 
serve-moi toujours  ton  cœur ,  souviens-toi  que  tu 
me  l'as  donné.  » 

En  parlant  ainsi,  ils  éloient  toujours  sur  la  roule 
de  Vitré ,  la  nuit  qui  s'avançoit  les  pressoit  de  rega- 
gner leurs  maisons;  ils  alloient  fort  vite.  Perrin  fait  un 
favix  pas  ,  et  tombe  :  en  se  relevant ,  ses  mains  cher- 
chent ce  qui  a  causé  sa  chute  ;  c'étoit  un  sac  assez 
pesant;  il  le  ramasse.  Curieux  de  savoir  ce  qu'il  con- 
tient, il  entre  avec  Lucette  dans  un  champ  où  brû- 
loient  encore  des  racines  auxquelles  les  laboureur» 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  199 

avoient  mis  le  feu  pendant  le  jour,  et  à  la  clarté 
qu'elles  répandent,  il  ouvre  le  sac  et  y  trouve  de 
l'or.  €  Que  vois-je  ?  s'écria  Lucette  :  ah  !  Perrin  ,  tu 
es  devenu  riche  ?  —  Quoi  !  Lucette ,  je  pourrois  te 
posséder  !  le  Ciel ,  favorable  à  nos  désirs ,  m'auroit- 
il  envoyé  de  quoi  satisfaire  ton  père  et  nous  rendre 
heureux  ?  »  Cette  idée  verse  la  joie  dans  leurs  âmes  ; 
ils  contemplent  avidement  leur  trésor  :  puis,  après 
s'être  regardés  un  moment  avec  tendresse ,  ils  se 
mettent  en  chemin  pour  aller  sur-le-champ  le  mon- 
trer au  vieillard.  Ils  étoient  près  de  sa  maison ,  lors- 
que Perrin  s'arrête.  «  Nous  n'attendons  notre  bon- 
heur que  de  cet  or,  dit-il  à  Lucette  ,  mais  est-il  à 
nous  ?  sans  doute  il  appartient  à  quelque  voyageur  : 
la  foire  de  Vitré  vient  de  finir;  un  marchand,  en 
retournant  chez  lui ,  l'a  vraisemblablement  perdu  ; 
dans  ce  moment  où  nous  nous  livrons  à  la  joie ,  il 
est  peut-être  en  proie  au  désespoir  le  plus  affreux. 
—  Ah  !  Perrin ,  ta  réflexion  est  terrible  !  le  malheu- 
reux gémit  sans  doute  ;  pouvons-nous  jouir  de  son 
bien  ?  le  hasard  nous  l'a  fait  trouver ,  mais  le  rete- 
nir est  un  vol.  —  Tu  me  fais  frémir  !...  nous  allions 
le  porter  à  ton  père,  il  nous  auroit  rendus  heu- 
reux;.... mais  peut-on  l'être  du  malheur  d'autrui  ? 
Allons  voir  monsieur  le  recteur  (  c'est  le  nom  que 
les  Bretons  donnent  à  leurs  curés)  ;  il  a  toujours  eu 
raille  bontés  pour  moi ,  il  m'a  placé  dans  la  ferme  , 
et  je  ne  dois  rien  faire  sans  le  consulter.   » 

Le  recteur  étoit  chez  lui  ;  Perrin  lui  remit  le  sac 
r[u'il  avoit  trouvé ,  et  avoua  qu'il  l'avoit  regardé  d'a- 
bord comme  un  présent  du  Ciel;  il  ne  cacha  pas  son 
amitié  pour  Lucette ,  et  l'obstacle  que  sa  pauvreté 
uiettoit  à  leur  union.  Le  pasteur  l'écoute  avec  bon- 
té ;  il  les  regarde  l'un  et  l'autre  ;  leur  procédé  l'at- 
tendrit :  il  voit  toute  l'ardeur  de  leur  tendresse  ,  et 
admire  la  probité  qui  lui  est  encore  supérieure  ;  il 
applaudit  à  leur  action  :  «  Perrin ,  conserve  toujours 

4 


200  RECUEIL 

les  mêmes  sentimens  ,  le  Ciel  te  bénira;  nous  retrou- 
verons le  maître  de  cet  or,  il  récompensera  ta  pro- 
bité ;  j'y  joindrai  quelques-unes  de  mes  épargnes:  tu 
posséderas  Lucette ,  je  me  charge  d'obtenir  l'aveu 
de  son  père  ;  vous  méritez  d'être  l'un  à  l'autre.  Si 
l'argent  que  tu  déposes  entre  mes  mains  n'est  point 
réclamé,  c'est  un  bien  qui  appartient  aux  pauvres; 
tu  l'es,  je  croirai  suivre  l'ordre  du  Ciel  en  te  le  ren- 
dant ,  il  en  a  déjà  disposé  en  ta  faveur.  » 

Les  deux  jeunes  gens  se  retirèrent  satisfaits  d'avoir 
fait  leur  devoir ,  et  remplis  des  douces  espérances 
qu'on  leur  donnoit.  Le  recteur  fit  crier  dans  sa  pa- 
roisse le  sac  qu'on  avoit  perdu  :  il  le  fit  ensuite  affi- 
cher à  Vitré  et  dans  tous  les  villages  voisins.  Plusieurs 
hommes  avides  se  présentèrent;  mais  aucun  n'in- 
diqua la  somme  ni  aucune  espèce  de  monnoie ,  ni 
le  sac  qui  la  contenoit. 

Pendant  ce  temps ,  le  recteur  n'oublia  pas  qu'il 
avoit  promis  à  Perrin  de  s'occuper  de  son  bonheur  ; 
il  lui  fit  avoir  une  petite  ferme,  la  monta  des  bes- 
tiaux et  des  iustrunaens  nécessaires  au  labourage  , 
et  deux  mois  après  il  le  maria  avec  Lucette.  Les 
deux  époux,  au  comble  de  leurs  vœux,  remercièrent 
avec  ardeur  le  Ciel  et  le  recteur.  Perrin  étoit  labo- 
rieux, Lucette  s'occupoit  de  son  méaage  ;  ils  étoient 
exacts  à  payer  le  propriétaire  de  leur  ferme  ;  ils 
vivoient  médiocrement  du  surplus  ,  et  se  trouvoient 
heureux. 

L'or  perdu  ne  fut  pas  réclamé  pendant  deux  ans; 
le  recteur  ne  jugea  pas  qu'il  fallût  attendre  davan- 
tage, il  le  porta  au  couple  vertueux  qu'il  avoit  uni  : 
Mesenfans,  leur  dit-il,  jouissez  du  bienfait  delà 
Providence,  et  n'en  abusez  pas  :  ces  douze  mille 
francs  sont  actuellement  sans  produit ,  vous  pouvez 
en  faire  usage  ;  si  par  hasard  vous  en  découvrez  le 
maître,  vous  devez  sans  doute  les  lui  rendre  :  faites- 
en  un  emploi  qui ,  les  changeant  seulement  de  na- 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  201 

ture  ,  n'en  diminue  point  la  valeur.  »  Perrin  suivit 
ce  conseil  ;  il  se  proposa  d'acquérir  la  ferme  qu'il 
lenoit  à  bail;  elle  étoit  à  vendre  :  on  l'estimoit  un 
peu  plus  de  douze  mille  francs  ;  mais  ,  en  payant 
comptant,  il  pouvoit  espérer  de  l'avoir  à  ce  prix: 
cet  argent ,  qu'ils  ne  regardoient  que  comme  un 
dépôt ,  ne  pouvoit  être  mieux  placé  ;  et  si  le  maître 
se  trouvoit  un  jour  ,  il  n'aviroit  pas  à  se  plaindre. 

Le  recteur  approuva  ce  projet  ;  l'acquisition  fut 
bientôt  faite  ;  le  fermier  ,  devenu  propriétaire  ,  don- 
na une  plus  grande  valeur  à  son  terrain  ;  ses  champs 
mieux  cultivés  devinrent  plus  fertiles  :  il  vécut  dans 
cette  douce  aisance,  qu'il  avoit  eu  l'ambition  de 
procurer  à  Lucette.  Deux  enfans  bénirent  successi- 
vement leur  union  ;  ils  prenoient  plaisir  à  se  voir  re- 
vivre dans  ces  tendres  gages  de  leur  amour.  En  reve- 
nant des  champs,  Perrin  trouvoit  sa  femme  qui  ve- 
noit  au-devant  de  lui ,  et  lui  présentoit  ses  enfans  ; 
il  les  embrassoit  l'un  et  l'autre,  les  quittoit  pour  ser- 
rer son  épouse  dans  ses  bras  ,  puis  revenoit  encore  à 
eux  pour  les  accabler  tour-à-tour  de  caresses  ;  l'un 
essuyoit  la  sueur  dont  son  front  étoit  couvert ,  l'autre 
essayoit  de  le  soulager  du  poids  du  hoyau  qu'il  portoit. 
Perrin  sourioit  de  ses  foibles  efforts,  les  caressoit  de 
nouveau  ,  et  rendoit  grâce  au  Ciel  ,  qui  lui  avoit 
donné  une  épouse  tendre  ,  et  des  enfans  qui  lui  res- 
sembloient. 

Quelques  années  après,  le  vieux  recteur  mourut; 
Perrin  et  Lucette  le  pleurèrent  :  ils  songeoient  avec 
attendrissement  à  ce  qu'ils  lui  dévoient.  Cet  événe- 
ment les  fit  réfléchir  sur  eux-mêmes  :  a  Nous  mour- 
rons aussi ,  disoient-ils  ;  notre  ferme  restera  à  nos 
»  enfans  ;  elle  n'est  pas  à  nous  :  si  celui  à  qui  elle 
»  appartient  revenoit,  il  en  seroil  privé  pour  tou- 
n  jours  :  nous  emporterions  le  bien  d'autrui  au  tom- 
»  beau.  »  Ils  ne  pouvoient  soutenir  cette  idée  ;  leur 
délicatesse  leur  fit  écrire  une  déclaration,  qu'ils  dé- 

I  5 


202  RECUEIL 

posèrent  entre  les  mains  du  nouveau  recteur  ,  et 
qu'ils  firent  signer  par  les  plus  notables  habitans  du 
village:  cette  précaution  ,  qu'ils  jugeoient  nécessaire 
pour  assurer  une  restitution  à  laquelle  ils  croyoient 
leurs  enfans   obligés,  les  tranquillisa. 

Il  y  avoit  dix  ans  qu'ils  étoient  établis.  Perrin  , 
après  un  travail  pénible,  revenoit  un  jour  dîner  avec 
son  épouse  ,  il  vit  passer  sur  la  grande  route  deux 
hommes  dans  une  voiture  qui  versa  à  quelques  pas 
de  lui  ;  il  courut  porter  du  secours  ,  et  offrit  les  che- 
vaux de  sa  charrue  pour  transporter  les  malles;  il  pria 
les  voyageurs  de  venir  se  reposer  chez  lui  :  ils  n'é- 
toient  point  blessés.  —  «  Ce  lieu  m'est  bien  funeste  , 
s'écria  l'un  d'eux  ,  je  n'y  puis  passer  sans  éprouver 
des  malheurs;  j'ai  fait,  il  y  a  douze  ans,  une  perte 
assez  considérable  :  je  revenois  de  la  foire  de  Vitré  , 
j'emporlois  douze  mille  francs  en  or,  que  j'ai  perdus. 
—  Comment,  lui  dit  Perrin  ,  qui  l'écoutoit  avec  at- 
tention ,  avez-vous  négligé  de  faire  des  recherches 
pour  les  retrouver  ? — Cela  ne  me  fut  pas  possible  ;  je 
me  rendois  à  Lorient ,  où  je  devois  m'embarquer 
pour  les  Indes  ;  le  temps  pressoit  ;  le  vaisseau,  prêt 
à  mettre  à  la  voile,  ne  m'auroit  pas  attendu  :  je  ne 
pus  faire  des  perquisitions  ,  sans  doute  inutiles,  qui , 
en  retardant  mon  départ  ,  m'auroient  apporté  un 
préjudice  beaucoup  plus  grand  que  la  perte  qvie  j'a- 
vois  faite.  » 

Ce  discours  fit  tressaillir  Perrin  ;  il  s'empresse  da- 
vantage auprès  du  voyageur  ;  il  le  conjure  d'accepter 
l'asile  qu'il  lui  offre.  Sa  maison  étoit  la  plus  pro- 
chaine et  la  plus  propre  habitation  du  village  :  on 
cède  à  ses  instances;  il  marche  le  premier  pour  mon- 
trer le  chemin  ;  il  rencontre  bienlôt  sa  femme  qui, 
selon  son  usage,  venoit  au-devant  de  lui  ;  il  lui  dit 
d'aller  promptement  préparer  un  diner  pour  ses  hô- 
tes :  en  attendant  le  repas  ,  il  leur  présente  des  ra- 
fraîchissemens ,  et  fait  tomber  la  conversation  sur 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  2o3 

la  perte  dont  l'un  s'est  plaint;  il  ne  doute  point  que 
ce  ne  soit  à  lui  qu'il  doit  une  restitution.  Il  va  cher- 
cher le  nouveau  recteur  ,  l'informe  de  ce  qu'il  vient 
d'apprendre  ,  l'invite  à  partager  le  dîner  de  ses  hô- 
tes, et  à  leur  tenir  compagnie.  Celui-ci  l'accompagne 
et  ne  cesse  d'admirer  la  joie  que  ce  bon  paysan  a 
d'une  découverte  qui  doit  le  ruiner. 

On  dîne  ;  les  voyageurs  satisfaits  ne  savent  com- 
ment reconnoître  l'accueil  que  leur  fait  Perrin  ;  ils 
admirent  son  petit  ménage,  son  bon  cœur,  sa  fran- 
chise ,  l'air  ouvert  de  Lucette ,  sa  candeur ,  son  ac- 
tivité ;  ils  caressent  les  enfans.  Perrin  ,  après  le  re- 
pas ,  leur  montre  sa  maison ,  son  potager ,  sa  ber- 
gerie ,  ses  bestiaux ,  les  entretient  de  ses  champs  et 
de  leur  produit  ;  a  Tout  cela  vous  appartient ,  dit-il 
ensuite  au  premier  voyageur.  Lorsque  ce  que  vous 
avez  perdu  est  tombé  entre  mes  mains,  voyant  qu'il 
n'étoit  pas  réclamé,  j'en  ai  acheté  cette  ferme ,  dans 
le  dessein  de  la  remettre  un  jour  à  celui  qui  y  a  de 
véritables  droits  ;  elle  est  à  vous:  si  j'étoismort  avant 
de  vous  trouver,  monsieur  le  recteur  a  un  écrit  qui 
constate  votre  propriété.» 

L'étranger  surpris  lit  l'écrit  qu'il  lui  remet  ;  il  re- 
garde Perrin  ,  Lucette  et  ses  enfans  :  a  Où  suis-je  , 
s'écrie-t-il  enfin  ,  et  que  viens-je  d'entendre  ?  quel 
procédé  !  quelle  vertu  !  quelle  noblesse  !  et  dans  quel 
i^tat  les  trouvé-je  !  Avez-vous  quelqu'autre  bien  que 
cette  ferme  ,  ajouta-t-il  ?  —  Non  ,  mais  si  vous  ne  la 
vendez  pas  ,  vous  aurez  besoin  d'un  fermier  ,  et  j'es- 
père que  vous  me  donnerez  la  préférence.  —  Votre 
probité  mérite  une  autre  récompense.  Il  y  a  douze 
ans  que  j'ai  perdu  la  somme  que  vous  avez  trouvée  : 
depuis  ce  temps ,  Dieu  a  béni  mon  commerce  ;  il 
s'est  étendu  ,  il  a  prospéré;  je  ne  me  suis  pas  long- 
temps aperçu  de  ma  perte  ;  cette  restitution  aujour- 
d'hui ne  me  rendroit  pas  plus  riche  ;  vous  méritez 
cette  petite  fortune  :  la  Providence  vous  en  fait  pré- 


2o4  RECUEIL 

sent,  ce  seroit  l'offenser  que  de  vous  l'ôter;  conser- 
vez-la ,  je  vous  la  donne  ;  vous  pouvez  la  garder,  je 
ne  la  réclamerai  point.  Quel  homme  eût  agi  comme 
vous  ?  » 

Il  déchira  aussitôt  l'écrit  qu'il  tenoit  dans  ses  mains. 
«  Une  si  belle  action  ,  ajouta-t-il ,  ne  doit  point 
être  ignorée  ;  il  n'est  pas  besoin  de  nouvel  acte  pour 
assurer  ma  cession ,  votre  propriété  et  celle  de  vos 
enfans  ;  je  le  ferai  cependant  écrire  pour  perpétuer 
le  souvenir  de  vos  sentimens  et  de  votre  probité. 

Perrin  et  Lucette  tombèrent  aux  pieds  du  voya- 
geur ;  il  les  releva  et  les  embrassa.  Un  notaire  qui  fut 
mandé  écrivit  cet  acte  ,  le  plus  beau  qu'il  eût  rédigé 
de  sa  vie.  Perrin  versoit  des  larmes  de  tendresse  et 
de  joie.  «  Mes  enfans ,  s'écria-t-il ,  baisez  la  main 
de  votre  bienfaiteur;  Lucette,  ce  bien  est  à  nous,  et 
nous  pouvons  en  jouir  sans  trouble  et  sans  remords.  » 


181.    Turenne  ,  ou  le  général  bienfaisant  et 
modeste. 

M.  DE  Turenne  a  eu  le  bonheur  de  vivre  sous  un 
ioi  juste  appréciateur  de  ses  grandes  qualités,  qui  le 
combloit  de  louanges ,  et  l'auroit  comblé  de  bienfaits , 
s'il  avoit  voulu  le  souffrir.  Toutes  les  fois  qu'il  se  ren- 
doit  à  la  cour  ,  il  trouvoit  sur  sa  route  un  concours 
de  gens  de  toutes  conditions  qui  venoient  au-devant 
de  lui.  Dans  les  assemblées,  ceux  qui  avoient  l'hon- 
neur de  le  connoître ,  le  montroient  des  yeux,  du 
geste  et  de  la  voix  à  ceux  qui  ne  le  connoissoientpas. 
Sa  seule  présence ,  sans  train  et  sans  suite ,  faisoit 
sur  les  âmes  cette  impression  qui  attire  le  respect , 
et  qui  est  le  fruit  le  plus  doux  et  le  plus  innocent  de 
la  vertu  héroïque.  La  plupart  des  princes  étrangers 
faisoient  venir  son  portrait.  Etoit-il  rien  de  plus  ca- 
pable en  effet  d'exciter  le  zèle  et  la  vertu  de  leurs 
jeunes  guerriers  ? 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  20 5 

Ce  grand  général  n'étoit  pas  riche,  mais  combien 
étoit-ii  généreux  !  Voyant  quelques  régimens  fort  dé- 
labrés ,  et  s'élant  secrètement  assuré  que  le  désordre 
venoit  de  la  pauvreté  et  non  de  la  négligence  des  ca- 
pitaines ,  il  leur  distribua  les  sommes  nécessaires 
pour  l'entier  rétablissement  des  corps.  Il  ajouta  à  ce 
bienfait ,  l'attention  délicate  de  laisser  croire  qu'il 
venoit  du  roi.  Quelle  leçon  pour  les  grands  ! 

Un  officier  éloit  au  désespoir  d'avoir  perdu  dans 
un  combat  deux  chevaux  que  la  situation  de  ses  af- 
faires ne  lui  permettoit  pas  de  remplacer  ;  Turenne 
lui  en  donna  deux  des  siens ,  en  lui  recommandant 
fortement  de  n'en  rien  dire  à  personne  :  «  D'autres, 
lui  dit-il ,  viendroient  m'en  demander,  et  je  ne  suis 
pas  en  état  d'en  donner  à  tout  le  monde.  »  Cacher 
sous  un  air  d'économie  le  mérite  d'une  bonne  action, 
c'est  en  relever  davantage  le  prix. 


182.  L'officier  gascon  et  Coiùert. 

Chaque  peuple  ,  chaque  nation  ,  chaque  province 
a  ses  usages,  ses  allures  ,  ses  traits  caractéristiques 
qui  la  distinguent  et  qui  prêtent  souvent  des  armes 
au  ridicule ,  aux  yeux  de  ceux  qui  par  défaut  d'ex- 
périence ,  ne  connoissent  que  les  usages  de  leurs 
compatriotes,  et  n'admettent  pour  règle  du  bon  ton 
et  du  goût,  que  les  manières  qu'ils  ont  reçues  et 
adoptées  dès  leur  enfance.  La  noblesse  gasconne , 
par  sa  gaîté  plaisante  et  bouffonne ,  par  sa  franchise 
pleine  de  naïveté  ,  par  sa  pauvreté  insouciante,  par 
sa  bravoure ,  et  plus  encore  par  la  vanité  qu'elle  en 
tire ,  qui  lui  donne  souvent  un  air  de  rodomontade , 
a  servi  long-temps  d'amusement  à  la  cour  de  France 
et  dans  la  capitale;  nous  en  rapporterons  un  exemple, 
où  cette  jactance  dans  le  succès ,  de  la  part  d'un 
jeune  officier  gascon ,  donna  lievi  à  une  scène  plai- 
.sante  chez  le  ministre  (lolbert. 


2o6  RECUEIL 

Cet  officier  ayant  obtenu  de  Louis  XIV  ,  pour  ré- 
compense d'une  action  courageuse  au  siège  d'Ypres 
en  1678,  une  gratification  de  quinze  cents  livres, 
va  trouver  M.  Colbert ,  pour  qu'il  lui  fasse  compter 
cette  somme.  Ce  ministre  étoit  à  dîner  avec  trois  ou 
quatre  seigneurs.  Le  Gascon  ,  sans  se  faire  annon- 
cer, entre  dans  la  salle  à  manger,  avec  la  hardiesse 
qu'inspire  l'air  de  la  Garonne  ;  et  avec  un  accent  qui 
ne  démentoit  pas  son  pays ,  il  s'approche  de  la  table  , 
apostrophant  les  convives  d'un  ton  d'importance  : 
«  Messieurs,  avec  votre  permission,  lequel  de  vous 
»  autres  est  Colbert  ?  C'est  moi,  monsieur,  répondit 
«  Colbert  avec  un  air  de  considération  ,  qu'y  a-t-ii 
»  pour  votre  service  ?  Hé  !  pas  grand'chose ,  répliqua 
»  le  Gascon  en  élevant  le  ton  ,  pas  grand'chose  ;  un 
»  petit  ordre  du  roi  pour  me  compter  cinq  cents 
»   écus.  » 

M.  Colbert ,  qui  étoit  d'humeur  de  se  divertir  , 
pria  le  Gascon  de  se  mettre  à  table  ,  lui  fit  donner 
un  couvert,  et  lui  promit  de  le  faire  expédier  après 
le  dîner.  Le  Gascon  accepta  l'offre  sans  faire  de  façon, 
mangea  comme  quatre  ;  après  qvioi ,  M.  Colbert  fit 
venir  un  de  ses  commis ,  qui  mena  M.  l'officier  au 
bureau  ,  oîi  on  lui  compta  cent  pistoles.  Comme  ii 
dit  qu'il  en  devoit  toucher  cent-cinquante  ,  le  com- 
mis lui  répondit  :  0  II  est  vrai ,  mais  on  en  retient 
cinquante  pour  votre  dîner.  —  Cadedis  ,  s'écria  le 
(iascon  ,  cinquante  pistoles  pour  un  dîner  ;  je  ne 
donne  que  vingt  sous  à  mon  auberge.  —  Je  le  crois, 
dit  le  commis  ,  mais  vous  ne  mangez  pas  avec  M.  Col- 
l)ert ,  et  c'est  cet  honneur-là  qu'on  vous  fait  payer. 
—  Hé  bien  ,  répondit  le  Gascon  ,  puisque  cela  est 
ainsi,  gardez  tout,  ce  n'est  pas  la  peine  que  je  prenne 
cent  pistoles  ;  j'amènerai  demain  un  de  mes  amis 
dîner  ici ,  et  cela  sera  fini. 

On  rapporta  ce  discours  à  M.  Colbert,  qui  admira 
«elle  gasconnade  ;  il  fit  compter  les  cinq  cents  écus 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  20^ 

à  cet  officier  ,  qui  n'avoit  peut-être  pour  lors  que 
cela  pour  tout  bien  ,  et  lui  rendit  mille  bons  offices 
dans  la  suite.  On  en  fit  l'histoire  à  Louis  XIV  ,  qui 
en  rit  beaucoup. 


i83.  La  faute  d'un  grenadier  français  giorieuse- 
ment  expiée. 

Dans  l'armée  de  Catinat ,  un  capitaine  de  grena- 
diers du  régiment  de  la  Feuillade  .  étoit  si  chéri  de 
sa  compagnie  ,  que  la  seule  crainte  de  lui  déplaire  la 
contenoit  mieux  dans  le  devoir  que  n'auroit  fait  au- 
cune punition.  Cependant  un  gi'enadier  s'oublia  ;  et , 
ce  qui  fut  regardé  comme  un  phénomène,  il  commit 
une  faute  si  grave,  que  son  capitaine  ,  pour  l'en  pu- 
nir ,  lui  ordonna  de  rester  au  camp  au  moment  que 
la  compagnie  partoitpourun  détachement  de  guerre; 
mais  le  soldat  désespéré .  lui  dit  de  ce  ton  qui  déchire 
une  ame  généreuse  :  Faites-moi  mourir  ,  et  nenie 
déshonorez  pas.  Pénétré  de  ce  cri  de  l'héroïsme  , 
l'officier  lui  permit  de  suivre  ,  en  affectant  toutefois 
une  indifférence  qui  les  afTîigeoit  tous  les  deux  éga- 
lement. Les  troupes  se  rassemblent ,  on  part .  on  ar- 
rive à  l'ennemi  ;  on  se  bat ,  et  comme  l'affaire  ,  qui 
fut  très-vive,  finissoit ,  l'intrépide  grenadier,  qui 
s'étoit  signalé  à  côté  de  son  capitaine  ,  eut  la  gloire 
de  lui  sauver  le  coup  mortel  ,  dont  il  fut  lui-même 
atteint;  et  il  s'écria  en  tombant:  O  mon  capitaine  ! 
ai-je  recouvré  votre  estime?  En  vairrl'officier  éperdu 
.se  précipite  sur  lui  .  comme  pour  le  retenir  à  la  vie 
parses  gémissemensetses  pleurs;  il  n'étoit  déjà  plus. 
IMais  cette  magnanimité  ne  doit  point  surprendre 
dans  un  soldat  conduit  par  l'honneur  et  rattache- 
ment à  son  chef. 

Un  de  ces  braves ,  appelés  dans  nos  troupes  (es 
Enfans  de  iajoie.  ayant  été  condamné  à  mort  pour 


208  RECUEIL 

crime  de  maraude,  ses  camarades  consternés  sup- 
plièrent le  général  de  le  leur  abandonner  ,  en  l'as- 
surant qu'ils  sauroient  bien  mieux  le  punir.  Eh  ! 
comment  vous  y  prendrez -vous  ?  dit  le  général. 
En  tui  faisant  faire  la  soupe  ,  répondirent-ils  , 
lorsque  nous  irons  à  Venncmi.  Le  grenadier  fut  ab- 
sous et  devint  le  modèle  de  son  corps,  qui  l'étoit  lui- 
même  de  tous  les  autres  régimens ,  parce  que  le  co- 
lonel qui  avoit  la  magnamité  de  Catinat ,  ne  le  con- 
duisoit  que  par  l'honneur.  C'est  dans  ce  même  esprit 
que  le  duc  de  Richelieu,  vainqueur  de  Mahon  ,  n'a- 
voit  établi  dans  son  camp  d'autre  peine  ,  que  celle 
de  ne  pas  pouvoir  monter  à  son  tour  la  tranchée  : 
aussi  vit-on  la  discipline  bientôt  rétablie,  et  les  sol- 
dats français  faire  à  ce  siège  mémorable  plus  que 
n'auroient  fait  les  Titans. 


184.  La  fermeté  du  magistrat. 

Une  fidélité  inviolable  à  l'égard  de  nos  rois ,  un 
amour  de  la  justice  à  l'épreuve  de  tout ,  une  intrépi- 
dité héroïque  dans  les  plus  grands  dangers,  ont  ca- 
ractérisé dans  tous  les  temps  nos  magistrats.  Achille 
de  Harlai ,  premier  président ,  menacé  du  dernier 
supplice  par  des  séditieux  :  «  Je  n'ai ,  dit-il ,  ni  tête, 
ni  vie  ,  que  je  préfère  à  l'amour  que  je  dois  à  Dieu , 
au  service  que  je  dois  au  roi,  et  au  bien  que  je  dois 
à  ma  patrie.  » 

Dans  la  journée  des  Barricades ,  il  ne  répondit  aux 
injures  et  aux  menaces  des  principaux  auteurs  de  la 
ligue  que  ces  paroles  si  dignes  de  louanges  :  «  Mon 
ame  est  à  Dieu  ,  mon  cœur  au  roi ,  et  mon  corps 
entre  les  mains  de  la  violence ,  pour  en  faire  ce  qu'elle 
voudra.  » 

Quand  Bussi  Le  Clerc  eut  l'audace  d'entrer  dans 
la  grand'chambre  pour  faire  la  liste  de  ceux  qu'il  di- 


LE  FAITS  MÉMORABLES.  209 

soit  avoir  ordre  d'arrêter ,  et  qu'il  eut  nommé  le  pre- 
mier président  et  dix  ou  douze  autres,  tout  le  reste 
de  la  compagnie  se  leva  et  les  suivit  généreusement 
à  la  Bastille. 


i85.  Nobtô désintéressement  de  M.  Le  Pelletier. 

Un  président  à  Mortier  ayant  offert  la  démission 
de  sa  charge ,  dans  l'espérance  de  la  faire  tomber  à 
son  fils,  Louis  XIV,  qui  avoit  promis  à  M.  Le  Pelle- 
tier ,  alors  contrôleur  général,  de  lui  donner  la  pre- 
mière qui  vaqueroit,  lui  proposa  celle-ci.  M.  Le  Pel- 
letier, après  avoir  fait  ses  très-humbles  remercîmens, 
ajouta  que  le  président  qui  se  démettoit  avoit  im  fils, 
et  que  sa  majesté  avoit  toujours  été  contente  de  la 
famille.  «  On  n'a  pas  coutume  de  me  parler  ainsi  , 
reprit  le  roi  ,  surpris  d'une  telle  conduite  ,  et  d'une 
telle  générosité  ,  ce  sera  donc  pour  la  première  oc- 
casion. »  Un  si  noble  désintéressement  fut  récom- 
pensé deux  ans  après.  C'est  véritablement  connoîlre 
le  prix  de  l'équité ,  que  de  lui  sacrifier  son  propre 
intérêt. 


186.  La  vraie  gloire  est  inséparable  de  ta  justice. 

Henri  IV  ,  ce  monarque  dont  tous  les  bons  Fran- 
çais ne  parlent  qu'avec  sensibilité,  ne  faisoit  pas  con- 
sister la  grandeur  et  la  gloire  dans  l'élévation  de  sa 
puissance  ,  mais  dans  le  bon  usage  qu'il  en  savoit 
faire.  On  lui  reprochoit  un  jour  le  peu  de  pouvoir 
qu'il  avoit  à  la  Rochelle  :  «  Je  fais  ,  repartit-il ,  dans 
cette  ville  tout  ce  que  je  veux ,  parce  que  je  ne  fais 
que  ce  que  je  dois.  » 

JeinI  ,  roi  de  France ,  sollicité  de  violer  un  traité  : 
«  Si  la  bonne  foi  et  la  vérité  ,  dit-il .  étoient  bannies 
de  tout  le  reste  de  la  terre ,  elles  devroieut  se  relrou- 


210  RECUEIL 

ver  dans  le  cœur  et  dans  la  bouche  des  rois.  »  La  vé- 
ritable grandeur  et  la  solide  gloire  d'un  souverain 
ne  consistent  pas  dans  l'étendue  de  son  pouvoir  , 
mais  dans  le  bon  ou  le  mauvais  usage  qu'il  en  fait. 


187.  démence  du  roi  Robert. 

On  ne  lit  point  sans  être  touché  et  édifié ,  un  trait 
de  bonté  du  roi  Robert.  Quelques  complices  d'une 
conjuration  formée  contre  ce  prince  ,  ayant  été  arrê- 
tés ,  ils  avouèrent  leur  crime  ,  et  donnèrent  toutes 
les  marques  d'un  sincère  repentir.  Cependant  la  cour 
des  seigneurs  les  condamna  à  la  mort ,  sans  vouloir 
révoquer  la  sentence.  Robert  seul  fut  touché  de  com- 
passion ,  et  força  son  conseil  à  souscrire  au  pardon 
par  vin  pieux  stratagème.  Il  envoya  son  confesseur  à 
ces  coupables  malheureux,  et  les  fit  admettre  le  len- 
demain à  la  communion  ;  puis  adressant  la  parole  à 
ses  conseillers  ,  il  leur  dit  :  «  Vous  conviendroit-il 
d'envoyer  à  l'échafaud  ceux  que  Jésus-Christ  vient 
de  recevoir  à  sa  table.  » 


188.  L'humanité  et  ta  honte  sont  la  gloire  d'un 
général. 

Jamais  général  ne  s'est  comporté  avec  plus  de  mo- 
dération dans  ses  victoires ,  et  n'a  fait  la  guerre  avec 
plus  de  ménagement  que  le  célèbre  ïurenne  ;  il  épar- 
gnoit  toujours  le  pays  ennemi  autant  qu'il  le  pou- 
voit,  conservant  les  fruits  de  la  terre  pour  les  gens 
de  la  campagne ,  dont  il  plaignoit  la  triste  destinée. 
Aussi  les  ennemis  avoicnt-ils  conçu  pour  lui  une 
vénération  pleine  de  tendresse  ;  ils  le  pleurèrent  à 
sa  mort  autant  que  les  Français  mêmes  ;  et  les  Alle- 
mands n'ont  jamais  voulu  labourer  l'endroit  où  il  a 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  211 

été  tué,  comme  si  l'effusion  de  son  sang  avoit  rendu 
cet  endroit  sacré  ;  il  est  encore  en  friche ,  et  les  pay- 
sans le  montrent  aux  voyageurs  ,  ainsi  qu'un  arbre 
fort  vieux  qui  est  auprès  ,  et  qu'ils  n'ont  pas  voulu 
couper. 


189.  La  confiance  sans  réserve  est  ie  prix  de  ta 
tonne  foi. 

La  plupart  des  princes  d'Allemagne  traitèrent 
avec  M.  le  vicomte  de  Turenne  ,  personnellement 
pour  leurs  intérêts,  sans  demander  aucune  garantie. 
Les  républiques  ,  même  les  plus  soupçonneuses ,  se 
croyoient  en  assurance  ,  dès  qu'il  leur  avoit  donné 
su  parole.  Un  jour  qu'il  étoit  dans  la  Souabe,  ayant 
fait  approcher  son  armée  près  du  lac  de  Constance, 
pour  mettre  à  contribution  quelques  terres  de  la 
maison  d'Autriche  ;  les  Suisses  qui  pouvoient  crain- 
dre que ,  sous  prétexte  de  porter  la  guerre  dans  le 
pays  de  l'empereur ,  on  entrât  dans  le  leur  à  l'im- 
proviste,  lui  envoyèrent  des  députés  pour  lui  décla- 
rer, qu'ils  avoient  tant  de  confiance  dans  sa  bonne 
foi,  qu'ils  ne  feroient  aucune  levée  de  troupes  ,  s'il 
vouloit  les  assurer  qu'il  ne  viendroit  point  chez  eux  ; 
qu'avec  tout  autre  ils  prendroieut  les  plus  grandes 
précautions  ;  mais  qu'avec  lui ,  ils  se  contenteroient 
de  sa  parole. 


190.  La  vraie  bienfaisance  et  la  délicatesse  sont 
inséparables. 

M.  de  Turenne  étoit  ingénieuxà  trouver  les  moyens 
d'épargner  à  ceux  (ju'il  obligcoit,  la  honte  de  rece- 
voir. Etant  encore  fort  jeune,  il  apprit  qu'un  gen- 
tilhomme devenu  pauvre  ,  pour  avoir  dépensé  tout 
son  bien  à  l'armée,  n'étoit  pas  en  état  de  remonter 
convenablement  ses  équipages    il  s'avisa  de  troquer 


212  RECUEIL 

des  chevaux  avec  lui ,  et  de  lui  en  donner  d'excellens    • 
pour  de  très -médiocres  ,  faisant  semblant  de  ne  s'y 
pas  conuoître. 

Un  jour ,  ayant  touché  beaucoup  d'argent  d'une 
charge  dont  la  cour  lui  avoit  permis  de  disposer ,  il 
assembla  cinq  ou  six  colonels,  dont  les  régimens 
étoient  délabrés  ;  et  leur  laissant  croire  que  cet  ar- 
gent vcnoit  du  roi ,  il  le  leur  distribua  à  proportion 
de  leurs  besoins.  Quel  modèle  pour  les  personnes 
nobles  ou  élevées  en  dignités  ! 


191.  Le  ministre  patriote. 

CoLBEBT  aimoit  tendrement  sa  patrie.  Un  jour,  à 
Sceaux ,  jetant  un  coup  d'œil  sur  les  campagnes ,  on 
vit  ses  yeux  se  baigner  de  larmes;  et  sur  ce  qu'on  lui 
en  témoigna  de  l'étonnement  :  «  Je  voudrois,  dit-il , 
»  pouvoir  rendre  cette  France  heureuse  ,  et  qu'éloi- 
»  gné  de  la  cour ,  disgracié  ^  sans  appui ,  sans  oré- 
»  dit ,  l'herbe  crût  dans  mes  cours.  »  Qu'on  aime  à 
contempler  les  larmes  d'un  grand  homme  !  qu'on 
aime  à  le  voir  ainsi  se  rapprocher  du  peuple  par  la 
sensibilité ,  tandis  qu'il  s'élève  au-dessus  des  autres 
hommes  par  la  hauteur  de  son  génie  ! 

Le  cardinal  Mazarin  savoit  fort  bien  ce  que  valoit 
Colbert.  Dans  ce  moment  terrible  où  l'éternité  qui 
s'ouvre  à  nos  yeux  ,  étouffe  nos  passions  ,  et  nous 
presse  de  donner  un  dernier  instant  à  la  justice  et  à 
la  vérité  ,  Mazarin  adressa  ces  paroles  à  Louis  XIV  : 
«  Sire  ,  je  vous  dois  tout  ;  mais  je  crois  m'acquitter 
»  en  partie  en  vous  donnant  Colbert.  »  Témoignage 
honorable  ,  vérité  touchante  !  Le  plus  beau  don  ,  le 
seul  qu'on  puisse  faire  à  un  grand  monarque  ,  c'est 
un  homme  capable  de  connoître  les  devoirs  du  sou- 
verain ,  et  digne  d'en  partager  le  fardeau. 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  ;2l3 

192.  Les  grands  hommes ,  religieux  observateurs 
des  lois  de  l'Egiise. 

Le  maréchal  de  Catinat ,  pour  en  imposer  à  ses 
troupes ,  eut  recours  à  la  plus  efficace  de  toutes  les 
leçons,  l'exemple.  On  le  vit  à  la  tête  de  ses  officiers, 
aller  demander  à  l'évêque  de  Casai ,  la  permission 
d'être  dispensé  des  abstinences  légales,  dont  l'obser- 
vation est  si  difficile  pour  des  hommes  qui  n'ont  pas 
le  choix  des  alimens.  Cet  acte  de  soumission  ,  qui  en 
étoit  un  de  sagesse  ,  ainsi  que  toute  sa  conduite  en 
Italie  ,  y  furent  généralement  admirés.  Voilà  un 
Français  d'une  rare  prudence  ,  disoit  le  pape  , 
c'est-à-dire,  un  des  meilleurs  juges  de  cette  vertu, 
la  plus  nécessaire  à  la  cour  de  Rome. 


jgS.  Equité  de  Chariemagne  envers  un  prélat. 

Nos  rois  avoient  autrefois  ,  dans  plusieurs  abbayes 
ou  maisons  épiscopales ,  le  droit  de  gîte  pour  eux  et 
leur  suite.  C'étoit  souvent  une  charge  imposée  par 
les  donations  faites  aux  abbayes  ou  aux  évêchés. 
Chariemagne  passa  si  fréquemment  par  la  maison 
d'un  prélat  assujetti  à  ce  droit,  que  les  dépenses  aux- 
quelles il  donna  lieu,  ruinèrent  l'évêque  ,  d'ailleurs 
généreux,  et  qui  n'épargnoit  rien  pour  bien  recevoir 
son  maître.  L'empereur  qui  se  servoit  de  son  droit  , 
sans  faire  attention  aux  suites  ,  y  revint  encore  ,  et 
voyant  l'évêque  fort  occupé  à  donner  des  ordres  pour 
faire  balayer  et  nettoyer  les  salles,  les  salions,  les 
chambres  et  antichambres  ,  ne  put  s'empêcher  de 
lui  dire  :  «  Eh  !  vous  prenez  trop  de  peine  ;  laissez  là 
»  les  soins  dont  vous  vous  occupez  :  tout  n'esi-il  pas 
»  assez  net  ?  —  Sire  ,  répondit  l'évêque ,  il  ne  s'en 
»  faut  guère  ;  mais  j'espère  qu'aujourd'hui  fout  le 
»  sera  de  la  cave  au  grenier.  »  Charles  ,  qui  comprit 


2l4  RECUEIL 

le  reproche ,  lui  dit  en  souriant  :  •  Ne  vous  embar- 
»  rassez  pas,  monsieur  l'évêque,  j'ai  la  main  aussi 
»  bonne  à  donner  qu'à  prendre.  »  Et  sur-le-champ 
ce  prince  unit  une  terre  considérable  à  l'évêché. 


194.  La  modestie  excuse  tes  offenses. 

On  offroit  au  maréchal  de  Catinat  de  mettre  entre 
ses  mains  les  preuves  des  intrigues  secrètes  qu'on 
a  voit  tramées  contre  lui;  il  rejeta  les  offres  et  les 
délations.  Arrivé  à  Versailles  ,  il  eut  avec  le  roi  vin 
de  ces  entretiens  secrets  dont  les  courtisans  comptent 
les  instansavec  autant  d'inquiétude  que  d'impatience. 
L'accueil  que  lui  fit  Louis  XIV,  en  se  séparant  de 
lui ,  n'étoit  pas  propre  à  les  rassurer.  On  sut  bientôt 
qu'il  ne  s'étoit  plaint  de  personne  ,  quoique  le  roi 
l'eût  pressé  de  s'expliquer  :  «  Ceux  qui  ont  cherché 
»  à  me  nuire ,  avoit-il  dit,  peuvent  être  fort  utiles  à 
»  votre  majesté  :  j'ai  été  pour  eux  un  objet  d'envie; 
»  miais  leur  inimitié  contre  moi  ne  les  empêchera 
»  pas  de  faire  leur  devoir.  » 


igS.  Le  général  désintéressé. 

On  a  souvent  cité  une  réponse  que  M.  de  Catinat, 
dans  le  temps  de  sa  plus  grande  faveur ,  fit  à  Louis  XIV. 
Ce  monarque,  après  l'avoir  entretenu  sur  les  opéra- 
tions de  la  guerre ,  lui  dit  avec  cette  grâce  qu'il  sa- 
voit  mettre  dans  tous  ses  discours ,  et  qui  étoit  un  de 
ses  dons  particuliers  :  «  C'est  assez  parler  de  mes 
»  affaires,  en  quel  état  sont  les  vôtres  ?  —  Sire,  ré- 
»  pondit  Catinat ,  grâces  aux  bontés  de  votre  ma- 
»  jesté,  j'ai  tout  ce  qu'il  me  faut.  «  Voilà  ,  dit  le  roi , 
»  le  seul  homme  de  mon  royaume  qui  m'ait  tenu  ce 
»  langage.  »  En  effet .  madame  de  Mainlenon  avouoit 
qu'il  étoit  le  seul  qui  n'eût  rien  demandé.    «  Je  ne 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  2l5 

veux  pas  ,  disoif-il  en  se  servant  d'une  expression 
heureuse  et  énergique  ,  ressembler  à  ces  serviteurs 
qui  salissent  leur  attachement  pour  leur  maître  , 
en  demandant  qu'on  augmente  leurs  gages.  > 


196.  Force  guerrière. 

L'aktiqbité  païenne  nous  a  donné  des  exemples  de 
la  force  guerrière  ,  bien  dignes  de  nos  éloges  et  de 
notre  admiration  ;  mais  serons-nous  insensibles  à 
ceux  de  nos  concitoyens?  On  a  vu  un  roi  de  France , 
aussi  célèbre  par  sa  piété  que  par  sa  valeur,  (  Saint 
Louis  )  soutenir  tout  seul  dans  ïaillebourg  ,  sur  un 
pont,  l'altaque  d'une  armée  entière  :  une  pleine 
victoire  ,  fruit  d'une  action  si  héroïque ,  força  le  roi 
d'Angleterre  à  repasser  une  seconde  fois  la  mer  en 
fugitif. 

M.  de  Turenne,  ce  capitaine  accompli  ,  défendit 
durant  trois  heures  entières  la  barricade  du  pont- 
levis  de  Gergeau  ,  petite  ville  entre  Orléans  etGien  , 
sur  le  pont  de  laquelle  les  ennemis  auroient  pu  pas- 
ser la  Loire ,  et  surprendre  la  cour  à  Gien  ,  où 
Louis  XIV,  enfant,  étoit  avec  le  cardinal  Mazarin. 

Un  a  vu  à  Sénef ,  dans  la  plus  grande  horreur  du 
combat,  M.  de  Villars  soutenir  lui  seul  l'effort  d'un 
bataillon  ennemi ,  blessé  et  obstiné  à  perdre  tout 
son  sang  plutôt  que  son  poste.  Ces  trois  héros  ne 
sont-ils  pas  comparables  à  cet  Horatius  Coclès,  dont 
l'Italie  et  la  Grèce  avoient  regardé  le  courage  comme 
l'étonnement  de  l'univers  ? 

Le  jeune  BoufTlers  ,  à  l'âge  de  dix  ans  ,  a  une  jam- 
be cassée  dans  la  journée  de  Detfingue,  il  la  fait  cou- 
per sans  se  plaindre  ,  et  meurt  de  même  :  exemple 
d'une  fermeté  rare  parmi  les  guerriers ,  et  presque 
unique  à  cet  âge. 


2l6  RECUEIL 

Le  marquis  de  Beauveau  ,  dans  le  siège  d'Ypres  , 
est  percé  d'un  coup  mortel  ;  accablé  de  douleurs 
incroyables  ,  et  entouré  de  nos  soldats  ,  qui  se  dis- 
putoient  l'honneur  de  le  porter ,  il  leur  disoit  d'une 
voix  expirante  «  Mes  amis  ,  allez  où  vous  êtes  nessai- 
»  resj,  allez  combattre,  et  laissez-moi  mourir.»  Ces 
guerriers  n'égalent-ils  pas  Epaminondas  ,  tirant  le 
fer  de  sa  plaie  mortelle  ? 


197.  Intrépidité  et  prudence  de  Tannegui  du 
Châtei. 

Lorsque  le  duc  d'Orléans  et  le  duc  de  Bourgogne 
se  disputoient  la  régence ,  sous  Charles  VI ,  que  quel- 
ques accès  de  démence  avoient  mis  hors  d'état  de 
gouverner,  Philippe  de  Villiers-l'Isle-Adam ,  gou- 
verneur de  Pontoise,  se  déclara  partisan  du  dernier. 
Il  entra  secrètement  à  la  faveur  de  la  nuit  dans  la 
ville  de  Paris  avec  huit  cents  chevaux ,  et  y  com- 
mit beaucoup  de  désordres.  Tannegui  du  Châtei  , 
qvii  en  étoit  prévôt,  entendant  le  bruit,  courut  au 
palais  pour  prendre  le  dauphin  Charles  VII  dans 
son  lit ,  l'enveloppa  dans  sa  robe  de  chambre  ,  et 
l'épée  à  la  main  ,  le  porta  à  la  Bastille  ,  et  de  là  à 
IVlelun. 


198,  Du  mépris  des  richesses. 

Jamais  grand  seigneur  ne  fut  moins  attaché  à  l'ar« 
gent  que  le  duc  de  Montmorency.  Jouant  un  jour  , 
il  se  trouva  sur  la  table  environ  3ooo  pistoles.  Un 
pauvre  gentilhomme  qui  étoit  présent,  dit  tout  bas 
à  un  de  ses  amis ,  que  cette  somme  feroit  sa  fortune. 
Le  duc  feignit  de  ne  point  entendre  ;  mais  l'ayant 
gagnée  un  moment  après  ,  il  alla  auprès  du  gentil- 
homme :  Je  voudrais  ,  lui  dit-il ,  que  votre  for- 
tune 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  2 1 7 

.  tune  fût  'plus  grande ,   et  il  le  pria  de  recevoir 
cette  somme. 

Le  mépris  de  l'argent  se  trouve  quelquefois  chez 
des  hommes  d'autant  plus  excusables  d'être  intéres- 
sés,  qu'ils  ont  à  peine  le  nécessaire.  M.  le  duc  de 
Montmorency  étant  à  31ontpellier ,  et  voulant  éviter 
d'être  suivi  d'une  troupe  de  soldats  qui  se  disposoient 
à  l'accompagner  avec  leurs  acclamations  ordinaires, 
s'avisa  de  leur  jeter  des  poignées  d'argent  ;  mais  ces 
soldats  ,  sans  s'arrêter  à  le  ramasser  ,  ne  l'abandon- 
nèrent point,  et  l'escortèrent  jusqu'à  ce  qu'il  fût 
rentré  chez  lui ,  en  criant  :  Vive  Montmorency  ! 

Ce  seroit  bien  à  tort  qu'on  croiroit  que  les  exem- 
ples de  désintéressement  que  Tantiquité  nous  a  four- 
nis sont  au-dessus  de  nos  forces ,  et  que  dans  le  siè- 
cle où  nous  vivons  ,  nos  moeurs  ne  comportent  plus 
une  vertu  si  mdle  et  si  robuste.  On  peut  en  citer 
plusieurs  exemples  modernes. 

Le  grand  Turenne  ne  sut-il  pas  se  garantir  de  la 
passion  de  l'argent ,  dans  un  siècle  où  ce  vice  fut 
le  plus  dominant  ?  content  de  son  patrimoine ,  qu'il 
employoit  au  service  de  son  prince  et  de  sa  patrie  , 
il  ne  chercha  jamais  à  l'agrandir ,  surtout  aux  dé- 
pens d'autrui.  Le  cardinal  .^lazarin ,  maître  des  grâ- 
ces ,  voulant  reconnoîlre  les  services  qu'il  avoit  ren- 
dus à  la  couronne ,  et  en  faire  le  principal  appui  de 
son  ministère  ,  lui  offrit  le  duché  de  Château-Thier- 
ry. 11  est  peu  de  cadets,  de  qvielque  maison  que  ce 
soit,  qui  n'eussent  accepté  l'offre  avec  joie.  Néan- 
moins ,  comme  ce  duché  étoit  du  nombre  des  terres 
que  le  conseil  avoit  proposé  de  joindre  ensemble  pour 
faire  l'équivalent  que  l'on  devoit  donner  au  duc  de 
Bouillon  son  frère ,  en  échange  de  Sedan  ,  il  remer- 
cia le  cardinal  ;  quoique  celui-ci  l'assurât  qu'on 
remplaceroit  ce  duché  par  quelqu'autre  terre ,  il  le 
refusa  toujours  avec  la  même  générosité  ;  sa  libéra- 
Manuel.  K 


ai8  RECUEIL 

lité  étoit  telle,  qu'à  sa  mort  on  ne  trouva  chez  lui< 

que  quinze  cents  livres  d'argent  comptant. 

Le  maréchal  de  Boucicaut  ne  laissa  qu'un  fiU  âgé 
de  trois  ou  quatre  ans,  qui  fut  depuis  maréchal  de 
France  et  gouverneur  de  Gênes.  Il  ne  s'étoit  pas 
soucié  de  lui  amasser  de  grands  biens.  Ses  amis  le 
blâmoient  un  jour  de  n'avoir  pas  profité  de  la  faveur 
du  roi  Jean  son  maître.  «  Je  n'ai  rien  vendu ,  leur 
•  répondit  -  il  de  l'héritage  de  mes  pères  ;  je  n'y  ai 
»  rien  non  plus  ajouté  ;  si  mon  fils  est  homme  de 
>  bien ,  il  en  aura  assez  ;  mais  s'il  ne  vaut  rien  ,  il 
»  aura  trop ,  et  ce  sera  grand  dommage.  »  Belle  le- 
çon pour  les  jeunes  officiers. 

Le  connétable  du  Guesclin  ,  à  qui  ses  belles  actions 
ont  mérité  les  faveurs  de  trois  rois  ,  Jean  I ,  Char- 
les V  et  Charles  VI ,  avoit  un  souverain  mépris  pour 
l'argent  ;  il  ne  le  recevoit  de  la  libéralité  du  roi,  que 
pour  le  distribuer  à  ses  soldats.  Quoiqu'il  se  fût  trou- 
vé dans  des  occasions  prochaines  d'accumuler  de 
grands  biens ,  il  en  laissa  moins  à  sa  famille  qu'il  n'en 
avoit  reçu  d'elle. 

Le  maréchal  de  Faber  étoit  si  peu  attaché  aux  ri- 
chesses, qu'il  sacrifioit  généreusement  tout  son  bien 
au  service  du  roi  :  dans  beaucoup  d'occasions  il  fai- 
soit  travailler  les  soldats,  et  élever  des  fortifications 
à  ses  dépens.  Lorsque  son  épouse  ou  ses  plus  intimes 
amis  lui  représentèrent  que  par  ses  dépenses  il  ôtoit 
à  sa  famille  un  bien  qu'il  étoit  obligé  de  lui  conser- 
ver ,  il  répondit  :  •  Si  pour  empêcher  qu'une  place 
»  que  le  roi  m'auroit  confiée  ne  tombât  au  pouvoir 
»  des  ennemis,  il  falloit  mettre  à  une  brèche  que 
»  je  verrois  faire,  ma  personne,  ma  famille  et  tout 
mon  bien  ,  je  ne  balancerois  pas  à  le  faire.  • 

L'iiLTJSiRE  Jean  de  la  Vacquerie  ,  premier  président 
du  parlement  de  Paris,  mourut  dans  une  si  grande 


DE  FAITS  MÉMOBABLES.  219 

pauvreté ,  que  le  roi  Louis  XI  prit  soin  de  sa  famille, 
et  l'établit  à  ses  dépens. 

Les  siècles  futurs  accuseront-ils  ces  grasids  hom- 
mes qui  ont  montré  tant  de  mépris  pour  les  ri- 
chesses, d'avoir  avili  ou  la  noblesse  de  leur  nais- 
sance ,  ou  la  dignité  de  leur  rang?  Ne  sont-ce  pas 
au  contraire  ces  qualités  mêmes  qui  les  ont  rehaus- 
sés davantage,  et  qui  leur  ont  attiré  plus  univer- 
sellement l'estime  ,  l'amour  et  l'admiration  de  la 
postérité  ? 


199.  Le  duc  de  Bourgogne  et  La  Fontaine. 

Le  duc  de  Bourgogne,  le  petit-fîls  de  Louis  XIV  , 
l'élève  de  Fénélon  ,  dont  toute  la  France  regretta  la 
perte,  n'avoit  encore  que  douze  ans,  lorsqu'appre- 
nant  la  conversion  du  célèbre  La  Fontaine  ,  et  son 
renoncement  au  profit  qui  devoit  lui  revenir  d'une 
édition  de  ses  Contes  en  Hollande  ,  il  lui  envoya  une 
bourse  de  cinquante  louis.  Le  gentilhomme  qui  en 
fut  le  porteur,  dit  à  La  Fontaine  de  la  part  du  prince, 
que  c'étoit  tout  l'argent  qu'il  avoit  pour  le  présent , 
mais  qu'il  ne  s'en  tiendroit  pas  là.  Quelle  bénédic- 
tion pour  un  royaume ,  et  quel  présent  du  Ciel , 
qu'un  prince  de  ce  caractère  ! 


200.  Le  sage  se  contente  de  -peu. 

Le  duc  de  Bourgogne  ,  pénétré  des  vertus  que  Fé- 
nélon lui  inspiroit ,  avoit  vin  éloignement  extrême 
3our  tout  faste,  et  pour  toute  dépense  inutile.  On 
lui  proposoit  d'embellir  un  appartement  par  des 
cheminées  plus  ornées  et  plus  à  la  mode  :  comme 
In'y  avoit  pour  cela  aucune  nécessité,  il  aima  mieux 
ionserver  les  anciennes.  Un  bureau  de  quinze  cents 
[ivres,  qu'on  lui  conseilloit  d'acheter,  lui  parut  d'un 


220  RECUEIL 

trop  grand  prix;  il  en  fit  chercher  un  dans  le  garde-* 
meuble,  et  il  s'en  contenta  :  il  en  étoit  ainsi  de  tout, 
et  le  motif  de  ces  épargnes  étoit  de  faire  de  plus 
grandes  libéralités. 

Arnaud  d'OssAT  ,  ce  prélat  si  célèbre  par  son  adresse 
merveilleuse  dans  les  négociations,  quoiqu'il  ne  fût 
pas  meublé  à  beaucoup  près  en  cardinal ,  ne  voulut 
pas  accepter  l'argent,  le  carrosse  et  les  chevaux,  ni 
le  lit  de  damas  rouge  que  le  cardinal  de  Joyeuse  lui 
envoya  présenter  trois  semaines  après  sa  promotion  ; 
«  Car ,  dit-il ,  encore  que  je  n'aie  point  tout  ce  qu'il 
»  me  faudroit  pour  soutenir  cette  dignité,  si  est-ce 
»  que  je  ne  veux  pas  pour  cela  renoncer  à  l'absti- 
»  nence  et  modestie  que  j'ai  toujours  gardée.  »  Une 
telle  disposition  est  bien  plus  rare  et  bien  plus  esti- 
mable qu'un  magnifique  équipage ,  et  qu'un  riche 
ameublement. 

Le  chevalier  Bayard  sut  se  contenter  de  peu  ,  et 
montra  toujours  une  grande  indifférence  pour  les 
richesses.  Ayant  enlevé  aux  Espagnols  une  somme 
de  i5ooo  ducats,  il  prenoit  plaisir  à  les  remuer  sur 
sa  table,  et  s'adressant  à  ses  soldats  :  «  Camarades,; 
leur  dit-il  gaîment,  ne  sont-ce  pas  là  de  belles  dra-i 
gées ,  et  ne  vous  donnent-elles  pas  quelque  envie! 
d'en  goûter  ?»  Le  capitaine  Tardieu  s'écria  seul  du 
milieu  de  la  troupe  :  «  Que  nous  serviroit  d'en  vou-! 
loir  tàter  ?  c'est  un  mets  qui  n'est  pas  pour  nous.  »  j 
Puis  baissant  la  voix:  «  Si  j'avois,  ajouta-t-il,  lai 
moitié  de  cet  argent ,  je  serois  heureux  et  homme, 
de  bien  toute  ma  vie.  »  Bayard  le  prit  au  m«t  ;  et 
en  lui  comptant  la  moitié  de  la  somme ,  il  lui  fit 
promettre  de  tenir  sa  parole.  Le  reste  fut  distribué 
aux  autres  officiers  et  aux  soldats. 


DE  FAITS  MhiiOfiABLES.  2:2  1 

•201.  Le  honheur  est  V apanage  delà  médiocrité. 

Ce  n'est  point  parmi  les  grands  et  les  riches  que 
se  trouve  la  félicité  ,  mais  plutôt  parmi  les  pauvres 
et  les  gens  d'une  fortune  médiocre.  L'exemple  sui- 
vant en  est  une  preuve. 

Le  maréchal  de  Montmorency,  voyageant  dans  le 
Languedoc ,  suivi  de  quelques  gentilshommes  ,  s'en- 
tretenoit  avec  eux  de  ce  qui  peut  faire  le  bonheur 
de  la  vie.  Il  aperçut  dans  le  même  instant  quatre 
laboureurs  assis  au  loin  sur  l'herbe,  qui  dînoient  à 
l'ombre  d'un  buisson.  La  curiosité  le  prit  de  s'en 
approcher ,  et  leur  ayant  fait  plusieurs  questions ,  il 
les  pria  de  lui  avouer  sincèrement  s'ils  étoient  heu- 
reux. Il  y  en  eut  trois  qui  répondirent  qu'ils  l'étoient, 
parce  qu'ils  avoient  une  femme  et  des  enfans  sages 
et  laborieux.  Le  maréchal  demanda  au  quatrième , 
s'il  étoit  aussi  content  que  ses  compagnons.  Le  bon 
homme  répondit,  qu'il  seroit  heureux,  s'il  avoitles 
moyens  d'acquérir  un  héritage  que  sesparens  avoient 
lautrefois  possédé  :  «  Si  tu  l'avois ,  reprit  le  duc,  te 
icroirois-tu  parfaitement  heureux  ?  —  Autant ,  ré- 
pondit-il, que  je  puis  l'être.  »  Alors,  W.  de  Mont- 
morency se  tournant  vers  un  de  ses  gentilshommes  : 
«  Je  vous  prie  que  je  puisse  dire  avoir  rendu  un 
homme  heureux,  une  fois  en  ma  vie.  »  Il  lui  fit 
idonner  deux  cents  pistoles,  qui  étoient  la  somme 
nécessaire  pour  acheter  l'héritage  que  le  laboureur 
souhaitoit. 


202.    Modestie  des  grands  fiommes. 

Personne  n'a  jamais  remarqué  qu'il  soit  échappé 
à  M.  de  ïurenne  la  moindre  parole  qu'on  pût  soup- 
çonner de  vanité.  Remportoit-il  quelque  avantage  ? 
à  l'entendre,  ce  n'étoit  pas  qu'il  fût  habile,  mais 

3 


22  3  RECUEIL 

que  l'ennemi  s'étoil  trompé.  Rendoit-il  compte  d'une 
bataille  ?  il  n'onblioit  rien,  sinon  que  c'étoit  lui  qui' 
l'avoit  gagnée.  Racontoit-il  quelques-unes  de  ces  ac- 
tions qui  l'avoient  rendu  si  célèbre  ?  on  eût  dit  qu'il 
n'en  avoit  été  que  le  spectateur ,  et  l'on  doutoit  si 
c'étoit  lui  qui  se  trompoit  ou  la  renommée.  Reve- 
noit-il  de  ces  glorieuses  campagnes  qui  rendront  son 
nom  immortel  ?  il  fuyoit  les  acclamations  populai- 
res ;  il  rougissoit  de  ses  victoires  ;  il  n'osoit  presque 
aborder  le  i-oi ,  parce  qu'il  étoit  obligé  par  respect , 
de  souffrir  patiemment  les  louanges  dont  sa  majesté 
ne  manquoit  jamais  de  l'honorer. 

Le  cardinal  Mazarin  avoit  fait  faire  une  relation 
de  la  journée  de  Bleneau ,  qui,  selon  l'expression 
de  la  cour,  avoit  remis  la  couronne  sur  la  tête  du 
jeune  Louis  XIV  :  elle  commençoit  par  le  conseil 
que  M.  deTurenne  avoit  donné  au  maréchal  d'Hoc- 
quincourt,  et  dont  le  mépris  avoit  causé  son  entière 
défaite.  Le  vicomte  pria  le  cardinal  d'ôter  cet  article 
avant  qu'on  l'imprimât  ;  il  lui  représenta  que  ce  ma- 
réchal avoit  déjà  assez  de  chagrin  d'avoir  été  battu, 
sans  l'augmenter  encore  par  une  circonstance  si  mor- 
tifiante ;  mais  c'étoit  au  fond  pour  épargner  sa  mo- 
destie, et  pour  qu'on  s'occupât  moins  de  la  gloire 
qui  lui  revenoit  de  cette  fameuse  journée.  Le  cardi- 
dinal  eut  égard  à  sa  prière ,  et  l'article  fut  supprimé. 

Du  GtiESCLiN,  qui  porta  avec  honneur  l'épée  de 
connétable  sous  le  règne  de  Charles  V,  et  à  qui  ee 
prince  donna  le  principal  commandement  de  ses  ar- 
mées ,  disoit  ordinairement,  que  la  gloire  ,  cette 
noble  passion,  qui  touche  le  'plus  sensiblement  les 
cœurs  des  héros ,  se  devoit  partager  entre  les  hom- 
mes aussi-bien  que  les  richesses;  il  en  faisoit  tou- 
jous  retomber  une  partie  sur  ceux  qui  l'avoient  ac- 
compagné dans  une  action. 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  22  3 

2o3.    Les  titres  d'honneur  sont  dans  ia  vertu 
même. 

Tout  ce  qui  est  extérieur  à  l'homme  ,  tout  ce  qui 
peut  appartenir  aux  bons  et  aux  méchans ,  ne  le 
rend  point  véritablement  estimable  ;  c'est  par  le 
coeur  qu'il  faut  juger  de  lui  ;  c'est  de  là  que  partent 
les  grands  desseins,  les  grandes  actions,  les  grandes 
vertus.  On  est  esclave  de  la  grandeur ,  dès  qu'on  la 
désire,  et  on  est  au-dessus  d'elle,  quand  on  ne  la 
recherche  pas. 

NoTJS  avons  rapporté  ci-devant  (  n"  io3.  )  le  refus 
que  le  maréchal  de  Fabert  fit  du  cordon  bleu  en 
1662,  parce  qu'il  falloit  affirmer  des  degrés  de  no- 
blesse qu'il  n'avoit  pas.  Louis  XIV  ,  loin  d^sn  être 
offensé  ,  admira  la  modestie  du  maréchal ,  et  dans 
une  lettre  écrite  de  sa  propre  main,  il  le  louoit  en 
ces  termes  :  •  J'ai  un  regret  sensible  de  voir  qu'un 
»  homme  qui ,  par  sa  valeur  et  sa  fidélité  ,  est  par- 
»  venu  si  dignement  aux  premières  charges  de  ma 
»  couronne ,  se  prive  lui-même  de  cette  nouvelle 
p  marque  d'honneur ,  par  un  obstacle  qui  me  lie 
»  les  mains  ;  ainsi ,  ne  pouvant  rien  faire  davantage 
»  pour  rendre  justice  à  votre  vertu  ,  je  vous  assure- 
»  rai  du  moins,  par  ces  lignes,  que  ceux  à  qui  je 
»  vais  distribuer  le  collier,  ne  peuvent  jamais  en 
I»  recevoir  plus  de  lustre  dans  le  monde,  que  le  re- 
!»  fus  que  vous  en  faites  par  un  principe  si  géné- 
I»  reux,  vous  en  donne  auprès  de  moi.  »  Par  où  ce 
prince  déclaroit  formellement  que  la  vertu  est  bien 
■supérieure  aux  titres ,  puisqu'ils  n'en  sont  en  effet 
que  la  récompense. 

Charles  ÏX  ayant  demandé  au  maréchal  de  Ta- 
vannes ,  à  qui  l'on  pourroit  donner  le  gouvernement 
le  la  Provence  qui  venoit  de  vaquer ,  le  maréchal 
iui  répondit  :  t  Sire,  donnez-le  à  un  homme  de  bien 

I  4 


224  RECUEIL 

qui  ne  dépende  que  de  vous.  »  La  conversation 
n'alla  pas  plus  loin.  Quelques  jours  après,  le  roi  le  ' 
manda ,  et  lui  dit  qu'il  avoit  profité  de  l'avis  qu'il 
lui  avoit  donné  ,  et  qu'il  avoit  pourvu  du  gouverne- 
ment de  Provence  ,  un  homme  tel  qu'il  avoit  con- 
seillé de  le  choisir.  Sa  majesté  ajouta  aussitôt ,  que 
c'étoit  à  lui-même  qu'il  faisoit  ce  présent.  Le  remer- 
cîment  de  ïavannes  fut  singulier  :  «  Je  fais  ,  dit-il , 
beaucoup  plus  pour  vous,  en  acceptant  cette  digni- 
té, que  vous  ne  faites  pour  moi  en  m'y  élevant.  » 
Et  il  reçut  avec  assez  d'indifférence  et  de  froideur 
les  complimens  qu'on  vint  lui  faire  à  cette  occasion. 

Rien  de  plus  brillant  aux  yeux  des  hommes  que 
les  grandes  dignités,  rien  de  plus  pénible  quand  on 
veut  en  remplir  les  devoirs. 


204.  Ciotaire  et  saint Eloi. 

Clotaire  II  voulant  avoir  une  chaise  ornée  d'or  et 
de  pierreries ,  ne  trouva  aucun  de  ses  ouvriers  qui 
put  s'en  former  une  idée  semblable  à  la  sienne  et 
l'exécuter.  Bobon ,  son  trésorier ,  ne  balança  pas  à 
dire  au  roi  qu'il  avoit  trouvé  l'homme  que  sa  ma- 
jesté cherchoit  :  sur  son  témoignage  ,  le  prince  fit 
donner  à  Eloi  la  quantité  d'or  et  de  pierreries  qu'on 
jugea  nécessaire.  Eloi  aussitôt  se  mita  l'ouvrage  ,  et 
bientôt  après  ,  au  lieu  d'une  chaise  qu'on  attendoit , 
il  en  présenta  deux  au  roi.  A  la  vue  de  la  première , 
Clotaire  admira  fort  son  industrie  et  sa  dextérité  ; 
mais  il  admira  beaucoup  plus  sa  fidélité,  quand  il  vit 
qu'il  avoit  pu  en  faire  une  seconde  par  son  écono- 
mie dans  l'emploi  de  ce  métal  précieux.  Ayant  re- 
connu en  lui  autant  d'esprit  que  d'adresse  et  de  dé- 
sintéressement,  il  crut  devoir  l'attacher  à  son  servi- 
ce ;  il  le  retint  donc  à  la  cour ,  et  lui  donna  dès  lors 
une  grande  part  dans  sa  confiance  :  il  le  logea  dans 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  225 

son  palais  ,  et  se  faisoit  un  plaisir  singulier  de  le  voir 
travailler. 

Plus  Clotaire  voyoit  Eloi ,  plus  il  étoit  charmé  de 
ses  belles  qualités  ,  et  plusilestimoitsavertu.  Croyant 
qu'un  homme  d'une  si  rare  probité  étoit  propre  à 
autre  chose  qu'à  façonner  les  métaux  ,  il  résolut  de 
l'employer  aux  affaires  de  l'Etat.  Pour  se  l'attacher 
plus  fortement ,  il  lui  proposa  de  prêter  le  serment 
de  fidélité  ordinaire  sur  les  saintes  reliques.  Eloi  , 
assuré  des  dispositions  de  son  cœur,  promettoit  bien 
de  demeurer  fidèle;  mais  craignant  de  jurer  en  cette 
occasion  sans  nécessité ,  contre  la  défense  de  Jésus- 
Christ,  il  ne  pouvoit  se  résoudre  à  faire  le  serment 
que  le  prince  exigeoit.  Clotaire  ne  sachant  à  quoi 
attribuer  ce  refus ,  insista  à  demander  le  serment  ; 
Eloi  s'en  défendit  avec  toute  l'humilité  possible  ,  et 
lâcha  de  justifier  sa  répugnance  à  jurer.  Le  roi  ne 
recevant  pas  ses  excuses  ,  l'en  pressa  encore  davan- 
tage ,  et  témoigna  d'être  choqué  de  sa  résistance. 
Alors  Eloi  appréhendant  d'offenser  Dieu  ,  ou  de  dé- 
plaire au  roi ,  ne  put  s'empêcher  de  verser  des  lar- 
mes. Le  prince  s'en  aperçut,  et  lui  dit  que  cette  dé- 
licatesse de  conscience  Tassuroit  plus  de  sa  fidélité  , 
que  tous  les  sermens  qu'il  eût  pu  faire  (i). 

Oui  et  non  doivent  être  l'assurance  de  la  vérité 
qu'un  chrétien  affirme.  La  meilleure  manière  d'ho- 
norer le  serment,  est  de  ne  s'en  servir  ni  fréquem- 
ment ,  ni  indiscrètement  ;  mais  seulement  dans  les 
occasions  importantes.  Le  serment ,  pour  être  légiti- 
me, doit,  selon  le  prophète  Jérémie,  avoir  ces  trois 
qualités,  d'être  fait  dans  la  vérité,  dans  le  jugement, 
et  dans  la  justice  :  Jurahis  in  veritate  ,  et  in  judi- 
cio ,  et  injustitia. 

Comment  ne  tremble-t-on  pas  ,  quand  on  prend 

{i)  Eloi  devint  évêque  de  Noyon  en  640  ,  parut  avec  éclat  au  con- 
cile de  Chàlons  CD  644,  et  après  avoir  prêche  le  christianisme  aux 
peuples  idolâtres ,  il  mourut  en  odeur  de  sainteté  en  G5g. 

K  5 


2  26  RECUEIL 

Dieu  à  témoin  d'une  chose  fausse,  ou  dont  on  n'est 
pas  assuré  ?  Il  faut  avoir  perdu  sa  religion  et  sa  cons- 
cience. La  délicatesse  des  païens  à  l'égard  des  ser- 
mens ,  doit  faire  la  honte  des  chrétiens  :  quelques- 
uns  d'entr'eux  auroient  cru  non  -  seulement  désho- 
norer la  majesté  de  leurs  dieux ,  en  jurant  légère- 
ment ,  mais  même  en  employant  le  nom  de  Jupiter 
dans  les  conversations  et  dans  les  discours  familiers. 
C'est  un  usage  fort  commun  ,  même  parmi  des 
gens  de  bien,  et  surtout  parmi  la  jeunesse  ,  de  jurer 
souvent  sans  révérence  ni  respect ,  par  le  nom  de 
Dieu  ;  c'est  pécher  contre  le  deuxième  commande- 
ment ;  c'est  manquer  au  respect  dû  à  ce  nom  sacré. 
Qui  n'admireroit  la  singulière  vénération  que  les 
mahométans  ont  pour  le  nom  sacré  ?  On  les  voit  ra- 
masser tous  les  morceaux  de  papier  qu'ils  trouvent 
dans  les  rues ,  les  baiser  et  les  conserver  respectueu- 
sement ,  et  cela  ,  parce  qvi'il  peut  s'y  trouver  quel- 
ques-unes des  lettres  qui  servent  à  former  le  nom  de 
Dieu. 


20  5.  Agrippa  d' Auhigné ,  ou  le  nouveau  Réguius. 

On  vantera  toujours  la  fidélité  de  Réguius  :  le  cé- 
lèbre Agrippa  d'Aubigné  nous  en  a  fourni  un  second 
exemple.  Saint-Luc,  qui comman doit  les  troupes  ca- 
tholiques en  Languedoc,  le  fit  prisonnier;  comme  il 
étoit  l'un  des  principaux  chefs  du  parti  prolestant, 
le  duc  d'Epernon  le  haïssoit;  Catherine  de  Médicis 
le  détestoit  ;  l'un  et  l'autre  ne  cherchoient  que  l'occa- 
sion de  le  sacrifier  à  leur  ressentiment ,  et  de  se  ven- 
ger de  ses  satires. 

Dès  qu'ils  le  surent  prisonnier,  l'ordre  fut  expédié 
de  le  transférer  à  Bordeaux ,  bien  lié  et  bien  gardé. 
D'Aubigné  étoit  à  la  Rochelle.  Saint-Luc  lui  avoit 
permis  d'y  passer  quelques  jours  ;  mais  ayant  reçu 
les  ordres  de  la  cour ,  dont  il  prévoyoit  les  suites  fu- 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  22^ 

nestes  ,  il  le  fît  avertir  secrètement  de  ne  pas  reve- 
nir. D'Aubigné  étoit  esclave  de  sa  parole  ;  il  part  de 
la  Rochelle,  et  se  rend  auprès  de  Laint-Luc,  qui 
parut  consterné  de  son  arrivée  et  lui  demanda  s'il 
n'avoit  pas  reçu  son  courrier,  s  Oui,  monsieur,  lui 
répondit-il ,  mais  je  vous  avois  donné  ma  parole,  je 
veux  l'acquitter ,  et  je  me  remets  entre  vos  mains  ; 
je  sais  que  ma  mort  est  résolue  ;  n'importe  ,  mes  en- 
nemis n'ont  qu'à  satisfaire  leur  vengeance;  j'aime 
mieux  mourir  ,  que  de  manquer  à  mon  honneur,  et 
de  vous  compromettre  avec  une  cour  soupçonneuse 
et  vindicative.  »  Saint-Luc  alloit  exécuter  à  regret 
les  ordres  qu'il  avoit  reçus ,  lorsqu'on  vint  lui  dire 
que  les  Rochellois  avoient  pris  Guilaut ,  gouverneur 
des  îles  de  Rhé  et  d'Oléron  ,  et  qu'ils  menaçoient  de 
le  jeter  à  la  mer,  si  l'on  conduisoit  d'Aubigné  à  Bor- 
deaux. Cet  incident  fut  pour  Saint-Luc  un  prétexte 
de  garder  d'Aubigné  ,  et  de  lui  sauver  la  vie. 


206.  Bet  exempte  de  fidélité  à  la  rtUgion. 

On  aime  à  louer  les  exemples  courageux  de  fidé- 
lité à  la  religion  ,  parce  que  cette  fidélité  est  le  prin- 
cipe des  plus  grandes  vertus  ;  et  l'on  doit  croire  que 
celui  qui  est  fidèle  à  Dieu  au  mépris  de  sa  vie ,  l'est 
toujours  à  sa  patrie  et  à  son  devoir.  Le  chevalier  de 
Pravieux  montra  dans  une  occasion  bien  difficile  , 
ce  courage  et  cette  fermeté  intrépide  ;  il  avoit  été  pris 
par  les  calvinistes  à  Feurs ,  petite  ville  du  Forez ,  où 
son  frère  aîné  commaudoit.  A  cette  époque  oii  le  fa- 
natisme faisoit  oublier  aux  chefs  des  deux  partis 
qu'ils  étoient  hommes  chrétiens  et  français,  on  com- 
mettoit  de  part  et  d'autre  dans  le  Lyonnais  et  dans 
le  Forez  ,  des  horreurs  qu'on  auroit  encore  peine  à 
croire  ,  s'il  n'en  restoit  des  traces  funestes  ,  et  si  les 
troubles  des  Cevennes  ne  nous  eussent  montré  dans 

6 


a  28  RECUEIL 

notre  siècle  même ,  jusqu'où  peut  aller  la  fureur  des 
guerres  de  religion. 

Le  chevalier  de  Pravieux  avoit  donné  de  rares 
exemples  de  bravoure  ;  on  le  redoutoit.  Il  étoit  bon 
catholique  ,  et  il  portoit  la  croix  de  Malte  ;  on  le 
haïssoit.  Il  n'y  avoit  plus  que  le  sacrifice  de  sa  reli- 
gion qui  pût  être  le  prix  de  sa  liberté.  Prières  ,  me- 
naces ,  promesses,  mauvais  traitemens  ,  tout  fut  mis 
en  usage  par  les  calvinistes  :  pour  gagner  ce  brave  hom- 
me à  leur  parti ,  les  ministres  cherchèrent  à  le  con- 
vaincre, les  femmes  essayèrent  de  le  séduire;  cent 
fois  il  toucha  au  moment  d'être  massacré  ,  il  fut  fou- 
jours  inébranlable  :  on  le  conduisit  au  prêche  ,  on 
le  força  d'assister  à  la  cène  ;  il  parut  le  chapeau  sur 
la  tète ,  et  avec  cet  air  de  noblesse  et  de  fermeté  , 
que  la  vertu  met  sur  le  front  de  l'homme  de  bien 
pour  confondre  les  méchans.  Après  plusieurs  mois 
de  captivité  et  de  souffrances  ,  il  fut  tiré  de  sa  pri- 
son ,  mais  ce  fut  pour  aller  à  la  mort.  Les  calvinistes 
du  Lyonnais  n'osant  attenter  à  sa  vie,  de  peur  qu'il 
ne  trouvât  des  vengeurs  ,  le  remirent  à  une  troupe 
des  leurs  qui  retournoient  en  Provence ,  après  avoir 
ravagé  le  Forez  et  le  Lyonnais  :  ils  eurent  ordre  de 
se  défaire  de  leur  prisonnier,  aussitôt  qu'ils  seroient 
arrivés  dans  leur  pays.  Rien  ne  pouvoit  être  plus  con- 
forme à  leurs  dispositions  ;  acharnés  contre  les  catho- 
liques, ils  ne  cherchoient  que  les  occasions  de  les 
immoler  à  leur  fureur.  La  mort  de  Pravieux  éloit 
certaine.  Un  jour  vers  l'entrée  de  la  nuit ,  la  troupe 
arriva  près  d'un  bois  fort  épais  ;  le  chevalier  crut  avoir 
trouvé  l'occasion  de  recouvrer  sa  liberté,  il  la  saisit, 
il  s'enfonça  dans  la  forêt,  et  malgré  l'ardeur  de  ses 
gardes  à  chercher  leur  prisonnier,  il  eut  le  bonheur 
de  leur  échapper  ,  à  la  faveur  des  broussailles  et  de 
l'obscurité. 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  229 

207.  La  fidélité  française,  et  la  véritabie  souve- 
raineté. 

De  tout  temps  on  a  remarqué  dans  les  Français 
vin  amour  singulier  pour  leurs  maîtres  ;  ce  n'est  pas 
seulement  une  fidélité ,  un  attachement  réfléchi  et 
sincère ,  c'est  une  passion  bien  réelle  ,  capable  des 
plus  grandes  choses  :  nos  annales  en  offrent  des  preu- 
ves sans  nombre.  A  la  bataille  de  Pavie,  Jean  le  sé- 
néchal j  gentilhomme  de  la  chambre ,  voyant  un  ar- 
quebusier viser  son  prince,  se  jeta  au-devant  du  coup, 
et  fut  tué  ,  sacrifiant  ainsi  sa  vie  pour  celle  de  son 
maître.  C'est  là  que  François  I"  vit  toute  sa  noblesse 
expirer  à  ses  côtés  :  ces  gentilshommes  sembloient 
encore  lui  faire  un  rempart  de  leurs  cadavres  ,  après 
l'avoir  défendu  avec  courage  laat  qu'il  leur  étoit  resté 
un  pea  de  forces. 

Un  ambassadeur  d'Espagne  ,  accoutumé  à  l'éti- 
quette de  la  cour  de  Madrid  ,  parut  autrefois  tout 
surpris  en  venant  au  Louvre  ,  de  voir  Henri  IV  envi- 
ronné de  courtisans  qui  le  serroient  de  fort  près  :  li 
faudrait  tes  voir  un  jour  de  bataitte ,  lui  dit  ce 
bon  prince  ,  Us  me  -pressent  bien  davantage. 

Philippe  Auguste  ne  dut  sa  conservation  à  Bovines, 
qu'au  zèle  prodigieux  de  ceux  qui  l'enviroiinoient  : 
le  chevalier  qui  portoit  l'étendard  royal ,  ayant  lait 
conuoître  quel  étoit  le  péril  du  roi,  cosignai  ranima 
l'ardeur  des  troupes;  ce  n'étoient  plus  seulement  des 
soldats,  c'étoient  des  lions,  o'étoieutdes  héros.  D'Es- 
taing  voyant  le  roi  démonté  ,  saute  de  son  cheval  , 
le  lui  donne  ,  et  ne  cesse  de  combattre  à  son  côté  , 
qu'il  n'ait  mis  son  prince  en  sûreté. 

C'est  depuis  ce  temps-là  que  la  maison  d'Estaing 
porte  les  armes  de  France  au  chef  d'or. 

Le  môme  amour  s'est  manifesté  plusieurs  fois. 
Après  la  prise  de  Damielte  ,  Louis  IX  ayant  vu  ses 


23o  RECUEIL 

succès  s'évanouir  ,  obligé  de  fuir  à  son  tour  devant 
les  Sarrasins,  s'éloit  relire  dans  une  petite  ville,  que 
Joinville  appelle  Casel.  Les  ennemis  y  arrivèrent  pres- 
que aussitôt  que  le  saint  roi;  l'aile  gauche  comman- 
dée par  Chatillon  défendit  seule  l'entrée  d'une  rue 
par  où  ils  cherchoient  à  pénétrer  jusqu'à  la  maison 
où  étoit  saint  Louis  ;  Chatillon  s'élançoit  sur  eux 
avec  une  bravoure  incroyable  ;  son  bouclier ,  sa  cui- 
rasse ,  son  corps  même  étoient  hérissés  des  flèches 
qu'on  faisoit  pleuvoir  sur  lui ,  car  on  n'osoit  l'appro- 
cher; il  s'écartoit  de  temps  en  temps  pour  les  en  ar- 
racher, et  rechargeoit  ensuite  avec  vme  nouvelle  ar- 
deur, en  criant  de  toute  sa  force  :  «  A  Chatillon  ! 
Chevaliers,  à  Chatillon!  et  où  sont  mes  prud'hom- 
mes? »  Il  crioit  en  vain,  personne  ne  l'entendit,  on 
ne  put  venir  à  son  secours  ,  il  fut  accablé  par  le 
nombre;  mais  du  moins  il  n'y  eut  que  le  moment 
de  sa  mort  qui  pût  devenir  le  signal  de  la  prise  de 
son  roi. 

Le  nom  de  saint  Louis  me  rappelle  un  beau  trait 
que  je  m'empresse  de  citer.  Ce  monarque  chéri ,  ce 
prince  de  justice  et  de  paix  ,  arrêté  à  Pontoise  par 
une  dyssenterie  cruelle  ,  jointe  à  une  fièvre  ardente , 
se  voyoit  au  moment  d'aller  se  réunir  à  ses  pères.  La 
maladie  commença  avec  tant  de  violence  ,  qu'il  se 
crut  en  péril  dès  les  premiers  jours;  il  se  mit  d'abord 
en  état  de  comparoître  devant  le  tribunal  terrible , 
et  sans  attendre  qu'on  l'avertît  de  son  devoir,  il  de- 
manda et  reçut  avec  les  plus  grands  sentimens  de 
piété  tous  les  sacremens  de  l'Eglise. 

La  nouvelle  de  cet  accident  fut  bientôt  portée  à 
Paris  ,  de  là  répandue  par  tout  le  royaume ,  où  elle 
porta  une  consternation  générale  ;  chacun  crut  sa 
vie  attachée  à  celle  du  souverain ,  on  abordoit  en 
foule  à  Pontoise  ;  barons ,  archevêques  ,  évêques  , 
abbés,  tous  les  grands  du  royaume  y  accouroient  ; 
et  n'osant  même  demander  des  nouvelles  du  roi,  ils 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  23 1 

làchoient   seulement  d'en  découvrir  quelque  chose 
sur  le  visage  de  ceux  qu'ils  rencontroient. 

Les  prélats  ordonnèrent  des  prières  publiques,  et 
furent  prévenus  par  les  peuples  ;  on  ne  voyoit  dans 
les  rues  que  processions  où  les  plus  grands  seigneurs 
mêlés  avec  la  populace ,  ne  pensoient  à  se  distin- 
guer que  par  leur  zèle  ;  les  églises  toujours  pleines 
retentissoient  des  vœux  qu'on  faisoit  pour  une  san- 
té si  précieuse  ;  le  prêtre  qui  prononçoit  les  prières , 
interrompoit  le  chant  par  ses  pleurs  ;  vieillards,  fem- 
mes ,  enfans ,  tous  lui  répondoient  par  des  sanglots 
et  par  des  cris. 

La  désolation  redoubla  dans  le  palais ,  quand  on 
le  sentit  froid,  après  de  violentes  convulsions ,  et 
qu'on  ne  douta  point  qu'il  n'eût  expiré  ;  la  douleur 
fut  alors  à  son  comble  ,  mais  il  fut  rendu  aux  vœux 
ardens  de  ses  sujets. 

Dès  que  la  santé  de  Louis  fut  raffermie  ,  il  revint 
à  Paris  goûter  le  plus  grand  plaisir  qui  puisse  tou- 
cher un  bon  roi ,  celui  de  se  voir  tendrement  aimé. 
L'empressement  tumultueux  du  peuple,  et  la  joie 
répandue  sur  tous  les  visages  ,  firent  mieux  sentir  la 
place  qu'il  occupoit  dans  tous  les  cœurs  ,  que  n'eus- 
sent pu  faire  des  arcs  de  triomphe  ou  des  harangues 
étudiées  ;  aussi  s'appliqua-t-il  plus  que  jamais  au 
bonheur  de  ce  même  peuple,  aux  vœux  duquel  il 
se  croyoit  rendu. 

Lorsqu'on  lit  le  récit  de  cet  événement,  les  vives 
alarmes  de  la  nation,  et  ces  transports  inouïs  d'al- 
légresse qui  succédèrent  à  la  plus  affreuse  désola- 
tion ,  on  croit  entendre  l'histoire  de  ce  qui  se  passa 
à  Metz  en  1^44  »  à  l'époque  de  la  maladie  de  Louis 
XV.  C'est  que  les  vertus  qui  font  les  héros  et  les 
bons  rois  ,  excitent  les  mêmes  sentimens  dans  tous 
les  siècles. 


a32  RECUEIL 

208.  Grand  exemple  d'amour  filial. 

SoTJS  le  règne  de  Henri  IV,  les  troupes  de  la  reine 
de  Hongrie,  commandées  par  le  comte  de  Roux, 
firent  des  dégâts  horribles  dans  la  Picardie.  Un  jeune 
homme  des  environs  de  Roye  s'étoit  sauvé  fort  jeune 
de  chez  ses  parens,  et  avoitpris  parti  dans  ces  trou- 
pes étrangères  ;  la  guerre  le  ramenoit  dans  les  lieux 
de  sa  naissance  :  on  ravageoit  le  village  même  où  il 
avoit  vu  le  jour  ;  les  habitans  cherchèrent  un  asile 
dans  l'église.  Aussitôt  le  capitaine  qui  commandoit 
le  détachement  ennemi,  y  fit  mettre  le  feu.  Le  Pi- 
card ne  put  voir  sans  frémir  l'exécution  d'un  com- 
mandement si  barbare  ;  l'amour  du  pays  ,  ce  sen- 
timent qui  tient  si  fortement  à  la  nature,  lui  fit  en- 
tendre sa  voix;  les  cris  de  ses  compatriotes  émurent 
ses  entrailles;  il  se  détacha  de  son  rang,  et ,  malgré 
ia  défense  de  son  capitaine ,  il  court  ouvrir  la  porte 
de  l'église  pour  faciliter  à  ces  malheureux  le  moyen 
de  s'échapper. 

Une  femme  se  présente  d'abord,  défigurée,  à  de- 
mi-brûlée ;  il  l'envisage ,  il  reconnoît  sa  mère  ;  elle 
le  reconnoît  à  son  tour ,  elle  s'écrie  :  Ah  !  mon  fils  ! 
Il  n'a  pas  la  force  de  lui  répondre ,  il  se  précipite 
dans  ses  bras.  Le  commandant,  toujours  plus  inhu- 
main ,  lui  ordonne  de  repousser  cette  femme  ;  la 
nature  l'emporte  ;  il  ne  peut  se  séparer  de  sa  mère  : 
un  tigre  eût  été  attendri ,  l'officier  ne  parut  que  plus 
irrité;  on  lui  désobéissoit  ;  il  entre  en  fureur,  et  les 
tait  jeter  tous  les  deux  dans  les  flammes ,  où  le  Pi- 
card expira  entre  les  bras  de  sa  mère ,  martyr  des 
plus  vifs  et  des  plus  doux  sentimens  de  la  nature. 
Enée,  qui  déroba  son  père  à  l'incendie  de  sa  patrie, 
fut  plus  heureux  sans  doute  ,  mais  montra-t-il  plus 
de  tendresse  ? 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  2  33 

209.  Le  cartel  d'honneur  et  de  gloire ,  ou  les  deux 
rivaux. 

La  Mothe-Gondrin  et  d'Aussun  étoient  deux  offi- 
ciers très-braves  ,  dont  les  noms  se  trouvent  cités 
avec  honneur  dans  les  relations  de  nos  guerres  d'I- 
talie du  seizième  siècle.  Le  courage ,  ou  plutôt  une 
bravoure  mal  entendue,  avoit  fait  naître  entr'eux 
une  espèce  d'émulation  qui  leur  met  toit  sans  cesse 
les  armes  à  la  main  l'un  contre  l'autre.  Un  jour  qu'ils 
étoient  en  présence  de  l'ennemi ,  ils  prirent  que- 
relle ,  selon  leur  coutume;  ils  s'échauffoient,  et  pie- 
noient  champ  pour  se  battre  :  «  Qu'allons-nous  faire? 
»  dit  alors  la  Mothe-Gondrin  à  d'Aussun  ;  tous  les 
»  deux  nous  nous  piquons  de  bravoure  ,  employOns- 
»  la  contre  les  ennemis  de  l'Etat,  et  cessons  de  don- 
i>  ner  à  nos  soldats  un  exemple  dangereux  ;  le  vrai 
»  courage  ,  est  de  bien  servir  son  i-oi.  »  A  ces  mots, 
il  baisse  la  visière  de  son  casque,  et  met  sa  lance  en 
arrêt.  Les  éclairs  sont  moins  prompts;  il  fond  avec 
impétuosité  sur  un  des  quartiers  des  ennemis  ;  d'Aus- 
sun le  suit,  l'un  et  l'autre  donnèrent  des  marques 
incroyables  de  valeur;  dans  toute  l'armée  on  ne 
parla  que  de  leur  courage,  et  surtout  de  la  généro- 
sité, qui  de  deux  rivaux  venoit  de  faire  deux  amis. 

Un  ne  sauroit  trop  le  redire  aux  jeunes  militaires  ; 
il  y  a  plus  de  véritable  gloire  à  sacrifier  ce  qu'on 
appelle  faussement  ^e/joîJiî  rf'Aoïi/iCMr,  qu'à  vain- 
cre en  cent  combats  particuliers. 


210.  Le  duel  généreux. 

Un  gentilhomme  a  donné  un  de  ces  exemples  qui 
devroient  être  répétés  à  tous  les  jeunes  militaires. 
On  lui  avoit  proposé  un  duel  ;  la  loi  de  Dieu  ,  les  lois 
de  l'Etat  le  lui  défendoient,  et  il  avoit  constamment 


234  RECUEIL 

refusé.  Son  aggresseur,  chez  qui  la  passion  étouffoit 
tout  autre  sentiment ,  et  faisoit  taire  la  raison  ,  prend 
la  résolution  de  l'y  engager  malgré  lui ,  et  va  se  pos- 
ter dans  une  rue  écartée,  où  devoit  passer  ce  gentil- 
homme; là  tirant  de  sa  poche  deux  pistolets,  il  lui 
en  présente  un.  Celui-ci,  contraint  de  défendre  sa 
vie  y  prend  l'arme  qu'on  lui  présente,  et  propose  à 
son  adversaire  de  tirer  le  premier.  Il  accepte  ;  mais 
dans  l'agitation  étrange  où  il  étoit,  il  manque  son 
coup.  «  Rechargez  ,  si  vous  voulez,  et  tirez  encore,  t 
lui  dit  le  gentilhomme  ,  avec  un  sang-froid  qui  au- 
roit  dû  le  désarmer,  s'il  n'eût  été  aveuglé  par  la  pas- 
sion. Il  ne  se  le  fit  pas  dire  deux  fois ,  et  tira  lâche- 
ment un  second  coup  qui  porta  dans  les  habits. 
«  Maintenant  ce  seroit  à  mon  tour,  reprit  le  gentil- 
»  homme  généreux  :  mais  je  frémirois  d'attenter  à 
»  la  vie  d'un  de  mes  concitoyens  ;  oubliez  ce  qui 
»  peut  vous  avoir  indisposé  contre  moi  ;  j'oublie  vo- 
»  lontiers  la  violence  de  votre  procédé  ;  embrassons- 
»  nous ,  et  qu'il  me  soit  permis  de  croire  que  vous 
»  me  comptez  au  nombre  de  vos  amis.  »  Ces  paro- 
les ouvrirent  enfin  les  yeux  à  son  fougueux  agres- 
seur ;  il  se  jeta  à  ses  pieds  ,  et  lui  jura  un  amitié 
dont  il  ne  s'est  jamais  départi.  Une  pareille  action 
est  -  elle  inférieure  à  ce  qu'ont  fait  de  plus  grand 
ces  guerriers  fameux  que  l'histoire  ancienne  a  placés 
au  rang  des  héros  ? 


211.  M.dt  Turenne  et  ie  voleur. 

M.  de  Turenne  traversant  le  rempart  de  Paris  pen« 
dant  la  nuit ,  des  voleurs  arrêtèrent  son  carrosse  ; 
ils  lui  prirent  tout  ce  qu'il  avoit  sur  lui ,  et  ne  lui 
laissèrent  qu'un  diamant  auquel  il  étoit  extrêmement 
attaché ,  sur  la  promesse  qu'il  leur  fit  de  leur  don- 
ner cent  louis.  Le  lendemain ,  l'un  d'eux  fut  assez 
hardi  pour  se  présenter  à  son  hôtel  ;  il  se  fit  intro- 


DR  FAITS  MÉMORABLES.  a35 

duire  ,  quoiqu'il  y  eût  une  nombreuse  compagnie  ; 
il  s'approche  de  l'oreille  de  M.  deTurenne,  le  fait  sou- 
venir de  sa  promesse  de  la  veille  ,  et  en  reçoit  les 
cent -louis  qu'il  étoit  venu  chercher.  M.  de  Turenne 
lut  laissa  la  temps  de  s'éloigner ,  après  quoi  il  conta 
son  aventure  à  l'assemblée.  Tout  le  monde  parut 
surpris  de  son  procédé,  t  II  faut  être  inviolable  dans 
ses  promesses ,  dit-il  :  un  honnête  homme  ne  doit 
jamais  manquer  à  sa  parole ,  quoique  donnée  à  des 
fripons;  la  témérité  même  de  ce  brigand  vous  prou- 
ve qu'il  a  compté  sur  ma  bonne  foi.  » 


2ï2.  Le  marquis  de  Lanihert,  ou  V insubordina- 
tion légitime. 

Ad  siège  de  Gravelines ,  en  i644>  les  maréchaux 
de  Gassion  et  de  la  Meilleraye ,  qui  commandoient 
sous  le  duc  d'Orléans,  poussoient  les  travaux  avec 
une  émulation  qui  dégénéroit  en  jalousie  ,  et  qui 
faillit  être  bien  funeste  à  l'Etat.  Il  s'agissoit  d'empor- 
ter un  ouvrage  avancé  ;  tous  deux  y  marchèrent  cha- 
cun de  son  côté  ;  la  Meilleraye  ,  à  la  tête  des  gardes; 
et  Gassion  ,  suivi  du  régiment  de  Navarre  et  de  quel- 
ques autres  troupes  :  aussi  surpris  de  se  rencontrer, 
que  jaloux  de  la  gloire  l'un  de  l'autre  ,  leur  petit  in- 
térêt particulier  l'emporta  sur  le  bien  de  la  patrie  : 
des  paroles  ils  alloient  en  venir  aux  effets  ;  leurs 
deux  troupes  rangées  en  bataille  ,  n'attendoient  que 
le  signal  pour  se  charger.  Le  marquis  de  Lambert,  qui 
servoit  en  qualité  de  maréchal  de  camp  ,  fut  effrayé 
de  voir  des  Français  prêts  à  se  battre  contre  des 
Français  ;  il  sort  des  rangs  ,  s'avance  au  milieu  des 
bataillons ,  et ,  sans  égard  aux  ordres  donnés  par  ses 
chefs ,  il  s'écrie  .*  Soldats  ,  je  vous  commande  au 
nom  du  roi  de  m.etire  bas  les  armes.  Les  troupes 
obéirent  à  l'instant,  il  calma  aussi  les  deux  mare- 


236  RECUEIL 

chaux,  et  les  engagea  à  s'en  rapporter  sur  leur  que- 
relle au  duc  d'Orléans.  Cette  action  patriotique  de 
M.  de  Lambert  reçut  pour  récompense  le  gouverne- 
ment de  Metz. 

Ce  n'est  pas  là  le  seul  beau  trait  de  cet  officier. 
Pendant  la  guerre  de  Paris  ,  Gaston  ,  duc  d'Orléans, 
qui  connoissoit  tout  son  mérite,  voulut  l'attirer  à  son 
parti ,  et  lui  offrit  le  bâton  de  maréchal  de  France. 
Lambert  ,  qui  ne  voyoit  point  de  gloire  hors  de 
son  devoir ,  refusa  constamment.  Le  roi  le  sut ,  et 
pour  le  dédommager  ,  le  fit  chevalier  de  l'ordre,  et 
lui  promit  de  n'oublier  jamais  la  preuve  qu'il  venoit 
de  lui  donner  de  son  zèle  et  de  son  attachement. 


2i3.  Le  'patriotisme  français. 

Jacqtjes  Goeuk  ,  natif  de  Bourges,  étoit  un  riche 
négociant ,  sous  le  règne  de  Charles  YII  :  ce  n  est 
pas  là  son  mérite  ,  mais  il  sut  faire  de  ses  richesses 
un  usage  digne  d'un  excellent  citoyen,  voilà  sa  gloire. 
Son  souverain  manquoit  d'argent  pour  reconquérir 
la  Normandie  occupée  par  les  Anglais.  Jacques  Cœur 
lui  en  fournit  avec  une  générosité  qu'on  ne  sauroit 
trop  louer.  Du  fond  de  son  comptoir,  il  contribua 
autant  à  recouvrer  cette  belle  province ,  que  les  gé- 
néraux qui  la  soumirent  les  armes  à  la  main  ;  il  pro- 
diguoit  ses  richesses,  tandis  que  les  autres  prodi- 
guoient  leur  sang;  souvent  le  dernier  de  ces  sacrifi- 
ces n'est  pas  celui  qui  coûte  le  plus. 

Ce  zèle  des  français  pour  la  patrie  ,  on  le  vit  se 
renouveler  sous  le  règne  de  Louis  XV  d'une  manière 
bien  glorieuse.  Notre  marine  n'éloit  presque  plus  : 
de  fiers  rivaux  insultoient  à  notre  humiliation  ;  ils 
oublioient  que  le  meilleur  des  rois  s'étoit  arrêté  au 
milieu  de  ses  conquêtes  et  de  ses  victoires  pour  leur 
donner  la  paix;  ils  nous  proposoieut  des  conditions 


DE  FAITS  MEMOR.\BLES.  2'6'J 

honteuses.  En  tout  temps  l'amour  des  Français  fut 
pour  le  prince  un  fonds  de  richesses  inépuisables  : 
une  marine  nouvelle  parut  tout-à-coup  sur  les  flots, 
les  provinces  ,  les  villes  firent  construire  des  vais- 
seaux,  des  particuliers  se  réunirent  pour  le  même 
dessein  ;  les  femmes  mêmes  surpassant  ces  dames 
romaines  dont  on  nous  vante  si  fort  le  zèle  pour  la 
patrie,  sacrifièrent  les  ornemens  de  leur  parure  pour 
procurer  d'utiles  secours  à  l'Etat. 

N'avoit-il  pas  bien  raison  notre  bon  roi  Henri  IV, 
de  répondre  à  ce  duc  de  Savoie  qui  lui  demandoit 
combien  lui  rendoit  la  France  :  Elle  me  rend  tout 
ce  que  je  veux ,  car  je  possède  ie  cœur  de  mes 
sujets. 


ai4-  Plus  fait  douceur  que  violence. 

La  conduite  que  le  maréchal  de  Yillars  tint  au 
commencement  de  ce  siècle  à  l'égard  des  révoltés 
des  Cévennes  ,  fut  vine  preuve  de  cette  vérité  ;  il  fut 
nommé  pour  remplacer  le  Maréchal  de  Montrevel  , 
qui ,  n'écoutant  que  la  sévérité  ,  n'avoit  réussi  qu'à 
irriter  encore  davantage  les  Camisards  ,  en  cher- 
chant à  les  effrayer  par  des  supplices.  Villars  prit  une 
route  opposée  et  le  succès  couronna  ses  démarches; 
en  très-peu  de  temps  la  plupart  des  chefs  rebelles 
s'étoient  soumis  ,  ou  avoient  été  arrêtés, 

11  ne  leur  en  restoit  plus  qu'un ,  dont  on  avoit  été 
obligé  de  mettre  la  tête  à  prix.  11  se  tenoit  caché  dans 
les  montagnes  ;  mais  réfléchissant  enfin  que  tôt  ou 
tard  il  seroit  pris  ,  etporteroit  la  peine  de  sa  révolte  ; 
touché  d'ailleurs  de  la  générosité  et  des  vertus  de  M.  de 
Villars  ,  il  se  rendit  secrètement  auprès  de  sa  per- 
fioune  ,  et  lui  demanda  s'il  n'étoit  pas  vrai  qu'il  eût 
promis  mille  écus  à  celui  qui  le  livreroit  mortou  vif. 
—  Oui ,  dit  le  maréchal ,  qui  ne  le  connoissoit  que 
de  nom.  «  Eh  bien ,  reprit-il  en  se  jetant  à  «es  ge- 


238  RECUEIL 

ijoux  ,  j'aurois  droit  à  celte  récompense ,  si  mes  cri- 
mes ne  m'en  rendoient  indigne  ;  je  vous  apporte  moi- 
même  cette  tête  proscrite  ,  disposez-en  comme  bon 
vous  semblera.» 

M.  de  Viliars  fut  surpris  de  l'action  du  Camisard; 
et  charmé  de  la  confiance  qu'il  lui  témoignoit ,  il  le 
releva  ,  lui  fit  compter  les  mille  écus  ,  lui  expédia 
une  amnistie  générale  pour  lui  et  pour  quatre-vingts 
personnes  de  sa  suite.  Ce  trait  de  clémence  fut  rap- 
porté dans  les  montagnes  où  s'étoient  réfugiés  les  re- 
belles ;  la  générosité  de  M.  de  Viliars  fit  sur  eux  l'im- 
pression la  plus  vive  ;  ils  quittèrent  les  armes ,  et 
à  un  très-petit  nombre  près  ,  tout  rentra  dans  le 
devoir. 

Henri  IV  ,  ce  roi  dont  toutes  les  paroles  peignoient 
la  bonté  de  son  ame  >  disoit  souvent  qu'on  prend 
plus  de  mouches  avec  une  cuillerée  de  miel ,  qu'avec 
vingt  tonneaux  de  vinaigre. 


ai 5.  Sans-Raison ,  ou  te  grenadier  généreux. 

La.  prise  de  Namur,  en  1692  ,  est  un  des  plus  beaux 
événemens  militaires  du  siècle  passé.  Louis-le-Grand 
à  la  tête  de  40000  Français,  ayant  avec  lui  le  grand 
Condé  et  Vauban  ,  dirigeoit  en  personne  les  opéra- 
tions du  siège  ;  tandis  que  Luxembourg  arrêtoit  ce 
fameux  prince  d'Orange ,  le  plus  rusé  et  le  plus  mal- 
heureux des  généraux  de  son  temps.  La  ville  et  le 
château  furent  emportés  en  moins  d'un  mois  ;  nos 
troupes  y  firent  des  prodiges  de  valeur. 

A  l'attaque  d'un  ouvrage  avancé  ,  un  grenadier  à 
cheval ,  surnommé  Sans^Raison  ,  ayant  vu  tuer  le 
lieutenant  de  sa  compagnie ,  résolut  de  venger  sa 
mort  ;  cet  officier  s'appeloit  Roquerest;  c'étoit  un  de 
ces  hommes  qui ,  loin  de  laisser  affoiblir  leur  reli- 
gion dans  le  tumulte  des  armes  ,  savent  y  porter  la 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  339 

dévotion  jusqu'à  la  ferveur  ;  il  avoit  communié  la 
veille  et  son  corps  fut  trouvé  revêtu  d'un  cilice.  On 
n'en  est  que  plus  intrépide  ,  lorsqu'au  zèle  pour  son 
roi  l'on  joint  l'amour  pour  son  Dieu.  Sans-Raison  , 
qui  regreltoit  ce  brave  homme,  devint  un  héros  pour 
le  venger  :  parmi  les  victimes  qu'il  lui  immola  ,  se 
trouvoit  un  capitaine  espagnol ,  fils  du  comte  de  Le- 
mos  ,  grand. d'Espagne.  Les  ennemis  firent  deman- 
der son  corps  ,  il  leur  fut  rendu  ;  le  grenadier  rendit 
aussi  trente-cinq  pistoles  qui  s'étoient  trouvées  sur 
le  mort ,  eu  disant  :  «  Tenez  ,  voilà  son  argent  dont 
je  ne  veux  point;  les  grenadiers  ne  mettent  la  main 
sur  les  gens  que  pour  les  tuer.  » 


216.  Désobéissance  patriotique. 

Tout  le  monde  sait  les  horreurs  qui  se  commirent 
à  la  funeste  journée  de  saint  Barthélemi  ;  mais  ce 
que  tout  le  monde  ne  sait  pas ,  c'est  que  le  vicomte 
d'Orse  ,  gouverneur  de  Bayonne,  eut  le  courage  de 
désobéir  à  son  maître,  et  la  force  de  lui  écrire  ,  que 
dans  toute  sa  garnison  il  n'avoit  trouvé  que  de  bra- 
ves soldats  et  pas  un  bourreau. 

St.  -  Hérem  en  Auvergne ,  et  le  maréchal  de  Ma- 
tignon dans  la  basse  Normandie ,  y  arrêtèrent  les 
torrens  de  sang  qui  étoient  prêts  à  couler  ,  et  n'obéi- 
rent point  aux  ordres. 

Quand  on  remplit  le  premier  des  devoirs  ,  il  n'est 
point  de  considération  humaine  qui  doive  alarmer. 
La  conduite  de  ces  hommes  généreux  fut  utile  à 
l'Etat.  Le  fer  et  le  feu  employés  contre  les  protestans 
ne  servirent  qu'à  irriter  ceux  qui  échappèrent ,  et 
à  les  rendre  des  citoyens  dangereux.  L'humanité  de 
Jean  Hennuyer ,  évêque  de  Lisieux ,  charma  ceux 
qu'il  avoit  sauvés ,  et  de  plusieurs  en  fit  de  fervens 
catholiques,  (n."  26.  ) 


240  RECUEIL 

217.  La  bienfaisance  lyonnaise,  exempte  inémo- 
rahie  d'hospitalité. 

La  ville  de  Lyon  ,  qui  s'est  rendue  si  célèbre  dans 
toute  l'Europe  par  les  richesses  immenses  de  ses  né- 
gocians ,  n'a  pas  été  moins  illustre  par  leur  humani- 
té et  leur  bienfaisance.  Ce  sont  les  habitans  de  celte 
seconde  ville  du  royaume  qui  ont  fourni  à  l'Europe 
entière  le  modèle  de  tous  les  établissemens  de  cha- 
rité. L'Hôlel-Dieu  ou  l'hôpital  général  des  malades 
trouve  son  origine  dans  le  sixième  siècle  ;  l'hôpital 
général  de  la  charité ,  la  première  institution  de  ce 
genre  qui  ait  existé  en  Europe ,  et  qui ,  suivant  les 
lettres-patentes  du  mois  de  septembre  1729,  a  servi 
de  modèle  aux  autres  hôpitaux  du  royaume , 
même  à  l'hôpital  général  de  Paris ,  n'a  été  fon- 
dé qu'en  l'année  i53i  ;  mais  dès  lors  même  tous  les 
genres  de  bienfaisance  y  ont  été  exercés ,  et  avant  le 
siècle  des  Vincent  de  Paul ,  les  enfans  trouvés  y  rece- 
voient  un  asile  ;  les  pauvres  femmes  enceintes  y 
étoient  reçues  gratuitement  ,  les  indigens  y  rece- 
voient  des  secours  de  toute  espèce  ;  jamais  il  n'exis- 
ta dans  une  grande  ville,  une  œuvre  de  bienfaisance 
plus  étendue  ,  plus  constamment  soutenue  ,  et  cela, 
sans  autre  fonds  que  les  aumônes  libres  et  abondan- 
tes qui  étoient  sans  cesse  versées  dans  la  caisse  de 
l'hôpital ,  et  répandues  sur  la  classe  indigente  du 
peuple  de  Lyon.  L'origine  de  ce  premier  hôpital  de 
charité  est  trop  touchant ,  pour  ne  pas  en  présenter 
ici  le  tableau  ,  nous  le  tirerons  d'un  historien  com- 
temporain,  dont  nous  conserverons  autant  qu'il  nous 
sera  possible  les  expressions  ,  quoique  surannées  , 
parce  qu'elles  ont  pevit-être  plus  d'énergie  et  de  sim- 
plicité que  noire  langage  moderne. 

«  En  l'ancien  Testament ,  dit-il ,  est  écrit  que  Dieu 
lout-puissanl,  courroucé  contre  le  peuple  Hébreu  pour 
les  péchés  qui  régnoient  en  lui,  envoya  par  cinq  fois 

très-» 


LE   FAITS  MÉMORABLES.  24l 

très-grande  famine  sur  la  terre  de  Judée.  Donc  il  ne 
se  faut  trop  émerveiller  de  ce  qu'en  l'année  i53i  la 
famine  fut  si  grande  par  tout  le  royaume  de  France, 
qui  n'a  pas  moins  abondé  en  crimes  et  péchés  infâ- 
mes que  plusieurs  autres  pays,  que  la  divine  Provi- 
dence a  ainsi  châtiés  et  ranienés  à  raison  et  péni- 
tence. 

»  Cettefamine  fut  alors  si  grande  en  latrès-renom- 
mée  cité  de  Lyon  ,  que  le  bichet  ou  mesure  de  blé 
qui  ne  vavit  en  communes  années  que  dix  sols  tour- 
nois ,  n'étoit  cédé  et  par  grandes  supplications  qvie 
pour  soixante  sols  ,  ce  qui  ne  fut  jamais  vu  de  mé- 
moire d'homme.  Une  tant  extrême  pénurie  mit  à  si 
grande  nécessité  tous  les  pays  circonvoisins  de  Lyon, 
comme  la  Bourgogne,  la  Savoie,  Bresse,  Dauphiné, 
Baujolais  ,  Forez,  Auvergne  et  autres  endroits,  que 
au  lieu  de  porter  vivres  en  ladite  cité  ,  connue  est 
leur  coutume,  chacun  y  envoyoit  ses  pauvres  affamés, 
et  telle  en  fut  l'afiluence  ,  que  de  Bourgogne  et  Sa- 
voie en  fut  envoyé  par  les  rivières  de  Saône  et  de, 
Rhône  un  grand  nombre  de  bateaux  pleins,  sans 
conducteurs  ni  patrons;  et  plus  ressembloient  ces 
malheureux  à  personnes  mortes  que  vives ,  tant  ils 
étoient  secs  et  alangoris.  Ce  qui  donna  grand  cha- 
grin à  la  ville,  où  nulle  voix  ne  s'entendoit  jour  ni 
nuit  que  celle  de  cette  multitude  criant  :  Ah  1  je. 
meurs  de  faim,  ayez  pitié;  chose  autant  épouvantable 
que  pitoyable,  et  qui  émut  à  grande  compassion  tous 
les  manans  et  citoyens  ;  de  sorte  que  chacun  selon 
sa  portée,  tant  secrètement  que  publiquement,  s'ef- 
forçoit  de  les  alimenter  et  leur  administrer  vivres , 
en  se  diminuant  à  soi-même  sa  part ,  car  vous  eus- 
siez vu  alors  le  pauvre  donner  au  pauvre ,  et  bailler 
à  autrui  la  consolation  et  le  soutien  que  lui-même 
eût  dû  recevoir  :  et  néanmoins  s'en  trouvoit ,  tant 
sur  le  pavé  que  sur  le  fumier,  un  grand  nombre  de 
Manml,  L 


2^2  RECUEIL 

morts,  les  uns  par  faute  de  nourrissement ,  les  autres    < 

par  trop  en  avoir  pris  ,  après  avoir  été  affamés. 

B  Alors  certains  bons  personnages  bourgeois  et  les 
plus  charitables ,  (  ainsi  que  Dieu  plein  de  miséri- 
corde les  voulut  inspirer  ,  pour  le  salut  des  siens  et 
pour  tempérer  ce  grand  mal  et  rage  de  famine  ,  ) 
s'entremirent  à  celle  fin  d'établir  quelque  prompt  et 
bon  ordre  à  cette  incompréhensible  pitié  ;  et  ce  le 
firent  ainsi ,  tant  pour  obvier  aux  inconvéniens  qui 
pourroient  advenir  d'aumônes  ainsi  données  sans 
mesure,  que  pour  la  charité  que  nous  devons  à  nos 
frères  chrétiens,  selon  ce  que  Dieu  nous  a  commandé. 
Car  quiconque  aime  charité ,  est  né  de  Dieu  et 
de  lui  aimé  ,  parce  qu'il  est  charité  ;  et  s'il  a  envoyé 
son  Fils  unique  au  monde  pour  nous  donner  vie  éter- 
nelle, pouvons-nous  bien  donner  vie  corporelle  à  nos 
frères  pauvres  ,  qui,  selon  lui-même,  sont  ses  mem- 
bres. C'est  le  vrai  festin  et  banquet  que  nous  devons 
faire  avec  eux  ,  en  sainte  commiunion  ,  afin  d'être 
bienheureux  à  la  résurrection  des  justes. 

»  Furent  donc  faites  à  cette  fin  plusieurs  assem- 
blées de  charitables  citoyens ,  en  l'une  desquelles 
fut  conclu  qu'on  retireroit  en  divers  lieux  propres  à 
ce  et  convenables ,  tous  les  pauvres  étant  dehors  ou 
aux  environs  de  la  ville ,  et  que  pour  leur  entretène- 
raient  et  nourriture  ,  se  feroit  une  quête  générale  en- 
vers chacun  et  autres  ,  selon  ce  qu'ils  vouloient  libé- 
ralement et  par  dévotion  donner,  à  quoi  furent  com- 
mis et  députés  huit  personnages ,   gens  de  bien  et 
d'autorité,  qui  firent  très -bien  leur  devoir  ,  embra- 
sant les  courages  aux  saintes  œuvres  de  charité;  et, 
moyennant  griîce  de  Dieu ,  chacun  se  trouva  bien 
disposé  ;   et  pour  icelle   aumône  commencer  ,  un 
homme  de  bien  ,  marchand  allemand ,  donna  2344 
liv.  lo  sols  tournois,  ce  qui  est  une  grosse  et  nota- 
ble aumône ,  restant  toujours  en  bonne  volonté  de 
continuer  encore  cette  si  grande  charité  à  l'égal  du 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  24'i 

besoin  à  venir.  Le  nom  d'icelui  bon  homme  ne  sera 
mis  ici ,  car  il  ne  le  veut ,  mais  au  livre  du  Seigneur 
Dieu  ,  où  sont  les  bienheureux  enregistrés  et  écrits 
par  la  main  de  la  miséricorde. 

»  Après  quoi  les  huit  députés  invitèrent  à  ce  fes- 
tin de  charité  les  prélats  et  gens  d'église ,  qui  ne  fu- 
rent moins  prêts  à  ce  grand  banquet  que  les  autres  , 
car  ils  offrirent  assez  grande  somme  pour  chacune 
semaine  ,  et  plutôt  de  vendre  calices  et  patènes ,  si 
besoin  étoit ,  que  de  ne  pas  secourir  ces  malheu- 
reux. Tellement  qu'en  peu  de  jours  tout  bien  abon- 
da, et  pauvreté  diminua;  et  commença  cette  si  la- 
mentable voix  des  indigens  et  mourans  de  faim  à 
prendre  quelque  repos. 

»  Fut  dès  lors  dans  une  seconde  assemblée  donné 
Tordre  pour  nourrir  ,  vêtir  et  loger  tous  lesdits  pau- 
vres, et  pour  les  séparer  et  en  savoir  nombre  au 
vrai ,  furent  faites  dix  mille  petites  marques  de  plomb 
de  la  forme  et  grandeur  d'un  douzain  ,  esquelles  fu- 
rent insculpés  les  divers  lieux  de  distribution  ,  et  fut 
aussi  faite  une  grande  quantité  de  pains  de  deux  li- 
vres; et  cette  provision  ainsi  diligemment  proparée, 
fut  crié  à  son  de  trompe  par  tous  les  carrefours  de 
la  ville,  le  jeudi,  18  mai  i53i ,  que  tous  les  pauvres 
eussent  à  se  trouver  le  lendemain  à  six  heures  du 
matin  ,  quand  la  grosse  cloche  sonneroit .  à  l'entour 
du  couvent  de  saint  Bonaventure ,  pour  y  recevoir 
l'aumône  et  faire  ce  qui  leur  seroit  ordonné. 

»  Et  ne  faillirent  lesdits  pauvres  de  se  trouver  en 
la  place  dudit  couvent,  où  étoient  cinquante  des 
principaux  et  plus  charitables  citoyens ,  avec  les 
marques  de  plomb  et  le  pain  ;  et  comme  chacun  pau- 
vre entroit  par  la  clôture  du  couvent,  on  écrivoit 
et  enrôloit  son  nom  ,  surnom,  et  le  lieu  de  sa  nais- 
sance ,  en  lui  baillant  pour  cette  fois  une  aumône 
de  pain  seulement  et  une  desdites  marques ,  lui  com- 
mandant de  se  retirer  au  logis  que  la  marque  lui 

2 


244  RECUEIL 

enseignoit,  pour  là  prendre  dorénavant  par  chacun 
jour  ,  l'aumône  de  pain  ,  de  potage  et  de  chair  ;  ce 
qu'on  lui  promettoit  affectueusement ,  pour  le  ré-, 
jouir  et  consoler,  de  continuer  jusqu'à  tant  que  le 
Créateur  y  voulût  autrement  pourvoir.  Et  ce  jour  le 
nombre  de  pauvres  y  fut  si  grand  ,  tant  d'hommes 
que  de  femmes  et  enfans ,  qu'il  surpassa  l'aumône 
de  pain  qui  y  éloit  apprêtée,  et  furent  lesdits  nota- 
bles contraints  pour  l'achever,  d'y  employer  tout  le 
pain  qui  avoit  été  préparé  pour  deux  jours. 

»  Néanmoins  telle  fut  l'abondance  des  aumônes 
et  la  providence  de  Dieu ,  que  le  lendemain ,  à  huit 
heures  du  matin  ,  tous  lesdits  pauvres  se  trouvèrent 
très-bien  ,  chacun  au  lieu  ordonné  et  assigné  selon 
sa  marque,  et  l'aumône  à  eux  promise  fut  toute 
prête,  comme  du  pain,  pour  chacun  une  livre  et 
demie  ,  tm  potage  et  une  petite  pièce  de  chair  ,  et 
fut  encore  donné  quelque  peu  de  vin  aux  étran- 
gers :  et  tout  aussitôt  furent  faites  ,  le  même  jour  , 
au  lieu  d'iisnay,  un  bon  nombre  de  loges,  ou  ca- 
banes d'aiz,  et  au  dedans  misa  force  paille  fraîche, 
où  lesdits  pauvres  étrangers  furent  logés  ,  et  y  eut 
un  autel ,  où  chacun  jour  se  disoit  pour  eux  une 
messe. 

»  Et  certes  on  n'eût  jamais  pu  satisfaire ,  ni  four- 
nir à  si  grande  dépense  ,  tant  le  blé  étoit  cher  et  dif- 
ficile à  rassembler  ;  mais  les  bons  bourgeois  charita- 
bles et  inspirés  de  Dieu  firent  crier  à  son  de  trompe 
par  tous  les  carrefours  de  la  ville ,  et  aux  villes  et 
pays  circonvoisins,  qu'il  seroit  donné  vingt  sols  tour- 
nois pour  chacune  ànée  de  blé  ou  charge  de  che- 
val, outre  et  par-dessus  ce  qu'elle  pourroitse  vendre 
librement  au  marché  ;  au  moyen  de  quoi ,  telle  fut 
l'abondance  en  moins  de  huit  jours,  que  ce  qui 
valoit  soixante  sols  tournois  fut  ravalé  à  «rente- 
cinq. 

»  Par  ainçi ,  moyennant  la  grâce  du  Créateur  de 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  Û^5 

tous  biens,  le  grand  ordre  et  diligence  des  charita- 
bles citoyens  ,  tous  les  pauvres  furent  bien  secourus 
et  entretenus ,  en  la  manière  ci-dessus ,  depuis  le 
vendredi  19  mai  i53i  ,  jusqu'au  dimanche  9  juillet 
suivant  ;  et  voyant  que  ce  jour-là  ,  on  commençoit 
fort  à  moissonner  partout  et  que  déjà  le  blé  étoit  ra- 
baissé de  soixante  à  vingt  sept  sols,  on  fit  vine  bonne 
aumône  aux  pauvres  étrangers  ,  et  leur  fut  donné 
congé  et  commandé  de  se  retirer  chacun  où  il  pour- 
roit,  lesquels  doucement  obéirent,  rendant  grâces 
à  Dieu  et  remerciant  les  citoyens  de  la  libéralité  dont 
ils  avoient  usé  envers  eux  ,  en  cette  si  grande  misère 
eJ:  nécessité. 

»  Et  après  leur  renvoi ,  fut  trouvé  de  reste  Sgô  liv. 
2  s.  7  d.  tournois  ,  et  sur  ce,  fut  mis  en  avant,  le 
18  juillet  i55i  ,  dans  une  grande  assemblée  de  gens 
de  tous  états,  par  certains  bons  catholiques  et  vrais 
chrétiens,  que  c'étoit  une  très-sainte  et  divine  œu- 
vre ,  exemplaire  à  toutes  les  autres  villes  ,  de  bientôt 
ordonner  de  celte  charité,  et  de  toujours  entretenir 
les  pauvres  de  la  ville  et  aider  aux  passans  et  voya- 
geurs, ainsi  qu'il  seroit  pour  le  mieux  avisé  .  ce  qui 
fut  trouvé  bon  et  louable;  et  pour  ce,  le  dimanche 
en  suivant  furent  assemblés  de  nouveau  les  citoyens, 
et  fut  conclu,  que  pour  servir  et  administrer  les  au- 
mônes ,  il  y  auroit  gens  exprès  et  d'élite  au  nombre 
de  huit ,  lesquels  serviroient  pour  le  temps  et  terme 
de  deux  années  seulement ,  sans  aucun  gage  ni  ré- 
compense que  celle  de  Dieu  ,  et  iceux  furent  appelés 
Rectturs  de  l'aumône  ,  et  par  chacune  année  se  fait 
nouvelle  élection  de  quatre  recteurs  qui  sont  mis  au 
lieu  et  place  des  quatre  plus  anciens  ,  et  depuis  celte 
bonne  et  charitable  institution  ,  se  peut  dire  (jue  la 
ville  de  Lyon  est  quasi  une  vraie  religion  et  congré- 
gation de  bons  frères  ,  et  ce  par  la  grâce  de  Dieu  ; 
car  il  n'y  a  rien  en  ce  monde  qui  tant  meuve  sa  di- 
vine Providence  à  prendre  pitié  de  nous  .  que  celle 

5 


246  RECUEIL 

que  nous  avons  l'un  de  l'autre  ,  ni  qui  tant  conserve 
en  union  et  fraternité  un  peuple ,  que  la  vraie  cha- 
rité, qui  n'est  autre  chose  qu'aimer  Dieu  et  son  pro- 
chain. » 

L'historien  contemporain  qui  nous  a  laissé  ce  ta- 
bleau intéressant  de  la  bienfaisance  et  de  l'hospita- 
lité des  citoyens  de  Lyon  ,  au  commencement  du  lô*^ 
siècle ,  auroit-il  pu  prévoir  que  par  les  soins  de  ces 
recteurs  de  l'aumône,  celte  somme  de  Zgd  liv.  2  s. 
7  d.  tournois ,  seroit  la  base  de  l'hôpital  général  de 
la  charité  de  Lyon  ,  et  qu'en  peu  d'années ,  par  les 
seuls  dons  volontaires  des  habitans  de  cette  grande 
ville ,  cet  établissement  immense  ,  où  tous  les  actes 
de  bienfaisance  ont  été  exercés  ;  acquerroit  la  con  - 
sistance  qui  l'a  rendu  si  célèbre  ,  et  qui  le  place  en- 
core au-dessus  de  tous  les  hôpilaux  de  charité  qui 
existent  en  Europe  ,  soit  par  la  sagesse  de  son  admi- 
nistration ,  soit  par  l'étendue  des  services  qu'il  rend 
ù  l'humanité  ?  C'est  là  que  l'hospice  sans  limites  pour 
les  pauvres  vieillards  septuagénaires,  a  existé  plus  de 
deux  siècles  avant  qu'on  ait  songea  établir  pour  eux 
des  secours  dans  la  capitale  ;  c'est  là  que  sont  reçus 
les  enfans- trouvés,  dont  le  nombre  s'élève  aujour- 
d'hui à  plus  de  2000  par  année;  et  que  par  les  soins 
d'une  administration  éclairée  ,  ils  sont  mis  en  nour- 
rice dans  les  provinces  voisines  ,  et  placés  ensuite 
chez  des  laboureurs  ,  afin  de  rendre  aux  campagnes 
une  population  sans  cesse  épuisée  par  les  besoins  de 
l'état  militaire  et  de  nos  manufactures  ;  c'est  là  que 
des  pauvres  filles  sont  annuellement  dotées;  que  les 
infirmes  des  deux  sexes  provenant  des  enfans-lrou- 
vés,  sont  logés,  nourris  et  entretenus  jusqu'à  la  fin 
de  leur  vie.  C'est  là  qu'il  se  fait  toutes  les  semaines 
des  distributions  considérables  de  pain  aux  ouvriers 
indigens  de  la  ville  ;  qu'il  est  répandu  des  aumônes 
secrètes  sur  les  pauvres  honteux  ;  que  les  enfans  or- 
phelins des  pauvres  sont  retirés  et  adoptés  ;  que  les 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  247 

enfans  délaissés  par  les  malheureux  pères  qui  ne 
peuvent  les  nourrir,  trouvent  un  asile  et  obtiennent 
des  administrateurs  tous  les  soins  de  la  paternité. 

C'est  par  cet  établissement  enfin  ,  dont  la  source 
dans  le  seizième  siècle  a  été  un  acte  de  charité  et 
d'hospitalité  mémorable  ,  que  la  bienfaisance  a  été 
en  quelque  sorte  engendrée  dans  cette  grande  ville  , 
et  y  a  fait  depuis  de  si  grands  progrès,  qu'en  1784 
il  s'est  formé  un  établissement  pour  les  mères  nour- 
rices ,  qui  a  reçu  des  sommes  considérables ,  et  où 
chacun  s'empresse  de  servir  ;  que  dans  l'année  1787, 
une  souscription  de  90000  liv.  ouverte  pour  augmen- 
ter de  3o8  lits  le  nombre  de  ceux  de  l'Hôtel-Dieu  , 
afin  que  chaque  malade  y  fût  couché  seul ,  a  reçu 
dans  l'espace  de  trois  semaines  11 4368  livres  2  sols 
de  dons;  qvi'en  1788,  le  défaut  de  travail  et  la  cherté 
des  soies  ayant  livré  à  l'indigence  plus  de  trente  mille 
individus ,  il  a  été  versé  en  quelques  mois  dans  la 
caisse  de  secours,  une  somme  de  4997*'  liv.  1  s,  5 
d.  ,  produits  des  dons  volontaires  ;  et  néanmoins , 
pendant  cet  le  année  malheureuse  ,  les  hôpitaux  ,  les 
autres  éta'îlissemens  de  charité  ,  les  œuvres  parois- 
siales de  bienfaisance,  les  mendians  innombrables 
n'ont  cessé  de  recevoir  d'abondantes  aumônes  :  nous 
pouvons  dire  comme  notre  historien  le  disoit  en  1 53 1 , 
qu'on  a  vu  à  Lyon  dans  ces  temps  d'affreuses  cala- 
mités, ie  pauvre  donner  au  pauvre  ,  et  celui  qui 
avoit  peu.  partager  avec  celui  qui  n'avoit  rien. 

Ce  n'est  point  là  cette  vaine  bienfaisance  qui  se 
fuit  afficher  et  publier  dans  les  ouvrages  périodiques  ; 
c'est  une  charité  réelle  ,  modeste  ,  active,  produite 
par  les  sentimens  les  plus  vifs  de  l'humanité  et  de 
la  sensibilité ,  et  qui  doit  donner  une  haute  idée  de 
la  générosité  naturelle  aux  citoyens  de  Lyon. 


248  RECUEIL 

218.  Le  jeune  ta  Force ,  ou  l'enfant  sauvé  par  ta 
bienfaisance. 

Tandis  que  dans  cette  journée  déplorable  de  saint 
Barthélenii ,  les  premiers  hommes  de  l'Etat  oublioient 
au  milieu  de  Paris  ce  qu'ils  dévoient  à  l'humanité,  il 
est  consolant  de  voir  un  homme  du  peuple  se  livrer 
à  la  pitié  et  sauver  la  vie  à  un  des  enfans  du  duc  de 
la  Force.  Ce  seigneur  avec  l'aîné  de  ses  fils  venoit 
de  tomber  sous  le  fer  des  meurtriers;  le  plus  jeune 
couvert  de  sang ,  mais  qui ,  par  une  espèce  de  mi- 
racle ,  n'avoit  été  atteint  d'aucun  coup  ,  eut  la  pru- 
dence de  crier  aussi  :  Je  suis  mort;  il  se  laissa  tom- 
ber entre  son  père  et  son  fi  ère  ,  dont  il  reçut  les  der- 
niers soupirs. 

Les  meurtriers  les  croyant  tous  morts ,  se  retirèrent 
en  disant  :  Les  voilà  bien  tous  trois.  Quelques  mal- 
heureux vinrent  ensuite  dépouiller  les  corps.  Il  res- 
toit  un  bas  de  toile  au  jeune  de  la  Force  :  un  mar- 
queur du  jeu  de  paume  ,  nommé  Duverdelet  ,  vou- 
lut avoir  ce  bas  :  en  le  tirant  ,  il  s'amusa  à  considé- 
rer le  corps  de  ce  jeune  enfant  :  «  Hélas!  dit -il, 
c'est  bien  dommage  !  celui-ci  n'est  qu'un  enfant, 
que  pouvoit-il  avoir  fait  ?  » 

Ces  paroles  de  compassion  engagèrent  le  petit  de 
la  Force  à  lever  doucement  la  tête,  et  à  lui  dire  tout 
bas  :  «  Je  ne  suis  pas  encore  mort.  »  Ce  pauvre  homme 
lui  répondit  :  «  Ne  bougez  pas ,  mon  petit,  ayez  pa- 
tience. I)  Sur  le  soir  il  le  vint  chercher;  et  lui  dit  : 
«  Levez  -  vous  ,  ils  n'y  sont  plus  ;  »  et  lui  mit  sur  les 
épaules  un  méchant  manteau.  Comme  il  le  condui- 
soit,  quelqu'un  des  bourreaux  lui  demanda  :  t  Qui 
est  ce  jeune  garçon  ?  —  C'est  mon  neveu ,  lui  dit-il , 
qui  s'est  enivré  ,  vous  voyez  comme  il  s'est  accom- 
modé ,  je  vais  le  chi\tier.  »  Enfin  l'honnête  Duver- 
delet parvint  à  le  conduire  chez  lui,  d'où  le  jeune  de 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  249 

la  Force  se  rendit  déguisé  eu  gueux  jusqu'à  l'arse- 
nal,  chez  le  maréchal  de  Biron  son  parent ,  grand- 
maître  de  l'artillerie. 


219.  Le,  chevalier  de  Vesins  ^  ou  l'ennemi  géné- 
reux. 

Ce  qu'il  y  eut  de  bien  indigne  à  la  journée  de  saint 
Barthélemi ,  c'est  que  ,  sous  prétexte  de  servir  la 
vengeance  de  l'Etat ,  plusieurs  ne  cherchoient  effec- 
tivement qu'à  venger  leurs  injures  particulières. 
Mais  si  la  mauvaise  conduite  des  uns  donne  vui  nou- 
veau prix  aux  belles  actions  des  autres  ,  en  voici 
une  qu'on  ne  sauroit  trop  louer. 

Resnier,  officier  protestant  ,  éfoit  alors  à  Paris. 
Il  avoit  parmi  les  catholiques  un  ennemi  déclaré  , 
nommé  Yesins.  Leur  inimitié  avoit  commencé  dans 
le  Querci ,  où  le  premier  commandoit  un  parti  de 
soldats  de  la  religion  ,  contre  le  second  qui  y  étoit 
lieutenant  de  roi.  A  cette  querelle  générale  s'en 
étoient  jointes  de  particulières  ;  les  cœurs  étoient 
violemment  aigris  ,  et  ces  deux  hommes  sembloient 
ne  se  chercher  que  pour  se  détruire  l'un  l'autre. 

L'occasion  éloit  bien  favorable  pour  Vesins.  Au 
signal  qui  fut  donné  pour  commencer  cette  fatale 
boucherie,  ils  s'arme,  monte  à  cheval;  s'étant  fait 
suivre  de  quelques-uns  de  ses  gens,  il  va  droit  chez 
son  ennenmi.  Resnier  éveillé  depuis  quelque  temps 
par  le  bruit,  et  instruit  du  sort  qui  le  menaçoit  par 
les  cris  de  ceux  qu'on  massacroit  dans  le  voisinage, 
s'étoitmis  à  genoux  et  attendoit  la  mort ,  exhortant 
son  valet  à  faire  le  sacrifice  de  sa  vie  avec  la  même 
fermeté.  Tout-à-coup  il  voit  paroître  Vesins  ,  l'épée 
à  la  main  et  le  feu  dans  les  yeux.  Sans  chercher  à 
se  mettre  en  défense ,  il  lui  présenta  sa  tète  en  lui 
disant ,  qu'il  l'aurait  à  bonrtiarché. 

Vesins  avoil  une  intention  bien  différente  ;  il  com- 


25o  RECUEIL 

mande  au  valet  de  donner  à  son  maître  son  épée  et 
ses  bottes  ,  et  ayant  dit  à  Resnier  de  le  suivre ,  sans 
s'expliquer  encore,  il  le  fait  monter  sur  un  cheval 
qu'il  tenoit  tout  prêt  ;  aussitôt  il  devient  son  guide 
pour  l'arracher  aux  dangers  qvi'il  auroit  couru  à 
Paris,  le  ramène  dans  le  fond  du  Querci  ,  le  rend 
à  sa  femme  et  à  ses  enfans,  qui  désespéroient  déjà 
de  le  revoir  jamais. 

On  peut  juger  de  l'impression  que  fit  sur  toute 
cette  famille  la  belle  action  d'un  homme  dont  on 
connoissoit  l'animosité  contre  Resnier.  Leur  joie 
étoit  extrême  ,  leur  reconnoissance  fut  sans  bornes  : 
ils  voulurent  faire  des  présens  à  Vesins,  il  les  refu- 
sa ,  et  donna  même  à  Resnier  le  cheval  sur  lequel 
il  l'avoit  amené ,  se  contentant  du  plaisir  d'avoir 
fait  une  bonne  action. 


220.  L'/iomnic  de  tien  se  venge  par  des  bienfaits. 

M.  DE  PoNTis,  à  qui  Louis  XIII  avoit  recomman- 
dé de  rétablir  la  discipline  dans  la  compagnie  du 
régiment  des  gardes  ,  dont  il  l'avoit  fait  lieutenant , 
frappa  un  jour  im  jeune  homme ,  nommé  Du  Buis- 
son ,  d'une  ancienne  maison  de  Provence,  qui  ser- 
voit  dans  ce  régiment  en  qualité  de  volontaire.  Ce- 
lui-ci dit  qu'il  étoit  gentilhomme.  M.  de  Pontis  lui 
fit  des  excuses  ,  et  l'avertit  de  se  comporter  mieux  à 
i'avenir.  Du  Buisson  irrité  ne  pensa  pas  qu'une  cor- 
rection n'est  jamais  un  outrage  ,  et  forma  la  résolu- 
tion de  se  venger.  Tant  que  l'occasion  lui  manqua  , 
il  dissimula,  et  témoigna  beaucoup  de  soumission, 
ilnfin  il  apprit  que  M.  de  Pontis  partoit  pour  un  voya- 
ge ;  il  demanda  un  congé  de  quelques  jours ,  il  l'ob- 
tient ,  monte  à  cheval ,  et  court  attendre  son  lieute- 
nant près  d'un  village  où  il  devoit  passer.  Dès  qu'il 
l'aperçut ,  il  s'avança  vers  lui ,  et  demanda  raison 
<le  l'outrage  qu'il  prétendoit  avoir  reçu. 


DE  FAITS  MEMORABLES.  25 £ 

M.  de  Ponlis,  surpris  d'une  pareille  proposition, 
essaya  de  le  ramenei  par  des  remontrances  ;  ce  fut 
inutilement  :  obligé  enfin  de  défendre  sa  vie  ,  il  met 
l'épée  à  la  main.  D'abord  il  fut  légèrement  blessé  : 
bientôt  il  eut  son  tour;  il  blesse  son  adversaire  et  le 
désarme,  Pontis  étoit  généreux ,  il  relève  sou  soldat , 
il  lui  pardonne ,  il  lui  rend  son  épée ,  et  lui  promet 
de  tenir  la  chose  secrète.  Mais  il  n'étoit  plus  temps; 
des  voyageurs  qui  avoient  vu  briller  des  épées,  étoient 
accourus  rapidement ,  et  les  avoient  reconnus.  Le 
roi  en  fut  bientôt  informé.  Il  avoit  porté  de  rigou- 
reux arrêts  contre  les  duels  ;  il  vouloit  maintenir  la 
subordination  parmi  les  troupes.  Du  Buisson  étoit 
perdu.  M.  de  Pontis  lui  facilita  les  moyens  de  se 
sauver  en  Hollande ,  et  pendant  son  absence  il  ne 
cessa  de  solliciter  Louis  XIII  et  ses  ministres ,  pour 
obtenir  la  grâce  du  jeune  homme,  que  la  vivacité 
de  l'âge  avoit  emporté  loin  de  son  devoir. 

Ce  roi  étoit  inflexible  :  il  vouloit  faire  un  exemple  ; 
le  bon  ordre  le  demandoit.  lin  an  et  demi  s'étoit 
écoulé  sans  que  le  généreux  Pontis  se  rebutât.  Il  ap- 
prit qu'il  vaquoit  une  lieutenance  dans  le  régiment 
de  Normandie  ;  il  courut  chez  le  roi ,  qui  l'aimoit , 
et  il  le  pria  d'accorder  cette  place  à  un  gentilhomme 
qu'il  lui  nommeroit ,  pourvu  qu'il  en  donnât  sa  pa- 
role. Le  roi,  qui  soupçonnoit  son  dessein  ,  parce 
qu'il  connoissoit  la  bonté  de  son  cœur  ,  lui  demanda 
si  ce  n'étoit  pas  pour  Du  Buisson.  Oui ,  Sire  ,  reprit 
Pontis,  en  le  conjurant,  les  larmes  aux  yeux,  de 
pardonner  enfin  à  ce  jeune  homme,  ajoutant  qu'il 
avoit  du  talent,  du  zèle,  et  qu'il  serviroit  bien  sa 
majesté.  Louis  XIII  se  laissa  fléchir;  Du  Buisson  eut 
sa  grâce  et  la  lieutenance.  Dans  la  suite,  il  trouva 
l'occasion  de  témoigner  sa  reconnoissance  à  M.  de 
Pontis ,  et  il  ne  fut  pas  ingrat. 

Combien  de  traits  pareils  honorent  nos  annules  ! 
ils  élè\ent  l'ame  ,  ils  inspirent  de  nobles  scntimens, 

G 


2  5  2  RECUEIL 

ils  font  regarder  le  nom  de  Français  comme  un  ti- 
tre glorieux. 


221.  L'intrépidité  d'un  soldat  gascon. 

TfloinAS,  gouverneur  de  l'île  de  Rhé,  soutenoit 
depuis  six  semaines  tous  les  efforts  des  Anglais  qui 
cherclioient  à  s'en  emparer.  Il  étoit  assiégé  dans 
vine  petite  place,  qui  n'éloit  guère  défendue  que 
par  son  habileté  et  par  son  courage ,  les  fortifica- 
tions étant  fort  mal  en  ordre.  Il  lui  falloit  un  prompt 
secours  ;  mais  la  flotte  anglaise  tenant  la  mer  ,  il  ne 
lui  étoit  pas  possible  de  faire  sortir  la  moindre  bar- 
que. Comment  instruire  de  sa  situation  l'armée 
française  qui  assiégeoit  la  Rochelle  sous  les  ordres 
du  cardinal  de  Richelieu  ?  Un  soldat  gascon ,  infor- 
mé de  l'embarras  du  gouverneur,  alla  s'offrir  à  lui 
et  promit  de  passer  à  la  nage  le  bras  de  mer,  de 
de  deux  lieues  au  moins ,  qui  sépare  l'île  de  Rhé  de 
la  Rochelle ,  et  de  porter  de  ses  nouvelles  au  cardi- 
nal. Charmé  de  son  zèle ,  le  gouverneur  ne  balança 
pas  à  lui  donner  des  ordres.  Le  soldat  attend  la  nuit, 
et  part  aussitôt.  Le  bruit  qu'il  faisoit  en  nageant  at- 
tira de  son  côté  plusieurs  barques  anglaises.  Dès 
qu'elles  furent  près  de  lui ,  il  plongea  à  diverses 
reprises  ;  les  Anglais  crurent  que  c'étoit  un  poisson  , 
et  lui  laissèrent  continuer  sa  route. 

Le  soldat  la  fit  heureusement,  quoiqu'à  travers 
des  dangers  sans  nombre ,  exposé  à  tout  instant  à 
être  décoiivert  par  les  Anglais ,  ou  à  s'égarer  dans 
les  ténèbres  j  et  obligé  de  lutter  contre  les  vents  et 
contre  les  flots.  Son  courage  et  son  zèle  lui  donnè- 
rent les  forces  nécessaires  ;  il  arriva ,  vit  le  cardinal, 
et  s'acquitta  fidèlement  de  sa  commission. 

Dans  tous  les  temps  les  poètes  se  sont  empressés 
de  célébrer  les  belles  actions  ;  celle-ci  fut  le  sujet 
des  vers  suivans  : 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  253 

Qedat  poslcritas  ,  motîs  ex  avte  lacertis 

Trajicit  audaci  peclore  septa  maris. 
Nocte  silente  viam  ingreditur ,  fert  dicta  per  uudas. 

Inter  mille  neces  ,  omnia  fimus  eiant. 
Quid  tibi  mine  animi  ?  Quo  mens,  quà  mortis  imago  ! 

Ire  necesse  lamen  ;  liina  minisliat  iter. 
Vieil  amor  patriœ  ,  felixque  nalavit  ad  oras , 

Félix  pro  patrià  non  limuisse  mori  ! 

Voici  le  sens  de  ces  vers.  «  La  postérité  le  croira- 
t-elle  ?  un  soldai  généreux  ose  traverser  les  mers 
à  la  nage  pour  porter  les  ordres  de  son  général. 
Dans  le  silence  de  la  nuit ,  il  se  précipite  au  mi- 
lieu des  flots  et  des  dangers  de  toutes  parts.  La 
mort  l'environne.  Quels  sont  tes  desseins  ?  brave 
guerrier ,  quelles  pensées  occupent  ton  ame  ?  de 
quel  œil  vois-tu  le  trépas  ?  Mais  il  ne  songe  qu'à 
continuer  sa  route  à  la  clarté  delà  lune.  L'amour 
de  la  patrie  l'emporte  dans  son  cœur  sur  la  crainte 
de  la  mort.  Heureux  d'arriver  malgré  tant  de  pé<- 
rils  !  plus  heureux  encore  d'avoir  osé  les  braver 
pour  servir  sa  patrie  et  son  roi  !  » 


222.  Bette  Uçon  du  marcchai  de  Bertvick  à  son 
fils. 

Lorsque  le  duc  d'Orléans,  régent  de  France,  fut 
forcé  par  ses  liaisons  avec  les  cours  de  Vienne  et  de 
Londres  de  déclarer  la  guerre  à  Philippe  V,  il  don- 
na le  commandement  de  l'armée  française  au  ma- 
réchal de  Berwick.  Ce  général  apprend  que  le  duc 
de  Liria  son  fils  est  dans  le  camp  espagnol  ;  et  dans 
la  crainte  que  servant  contre  lui ,  il  ne  remplisse  pas 
comme  il  convient ,  ses  devoirs  envers  le  roi  son 
maître  ,  il  lui  écrit  pour  l'exhorter  à  donner  à  la  pa- 
trie qu'il  a  adoptée  toutes  les  preuves  de  zèle  et  de 
fidélité  qu'il  lui  doit.  «  Je  saurai  concilier  mes  dif- 
»   férens  devoirs ,  répond  le  duc  de  Liria  :  ce  que  je 


254  RECUEIL 

»  dois  à  l'auteur  de  mes  jours,  ne  me  fera  jamais 
»  oublier  ce  que  je  dois  au  roi  d'Espagne  mon  maî- 
»  tre  :  j'aurai  toujours  devant  les  yeux  les  instruc- 
3  tiens  et  les  exemples  d'un  père  respectable  ,  qui 
»   ne  rougira  jamais  de  m'avoirpour  fils.  » 


323.  Le  chancelier  Voisin  et  Louis  XIV. 

Accorder  la  grâce  à  des  coupables,  faire  fléchir 
en  leur  faveur  la  rigueur  de  la  loi ,  préférer  clcmence 
à  justice  ,  c'est  imiter  en  quelque  sorte  la  Divinité  , 
c'est  exercer  la  prérogative  la  plus  noble  et  la  plus 
consolante  de  la  royauté.  Mais  la  bonté  des  souve- 
rains doit  être  tempérée  par  la  justice  :  ce  n'est  pas 
user  du  droit  de  faire  grâce  que  d'assurer  l'impuni- 
té; l'un  des  plus  grands  abus  de  l'autorité  suprême  , 
seroit  d'ull'rir  sur  les  marches  du  trône  un  asile  as- 
suré aux  crimes  atroces. 

Lorsque  les  rois  tendeiit  une  main  secourablc  à 
ceux  qui  sont  criminels  par  foiblesse  ou  malheur  ^ 
ils  n'entendent  pas  mettre  de  lâches  assassins  sous 
la  sauve-garde  de  leur  puissance;  ils  ne  veulent  pas 
briser  le  seul  frein  qui  relient  les  scélérats,  nourrir 
en  eux  l'espoir  de  tout  oser ,  et  dans  un  acte  parti- 
culier, dicté  par  une  bonlé  aveugle,  prononcer  en 
effet  un  décret  général  d'impunité.  Les  rois  doivent 
laisser  punir  ,  ou  pardonner  indistinctement  les  cou- 
pables d'un  même  délit,  lorsque  les  dispositions  au 
crime  et  les  circonstances  ont  été  les  mêmes.  Si  le 
cas  est  graciable  ,  il  doit  l'être  pour  tous.  Tous  les 
enfans  ont  également  droit  à  la  clémence  d'un  père, 
et  dans  le  cœur  d'un  roi,  il  ne  sauroit  y  avoir  ni 
partialité,  ni  préférence.  Selon  l'édit  de  novembre 
1753,  tout  assassinat  prémédité,  tout  guet-à-pens, 
sont  des  cas  non  graciables  dans  le  royaume. 

L'article  igS  de  l'ordonnance  de  Blois  dit  :  «  Vou- 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  255 

s  Ions  que  les  édits  faits  par  les  rois  nos  prédéces- 
»  seurs,  pour  les  meurtres  de  guet-à-pens ,  soient 
»  gardés  et  observés  ;  dont  nous  n'entendons  être 
D  expédiées  lettres  de  grice  ou  rémission ,  et  si  avi- 
»  cvmes  par  importiuiité  étoient  octroyées  ,  défen- 
»  dons  à  nos  juges  d'y  avoir  égard,  encore  qu'elles 
»  fussent  signées  de  notre  main.  »  Les  lettres  de 
grâce  et  de  commutation  de  peine,  ne  sont  presque 
jamais  accordées  qu'à  l'intrigue  ,  et  par  ce  moyen 
dangereux  ,  les  crimes  les  plus  atroces  trouveroient 
des  protecteurs  auprès  des  princes  les  plus  sages  ,  et 
la  rigueur  des  lois  ne  seroit  que  pour  le  peuple.  C'est 
pour  se  garantir  des  eflfets  de  ces  sollicitations  dan- 
gereuses que  nos  rois  se  sont  eux-mêmes  imposé 
la  loi  de  ne  pouvoir  faire  grâce  pour  les  grands 
crimes. 

Lot'is  XIV  ayant  promis  à  des  courtisans  la  grâce 
d'un  scélérat  insigne ,  le  chancelier  Voisin  refusa  de 
sceller  les  lettres.  Le  roi  lui  demanda  les  sceaux , 
scella  lui-même  les  lettres  ,  et  rendit  les  sceaux  an 
chancelier  :  Ils  sont  souillés ,  dit  Voisin  ,  en  les  re- 
poussant sur  la  table ,  je  ne  les  reprends  plus.  Louis 
XIV  étonné,  s'écrie  :  Quel  homme  !  et  jette  aussi- 
tôt au  feu  les  lettres  de  grâce.  Sire ,  je  reprends  les 
sceaux,  dit  le  chancelier,  le  feu  purifie  tout.  Ce 
ne  fut  pas  la  seule  occasion  où  ce  magistrat  intègre 
et  intelligent,  résista  aux  volontés  de  ce  prince. 

Henri  IV  avoit  accordé  aux  prières  du  maréchal 
de  Bois-Dauphin  ,  la  grâce  d'un  gentilhomme ,  nom- 
mé Berthaut,  qui  avoit  été  condamné  par  arrêt  du 
parlement  à  perdre  la  tête.  La  cour  étant  avertie 
que  le  coupable  devoit  être  arraché  au  supplice,  dé- 
puta le  président  de  Thou  ,  pour  remontrer  au  roi 
de  quelle  conséquence  il  étoit  que  l'arrêt  fût  exécu- 
té. La  remontrance  du  président  fut  faite  devant  le 
maréchal  même.  Le  monarque,  touché  des  raisons 


2  56  RECUEIL 

dont  se  sevvoit  de  Thou  ,  et  des  prières  de  Bois- 
Danphiii ,  parut  d'abord  embarrassé  ;  puis  s'adres- 
sant  à  ce  dernier  :  «  Monsievir  de  Bois-Dauphin  , 
lui  dit-il,  n'est-ce  pas  l'amilié  que  vous  avez  pour 
Berthaut,  qui  vous  détermine  à  me  parler  en  sa  fa- 
veur?— Oui ,  Sire,  lui  répondit  le  maréchal.  —  Mais 
ne  puis-je  pas  croire  que  vous  avez  pour  moi  autant 
d'amitié  que  pour  lui  ?  —  Ah  !  Sire,  quelle  compa- 
raison !  répliqua  Bois-Dauphin.  —  Eh  bien,  con- 
tinua ce  prince  i  laissons  donc  à  la  justice  son  libre 
cours,  puisqu'en  sauvant  Berlhaut,  vous  me  feriez 
perdre  mon  ame  et  mon  honneur,  s  L'arrêt  fut  exé- 
cuté, et  Berthaut  eut  la  tète  tranchée. 


324-  Boyard  ou  i&  prisonnier  français. 

Le  chevalier  Bayard  ayant  été  fait  prisonnier  au- 
près de  Milan ,  Ludovic  Sforce ,  qui  avoit  vu  des 
fenêtres  de  son  palais  les  actions  de  ce  brave  Fran- 
çais,  demanda  à  l'entretenir,  et  voulut  connoitre 
son  caractère. 

«  Mon  gentilhomme,  lui  dit  le  duc,  qui  vous  a 
conduit  ici? — L'envie  de  vaincre,  Monseigneur, 
répondit  Bayard.  —  Eh  !  pensiez-vous  prendre  IMilan 
vous  seul  ?-— Non ,  repart  le  chevalier  ;  mais  je  croyois 
être  suivi  de  mes  camarades.  —  Eux  et  vous  ,  ajoute 
Ludovic  ,  n'auriez  pu  exécuter  ce  dessein.  —  Enfin  , 
dit  Bayard,  qui  ne  put  disconvenir  de  sa  témérité  , 
ils  ont  été  plus  sages  que  moi ,  ils  sont  libres  ;  et  me 
voici  prisonnier  ;  mais  je  le  suis  de  l'homme  du 
monde  le  plus  brave  et  le  plus  généreux.  » 

Le  piince  lui  demande  ensuite  d'un  air  de  dédain, 
quelle  est  la  force  de  l'armée  française.  «  Pour  nous , 
dit  Bayard  ,  nous  ne  comptons  jamais  nos  ennemis  ; 
ce  que  je  puis  vovis  assurer,  c'est  que  les  soldats  de 
mon  maître  sont  gens  d'élite  ,  devant  lesquels  les 
vôtres  ne  tiendront  pas.  » 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  257 

Ludovic  ,  piqué  d'une  franchise  si  hardie ,  lui  dit, 
que  les  effets  donneront  une  autre  opinion  de  ses 
troupes,  et  qu'une  bataille  décidera  bientôt  de  son 
droit  et  de  leur  courage.  «  Plût  à  Dieu  ,  s'écrie 
Bayard,  que  ce  fût  demain  ,  pourvu  que  je  fusse 
libre  !  —  Vous  l'êtes  ,  repart  le  duc ,  j'aime  votre 
fermeté  et  votre  courage  ,  et  j'offre  d'ajouter  à  ce 
premier  bienfait  tout  ce  que  vous  voudrez  exiger  de 
moi.  » 

Ba3ard,  pénétré  de  tant  de  bonté  ,  se  jette  aux  ge- 
noux du  prince,  le  prie  de  pardonner  en  faveur  de 
son  devoir  ce  qu'il  y  a  de  hardi  dans  ses  réponses  : 
demande  son  cheval  et  ses  armes ,  et  retourne  au 
camp  publier  la  générosité  de  Ludovic  ,  et  sa  recon- 
noissance. 

Quoique  Bayard  n'eût  jamais  commandé  en  chef, 
il  fut  tellement  regretté  à  cause  de  ses  vertus,  que 
lorsqu'il  fut  tué  ,  son  corps  étant  resté  au  pouvoir 
de  l'ennemi ,  plusieurs  officiers  et  soldats  allèrent  se 
rendre  prisonniers  pour  avoir  la  consolation  de  le 
voir  encore  une  fois  ;  mais  l'ennemi  généreux  les  dé- 
clara libres  de  retourner  à  leur  camp. 


225.  Beaux  traits  de  modération  de  Louis  XII 
et  de  Henri  IV . 

Les  revers  que  Louis  XII  éprouva  à  la  guerre  ,  fu- 
rent plutôt  une  suite  de  la  bonté  de  son  caractère, 
que  de  la  médiocrité  de  ses  talens.  Lorsqu'il  partoit, 
il  se  faisoit  suivre  de  quelques  officiers  humains  et 
vertueux ,  chargés ,  même  en  pays  ennemi ,  d'empê- 
cher le  désordre,  et  de  réparer  le  dommage  lorsqu'il 
avoit  été  fait. 

Ces  principes  d'une  probité  austère  furent  surtout 
remarqués  après  la  prise  de  Gènes  ,  qui  avoit  se- 
coué le  joug   des  Français.  Leur  avant-garde  ayant 


258  RECUEIL 

pillé  quelques  maisons  du  faux-bourg  de  St.-Pierre 
d'Arena,  le  prince,  quoique  personne  ne  se  plai- 
gnît ,  y  envoya  des  gens  de  confiance  pour  examiner 
à  quoi  se  pouvoit  monter  le  dommage  ,  et  fit  payer 
la  valeur  de  ce  qui  avoit  été  pris. 

L'Alviane  ayant  été  pris  à  la  bataille  d'Aignadel , 
fut  conduit  au  camp  français  ,  où  il  fut  traité  avec 
toute  l'honnêteté  possible.  Ce  général,  plus  aigri 
par  l'humiliation  de  sa  défaite  ,  que  touché  de  l'hu- 
manité de  son  vainqueur,  ne  répondit  aux  démons- 
trations les  plus  consolantes,  que  par  une  fierté 
brusque  et  dédaigneuse.  Louis  se  contenta  de  le  ren- 
voyer au  quartier  où  l'on  gardoit  les  prisonniers. 
«  Il  vaut  mieux  le  laisser ,  dit-il  ;  je  m'emporterois , 
»  et  j'en  serois  fâché.  Je  l'ai  vaincu  ,  il  faut  nxe 
»   vaincre   moi-même.   » 

Louis  prélendoit  que  les  avantages  que  ses  enne- 
mis remportoient  sur  lui ,  ne  dévoient  étonner  per- 
sonne. «  Ils  me  battent ,  disoit-il ,  avec  des  arme» 
))  que  je  n'ai  jamais  employées  ,  avec  le  mépris  de 
»  la  bonne  foi,  de  l'honneur  et  des  lois  de  l'Evan- 
»   gile.  » 

Celtji  qui  ne  sait  pas  vaincre  la  colère,  n'est  pas 
maître  de  lui-même.  Henri  IV  étoit  d'un  caraclère 
bouillant,  et  aisé  à  s'enflammer;  mais  ce  prince, 
par  l'usage  d'une  longue  adversité  ,  par  la  nécessité 
de  conserver  ses  partisans,  par  de  continuelles  ré- 
flexions sur  les  funestes  effets  de  la  colère ,  par  la 
trempe  d'un  cœur  tourné  à  la  bonté  et  à  l'humanité . 
avoit  converti  ces  premiers  transports  si  violens,  en 
desimpies  mouvemeus  intérieurs  qui  se  marquoient 
sur  son  visage  et  dans  ses  gestes ,  mais  rarement  dans 
ses  paroles.  Un  jour  Grillon  vint  dans  son  cabinet  pour 
s'excuser  sur  quelques  reproches,  et  passa  des  excuses 
aux  contestations,  et  des  contestations  à  l'emporte- 
ment; le  roi  irrité,  lui  commanda  de  sortir,  et  comme 
Grillon  revenoit  à  tout  moment  de  la  porte  ,  eu  con- 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  iS^ 

tiouant  sa  défense  sur  le  même  ton ,  on  s'aperçut 
que  Henri  pàlissoit  d'impatience  et  de  colère  ;  on 
eut  peur  que  ce  prince  ne  se  saisît  enfin  de  l'épée 
de  quelqu'un  et  qu'il  n'en  frappât  ce  seigneur  si  peu 
circonspect.  Après  la  sortie  de  Grillon  ,  le  roi  s'étant 
remis,  dit  à  ceux  qui  étoient  auprès  de  lui  :  «  La 
»  nature  m'a  disposé  à  la  colère ,  mais  depuis  que 
»  je  me  connois  ,  j'ai  vu  que  cette  passion  est  de 
»  mauvais  conseil,  et  je  suis  bien  aise  d'avoir  ici  de 
»   bons  témoins  de  ma  modération.  » 

Quelques  jours  après.  Grillon  reconnut  l'excès  de 
son  emportement,  et  vivement  affligé  d'avoir  man- 
qué à  son  maître ,  il  n'eut  rien  de  plus  pressé  que 
de  lui  marquer  son  repentir.  Il  va  chez  le  roi ,  la 
douleur  peinte  sur  le  visage  ,  et  se  jette  à  ses  pieds. 
Ce  prince  plein  de  bonté  ,  le  relève  et  l'embrasse  : 
a  Je  vous  aime,  lui  dit-il,  vous  le  savez  bien  ;  n'ai- 
»  je  pas  toujours  rendu  justice  à  votre  fidélité  et  à 
»  votre  attachement  pour  moi  ?  mais  votre  bouil- 
»  lante  ardeur  ,  si  estimable  dans  les  combats ,  de- 
»  vient  crinninelle  ,  quand  vous  vous  y  livrez  en  par- 
»  lant  à  un  maître  qui  connoît  tout  ce  que  vous 
n  avez  fait  pour  lui.  Imitez-moi ,  Grillon,  apprenez 
»    à  vous  modérer.  » 


226.  Les  gracies  acquis  par  ta  seute  faveur,  n'ho- 
norent pa^  celui  qui  en  est  pourvu. 

Ceitji  qui  est  élevé  à  quelques  dignités  ,  à  quelque 
place,  par  la  faveur  ou  l'intrigue  ,  n'est  point  hono- 
ré aux  yeux  du  sage ,  lorsqu'il  n'a  pas  le  mérite  né- 
cessaire pour  les  remplir. 

M.  de  Chateaubriant ,  capitaine  de  gendarmerie, 
étant  mort,  François  I."  dit  à  Vieilleville  ,  depuis 
maréchal  de  France  :  «  Vous  avez  si  bien  employé  , 
commandé  et  conduit  à  la  compagnie  du  feu  sieur 
de  Chateaubriant,  qu'à  tout  autre  qu'à  vous  elle  ne 


26o  RECUEIL 

peut  mieux  appartenir,  qui  est  cause  que  de  lieu- 
tenant, je  vous  en  fais  capitaine  en  chef.»  M.  Vieil- 
leville  refuse  opiniâtrement  cette  élévation  ,  alors 
fort  considérable ,  assurant  qu'il  n'a  rien  fait  pour 
la  mériter.  Le  roi  étonné  et  presque  indigné  ,  lui  ré- 
plique :  <f  Vous  m'avez  bien  trompé  ,  Vieilleville  ;  car 
j'eusse  pensé  que  si  vous  aviez  été  à  deux  cents 
lieues  de  moi ,  vous  eussiez  couru  jour  et  nuit  pour 
la  demander;  et  maintenant  que  je  vous  l'offre  de 
mon  propre  mouvement ,  je  ne  sais  sur  quelle  meil- 
leure occasion  vous  voulez  que  je  vous  en  donne 
une.  »  — Le  jour  d'une  bataille  ,  répond  Vieilleville, 
que  votre  majesté  aura  vu  de  mon  mérite;  mais  à. 
cette  heure ,  si  je  la  prenois ,  tous  mes  compagnons 
tûurneroient  cet  honneur  en  risée  ,  et  diroient  que 
vous  mi'en  auriez  pourvu  en  la  seule  considération 
que  j'étois  parent  de  feu  M.  de  Chateaubriant.  J'ai- 
merois  mieux  mourir  que  d'être  poussé  à  quelque 
grade  que  ce  soit ,  par  autre  faveur  que  de  mon  ser- 
vice. » 

227.  Le  if07i  prince  récompense  ses  serviteurs  et 
favorise  tes  savans. 

Un  brave  gentilhomme  ,  nommé  Nérestan  ,  leva 
un  beau  régiment.  En  le  présentant  à  Henri  IV,  il 
lui  dit  qu'il  n'aspiroit  qu'à  la  gloire  de  le  servir  ,  et 
que  l'espoir  de  la  récompense  n'entroit  pour  rien 
dans  son  plan.  «  C'est  ainsi  ,  répondit  le  roi  ,  que 
doivent  parler  les  bons  sujets  ;  ils  doivent  oublier 
leurs  services  ;  mais  c'est  au  prince  à  s'en  souvenir  ; 
et  s'il  veut  qu'ils  continuent  d'être  fidèles,  il  faut 
qu'il  soit  juste  et  reconnoissant.  » 

Les  lettres  ,  ornement  d'un  règne  heureux  ,  repri- 
rent quelque  éclat  sous  Henri  IV.  Les  talens  eurent 
leur  récompense  ;  Gasaubon  fut  fixé  dans  le  royau- 
me par  des  bienfoits.   Le  collège  royal ,  cette   noble 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  26 1 

institution  du  père  des  lettres ,  s'éloit  ressenti  des 
malheurs  publics  ;  les  professeurs  ,  privés  du  fruit 
de  leurs  travaux  ,  le  redemandèrent  à  Henri  ;  voici 
sa  réponse  :«  Qu'on  diminue  de  mia  dépense,  qu'on 
ôte  de  ma  table  pour  payer  mes  lecteurs  :  je  veux 
les  contenter;  Sully  les  paiera.  »  Sully  les  paya  effec- 
tivement; ce  n'étoit  pas  sur  de  pareils  objets  que 
s'exerçoit  la  sévère  économie  de  ce  ministre  :  il  sa- 
voit  qu'il  est  du  devoir  des  rois  de  réprimer  les  cour- 
tisans et  les  financiers ,  et  qu'il  est  de  leur  grandeur 
de  récompenser  les  savans  ,  qu'on  satisfait  à  si  peu 
de  frais. 

Cependant  Sully  dit  un  jour  à  Casaubon  ,  qui  al- 
loit  recevoir  sa  pension  :  Vous  coûtez  trop  au  roi , 
monsieur  ;  vous  avez  -plus  que  deux  bons  capi- 
taines, et  vous  ne  servez  de  rien.  Casaubon  ,  qui 
étoit  fort  dou:^  ,  alla  s'en  plaindre  à  Henri  IV.  Ce  bon 
roi  dit  :  «  Monsieur  Casaubon  ,  que  cela  ne  vous  mette 
«  en  peine  :  j'ai  partagé  avec  Sully;  il  a  toutes  les 
n  mauvaises  grâces  ,  et  moi ,  je  me  suis  rései'vé  les 
»  bonnes.  Quand  il  faudra  aller  à  lui  pour  vos  ap- 
»  pointemens  ,  venez  d'abord  vers  moi  ,  et  je  vous 
»  dirai  le  mot  du  guet,  pour  être  plus  facilement 
»  payé.  » 

François  I."  protégea  les  sciences  et  les  arts  ,  et 
fut  nommé  ie  père  des  ietlres  ;  il  avoit  une  estime 
singulière  pour  Robert  Etienne  ,  cet  imprimeur  cé- 
lèbre ,  à  qui  les  lettres  doivent  tant  de  chefs-d'œuvre 
typographiques.  François  ne  dédaignoit  pas  de  visi- 
ter souvent  ce  grand  homme  ;  il  craignoit  même 
d'interrompre  ses  travaux  ,  et  l'on  vit  plusieurs  fois 
le  souverain  attendre  que  son  imprimeur  pût  le  re- 
cevoir sang  se  déranger  de  ses  occupations  littéraires. 


26a  BEGUEIL 

228.  Sévérité  des  lois  iniiitaires  sur  tes  sentineHes. 

En  1622  ,  dans  le  temps  que  Louis  XIII  assiégeoit 
les  Huguenots  dans  Montpellier,  il  y  eut  un  événe- 
ment qui  prouve  que  les  sentinelles  ont  toujours 
été  regardées  comme  devant  être  respectées  et  hors 
d'atteinte  de  la  part  de  quelque  citoyen  que  ce  soit, 
fùl-il  du  plus  haut  rang.  Elles  peuvent  tuer  impu- 
nément quiconque  les  insulte  gravement  dans  leurs 
fonctions  ;  elles  le  doivent  même  selon  les  lois  delà 
guerre. 

M.  de  Marillac  sortant  à  cheval  par  la  porte  du 
logis  du  roi ,  son  cheval  en  reculant  marcha  sur  le 
pied  de  la  sentinelle ,  laquelle  frappa  de  la  four- 
chette sur  la  croupe  du  cheval  ;  ce  qui  donna  une 
secousse  à  M.  de  Marillac  ,  qui  se  tourna  et  battit  la 
sentinelle. 

Ce  soldat  étoit  de  la  compagnie  de  M.  de  Goas  , 
qui ,  l'ayant  su  ,  le  fit  relever  et  arrêter  prisonnier  , 
et  s'en  alla  au  logis  de  M.  de  Marillac,  en  résolu- 
tion de  lui  faire  mettre  l'épée  à  la  main  ,  selon  le 
malheureux  usage  de  ce  temps-là.  Le  roi  le  sut ,  et 
envoya  chercher  M.  de  Goas  et  M.  de  Marillac  :  il  fît 
à  ce  dernier  une  grande  réprimande  ,  lui  disant , 
que  la  sentinelle  le  devroit  avoir  tué  ;  que  de  six 
jours  il  ne  feroit  aucune  fonction  de  sa  charge  de 
maréchal  de  camp  ,  et  qu'il  ne  comrnanderoit  poin 
dans  l'attaque  que  feroient  les  gardes. 

Ce  soldat ,  qui  avoit  été  arrêté  ,  fut  mis  au  con- 
seil de  guerre ,  condamné  à  être  dégradé  des  armes 
à  la  tête  du  régiment,  et  à  l'estrapade,  pour  n'avoir 
pas  tué  M.  de  Marillac.  Sa  Majesté  lui  fit  grâce  de 
tout  ;  néanmoins  M.  de  Goas  ne  voulut  plus  s'en 
servir  dans  sa  compagnie. 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  263 

'  229.  Générosité  et  bravoure  espagnole. 

DÈS  le  commencement  du  siège  de  Lille ,  par 
Louis  XIV,  en  1667,  le  comte  de  Brouai  ,  qui  en 
étoit  gouverneur ,  fit  demander  où  éloit  le  quartier 
du  roi.  «  Il  est  dans  le  camp  entier ,  répondit  le  prin- 
ce ,  et  on  peut  tirer  partout.  »  A  cette  politesse ,  le 
gouverneur  en  ajouta  une  autre  ,  qui  fut  d'envoyer 
tous  les  matins  de  la  glace  au  roi ,  parce  qu'il  avoit 
appris  qu'on  n'en  avoit  point  au  camp. 

Louis  dit  un  jour  au  gentilhomme  qui  la  lui  ap- 
portoit  :  «  Je  suis  bien  obligé  à  M.  de  Bjouai  de  sa 
^lace  j  mais  il  devroit  m'en  envoyer  un  peu  davan- 
tage. —  Sire,  repart  l'Espagnol  sans  hésiter,  il  croit 
que  le  siège  sera  long,  et  craint  qu'elle  ne  vienne 
à  manquer.  »  II  fait  tout  de  suite  une  révérence  et 
s'en  va. 

23o.  Louis  XI F  à  ta  tranchée. 

Un  jour  que  Louis  se  trouvoit  à  la  tranchée,  dans 
un  lieu  où  le  feu  étoit  vif,  un  soldat  le  prit  rude- 
ment par  le  bras ,  en  lui  disant  :  «  Otez-vous ,  Sire , 
est-ce  là  votre  place  ?»  Les  courtisans  saisissant  avec 
avidité  cette  ouverture  ,  s'empressent  à  vouloir  lui 
^ersuader  de  se  retirer.  Il  paroît  pencher  à  suivre 
des  conseils  si  prudens,  lorsque  le  duc  de  Charost 
s'approchant  de  son  oreille  ,  lui  dit  à  voix  basse  : 
«  Le  vin  est  tiré  ,  il  faut  le  boire.  »  Le  roi  le  crut , 
demeura  dans  la  tranchée  ,  et  lui  sut  tant  de  gré  de 
celte  fermeté  ,  que  le  même  jour  il  rappela  le  mar- 
,  quis  de  Charost  ,  qui  étoit  exilé. 


aSi.  La  mort  de  Chartes  V,  dit  le  sage. 
TocT  le  monde  sait  que  Charles  V,  roi  de  France, 
surnommé  le  sage  et  l'éloquent,  fit  ouvrir  les  portes 
de  son  appartement  quelques  heures  avant  su  mort  : 


a64  RECUEIL 

«  Je  veux,  dit-il ,  avoir  la  consolation  de  voir  encore 
une  fois  mon  peuple  et  d'en  être  vu ,  de  le  bénir  et 
de  me  recommander  à  ses  prières.  » 

Le  jour  même  de  sa  mort ,  il  supprima  par  une 
ordonnance  expresse,  la  plupart  des  impôts.  Ja- 
mais prince  ne  se  plut  tant  à  demander  c  nseil ,  et 
ne  se  laissa  moins  gouverner  que  lui  par  ses  cour- 
tisans. Ayant  appris  qu'un  seigneur  avoit  tenu  un 
discours  trop  libre  ,  en  présence  du  jeune  prince 
Charles  son  fils  aîné  ,  il  le  chassa  de  sa  cour ,  et  dit 
à  ceux  qui  étoient  présens  :  «  Il  faut  inspirer  aux  en- 
fans  des  princes  l'amour  delà  vertu,  afin  qu'ils  sur- 
passent en  bonnes  œuvres  ceux  qu'ils  doivent  sur-' 
passer  en  dignités.  » 

Insensible  à  la  flatterie ,  il  connoissoit  le  vérita- 
ble prix  des  éloges.  Le  sire  de  la  Rivière  ,  son  cham- 
bellan et  son  favori ,  s'entrelenoit  avec  ce  prince  sur 
le  bonheur  de  son  règne  :  «  Oui ,  dit  le  roi ,  je  suis 
heureux ,  parce  que  j'ai  le  pouvoir  de  faire  du  bien 
aux  hommes.  » 


252.  L'éducation  de  saint  Louis. 

La  reine  Blanche,  mère  de  S.  Louis,  allaita  son 
fils  avec  un  soin  et  une  tendresse  qu'elle  porta  jus- 
qu'à la  jalousie,  ne  voulant  pas  que  le  petit  prince 
fût  nourri  d'un  autre  lait  que  le  sien.  Elle  eut  un 
jour  un  accès  de  fièvre  qui  dura  long  -  temps  :  une 
dame  de  la  cour  qui  nourrissoit  aussi  son  fils,  don- 
na dans  cet  intervalle  sa  mamelle  à  Louis.  Blanche  , 
au  sortir  de  l'accès  ,  demanda  aussitôt  le  prince  ,  et 
lui  présenta  son  sein.  Surprise  qu'il  le  refusât,  elle 
en  soupçonna  la  cause  et  demanda  si  l'on  n'auroit 
point  donné  à  téter  à  son  fils.  Celle  qui  lui  avoit  ren- 
du ce  petit  office  ,  s'élant  nommée ,  Blanche  au  lieu 
de  la  remercier ,  en  témoigna  beaucoup  de  chagrin  , 

mit 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  265 

mit  le  doigt  dans  la  bouche  du  petit  prince  ,  et  lui 
fit  rejeter  le  lait  qu'il  avoit  pris.  Comme  cette  action 
un  peu  dure  ,  étonnoit  ceux  qui  étoient  auprès  de  la 
reine  ;  «  Eh  quoi  !  leur  dit-elle  ,  puis-je  souffrir  qu'on 
m'ôte  un  seul  instant  le  titre  de  mère,  que  je  tiens 
de  Dieu  et  de  la  nature  ? 

La  reine  s'attacha  à  inspirer  au  jeune  prince  ,  dès 
l'enfance ,  le  goût  de  la  piété  et  l'amour  de  la  vertu. 
Plusieurs  fois  elle  lui  répétoit  ces  belles  paroles  ,  si 
dignes  d'une  mère  chrétienne  :  J'aimerois  mieux  , 
mon  fits  ,  vous  voir  privé  du  trône  et  de  ia  vie  , 
que  souiité  d'aucun  péché  mortel.  Le  jeune  Louis 
prenoit  plaisir  à  écouter  les  instructions  de  sa  mère  ; 
et  ce  fut  ainsi  qu'il  apprit  d'elle  à  régner  non-seule- 
ment en  grand  roi,  mais  en  chrétien.  Dans  un  âge 
encore  tendre  ,  il  étoit  aussi  sérieux  et  aussi  appli- 
qué à  ses  devoirs,  que  s'il  n'eût  point  eu  de  passions  ; 
aussi  pieux  et  aussi  vertueux  ,  que  si  la  piété  et  la 
vertu  fussent  nées  avec  lui. 

La  reine  Blanche  ne  pouvant  suffire  seule  à  l'édu- 
cation du  jeune  prince  ,  mit  auprès  de  lui  des  hom- 
mes consommés  en  sagesse  et  insensibles  à  l'ambi- 
tion. Louis  ,  formé  par  des  mains  que  la  sagesse  con- 
duisoit,  apprit  de  bonne  heure  que  tout  est  grand 
dans  le  christianisme,  et  infiniment  au-dessus  de 
toutes  les  grandeurs  du  monde. 


.!33.  Dévoûment  héroïque  inspiré  par  la  religion. 

Les  habitans  de  la  ville  de  Calais,  assiégée  par 
Edouard  ,  roi  d'Angleterre,  se  voyant  en  proie  à  tou- 
tes les  horreurs  de  la  famine  ,  et  ne  pouvant  plus  es- 
pérer d'être  secourus ,  offrirent  de  se  rendre,  à  con- 
dition qu'on  les  laisseroit  sortir  de  la  ville.  Mais  Gau- 
thier de  Mauni  leur  répondit ,  de  la  part  d'Edouard, 
que  l'intention  de  ce  monarque  étoit  qu'ils  se  rendis- 

Maituvl,  M 


266  RECUEIL 

sent  à  discrétion.  Cependant,  comme  Mauni  étoit 
généreux,  il  représenta  à  son  prince  combien  il  lui 
seroit  honteux  de  flétrir  son  triomphe  par  une  sévé- 
rité odieuse  contre  un  ennemi  sans  défense.  Ses  re- 
présentations furent  appuyées  par  plusieurs  cheva- 
liers présens  ;  et  le  roi ,  cédant  à  leurs  instances  , 
chargea  Gauthier  d'annoncer  au  gouverneur  de  Calais 
qu'il  épargneroit  tous  les  habitans  ,  mais  à  condition 
qu'ils  lui  enverroient  six  des  plus  notables  bourgeois 
de  la  ville  ,  la  tête  et  les  pieds  nus  ,  la  corde  au  cou  , 
les  clefs  de  la  ville  et  du  château  en  leur  mains  ,  et 
qu'il  disposeroit  de  leur  sort  comme  il  le  voudroit. 
Dès  que  l'ordre  du  roi  eut  été  publié  dans  la  ville  , 
un  morne  silence  annonça  la  consternation  de  tous 
les  habitans.  Ils  se  regardoient  en  frissonnant,  cher- 
chant avec  effroi  ces  six  victimes  du  salut  public;  ils 
désespéroient  de  les  trouver,  lorsqu'Eustachede  Saint- 
Pierre  se  leva  courageusemen  t  au  milieu  de  cette  foule 
de  citoyens  désolés  :  «  Seigneurs ,  grands  et  petits  , 
s'écria-t-il,  ce  seroit  grand  dommage  de  laisser  périr 
ce  peviple  par  la  famine  ou  autrement ,  tandis  qu'il 
y  a  un  moyen  de  le  garantir  de  la  mort.  Le  sacrifice 
qu'on  feroit  pour  obtenir  son  salut,  ne  pourroil  man- 
quer d'être  agréable  aux  yeux  de  Dieu  ,  et  j'espèr« 
si  fermement  qu'il  me  pardonnera  si  je  meurs  pour 
ce  peuple  ,  que  je  veux  être  le  premier  à  me  dévouer 
pour  lui  à  la  mort.  »  A  peine  eut-il  cessé  de  parler  , 
qu'il  reçut  le  prix  le  plus  pur  de  la  reconnoissance 
de  ses  concitoyens  :  chacun  ,  dit  un  historien  ,  l'aî- 
loit  adorer  de  pitié  ;  ils  se  prosternèrent  à  ses  pieds  , 
en  les  arrosant  de  leurs  larmes.  Quel  est  le  pouvoir 
de  la  vertu!  Jean  Daire,  courageux  imitateur d'Eus- 
tache  son  cousin  ,  vint  se  ranger  auprès  de  lui ,  dans 
la  résolution  de  partager  l'honneur  de  mourir  pour 
la  patrie.  Jacques  et  Pierre  "Wisant ,  frères  et  parens 
de  ces  généreux  martyrs,  se  dévouèrent  pareillement , 
et  leur  exemple  fut  bientôt  suivi  par  deux  autres  vie- 


DE  FAITS  MÉaiORABLES.  267 

times  dont   l'histoire  a  malheureusement  négligé  de 
conserver  le  nom.  Le  gouverneur  les  conduisit  jus- 
qu'à la  porte  de  la  ville  ;  là  il  les  remit  entre  les  mains 
de  Mauni ,  en  le  priant  d'intercéder  pour  eux  auprès 
de  son  roi.  Ils  parurent  devant  le  monarque  anglais, 
et  lui  présentèrent  les  clefs  de  la  ville.  Tous  les  sei- 
gneurs qui  environnoient  le  roi  ne  pouvoient  dissi- 
muler la  pitié  et  l'admiration  qu'une  pareille  magna- 
nimité leur  inspiroit  ;    on   n'entendoit  ,  autour  du 
prince ,  qu'un  murmure  confus  excité  par  ia  com- 
passion générale.  Edouard  seul  parut  inflexible  ;  il  les 
regarda  d'un  air  sévère ,  et  commanda  qu'on  les  con- 
duisît au  supplice.  C'étoit  fait  de  ces  illustres  infor- 
tunés, et  de  la  gloire  d'Edouard  ,  sans  la  reine  son 
épouse  ,  qui  pour  lors  éloit  à  l'armée.  Cette  respec- 
table princesse  entra  dans  la  salle,  et  se  précipita  au 
genoux  de  son  mari,  le  conjurant ,  par  les  motifs  les 
plus  puissans  de  l'honneur,  de  l'humanité  et   de  la 
religion  ,  de  ne  pas  souiller  sa  victoire.  Le  monarque 
baissa  les  yeux,  et  après  un  moment  de  silence  :  Ah  ! 
Madame,  s^écna.-t-il ,  j'aimerois  mieux  que  vous 
fussiez  autre  part  qu'ici  ;  vous  me  faites  de  si  vi- 
ves instances ,  que  je  ne  puis  m'y  refuser  ;  je  leur 
accorde  donc  leur  grâce  en  votre  considération. 
Aussitôt  la  reine  les  emmena  dans  son  appartement , 
les  fit  habiller  ,  ordonna  qu'on  leur  apportât  à  dî- 
ner, et  les  renvoya  sous  une  escorte  sûre  ,  après  leur 
avoir  fait  donner  à  chacun  une  somme  considérable 
d'argent. 

Après  avoir  lu  ce  beau  trait  d'histoire ,  on  se  de- 
mande à  soi-même  :  Qu'est-ce  qui  sauva  la  ville  de 
Calais  et  les  généreuses  victimes  qui  s'étoient  dé- 
vouées à  la  mort  pour  son  salut  ?  C'est  la  piété  d'Eus- 
tache  de  Saint-Pierre  ;  c'est  l'esprit  de  religion  dont 
la  reine  d'Angleterre  étoit  animée.  Heureux  donc  les 
pays  où  il  se  trouve  des  âmes  pieuses  et  religieuses  ! 
il  y  a  toujours  une  ressource  assurée  pour  les  mal- 


2  68  RECUEIL 

heureux.  La  philosophie  se  borne  à  vanter  la  géné- 
rosité, la  bienfaisance  ,  l'humanité;  mais  la  religion 
rend  les  hommes  humains,  bienfaisans  et  généreux  , 
comme  on  vient  de  le  voir,  jusqu'à  se  sacrifier  pour 
Je  bien  public.  Qu'on  cite  un  philosophe  qui  ait  fait 
un  pareil  sacrifice  !  (  Tiré  des  Anecdotes  chrétien- 
nes. ) 


234.  Humanité  du  maréchal  de  Cossé  Brissae. 

M.  de  Cossé  ne  mit  aucune  borne  à  sa  générosité 
et  à  sa  compassion  pour  les  malheureux.  Ses  trou- 
pes victorieuses  dans  le  Piémont ,  furent  réformées  : 
ces  malheureux  soldats ,  privés  de  toute  ressource 
et  sans  asile  ,  vinrent  au  maréchal ,  et  lui  deman- 
dèrent où  ils  trouveroient  dupain  :«  Chez  moi,  mes 
amis,  répondit  Brissae,  tant  qu'il  y  en  avira.  » 

Le  maréchal  de  Cossé  Brissae ,  après  avoir  épuisé 
sa  fortune  pour  servir  sa  patrie ,  eût  aisément  réta- 
bli ses  affaires ,  s'il  eût  voulu  entrer  dans  les  intri- 
gues des  Guises  ;  mais  ce  seigneur  trouva  qu'il  ache- 
teroit  trop  cher  les  bienfaits ,  s'il  en  coùtoit  quel- 
que chose  à  son  devoir  ;  et  sur  ce  que  ses  confidens 
lui  représentoient  qu'il  làisseroit  sa  maison  sans 
fortune  :  «  Au  moins  ,  répondit-il ,  je  laisserai  à  mes 
enfans  ce  qu'il  a  dépendu  de  moi  de  leur  donner , 
l'honneur  et  de  bons  exemples;  il  ne  me  convient 
point  de  rétablir  mes  affaires  aux  dépens  de  la  France, 
in,oi  qui  ne  me  suis  ruiné  que  pour  la  servir.  » 


235.  L'indépendance  deVavocat  dans  ses  fonc- 
tions. 

L'avocat  Dumont  fut  un  jour  interrompu  en  plai- 
dant ,  par  M.  de  Harlay ,  premier  président ,  qui  lui 
dit  :  «  Maître  Dumont ,    abrégez.  »  Cependant  cet 


DE  FAITS  MÉMOBABLES.  269 

avocat ,  qui  croyoit  que  tout  ce  qu'il  avoit  à  dire 
étoit  essentiel  à  sa  cause,  ne  retrancha  rien  de  son 
plaidoyer.  M.  de  Harlay  se  crut  offensé  ,  et  lui  dit  : 
«  Si  vous  continuez  à  nous  dire  des  choses  inutiles  , 
l'on  vous  fera  taire.  »  M.  Dumont  s'arrêta  tout  court, 
et  après  avoir  fait  une  petite  pause  ,  il  dit  à  !M.  de 
Harlay  :  «  Monsieur  ,  puisque  la  cour  ne  m'ordonne 
pas  de  me  taire  ,  vous  voulez  bien  que  je  continue.  » 
Le  premier  président  piqué  de  cette  résistance  , 
ou  peut-être  de  cette  distinction  fuite  entre  lui  et  la 
cour,  dit  à  un  huissier  :  a  Saisissez-vous  de  la  per- 
sonne de  maître  Dumont.  —  Huissier ,  dit  cet  avo- 
cat, je  vous  défends  d'attenter  à  ma  personne;  elle 
est  sacrée  pour  vous  dans  le  tribunal  où  je  plaide.  » 
M.  l'avocat-général  parla  pour  Dumont,  et  soutint 
qu'il  ne  devoit  pas  être  arrêté.  La  chambre  se  leva 
sans  rien  prononcer  ;  naais  la  décision  de  cette  af- 
faire fut  soumise  à  Louis  XIV,  qui ,  bien  informé  , 
dit  qu'il  ne  condamnoit  pas  l'avocat.  Dumont  reprit 
deux  jours  après  son  plaidoyer. 


236.  Horreur  qu' inspirent  (es  traîtres. 

Un  seigneur  espagnol  fut  prié  par  l'empereur  Char- 
les V,  de  céder  son  palais,  le  plus  beau  de  Madrid, 
au  connétable  de  Bourbon.  Charles  voyant  qu'il  ré- 
sistoit  ,  lui  dit  qu'il  devoit  regarder  comme  un  hon- 
neur de  loger  un  aussi  grand  prince,  et  un  aussi  grand 
capitaine.  L'Espagnol  répondit  qu'on  ne  pouvoit  mé- 
connoître  ces  qualités  dans  le  prince  ,  mais  qu'elles 
étoient  effacées  par  sa  trahison  envers  la  France  sa 
patrie  :  «  Je  le  recevrai  chez  moi  par  obéissance  , 
ajoute-t-il  ;  mais  je  supplie  votre  majesté  de  me  per- 
mettre de  brûler  ma  maison ,  aussitôt  que  le  duc  en 
sera  sorti,  ne  pouvant  me  résoudre  à  occuper  dans 
la  suite  la  demeure  d'un  traître.  » 


î-yo  KECUEIL 

257.  Le  prince  Eugène  ou  V ennemi  par  les  cir- 
constances. 

EcjgÈine-François  de  Savoie  ,  comle  de  Soissons  , 
généralissime  des  armées  de  l'empereur,  né  à  Paris, 
le  18  octobre  i663',  fut  d'abord  destiné  à  l'état  ec- 
clésiastique. On  l'appeloit  l'abbé  de  Savoie,  et  Louis 
XIV  le  nommoit  en  badinant,  le  petit  abbé.  Mais 
son  inclination  martiale  augmentant  avec  l'âge  ,  le 
nom  d'abbé  lui  devint  bientôt  odieux.  Dès  qu'il  fut 
hors  de  tutelle,  il  remercia  le  roi  des  dignités  ecclé- 
siastiques dont  il  avoit  eu  la  bonté  de  le  revêtir,  et 
le  pria  instamment  de  lui  accorder  un  emploi  dans 
ses  troupes ,  qui  le  mît  en  état  de  le  servir  plus  uti- 
lement que  sous  le  nom  d'abbé. 

Louis  XIV  étoit  alors  en  paix  avec  ses  voisin.s ,  les 
charges  militaires  étoient  occupées  ,  et  d'ailleurs  le 
jeune  prince  lui  paroissoit  si  peu  propre  aux  fatigues 
de  la  guerre ,  à  cause  de  la  délicatesse  de  son  tem- 
pérament, qu'il  s'imagina  que  la  nature  ne  l'avoit 
formé  que  pour  être  prélat.  La  demande  fut  rejetée, 
et  le  régiment  qvi'il  soUicitoit  lui  fat  refusé.  Le  prin- 
ee  ,  piqué  de  ce  refus  ,  alla  offrir  ses  services  à  l'em- 
pereur Léopold,  qui  le  reçut  fort  bien,  et  lui  don- 
na quelque  temps  après  un  régiment..  II  servit  d'a- 
bord contre  les  Turcs  ,  en  qualité  de  volontaire. 
Louvois  irrité  ,  écrivit  que  le  prince  ne  rentreroit 
plus  dans  sa  patrie.  J^y  rentrerai ,  s'écria  Eugène, 
en  dépit  de  Louvois.  Ce  qu'il  réalisa  dans  la  suite 
par  l'invasion  de  la  Provence  et  du  Dauphiné. 

En  1696  ,  dans  le  temps  que  le  prince  Eugène 
étoit  déjà  célèbre  dans  toute  l'Europe  ,  Louis  XIV 
reconnoissant ,  mais  trop  lard,  tout  ce  qu'il  valoit , 
tu  tous  ses  efforts  pour  le  détacher  du  service  de 
l'empereur.  II  lui  fit  offrir  le  bâton  de  maréchal  de 
France,  le  gouvernement  de  Champagne  que  son 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  27  I 

père  avoit  possédé  autrefois,  avec  deux  mille  pistoles 
de  pension  annuelle;  mais  il  n'étoit  plus  temps  de 
faire  des  avances.  Le  prince  Eugène  tenoit  à  l'empe- 
reur par  les  nœuds  de  l'honneur  et  de  la  reconnois- 
sance.  Il  sentoit  pour  la  France  un  éloignement  fon- 
dé sur  des  griefs  difficiles  à  effacer  dans  une  ame 
fière.  Il  rejeta  avec  dédain  les  offres  que  Louis  lui 
avoit  faites,  et  répondit  à  ceux  qui  en  étoient  char- 
gés ,  qu'il  éloit  Feld-maréchal  des  armées  de  l'em- 
pereur ,  dignité  qu'il  estimoit  pour  le  moins  autant 
que  celle  de  maréchal  de  France.  Que  pour  les  pen- 
sions, elles  n'avoient  rien  qui  le  tentât,  se  croyant 
toujours  assez  riche,  tant  qu'il  trouveroit  des  occa- 
sions de  marquer  son  zèle  et  sa  fidélité  au  monarque 
au  service  duquel  il  s'éloit  dévoué. 


238.  Bon  mot  sur  un  avare. 

L'abbé  Régnier,  secrélaire  de  l'académie  françai- 
se, y  faisoit  un  jour,  dans  son  chapeau,  la  collecte 
d'une  pistole  que  chaque  membre  devoit  fournir  pour 
une  dépense  commune.  Cet  abbé  ne  s'étant  pas  aper- 
çu que  le  président  Rose ,  homme  fort  avare ,  eût 
mis  dans  le  chapeau,  le  lui  présenta  une  seconde 
fois.  Celui-ci  assura  qu'il  avoit  donné.  Je  le  crois  , 
dit  l'abbé  Régnier,  mais  je  ne  l'ai  pas  vu.  o  Et  moi  , 
ajouta  M.  de  Fontenelle,  qui  étoit  à  côté,  je  l'ai  vu  , 
mais  je  ne  le  crois  pas.  » 


239.  Les  deux  ijourses,  ou  te   mauvais  choix, 

«  Le  palais  d'un  roi ,  disoit  François  I",  doit  être 
ouvert  à  tous  .ses  sujets,  ils  sont  ses  enfans.  Etant 
les  images  de  la  divinité,  nous  sommes  obligés  d'é- 
couter en  tout  temps  et  en  tout  lieu  ,  les  prières 
qu'on  nous  fait,  et  d'y  avoir  égard  si  elles  sont 
justes.  » 

4 


272  RECUEIL 

Un  des  officiers  de  ce  prince  se  plaignoit  de  ce 
que  sa  majesté,  qui  accabloit  de  biens  des  gens  ri- 
clies  et  qui  pouvoient  se  passer  de  ses  libéralités  ,  le 
laissoil  sans  récompense,  lui  qui  avoit  besoin  de 
tout.  Le  roi  le  sut,  et  lui  dit  :  «  Je  sais  que  vous  vous 
plaignez  de  moi.  Tenez  ,  voici  deux  bourses  égales  ; 
l'une  est  pleine  d'or,  il  n'y  a  que  du  ploinb  dans 
l'autre  ;  choisissez  :  nous  verrons  si  ce  n'est  pas  plu- 
tôt à  la  fortune  qu'à  moi  que  vous  devez  vous  en 
prendre.  »  L'officier  choisit,  et  prit  malheureuse- 
ment la  bourse  remplie  de  plomb.  «  Eh  bien ,  lui 
dit  le  roi,  vous  voyez  que,  loin  de  vous  en  prendre 
à  moi ,  sur  ce  que  vous  n'avez  pas  eu  de  part  à  mes 
libéralités ,  vous  deviez  n'en  accuser  que  vous-mê- 
me ,  puisque  vous  n'avez  pas  su  prendre  les  voies 
qui  pouvoient  vous  les  mériter.  »  Il  joignit  à  cette 
réflexion  le  don  des  deux  bourses. 


a4o.  François  I.  et  ie  ijraconnier . 

François  I."  s'étant  égaré  à  la  chasse,  entra  vers 
les  neuf  heures  du  soir  dans  la  cabane  d'un  char- 
bonnier. Le  maître  en  étoit  absent  :  il  ne  trouva  que 
la  femme  accroupie  auprès  du  feu.  C'étoit  en  hiver, 
et  il  avoit  plu.  Il  demanda  une  retraite  pour  la  nuit 
et  à  souper.  L'un  et  l'autre  lui  furent  accordés  ;  mais 
à  l'égard  du  souper ,  il  fallut  attendre  le  retour  du 
mari.  En  attendant ,  le  roi  se  chauffa  assis  sur  une 
mauvaise  chaise ,  qui  étoit  l'unique  dans  la  mai- 
son. Vers  les  dix  heures,  arrive  le  charbonnier,  las 
de  son  travail,  affamé  et  pénétré  de  la  pluie.  Le 
compliment  d'entrée  ne  fut  pas  long.  L'épouse  ex- 
posa la  chose  au  mari,  qui  ratifia  la  promesse  du 
lit  et  du  souper. 

A.  peine  eut-il  salué  son  hôte  et  secoué  son  cha- 
peau tout  mouillé ,  que  prenant  la  place  la  plus  com- 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  2^3 

mode  et  le  siège  que  le  roi  occupoit ,  il  lui  dit  : 
«  Monsieur,  je  prends  cette  place,  parce  que  c'est 
celle  où  je  me  mets  toujours  ;  et  cette  chaise  ,  parce 
qu'elle  est  à  moi  :  Or  ,  par  droit  et  par  raison , 
chacun  est  maître  en  sa  maison.  François  applau- 
dit au  proverbe  rimé.  Il  se  plaça  ailleurs  sur  une 
sellette  de  bois.  On  soupa,  on  parla  des  affaires  du 
temps ,  de  la  misère ,  des  impôts.  Le  charbonnier 
eût  voulu  un  royaume  sans  svibsides.  François  eut 
de  la  peine  à  lui  faire  entendre  raison.  «  A  la  bonne 
heure  donc  ,  dit  le  charbonnier  ;  mais  cette  grande 
sévérité  pour  la  chasse  ,  l'approuvez-vous  aussi  ?  Je 
vous  crois  honnête  homme  ,  et  je  pense  que  vous 
ne  me  perdrez  pas.  J'ai  là  un  morceau  de  sanglier 
qui  en  vaut  bien  un  autre,  mangeons-le  ;  mais  sur- 
tout bouche  close.  »  François  promit,  mangea  avec 
appétit,  se  coucha  sur  des  feuilles  et  dormit  bien. 
Le  lendemain  il  se  fit  connoître,  paya  son  hôte  et 
lui  permit  la  chasse. 


241.  Léopotd,  duc  de  Lorraine. 

Ce  prince ,  l'un  des  plus  petits  souverains  de  l'Eu- 
rope ,  a  été  celui  qui  a  fait  le  plus  de  bien  à  son 
peuple.  Il  trouva  la  Lorraine  désolée  et  déserte  ;  il 
la  repeupla,  et  l'enrichit.  Il  la  conserva  toujours  en 
paix  pendant  que  le  reste  de  l'Europe  étoit  ravagé  par  la 
guerre.  Il  eut  la  prudence  d'être  toujours  bien  avec 
la  France,  et  d'être  aimé  dans  l'empire,  tenant  heu- 
reusement ce  juste  milieu  qu'un  prince  sans  pou- 
voir n'a  presque  jamais  pu  garder  entre  deux  gran- 
des puissances.  Il  procura  à  ses  peuples  l'abondance 
qu'ils  ne  connoissoient  plus.  Sa  noblesse  réduite  à 
la  dernière  misère,  fut  mise  dans  l'opulence  par  ses 
seuls  bienfaits.  Voyoit-il  la  maison  d'un  gentilhom- 
me en  ruines ,  il  la  faisoit  rebâtir  à  ses  dépens  ;  il 
payoit  leurs  dettes  et  marioit  leurs  filles.  Il  prodi- 


Ij/l  RECUEIL 

guoit  des  prësens  avec  cet  art  de  donner  qui  est  en- 
core au-dessus  des  bienfaits.  Il  mettoit  dans  ses  dons 
la  magnificence  d'un  prince  et  la  politesse  d'un  ami. 
Les  arts  en  honneur  dans  sa  petite  province  ,  pro- 
duisoient  une  circulation  nouvelle  qui  fait  la  richesse 
des  Etats.  Sa  cour  étoit  formée  sur  le  modèle  de  celle 
de  France.  On  ne  croyoit  presque  pas  avoir  chan- 
gé de  lieu,  quand  on  passoit  de  Versailles  à  Luné- 
ville. 

A  l'exemple  de  Louis  XIV,  il  faisoit  fleurir  les 
belles-lettres.  Il  établit  dans  Lunéville  une  espèce 
d'université  sans  pédantisme,  où  la  jeune  noblesse 
d'Allemagne  venoit  se  former.  On  y  apprenoit  les 
véritables  sciences ,  dans  des  écoles  où  la  physique 
étoit  démontrée  aux  yeux  par  des  machines  admi- 
rables. Il  chercha  les  talens  jusque  dans  les  bouti- 
ques et  dans  les  forêts,  pour  les  mettre  au  jour  et 
les  encourager  ;  enfin,  pendant  tout  son  règne,  il 
ne  s'occupa  que  du  soin  de  procurer  à  sa  nation ,  de 
la  tranquillité  ,  des  richesses  ,  des  connoissances  et 
des  plaisirs.  «  Je  quitterois  demain  ma  souveraine- 
té, disoit-il,  si  je  ne  pouvois  faire  du  bien.  »  Aussi 
goûta-t-il  le  bonheur  d'être  aimé  ;  et  long-temps 
après  sa  mort,  ses  sujets  versoient  des  larmes  en 
prononçant  son  nom. 


242.  Le  prudent  général. 

Le  duc  de  Savoie,  toujours  battu  par  Lesdiguiè- 
res,  qu'il  appeloit  le  renard  du  Dauphiné ,  voulut 
au  moins  avoir  la  gloire  de  bâtir  un  fort  sur  les  ter- 
res de  France,  et  à  la  vue  d'une  armée  française. 
Les  officiers  pressèrent  Lesdiguières  de  s'y  opposer  . 
et  se  plaignirent  même  à  la  cour  de  l'inaction  de 
leur  général.  Le  roi  lui  en  écrivit  en  termes  assez 
vifs.  Lesdiguières  fit  cette  réponse  •  Votre  majesté  a 


DE  FAITS  MEMORABLES.  270 

besoin  d'un  fort  à  Barreaux  pour  tenir  en  bride  la 
garnison  de  Montméliant  ;  puisque  le  duc  dé  Savoie 
veut  bien  en  faire  la  dépense,  il  faut  le  laisser  faire, 
dès  qu'il  sera  en  défense  et  bien  fourni  de  canons 
et  de  munitions ,  je  vous  promets  de  le  prendre  , 
sans  qu'il  en  coûte  rien  à  votre  épargne.  »  Le  roi 
s'en  rapporta  à  Lesdiguières ,  qui  ne  tarda  pas  à  te- 
nir toutes  ses  promesses,  X'année  suivante  il  prit  le 
fort  par  escalade. 

Lesdigiuères  ayant  formé  le  siège  de  Gavy,  un 
officier  vint  lui  représenter  que  du  temps  de  Fran- 
çois I.",  le  fameux  Barberousse  n'avoit  pu  prendre 
cette  place,  quoiqu'il  fût  maître  de  la  rivière  de  Gè- 
nes. Le  connétable  ,  qui  avoit  alors  plus  de  quatre- 
vingts  ans,  répondit  :  «  Eh  bien  ,  Gavy  n'a  pu  être 
pris  par  Barberousse,  mais.  Dieu  aidant ,  Barbe- 
grise  le  prendra.  »  La  ville  et  le  château  se  rendirent 
en  fort  peu  de  temps. 


243.   Louis   XI   et  te  marmiton,   ou  Vingénuité 
récompensée. 

lotis  XI  étant  au  château  du  Plessis,  près  de 
Tours,  descendit  vers  le  soir  dans  les  cuisines ,  où 
il  trouva  un  enfant  de  quatorze  à  quinze  ans  qui 
îournoit  la  broche.  Ce  jeune  garçon  étoit  bien  fait , 
et  avoit  l'œil  assez  fin  pour  donner  lieu  de  croire 
qu'il  auroit  pu  être  capable  d'un  autre  emploi.  Le 
roi  lui  demanda  d'où  il  étoit ,  ce  qu'il  gagnoit.  Ce 
jeune  marmiton ,  qui  ne  le  connoissoit  pas ,  lui  dit 
sans  le  moindre  embarras  :  «  Je  suis  du  Berry ,  je 
m'appelle  Etienne,  marmiton  de  mon  métier,  et  je 
gagne  autant  que  le  roi.  —  Que  gagne  le  roi  ?  lui 
dit  Louis.  —  Ses  dépens,  reprit  Etienne,  et  moi  les 
miens.  »  Cette  réponse  libre  et  ingénue  lui  valut 
les  bonnes  grâces  du  roi  dont  il  devint  le  valet  de 
chambre,  et  qui  dans  la  suite  l'.iccabla  de  biens. 


2']6  RECUEIL 

244-  La  grâce  refusée  et  accordée. 

Quelqu'un  s'étant  adressé  à  Louis  XI  pour  le  sup- 
plier de  lui  accorder  un  emploi  vacant  dans  une 
pelite  ville  où  il  demeuroit,  le  roi ,  après  l'avoir  écou- 
té ,  lui  dit  nettement  qu'il  n'y  avoit  rien  à  espérer, 
qu'il  ne  lui  accorderoit  pas  ce  qu'il  demandoit.  Le 
suppliant ,  en  se  retirant,  lui  fit  de  très-humbles 
remercîmens ,  et  parut  s'en  aller  avec  un  air  extrê- 
mement satisfait.  Le  roi  en  fut  surpris;  il  crut  que 
cette  satisfaction  et  les  remercîmens  qu'on  lui  fai- 
soit ,  étoient  l'effet  d'une  méprise.  Il  le  fit  rappeler  , 
et  lui  demanda  s'il  avoit  bien  entendu  ce  qu'il  lui 
avoit  dit.  «  Oui ,  sire  ,  je  vous  ai  très-bien  entendu , 
vous  m'avez  refusé  sur-le-champ  la  grâce  que  je 
vous  avois  demandée,  —  Et  à  quel  propos  donc  ,  lui 
demande  le  roi ,  ces  vifs  remercîmens  ,  cet  air  gai 
que  je  vous  vois?  —  A  propos  de  votre  bonté,  Sire 
—  De  ma  bonté  !  Eh  !  quelle  bonté  ,  continua-t-il , 
puisqu'en  effet  je  vous  ai  renvoyé  sans  vous  rien 
accorder?  —  C'est  celle  de  m'avoir  refusé  sur-le- 
champ  ,  et  de  m'avoir  mis  par  ce  prompt  refus  en 
état  de  retourner  dans  ma  province  ,  sans  suivre  inu- 
tilement votre  cour  et  y  faire  des  dépenses,  « 

La  réponse  plut  au  roi ,  qui  crut  que  celui  qui  la 
lui  avoit  faite  ,  ne  pouvoit  être  qu'un  homme  d'es- 
prit et  de  beaucoup  de  jugement.  Il  lui  fit  quelques 
questions ,  pour  connoître  si  l'opinion  qu'il  avoit 
conçue  étoit  bien  fondée  ;  et  n'y  trouvant  rien  qui 
n'y  répondit  :  «  Allez,  lui  dit-il,  je  vous  accorde  ce 
que  je  vous  ai  refusé  ;  et  je  veux  que  vous  me  re- 
merciiez doublement.  On  va  vous  expédier  les  pro- 
visions de  la  charge  que  vous  me  demandez.  »  Il 
ordonna  en  effet  que  cela  se  fît  promptement,  pour 
ne  pas  retarder  celui  qu'il  en  gratifioit. 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  27-7 

245.  L&  roi  Stanislas. 

Ce  prince  n'étant  encore  que  palatin  de  Posnanie, 
eut  occasion  de  voir  Charles  XII,  lorsqu'il  vint  en 
Pologne  pour  détrôner  Frédéric  Auguste.  Une  physio- 
nomie heureuse ,  pleine  de  hardiesse  et  de  douceur  , 
prévenoit  en  faveur  de  Slanislas.  Il  avoit  un  air  de 
probité  et  de  franchise  ,  qui ,  de  tous  les  avantages 
extérieurs,  est  sans  doute  le  plus  grand,  et  qui  donne 
plus  de  poids  aux  paroles  que  Téloquence  même.  La 
sagesse  avec  laquelle  il  parla  du  roi  Auguste  ,  et  des 
intérêts  différens  qui  divisoient  la  Pologne,  frappa 
Charles.  Stanislas  s'entretenantun  jour  avec  lui  delà 
diCficullé  de  trouver  pour  la  Pologne  un  roi  digne  de 
l'être  :  «  Et  pourquoi  ne  le  seriez-vous  pas  ?  lui  dit 
vivement  le  roi  de  Suède,  n  Ce  mot  imprévu  fut  l'u- 
nique brigue  qui  mit  Stanislas  sur  le  trône.  Charles 
prolongea  exprès  la  conférence  ,  pour  mieux  sonder 
le  génie  du  jeune  palatin.  Après  l'audience,  il  dit 
tout  haut  qu'il  n'avoit  jamais  vu  d'homme  si  propre 
à  concilier  tous  les  partis.  Il  ne  tarda  pas  à  s'infor- 
mer du  caractère  de  Leczinski.  Il  sut  qu'il  étoit  plein 
de  bravoure ,  endurci  à  la  fatigue ,  qu'il  couchoit 
toujours  sur  une  espèce  de  paillasse  ,  n'exigeant  au- 
cun service  de  ses  domestiques  auprès  de  sa  person- 
ne ;  qu'il  étoit  d'un  tempérament  peu  commun  dans 
ce  climat,  libéral,  adoré  de  ses  vassaux,  et  le  seul 
seigneur  peut-être  en  Pologne  qui  eût  quelques  amis, 
dans  un  temps  où  l'on  ne  connoissoit  de  liaisons 
que  celles  de  l'intérêt  et  des  factions.  Ce  caractère  , 
qui  avoit  en  beaucoup  de  choses  du  rapport  avec  le 
sien  ,  le  détermina  entièrement  :  il  ne  prit  conseil 
(le  personne ,  et  sans  même  aucune  déhbération  pu- 
blique ,  il  dit  à  deux  de  ses  généraux  qui  l'environ- 
noient  :  VoUàie  roi  qu'auront  tes  Polonais.  Il  tint 
parole  ,  et  Ht  couronner  Stanislas  roi  de  Pologne 
en  1705. 


2^8  RECUEIL 

Charles  n'eût  jamais  pu  trouver  en  Pologne  un 
homme  plus  capable  de  concilier  tous  les  esprits , 
que  celui  qu'il  choisissoit.  Le  fond  de  son  caractère 
étoit  l'humanité  etia  bienfaisance.  Un  jour,  comme 
il  régloit  l'état  dé  sa  maison,  il  mit  sur  la  liste  un 
officier  français  peu  avantagé  de  la  fortune  :  «  En 
quelle  qualité  voire  majesté  veut-elle  qu'il  soit  sur 
la  liste  ?  lui  dit  le  trésorier.  —  En  qualité  démon  ami , 
lui  répondit  le  prince.  » 


246.  Le  marin  intrépide  et  généreux. 

L'héroïsme  de  la  bienfaisance  et  de  l'humanité  est 
si  naturel  aux  Français  ,  que  chaque  jour  chez  cette 
nation  généreuse  fournit  des  exemples  en  ce  genre 
qui  surpassent  les  plus  beaux  traits  de  l'antiquité;  on 
en  trouve  des  modèles  dans  les  classes  méine  les  plus 
inférieures  ,  et  souvent  l'on  voit  des  malelols  ,  des 
soldats,  des  ouvriers  ,  des  femmes  mêmes  ,  mépriser 
les  plus  grands  périls,  pour  porter  secours  à  ceux  qui 
sont  en  danger  de  perdre  la  vie. 

La  Garonne  étoit  débordée  ;  les  malheureux  habi- 
lans  sur  ses  rives  étoient  submergés  ;  les  matelots  les 
plus  hardis  n'osoient  s'exposer  à  la  violence  du  cou- 
rant, pour  leur  porter  des  secours.  M.  de  Cornick 
fut  réduit  à  forcer  quatre  deS  plus  vigoureux  d'entre 
ces  matelots  de  monter  avec  lui  dans  un  canot  qu'il 
tenoit  près  de  sa  maison  ,  aux  environs  de  Bordeaux. 
Avec  ce  canot ,  il  alla  successivement  dans  toutes  les 
maisons  de  l'île  de  St-Georges ,  d'où  il  retira  les  ha- 
bitans  à  demi-noyés  et  mourans  de  frayeur. 

Il  transporta  en  terre  ferme  plus  de  six  cents  per- 
sonnes de  tout  sexe  et  de  tout  âge,  et  ne  cessa  pen- 
dant trois  jours  de  passer  et  repasser  la  rivière  ,  pour 
sauver  les  effets  de  ceux  qu'il  avoit  mis  en  sûreté , 
et  pour  leur  porter  des  subsistances.  Quoique  M.  de 
Cornick  ne  fût  pas  riche  et  cju'il  fît  par  cet  accident 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  279 

une  perte  considérable ,  il  nourrit  à  ses  frais  pendant 
plusieurs  jours  les  malheureux  qu'il  avoit  sauvés.  Le 
danger  passé ,  M.  Cornick  se  retira  chez  lui ,  et  s'y 
tint  constamment  renfermé ,  se  refusant  aux  applau- 
dissemens  de  ses  concitoyens.  Cet  illustre  marin  don- 
noit  ainsi  l'exemple  de  l'humanité  ,  du  courage  et 
de  la  bienfaisance. 


247.  Arnaud  ,  évêque  d'Angers  ,  ou  le  vrai 
pasteur. 

En  i65i  ,  dans  la  guerre  qu'on  appelle  des  prin- 
ces, le  reine  mère,  irritée  de  la  révolte  de  la  ville 
d'Angers ,  s'étoit  avancée  jusqu'à  Saumur  pour  pres- 
ser le  siège  de  la  ville ,  et  lui  faire  porter  la  peine 
de  sa  rébellion.  M.  Arnaud ,  qui  en  étoit  évêque ,  pré- 
voyant les  malheurs  qui  alloient  fondre  sur  son  dio- 
cèse ,  presse  les  rebelles ,  les  exhorte  ,  les  sollicite  , 
leur  propose  des  conditions  de  paix  ;  mais  tout  cela 
ne  servit  qu'à  le  rendre  suspect.  Il  fut  obligé  de  sor- 
tir de  la  ville  ,  par  la  faction  d'une  troupe  de  sédi- 
tieux qui  trouvoient  leurs  avantages  dans  les  désor- 
dres de  la  guerre.  Ce  bon  pasteur  ,  oubliant  l'injure 
faite  à  sa  dignité ,  ne  s'occupe  que  de  la  manière  dont 
il  pourra  fléchir  la  reine.  Ses  prières  et  ses  larmes  fu- 
rent inutiles  :  mais  la  voyant  inflexible ,  il  eut  re- 
cours à  un  moyen  qui  montre  bien  qu'il  n'y  a  rien 
de  si  ingénieux  que  la  charité.  Cette  princesse  étant 
venue  un  jour  de  fête  ,  dans  une  église  où  il  ofTicioit 
pontificalement ,  afin  de  participer  aux  saints  mys- 
tères ,  le  prélat  s'approche  d'elle  ,  avec  un  visage  où 
étoit  peinte  une  modestie  pleine  de  majesté  ;  et  lui 
présentant  la  sainte  hostie,  il  lui  dit  d'un  ton  assuré  : 
«  Recevez,  3Iadame  ,  votre  Dieu  qui  a  pardonné  à 
ses  ennemis  en  mourant  sur  la  croix.  »  Un  pardon 
ainsi  demandé,  est  grâce  obtenue.  La  princesse  dé- 
sarmée ne  pensa  plus  à  la  punition  des  coupables  , 


28o  RECUEIL 

et  fit  éprouver  peu  de  temps  après  aux  rebelles  les 

effets  de  sa  bonté  et  de  sa  clémence. 

Cet  illustre  évêque  étoit  rempli  de  l'esprit  aposto- 
lique. 11  se  livra  tout  entier  à  son  Eglise ,  et  la  gou- 
verna pendant  quarante-quatre  ans ,  d'une  résidence 
non  interrompue  ,  avec  un  zèle ,  une  prudente  et 
une  chai'ité  sans  bornes.  Il  ne  la  quitta  qu'une  seule 
fois  à  la  prière  du  prince  de  Tarente  ,  qui  l'invita  à 
venir  conférer  avec  lui  sur  la  religion  ,  dans  son  châ- 
teau de  Thouars.  Ce  seigneur  ne  résista  pas  à  la  dou- 
ceur, aux  manières  insinuantes,  et  surtout  à  l'élo- 
quence du  prélat,  et  il  rentra  dans  le  sein  de  l'Eglise. 

Il  auroit  manqué  quelque  chose  à  ce  digne  prélat , 
vraiment  pasteur  de  son  peuple,  s'il  n'avoit  été  spé- 
cialement le  père  des  pauvres.  Il  sufBsoit  d'aborder 
sa  maison,  pour  apercevoir  quelle  place  ils  tenoient 
dans  son  cœur.  On  en  trouvoit  souvent  un  grand 
nombre  qui  bordoient  ses  escaliers  ;  on  auroit  dit  que 
c'étoient  les  gardes  du  seigneur  qui  habitoit  la  mai- 
son. Touché  particulièrement  de  l'état  des  pauvres 
honteux ,  il  leur  faisoit  des  aumônes  que  le  secret 
rendoit  doublement  agréables:  pour  subvenir  à  cette 
dépense,  il  s'étoit  réduit  lui-même  à  une  grande 
pauvreté.  On  a  su  que  dans  un  seul  jour  il  donna 
une  somme  de  deux  mille  livres  ,  provenant  des  lots 
et  vente  d'une  terre  ;  la  manière  dont  il  fit  cette  lar- 
gesse ,  étoit  digne  du  grand  homme  qui  la  faisoit.  Il 
avoit  accordé  à  l'acquéreur  une  diminution  ;  mais  il 
avoit  mis  pour  condition  ,  que  l'argent  lui  seroit  re- 
mis en  mains  propres,  et  qu'il  ne  seroit  pas  délivré 
à  son  économe  ,  qui  se  seroit  opposé  à  une  libéralité 
si  exorbitante. 

Il  étoit  survenu  à  Angers  une  grande  disette  de 
blé.  Pendant  que  les  riches  pouvoient  à  peine  pour- 
voir à  leurs  propres  besoins  ,  les  pauvres  restoient 
dans  la  plus  grande  misère  ;  réduits  â  ne  trouver  d'au- 
Ue  nourriture  que  celle  des  herbes  des  champs  ,  ils 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  28 1 

ne  présentoient  aux  yeux  des  spectateurs  que  des 
squelettes  hideux  ,  tout  décharnés.  Le  charitable  pas- 
teur ne  s'épargna  pas  dans  cette  occasion.  11  employa 
dans  un  seul  jour  ,  jusqu'à  dix  mille  livres ,  pour 
ramener  l'abondance  dans  la  ville.  Mais  son  humilité 
ordinaire  sut  si  bien  cacher  les  prodiges  de  sa  cha- 
rité ,  que  toute  la  gloire  en  fut  attribuée  à  M.  le  gou- 
verneur de  la  province,  et  que  le  hasard  seul  fit  dé- 
couvrir un  peu  avant  sa  mort,  qu'elle  lui  étoit  due. 
C'est  ainsi  que  ce  vigilant  pasteur  ,  tout  occupé  du 
soin  spirituel  de  ses  ouailles  et  de  leur  salut ,  étendoit 
son  zèle  sur  leurs  misères  temporelles.  Il  avoit  ap- 
pris de  saint  Grégroire ,  que  la  semence  de  la  parole 
ne  germe  jamais  plus  sûrement  dans  les  cœurs  ,  que 
lorsqvi'elle  est  arrosée  par  la  main  du  prédicateur. 

Ce  n'étoit  pas  assez  pour  la  charité  de  Mgr.  d'An- 
gers d'élre  prodigue  envers  les  pauvres  ,  ingénieuse 
pour  le  service  de  ses  concitoyens  ,  elle  étoit  encore 
généreuse  envers  ses  ennemis.  Ce  qui  caractérise  la 
générosité  de  cet  amour  chrétien  pour  tous  ceux  qui 
lui  faisoient  quelque  peine,  c'est  que,  non  content 
de  leur  pardonner  de  bon  cœur  tout  le  mal  qu'il  re- 
cevoit  d'eux  ,  il  cherchoit  avec  une  sorte  d'empres- 
sement les  occasions  de  leur  rendre  service;  en  sorte 
qu'il  étoit  passé  en  proverbe  ,  que  le  meilleur  titre 
pour  obtenir  de  grâces  de  Mgr.  d'Angers ,  étoit  de 
l'avoir  offensé.  On  dit  même  qu'il  tenoit  une  liste  de 
ceux  qui  lui  avoient  rendu  de  mauvais  offices  .  afin 
de  se  souvenir  dans  l'occasion  de  leur  en  rendre  de 
bons.  Si  ceci  paroît  héroïque  ,  comme  il  l'est  en  ef- 
fet ,  il  faut  convenir  que  c'est  un  genre  d'héroisme 
bien  rare. 

Tous  les  ans  Mgr.  d'Angers  fiusoit ,  presque  tou- 
jours à  pied,  la  visite  de  son  diocèse,  portant  par- 
tout la  lumière  et  la  paix.  Un  carrosse  le  suivoit,  mais 
il  ne  servoit  qu'à  ceux  de  sa  suite  qui  ne  pouvoient 
marcher:  c'est  ce  qui  le  lui  faisoit  appeler  fort  agréa- 


282  RECUEIL 

blement ,  S07i  infirmerie. Knn  travail  continuel  qu'il 
n'interrompoit  que  pour  se  livrer  à  la  prière  ,  il  joi- 
gnoit  une  sobriété  étonnante  ,  et  des  austérités  que 
ni  sa  vieillesse  ,  ni  ses  infirmités  ne  purent  le  porter 
à  suspendre.  Comme  on  lui  représentoit  qu'il  devoit 
prendre  un  jour  de  la  semaine  pour  se  délasser:  a  Eh 
bien,  répondit-il,  je  ferai  de  bon  cœur  ce  que  vous 
souhaitez,  pourvu  que  vous  me  donniez  un  jour  où 
je  ne  sois  pas  évêque.  » 

«  Sa  sainteté  jointe  à  sa  vigilance  pastorale ,  di- 
»  soit  madame  de  Sévigné  ,  est  une  chose  qui  ne  se 
»  peut  comprendre  ;  c'est  un  homme  de  quatre- 
»  vingt-sept  ans  ,  et  qui  n'est  plus  soutenu  dans  les 
»  fatigues  continuelles  qu'il  prend  ,  que  par  l'amour 
»  de  Dieu  et  du  prochain.  J'ai  causé  une  heure  en 
a  parliculieravec  lui;  j'ai  trouvé  dans  sa  conversation 
»  toute  la  vivacilé  de  l'esprit  de  ses  frères.  C'est  un 
»  prodige  que  je  suis  ravie  d'avoir  vu  de  mes  yeux  : 
»  tant  de  vertus  le  rendent  les  délices  de  ses  diocé- 
»   sains  ,  et  leur  font  craindre  de  le  perdre.  » 

Il  mourut  le  8  juin  iGg-i  ,  âgé  de  quatre-vingt- 
quinze  ans.  Jamais  évêque  n'a  été  plus  regretté. 
Comme  il  étoit  rempli  de  bonté  pour  les  pauvres  et 
les  petits ,  et  d'honnêteté  pour  les  grands ,  il  fut 
pleuré  généralement  de  tous.  Le  concours  étoit  si 
grand  pour  lui  baiser  les  mains ,  qu'on  fut  obligé  de 
le  laisser  plus  long-temps  exposé  ,  pour  satisfaire  à 
la  dévotion  des  diocésains.  Ils  ne  se  lassoient  point 
de  regarder  pour  la  dernière  fois  celui  dont  les  sol- 
licitudes épiscopales  les  avoient  si  souvent  remplis 
de  consolation  pendant  sa  vie 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  2^0 

248.    Le  prince  f>ien  corrigé. 

Loris ,  duc  de  Bourgogne ,  petit-fils  de  Louis  XIV , 
et  père  de  Louis  XV  ,  eut  un  esprit  ferme  et  intré* 
pide  ;  il  étoit  pieux,  juste  et  philosophe  ;  il  aimoit 
ses  devoirs ,  il  airaoit  les  hommes  ,  il  vouloit  les  ren- 
dre heureux;  Beauvilliers et  Fénélon  veillèrent  à  son 
éducation  ,  et  il  avoit  besoin  de  tels  maîtres;  car  la 
nature  ne  l'avoit  pas  créé  sans  défauts  ;  la  colère 
fut  sa  première  passion.  Un  jour  que  ce  prince  avoit 
battu  son  valet  de  chambre ,  il  s'arrêta  à  considérer 
les  outils  d'un  menuisier  qui  travailloit  dans  son 
appartement.  L'ouvrier  instruit  par  l'archevêque  , 
dit  au  prince  de  passer  son  chemin  et  de  le  laisser 
travailler.  Le  petit  souverain  se  fàcka  ;  le  menui- 
sier redoubla  de  brutalité ,  et  s'emportant  jusqu'à  la 
menace  ,  lui  dit  :  «  Retirez  -  vous  ,  mon  prince  ; 
quand  je  suis  en  fureur ,  je  ne  connois  personne.  » 
Le  prince  courut  dire  à  M.  de  Fénélon  qu'on  avoit 
introduit  chez  lui  le  plus  méchant  homme  de  la 
terre.  «  C'est  un  bien  bon  ouvrier  ,  dit  froidement 
Fénélon  ,  son  unique  défaut  est  de  se  livrer  à  la  co- 
lère. «  Le  prince  insista  sur  la  méchanceté  de  cet 
homme.  Ecoutez,  lui  dit  Fénélon  ,  vous  l'appelez 
méchant  ,  parce  qu'il  vous  a  menacé  dans  un  mo- 
ment où  vous  le  détourniez  de  son  travail,  comment 
nonameriez-vous  un  prince  qui  battroit  son  valet  de 
chambre  dans  le  temps  même  que  celui-ci  lui  ren- 
droit  des  services  ?»  La  leçon  étoit  juste  ;  il  en 
profila. 

L'éducation  changea  tellement  le  caractère  du 
duc  de  Bourgogne  ,  qu'on  eût  dit  que  ses  verlus  lui 
étoient  naturelles  ;  il  devint  modéré  ,  doux  et  com- 
plaisant. Il  fut  généralissime  des  armées  de  Flan- 
dres en  1702  ,  et  donna  les  preuves  des  plus  grands 
talens  militaires  ;  mais  les  malheurs  de  la  guerre  , 
toujours   suivis  de  ceux  des  peuples .   l'afïligeoient 


284  RECUEIL 

sensiblement ,  et  il  préféra  toujours  les  vertus  mo- 
rales et  chrétiennes  aux  qualités  les  plus  éminentes 
de  l'homme  de  guerre. 


249.  Beaux  sentimens  du  chevalier  Bayard. 

Les  députés  d'une  ville  rebelle  voulant  calmer  la 
colère  du  comte  de  Ligny  ,  qui  se  disposoit  à  les 
traiter  avec  la  dernière  sévérité  ,  lui  présentèrent 
un  service  de  vaisselle  d'argent  du  poids  de  trois 
cents  marcs  ;  mais  le  comte  ne  voulut  point  le  pren- 
dre pour  lui  ;  et  se  tournant  vers  le  chevalier 
Bayard ,  dont  la  rare  valeur  avoit  fait  prospérer  tou- 
tes ses  entreprises  en  Italie:  a  Chevalier ,  lui  dit-il , 
voilà  ce  que  je  vous  donne.  »  Bayard  remercia  très- 
respectueusement  le  général ,  et  le  refusa  en  ajou- 
tant :  Je  craindrois,  Monseigneur,  que  ce  riche  don 
ne  me  communiquât  quelque  chose  de  l'infidélité  de 
ceux  qui  vous  l'ont  offert.  »  et  prenant  cette  argen- 
terie, il  la  distribua  toute  à  ceux  qui  se  trouvèrent 
auprès  de  lui. 


25o.  Activité  héroïque. 

La  ville  de  Rennes  étoit  assiégée  par  le  duc  de 
Lancastre ,  et  celte  place  importante  alloit  succom- 
ber sous  les  efforts  des  Anglais,  sans  un  prompt  se- 
cours. Le  fameux  du  Guesclin  résolut  de  la  sauver. 
Mais  une  foule  d'obstacles  s'opposoit  à  son  courage  : 
il  en  triompha  par  sa  célérité.  Il  prend  cent  hom- 
mes déterminés  qui  ne  respiroient  que  le  combat.  Il 
fait  en  moins  de  douze  heures  dix  -  huit  lieues  de 
chemin;  arrive  ,  à  la  pointe  du  jour,  à  l'entrée  du 
camp  des  Anglais  ,  et  se  dispose  à  le  traverser.  Tout 
y  étoit  encore  enseveli  dans  le  sommeil ,  et  la  garde 
avancée  étoit  la  seule  qui  veilloit.  Du  Guesclin  fond 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  285 

sur  ces  soldats:  il  les  presse,  les  pousse,  et  entre 
avec  eux  dans  le  camp.  Une  partie  de  sa  troupe 
égorge  ,  pendant  que  les  autres  renversent  ceux  qui 
accourent  aux  cris  des  blessés.  En  même  temps  ils 
mettent  le  feu  aux  tentes  ;  l'incendie  se  répand;  et 
l'ennemi,  tout  nu  ,  fuit  à  la  fois  le  fer  et  la  flamme. 
Enfin  le  vainqueur  se  voit  aux  portes  de  Rennes  , 
qui  lui  sont  ouvertes  à  l'instant.  Mais  apercevant,  à 
quelque  distance ,  deux  cents  charrettes  ,  chargées 
de  vivres  destinés  pour  l'armée  ennemie,  il  attaque 
les  Anglais  qui  les  défendoient,  les  met  en  fuite  .  et 
entre  dans  la  ville  à  la  tête  de  ce  grand  convoi. 


25 1.   Amour  du  soldat  français  pour  ses 
officiers. 

Le  célèbre  maréchal  de  Cossé  Brissac,  étoil  telle- 
ment aimé  de  ses  soldats  ,  que  lorqu'il  assiégeoit 
quelque  ville  ,  qu'il  livroit  quelque  bataille  ,  ils  s'ef- 
forçoient  de  le  couvrir  pour  le  garantir  des  dangers , 
et  se  jetoient  au-devant  de  lui ,  afin  de  parer  les  coups 
qu'on  pourroit  lui  porter.  Brissac  attendri  leur  di- 
soit  :  «  Eh  quoi  !  mes  bons  amis  ,  vous  voulez  donc 
»  que  je  vous  doive  toute  ma  gloire,  et  que  je  ne 
*  fasse  qu'aider  à  votre  courage  !  »  Ils  lui  répon- 
doient  par  mille  cris  de  vive  Brissac  !  et  les  offi- 
ciers alîoient  lui  baiser  les  mains. 

M.  de  Villarsétoit  très-aimé  de  ses  soldats  ;  n'ayant 
encore  que  le  grade  de  colonel,  en  1677 ,  il  rentroit 
dans  son  camp,  après  une  action  très-meurtrière  Le 
premier  objet  qui  s'offre  à  ses  regards,  est  un  cava- 
lier de  son  régiment ,  qui  étant  blessé  d'un  coup  d'é- 
pée  au  travers  du  corps ,  et  presqu 'expirant,  deman- 
doit  avec  instance  où  étoit  son  colonel  ,  que  l'on 
croyoit  tué  ;  aussitôt  que  ce  malheureux  l'aperçoit , 
il  lui  montre  sa  satisfaction  de  le  voir  échctppé  au 


286  RECUEIL 

péril  ,  et  lui  dit  :  «  Eles-vous  content  de  moi ,  mon 
B  colonel  ?  Je  ne  voulois  que  la  consolation  de  vous 
»    voir  avant  que  de  mourir.  » 

Au  dernier  siège  de  Phiiisbourg  ,  la  tranchée  étoit 
inondée  ,  et  le  soldat  y  avoit  de  l'eau  jusqu'aux  ais- 
selles. Un  officier  à  qui  son  jeune  âge  ne  permettoit 
pas  d'y  marcher  de  même ,  y  étoit  porté  de  main  en 
main.  Un  grenadier  le  présentoit  à  sou  camarade  , 
afin  qu'il  le  prît  dans  ses  bras.  «  Mets-le  sur  mon  dos, 
D  dit  celui-ci  ;  du  moins  s'il  y  a  un  coup  de  fusil  à 
»  recevoir  ,  je  le  lui  épargnerai.  » 


252.  Le  canonnierdc  Minorque ,  ou  le  hraveaux 
deux  hras 

At»  combat  de  Minorque,  en  1^56,  un  canonier 
ayant  eu  le  bras  emporté  dans  le  moment  qu'il  alloit 
faire  feu ,  ramasse  la  mèche  de  la  main  gauche ,  se 
reposte  à  son  canon ,  et  dit  en  faisant  feu  :  Cesgens- 
ià  croyaient  donc  que  je  n'avais  qu'un  bras. 


253.  Le  duel  sans  combat. 

L'abbé  Galiani,  auteur  d'un  ouvrage  français  con- 
tre les  économistes,  qui  a  fait  du  bruit  dans  le  temps, 
avoit  dans  la  conversation  une  facilité  caustique  , 
.spirituelle  et  piquante.  Un  jour  qu'il  en  faisoit  ^ysage 
à  table,  aux  dépens  d'une  dame  absente ,  un  officier 
lui  dit  brusquement  :  «  L'abbé  ,  vous  tenez  là  des 
discours  bien  insolens  ;  si  j'étois  auprès  de  vous  je 
vous  donnerois  un  soufflet  pour  tant  d'impertinences , 
et  vous  pouvez  regarder  le  soufflet  comme  donné. — 
Et  moi ,  répliqua  vivement  l'abbé  ,  si  j'étois  auprès 
de  vous  ,  je  prendrois  l'épée  de  votre  voisin,  puisque 
par  état  je  n'en  porte  pas  ,  et  je  vous  la  passerois  au 
travers  du  corps  ,  vous  pouvez  regarder  le  coup  d'é- 
pée  comme  donné  ,  et  vous  tenir  pour  mort,  »  Cette 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  287 

repartie  plaisante  fit  rire  tous  les  convives  aux  dépens 
du  jeune  officier  ,  qui  n'eut  pas  d'autre  parti  à  pren- 
dre que  d'en  rire  comme  les  autres. 


254-  Vamour  filial  récompensé. 

M.  de  Gouges  allant  rejoindre  son  régiment,  s'oc- 
cupa pendant  sa  route  à  faire  des  recrues  dont  il 
avoit  besoin  pour  compléter  sa  compagnie.  Il  trouva 
plusieurs  hommes  dans  une  petite  ville  où  il  demeura 
une  semaine.  Quelques  jours  avant  son  départ ,  il  se 
présenta  encore  un  jeune  homme  de  la  plus  haute 
taille  et  de  la  figure  la  plus  intéressante.  Il  avoit  un. 
air  de  candeur  et  d'honnêteté  qui  prévenoit  pour  lui. 
M.  de  Gouges  ne  pût  s'empêcher  à  la  première  vue  , 
de  souhaiter  d'avoir  cet  homme  dans  sa  compagnie. 
11  vit  qu'il  trembloit  en  demandant  qu'on  l'engageât, 
et  prit  ce  mouvement  pour  l'effet  de  la  timidité ,  ou 
peut-être  de  l'inquiéiude  que  peut  avoir  un  jeune 
homme  qui  sent  le  prix  de  la  liberté  ,  et  qui  ne  la 
vend  pas  sans  regret.  Il  lui  montra  ses  soupçons  en 
tâchant  de  le  rassurer  :  «  Ah  !  Monsieur,  lui  dit  le 
»  jeune  homme,  n'attribuez  pas  mon  désordre  à  d'in- 
»  dignes  motifs.  Vous  ne  voudriez  peut-être  pas  de 
»   moi  ;  et  mon  malheur  seroit  affreux.  » 

Il  lui  échappa  quelques  larmes,  en  achevant  ces 
mots.  L'officier  ne  manqua  pas  de  l'assurer  qu'il  se- 
roit enchanté  de  le  satisfaire ,  et  lui  demanda  vite 
quelles  étoient  ses  conditions.  «  Je  ne  vous  les  pro- 
»  pose  qu'en  tremblant ,  répondit  le  jeune  homme  ; 
»  elles  vous  dégoûteront  peut-être.  Je  suis  jeune;  vous 
B  voyez  ma  taille;  j'ai  de  la  force;  je  me  sens  toutes  les 
»  dispositions  nécessaires  pour  servir  :  mais  la  circons- 
»  tance  malheureuse  dans  laquelle  je  me  trouve,  me 
»  force  de  me  mettre  à  un  prix  que  vous  trouverez 
»   sans  doute  exorbitant.  Je  ne  puis  rien  en  diminuer. 


288  RECUEIL 

»  Croye?  que  sans  des  raisons  très-pressantes  ,  je  ne 
»  vendrois  point  mon  service;  mais  la  nécessité  m'im- 
»  pose  une  loi  rigoureuse.  Je  ne  puis  vous  suivre  à 
•  moins  de  cinq  cents  livres  ;  et  vous  me  perceriez 
»  le  cœur  ,  si  vous  me  refusiez.  —  Cinq  cents  livres, 
j»  repartit  l'officier  !  la  somme  est  considérable ,  je 
»  l'avoue,  mais  vous  me  convenez  :  je  vous  crois  de 
>  bonne  volonté;  je  ne  marchanderai  point  avec  vous. 
»  Je  vais  vous  compter  votre  argent,  signez  ,  et  tenez- 
»  vousprêt  à  partir  après-demain  avec  moi.  »  Le  jeune 
homme  parut  pénétré  de  la  facilité  de  M.  de  Gouges  , 
il  signa  gaîment  son  engagement ,  et  reçut  les  cinq 
cents  livres  avec  autant  de  reconnoissance  que  s'il  les 
avoit  euesenpur  don.  Il  pria  son  capitaine  de  lui  per- 
mettre d'aller  remplir  un  devoir  sacré  ,  et  lui  promit 
de  revenir  à  l'instant.  M.  de  Gouges  crvit  remarquer 
quelque  chose  d'extraordinaire  dans  ce  nouveau  sol- 
dat. Curieux  de  s'en  éclaircir,  il  le  suivit  sans  affec- 
tation. Il  le  vit  voler  à  la  prison  de  la  ville ,  avec  un 
empressement  qui  ne  lui  permettoit  pas  d'apercevoir 
son  capitaine,  frapper  avec  la  plus  grande  vivacité  à  la 
porte,  et  se  précipiter  dedans  aussitôt  qu'elle  fut  ou- 
verte, m'entendit  dire  au  geôlier  :  o  Je  vous  apporte  la 
»  somme  pour  laquelle  mon  père  a  été  arrêté;  je  la  dé- 
»  pose  entre  vos  mains.  Conduisez -moi  vers  lui;  que 
»  j'aie  le  plaisir  de  briser  ses  fers.  »  L'officier  s'arrête 
un  moment ,  pour  lui  laisser  le  temps  d'arriver  seul  au- 
près de  son  père ,  et  s'y  rend  ensuite  après  lui.  Il  voit  ce 
jeune  homme  dans  les  bras  d'un  vieillard  qu'il  couvre 
de  ses  caresses  et  de  ses  larmes ,  à  qui  il  apprend  qu'il 
vient  d'engager  sa  liberté  pour  lui  procurer  la  sienne. 
Le  prisonnier  l'embrasse  de  nouveau.  L'officier  at- 
tendri s'avance  :  «Consolez-vous,  dit-il  au  vieillard, 
»  je  ne  vous  enlèverai  point  votre  fils  :  je  veux  par- 
»  tager  le  mérite  de  son  action.  Il  est  libre,  ainsi  que 
»  vous ,  et  je  ne  regrette  point  une  somme  dont  il  a 
»  fait  un  gi  noble  usage.  Vojlà  son  engagement,  et  je 

»  Je 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  289 

ï  le  lui  remets.  »  Le  père  et  le  fils  tombent  à  ses 
pieds.  Le  dernier  refuse  la  liberté  qu'on  lui  rend.  II 
conjure  le  capitaine  de  lui  permettre  de  le  suivre. 
Son  père  n'a  plus  besoin  de  lui  :  il  ne  pourroit  que 
lui  être  à  charge.  Le  généreux  officier  y  consent  en- 
fin. Le  jeune  homme  remplit  les  années  de  son  ser- 
vice ,  épargnant  sur  sa  paie  quelque  petit  secours 
qu'il  faisoit  passer  à  son  père  ;  et  lorsqu'il  eut  son 
congé ,  il  s'empressa  d'aller  servir  ce  même  père  ,  et 
de  le  nourrir  du  travail  de  ses  mains. 


2  55.  Le  sang -froid  du  héros  mourant. 

Dans  la  chaleur  de  la  bataille  de  Néerwinde  ,  ga- 
gnée parles  Français  en  1693,  le  maréchal  de  Luxem- 
bourg qui  commandoit ,  voyant  revenir  du  combat 
un  soldat  aux  gardes  qui  avoit  quitté  son  corps ,  lui 
dit  d'un  Ion  menaçant  :  «  Où  vas-tu? — Monseigneur  , 
»  dit  le  soldat ,  en  ouvrant  son  habit  pour  faire  voir 
»  une  large  blessure,  je  vais  mourir  à  quatre  pas  d'i- 
«  ci.  »  Le  maréchal  se  plaisoit  à  raconter  ce  trait 
d'un  sang-froid  héroïque,  dont  on  ne  trouve  d'exem- 
ple ,  parmi  les  soldats ,  que  dans  les  troupes  fran- 
çaises. 

Dans  la  dernière  guerre  du  Canada  ,  le  marquis  de 
Mont-Calm  ,  après  avoir  remporté  plusieurs  victoires 
sur  les  ennemis  de  la  France  ,  fut  blessé  mortelle- 
ment de  deux  coups  de  feu  dans  la  dernière  action. 
Cependant  il  ne  descendit  point  de  cheval  qu'il  n'eût 
fait  lui-même  la  retraite  de  l'armée  sous  les  murs  de 
Québec.  Sur  la  réponse  que  lui  fit  son  chirurgien  que 
ses  blessures  étoient  mortelles ,  il  dit  au  lieutenant  de 
roi ,  et  au  commandant  de  Roussillon  :  «  Messieurs  , 
»  je  vous  recommande  de  ménager  l'honneur  de  la 
»  France ,  et  de  tâcher  que  mon  armée  puisse  se  re« 

Manuel.  N 


290  RECUEIL 

»  tirer  cette  nuit  au  delà  du  cap  Rouge  ;  pour  moi , 
»  je  vais  la  passer  avec  Dieu  ,  et  me  préparer  à  la 
»  mort.  »  Il  mourut  le  lendemaiu  à  cinq  heures  du 
matin  ,  et  fut  enterré  dans  un  trou  de  bombe  :  digne 
tombeau  de  ce  grand  homme. 

Un  soldat  envoyé  par  M.  de  Vauban  pour  examiner 
un  poste  ,  y  resta  long-temps  malgré  le  feu  des  enne- 
mis ,  et  reçut  même  une  balle  dans  le  corps.  Il  re- 
tourna rendre  compte  de  ce  qu'il  avoit  observé  ,  et 
le  fit  avec  toute  la  tranquillité  possible  ,  quoique  le 
sang  coulât  en  abondance  de  sa  plaie.  M.  de  Vauban, 
qui  ne  le  croyoit  pas  blessé  à  mort ,  voulant  récom- 
penser sa  bravoure  et  le  service  qu'il  venoit  de  lui 
rendre,  lui  présenta  de  l'argent;  mais  le  soldat  géné- 
reux le  refusa ,  en  disant  ;  «  Celui  qui  va  mourir  après 
avoir  servi  sa  patrie ,  est  assez  récompensé 


2  56.  L'amour  de  ta  patrie. 

M.  de  G...  maréchal  des  camps  et  armées  du  roi , 
commandant  les  carabiniers  ,  voit  son  fils  aîné  tué 
à  côté  de  lui ,  à  la  bataille  de  Fontenoi.  Il  le  recom- 
mande à  quelques-uns  des  guerriers  qu'il  conduit  ; 
et  sans  s'occuper  davantage  de  ce  malheur ,  il  mar- 
che avec  SCS  escadrons  ,  et  signale  son  bras  redouta- 
ble par  mille  prodiges  de  valeur.  Après  la  bataille , 
le  roi  que  l'on  avoit  instruit  de  ce  qui  venoit  d'arri- 
ver à  M.  de  G... ,  lui  témoigna  son  admiration  et  sa 
sensibilité.  «  Sire  ,  répondit  co  héros  ,  les  larmes  aux 
»  yeux  ,  mon  fils  a  sacrifié  ses  jours  à  la  patrie  ;  il 
»  lui  devoit  ce  tribut  ;  j'étois  citoyen  avant  d'être 
a  père.  » 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  39 1 

aSy.  La  magnificence  du  héros. 

L'immortel  du  Guesclin  avoit  toujours  à  sa  suite  un 
grand  nombre  de  gentilshommes  bretons  qu'il  entre- 
tenoit  à  ses  dépens.  Clisson  lui  demanda  ce  qu'il  vou- 
loit  faire  de  tant  de  monde  ?  «  J'en  veux  faire  ,  dit-il , 
»  des  vengeurs  de  ma  patrie  ,  des  défenseurs  de  mon 
»  roi  :  je  veux  leur  donner  de  quoi  vivre  ,  et  les  em- 
»  pêcher  de  devenir  voleurs  et  brigands  :  je  vendrai, 
»  s'il  le  faut,  jusqu'aux  bijoux  de  ma  femme,  pour 
»  les  entretenir  plus  long-temps.  » 


258.  Bravoure  française. 

En  1760  ,  le  prince  Ferdinand  de  Brunswick  fit  le 
siège  de  Giessen  ,  petite  place  fortifiée  à  la  hâte  ,  et 
que  la  seule  valeur  du  baron  du  Blaisel ,  qui  la  dé- 
fendoit  ,  rendoit  redoutable.  Cet  intrépide  officier 
soutint  en  héros  tous  les  efforts  des  ennemis  de  la 
France.  Sommé  de  se  rendre  ,  il  répondit  en  deux 
nmots  :  «  Je  suis  ici  pour  ntie  défendre ,  et  non  pour 
capituler.  »  Et  sur  ce  que  l'aide  de  camp  lui  insinua 
que  par  une  obstination  déplacée  ,  il  s'exposeroit 
peut-être  à  subir  de  fâcheuses  extrémités ,  le  baron 
ajouta  :  «  Il  y  a  trente  ans  que  je  sers  le  roi  mon 
»  maître ,  et  quelque  temps  que  je  suis  guéri  de  la 
K  peur.  Quand  M.  le  prince  Ferdinand  voudra  ,  nous 
»   recommencerons.  »  La  place  ne  fut  point  prise. 

Avant  la  bataille  d'Hastembeck ,  M.  de  Chevert 
fut  chargé  de  déloger  l'ennemi  des  hauteurs  et  des 
bois  qui  environnoient  le  champ  de  bataille.  Le  mar- 
quis de  Brehault ,  qui  avoit  toute  la  valeur  et  la  noble 
franchise  de  l'ancienne  chevalerie  ,  vint  se  joindre  à 
lui.  «  Brehault ,  lui  dit  M.  Chevert  d'une  voix  ani- 
»  mée,  le  regardant  fixement  et  le  prenant  parla 
»  main  ,  jurez-moi  ,  foi  de  chevalier  ,  que  vous  et 

2 


292  RECUEIL 

»  tout  le  régiment  de  Picardie  ,  vous  vous  ferez  tuer 
/>  jusqu'au  dernier  ,  plutôt  que  de  reculer  :  je  vous 
»  donnerai  l'exemple.  —  Je  le  jure  ,  répondit  le  mar- 
quis ,  d'un  air  intrépide,  b  Jamais  engagemens  réci- 
proques ne  furent  mieux  gardés.  Les  officiers  du  ré- 
giment de  Picardie  font  prier  M.  de  Chevert  de  pren- 
dre sa  cuirasse  :  il  répond  en  montrant  les  grenadiers: 
«  Et  ces  braves  gens  en  ont-ils  ?  »  On  lui  vient  dire 
qu'il  n'y  a  plus  de  poudre  :  «  Nous  avons  ,  dit-il ,  des 
>   baïonnettes.  » 

A  la  bataille  d'Aignadel  ,  gagnée  par  Louis  XII , 
en  1  Sog  ,  sur  les  Vénitiens  ,  la  victoire  balançoit  sans 
pouvoir  se  fixer  pour  aucun  des  deux  partis.  Tout  étoit 
dans  une  confusion  affreuse.  Les  bataillons  français 
et  vénitiens  s'entrechoquoient ,  sans  pouvoir  presque 
se  reconnoître  ;  et  dans  ce  tumulte  horrible  ,  le  sol- 
dat avoit  peine  à  distinguer  la  voix  et  les  ordres  de 
son  général.  Louis  ,  sans  ménager  sa  personne  ,  s'ex- 
posoit  au  plus  grand  feu.  Quelques  courtisans  le  sup- 
pliant de  considérer  le  danger  qu'il  couroit  :  «  Rien , 
rien  ,  leur  répondit-il  ;  je  n'en  ai  point  de  peur  ;  et 
quiconque  en  aura  p)eur,  qu'il  se  mette  derrière  moi , 
il  n'aura  point  de  mal.  »  Cette  assurance  ranima  le 
courage  abattu  des  guerriers  ,  qui  ,  redoublant  d'ef- 
forts, triomphèrent  enfin  des  obstacles. 

Le  danger  ne  pouvoit  ébranler  Pâme  de  Philippe  II , 
surnommé  Dieudonné.  Allant  de  Manies  à  Gisors 
avec  un  simple  escadron  de  trois  cents  hommes ,  il 
aperçoit  le  roi  d'Angleterre  qui  venoit  fondre  sur  lui 
avec  une  armée  nombreuse.  On  lui  propose  de  ren- 
t)-er  dans  Mantes  :  «  Moi ,  dit-il ,  que  je  recule ,  que 
je  fuie  devant  mon  vassal  !  Qui  veut  vaincre  ou  mou- 
rir avec  moi ,  me  suive  !  »  Il  dit ,  fond  sur  les  An- 
glais ,  les  terrasse ,  et  arrive  à  Gisors  ,  sans  perdre 
plus  de  vingt  homnies. 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  298 

259.  La  bataille  décisive. 

Les  Français  ,  en  commençant  la  campagne  dé 
Piémont  en  i545 ,  avoient  ordre  d'éviter  tout  combat 
un  peu  important  :  cependant  on  ne  pouvoit  la  com- 
mencer avec  quelque  succès,  sans  livrer  bataille.  Jean 
de  Mont-Luc  fut  dépêché  pour  représenter  à  Fran- 
çois I" ,  la  nécessité  d'en  venir  aux  mains.  Ce  guer- 
rier n'étoit  point  encore  élevé  à  aucun  des  grades  mi- 
litaires ,  qui  de  simple  soldat  le  firent  parvenir  au 
bâton  de  maréchal  de  France.  Il  fut  admis  au  con- 
seil qui  se  tint  sur  la  demande  qu'il  venoit  de  faire , 
et  ne  pouvoit  se  contenir  en  voyant  que  les  avis  lui 
étoient  contraires.  Le  roi  s'en  amusoit  beaucoup ,  et 
lui  accorda  enfin  la  permission  de  parler.  Mont-Luc 
s'en  acquitta  avec  beaucoup  d'esprit,  et  d'autant  plus 
d'assurance  que  M.  le  Dauphin  ,  placé  derrière  le 
fauteuil  du  roi ,  l'animoit  par  des  signes  d'approba- 
tion. «  Messieurs  qui  ont  parlé  avant  moi,  disoit-il, 
»  ont  raison  d'avancer  que  si  nous  perdons  la  ba- 
»   taille,  nous  perdons  tout  ;  mais  ils  n'ajoutent  pas 

»   que  si  nous  la  gagnons  nous  gagnons  tout Fiez- 

»  vous  en  nous  ,  Sire  ,  et  comptez  qu'on  ne  défait 
»  point  une  armée  qui  est  dans  la  disposition  où  je 
»  vous  assure  qu'est  la  vôtre.  »  Le  roi  répondit  :  allez, 
et  combattez  au  nom  de  Dieu.  Le  comte  de  Saint- 
Pol  dit  en  sortant ,  à  Mont- Luc  :  «  Fou  ,  enragé  que 
tu  es ,  tu  vas  être  cavise  du  plus  grand  bien  ,  ou  du 
plus  grand  mal  qui  puisse  arriver  au  roi.  —  Monsieur, 
répond  Mont-Luc ,  soyez  en  repos  ,  et  assurez-vous 
que  la  première  nouvelle  que  vous  recevrez  ,  c'est 
que  nous  les  avons  fricassés.  »  Le  combat  se  livra 
auprès  de  Cérizoles  ;  et  les  Français  vainqueurs  n'y 
perdirent  que  deux  cents  hommes.  Les  vaincus  lais- 
sèrent sur  le  champ  de  bataille  dix  à  douze  mille 
morts  ,  trois  mille  prisonniers  ,  une  partie  de  leur 
artillerie ,  et  tout  le  bagage. 

3 


294  RECUEIL 

260.  Bayard  à  Mézières. 

L'empereur  Charles-Quint  ayant  rompu  tout-à-coup 
la  paix  conclue  avec  François  I",  fit  marcher  trente- 
cinq  mille  hommes  vers  la  Champagne.  Les  villes 
frontières  de  celte  province  n'étoient  pas  en  état  de 
résister;  et  les  Impériaux  pouvoient  sans  peine  pé- 
nétrer en  peu  de  temps  dans  le  centre  du  royaume. 
Le  monarqne  français  ,  à  cette  nouvelle  ,  assembla 
son  conseil  de  guerre  pour  délibérer  sur  le  parti  qu'il 
falloit  prendre  dans  une  circonstance  si  pressante. 
Après  bien  des  avis  ,  on  conclut  qu'il  falloit  brûler 
Mézières  ,  ville  qui  devoit  la  première  soutenir  les 
efforts  de  l'ennemi ,  et  ensuite  dévaster  tous  les  en- 
virons pour  affamer  les  soldats  du  perfide  empereur. 
Bayard  seul  s'opposa  fortement  à  cette  résolution  dé- 
sespérée. «  Sire ,  dit-il  au  roi ,  il  n'y  a  point  de  place 
»  foible  là  où  il  y  a  des  gens  de  bien  pour  la  défen- 
»  dre  ;  j'irai  moi-même  m'enfermer  dans  Mézières  , 
»  et  je  vous  en  rendrai  bon  compte.  »  On  applaudit 
au  généreux  projet  de  l'intrépide  chevalier.  Une  foule 
de  braves  ,  et  l'élite  de  la  noblesse  se  disputent  l'hon- 
neur de  le  suivre.  Ils  partent  ,  et  en  peu  de  jours 
arrivent  dans  Mézières  ,  qu'ils  trouvent  hors  d'état  de 
soutenir  le  siège  dont  ils  étoient  menacés.  Bayard 
commença  par  faire  sortir  toutes  les  bouches  inuti- 
les. Ensuite  ayant  fait  rompre  le  pont  de  la  meuse  , 
il  ordonna  de  rétablir  les  anciennes  fortifications  ,  et 
d'en  construire  de  nouvelles.  Il  encourageoit  les  tra- 
vailleurs ;  il  leur  dislribuoit  des  récompenses  pécu- 
niaires ;  il  partageoit  avec  eux  leurs  pénibles  fonc- 
tions. «  Camarades,  leur  dîsoit-il  sovivent,  nous  sera- 
»  l-il  reproché  que  celte  ville  soit  perdue  par  notre 
»  faute  ,  vu  que  nous  sommes  si  belle  compagnie  en- 
»  semble ,  et  de  si  gens  de  bien  ?  Il  me  semble  que 
i>  si  nous  étions  dans  un  pré  ,  n'ayant  devant  nous 
»   qu'un  fossé  de  quatre  pieds  ,  encore  combattrions- 


DE   FAITS  MÉMORABLES.  295 

•  nous  un  jour  entier  ,  avant  que  d'être  défaits.  Dieu 
»  merci ,  nous  avons  fossés  ,  murailles  et  remparts  , 
»  où  je  crois  ,  avant  que  les  ennemis  mettent  le  pied , 
»  beaucoup  des  leurs  dormiront  au  fossé.  »  Ces  pa- 
roles remplissoient  de  courage  tous  les  soldats ,  et  cha- 
cun se  croyoit  invincible  sous  un  chef  si  magnanime. 
Il  n'y  avoit  que  deux  jours  que  les  Français  étoient 
entrés  dans  la  place  ,  lorsqu'on  aperçut  l'armée  im- 
périale qui  s'approchoit  de  deux  côtés  ,  en  deçà  de 
la  Meuse  ,  sous  les  ordres  du  capitaine  de  Sickengen, 
et  au  delà ,  sous  les  auspices  du  comte  de  Nassau.  Le 
lendemain  ils  envoyèrent  un  héraut  sommer  Bayard 
de  leur  remettre  la  ville.  Ce  député  lui  dit  :  «  Que 
»  ceux  qui  le  messageoient  par-devers  lui,  estimoient 
»  la  grande  et  louable  chevalerie  qui  en  lui  étoit ,  et 
»  seroit  merveilleusement  déplaisant  s'il  étoit  pris 
»  d'assaut  ;  car  son  honneur  en  amoindriroit ,  et  par 
»  aventure  lui  coûleroit-il  la  vie.  —  Dites  à  ceux  qui 
»  vous  envoient,  répondit  en  riant  le  chevalier  sans 
j)  peur  et  sans  reproche  ,  qu'avant  que  j'abandonne 
1)  une  place  que  le  roi  mon  maître  à  bien  voulu  con- 
»  fier  à  ma  foi ,  j'aurai  fait  des  corps  de  ses  ennemis 
»  entassés  le  seul  pont  par  où  il  soit  permis  d'en 
»  sortir.  »  Le  héraut,  congédié  avec  cette  réponse  , 
la  rendit  à  ses  maîtres  ,  en  présence  d'un  capitaine 
français  nommé  Jean  Picard ,  qui  leur  dit  :  a  Mes- 
»  seigneurs,  je  connois  Bayard  ,  et  j'ai  servi  sous  lui. 
»  Ne  vous  attendez  pas  d'entrer  dans  Mézières,  tant 
»  qu'il  sera  vivant.  J'aimerois  mieux  qu'il  y  eût  dans 
■  la  place  dix  mille  hommes  de  guerre  ,  et  que  sa 
»  personne  n'y  fût  point.  —  Capitaine  Picard  ,  de- 
I)  manda  le  comte  de  Nassau  ,  ce  seigneur  Bayard 
»  est-il  de  bronze  ou  d'acier  ?  S'il  est  si  brave  ,  qu'il 
»  se  prépare  à  nous  le  faire  voir  ;  car  d'ici  à  quatre 
»  jours  je  lui  enverrai  tant  de  coups  de  canon  ,  qu'il 
1)  ne  saura  de  quel  côté  se  tourner.  —  A  la  bonne 
»  heure ,  dit  Picard  ;  mais  vous  ne  l'aurez  pas  com- 

4 


296  RECUEIL 

j»  me  vous  croyez.  »  Aussitôt  les  généraux  de  Charles- 
Quint  font  dresser  leurs  batteries  ;  et  en  moins  de 
deux  jours  ,  plus  de  cinq  mille  boulets  tombèrent 
dans  la  ville,  a  Ce  n'étoient  de  dehors  que  canonna- 
»  des,  que  bombes,  que  boulets  enflammés.  De  de- 
B  dans  il  pleuvoit  des  lances  et  des  cercles  à  feu  ,  de 
»  l'huile  bouillante  ,  des  fascines  goudronnées  ,  des 
»  fusées  qui  metloient  le  feu  partout.  »  Dès  les  pre- 
mières décharges  ,  mille  hommes  épouvantés  prirent 
la  fuite.  «  Tant  mieux  ,  dit  Bayard  ,  j'aime  mieux  de 
»  tels  coquins  dehors  que  dedans  :  pareille  canaille 
»  n'étoit  pas  digne  d'acquérir  de  l'honneur  avec 
V)  nous.  »  La  place  étoit  vivement  attaquée  depuis 
plus  de  trois  semaines.  Le  canon  avoit  renversé  une 
partie  des  murailles  ;  et  les  ennemis  se  flattoient  d'a- 
voir bientôt  entre  leurs  mains  le  chevalier  et  ses  sol- 
dats. Mais  Bayard  ,  qui  réunissoit  dans  un  degré  émi- 
nent  les  deux  qualités  d'un  grand  capitaine  ,  le  cou- 
rage et  la  ruse  ,  imagina  l'expédient  le  plus  singulier, 
pour  se  débarrasser  de  Sickengen  qui  l'incommodoit 
beaucoup.  Il  chargea  un  paysan  d'aller  porter  au  sei- 
gneur de  la  Marck ,  qui  étoit  à  Sedan  ,  une  lettre  con- 
çue en  ces  termes  :  «  Il  me  semble  que  depuis  un 
»  an  vous  m'avez  dit  que  vous  vous  proposiez  d'atti- 
»  rer  le  comte  de  Nassau  au  service  du  roi  notre 
»  maître ,  et  qu'il  est  votre  parent.  Je  le  désirerois 
»  autant  que  vous ,  sur  la  réputation  qu'il  a  d'être 
»  gentil-galant.  Si  vous  croyez  que  cela  puisse  se 
»  faire  ,  je  vous  donne  avis  d'y  travailler  plutôt  au- 
»  jourd'hui  que  demain  ;  parce  qu'avant  qu'il  soit 
»  vingt- quatre  heures  ,  lui  et  tout  son  camp  seront 
»  mis  en  pièces.  J'ai  avis  que  douze  mille  Suisses  et 
»  huit  cenls  hommes  d'armes  doivent  coucher  ce  soir 
»  à  trois  lieues  d'ici,  qui  demain  au  point  du  jour 
»  fondront  sur  lui ,  pendant  que  de  mon  côté  je  ferai 
»   une  vigoureuse  sortie  ;  et  sera  bienheureux  celui 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  29^ 

»   qui  en  échappera.  J'ai  cru  devoir  vous  en  prévenir, 
V   mais  il  faut  me  garder  le  secret.  » 

Par  l'ordre  du  chevalier,  le  villageois  prend  sa 
route  du  côté  du  camp  de  Sickengen.  A  peine  s'est-il 
éloigné  de  la  ville,  qu'on  Tarrête.  On  le  conduit  au 
général  ;  on  le  questionne  ,  on  le  menace  :  le  bon 
homme  intimidé  découvre  son  secret ,  pour  éviter  la 
mort  qu'il  croyoit  voir  sur  sa  tête.  Il  donne  la  lettre 
à  Sick,engen.  Ce  capitaine  la  lit;  et  plein  d'indigna- 
tion, il  la  communique  à  son  conseil.  La  fureur  s'em- 
pare de  tous  les  esprits.  On  s'écrie  que  le  comte  de 
Nassau  est  un  traître  :  on  bat  le  tambour  ,  on  lève 
l'étendard,  on  plie  le  bagage ,  on  passe  la  rivière.  En 
vain  le  comte ,  instruit  de  cette  résolution  précipi- 
tée» veut  retenir  son  collègue  :  ses  différentes  dépu- 
tations  ne  servent  qu'à  augmenler  les  soupçons.  Ou 
décampe  de  part  et  d'autre  ,  et  Mézières  est  délivré. 
Durant  ce  tuniulte,  le  porteur  de  la  lettre  étoit  ren- 
tré dans  la  ville  ,  et  avoit  appris  au  chevalier  tout  ce 
qui  lui  étoit  arrivé,  liayard  éclata  de  rire  en  voyant 
l'heureux  succès  de  son  stratagème  ;  et  dans  l'excès 
de  sa  joie  ,  il  dit  :  «  Puisqu'ils  n'ont  pas  voulu  com- 
mencer le  jeu  ,  ce  sera  donc  à  moi  ;  »  et  dans  l'ins- 
tant ,  il  leur  envoya  plusieurs  volées  de  canon  qui  leur 
firent  beaucoup  de  mal.  C'est  ainsi  que  ,  par  l'adresse 
de  Bayard ,  fut  levé  le  siège  de  Mézières  :  exploit  qui 
sauva  la  France  ,  où  il  n'y  avoit  point  alors  d'armée 
en  état  d'arrêter  celle  de  l'empereur  ,  et  qui  mérita 
au  valeureux  chevalier  les  preuves  les  plus  sensibles 
et  les  plus  glorieuses  de  la  rcrconnoissance  de  tous 
les  ordres  de  l'État. 


iQi.  Le  prisonnier  patriote. 

Parmi  les  prisonniers  faits  à  la  journée  de  Pavie  , 
on  remarquoit  un  brave  officier,  appelé  ia  Roche 
du  Maine.  Charles-Quint ,  qui  estimoit  son  coura- 


298  RECUEIL 

ge  ,  s'entretenoit  quelquefois  avec  lui.  Un  Jour,  vou- 
lant lui  faire  entendre  qu'il  avoit  dessein  d'attaquer 
la  France  ,  il  lui  demanda  combien  il  y  avoit  de 
journées  de  l'endroit  où  ils  étoient  jusqu'4  Paris  ? 
0  Des  journées ,  répliqua  vivement  la  Roche  !  si  par 
»  journées  vous  entendez  des  batailles ,  je  vous  as- 
«  sure  qu'il  y  en  aura  pour  le  moins  une  douzaine . 
»  à  moins  que  les  aggresseurs  ne  soient  battus  à  la 
»  première.  »  L'empereur  ,  pour  lui  donner  une 
haute  idée  de  ses  forces,  fit  passer  devant  lui  ses 
troupes  en  revue  ,  et  lui  demanda  ensuite  ce  qu'il 
pensoit  de  son  armée.  «  Si  votre  majesté  passe  les 
»  monts ,  répondit-il ,  on  lui  en  fera  voir  une  plus 
»  nombreuse ,  qui  sera  suivie ,  quinze  jours  après  , 
»  d'une  autre  plus  nombreuse  encore  ,  si  la  première 
>   ne  sufBt  pas.  » 


2  62. L'honnête  mendiant. 

L'amiral  de  Chatillon  étant  allé  entendre  la  messe 
dans  l'église  des  Jacobins,  le  jour  de  saint  Domini- 
que ,  un  pauvre  vint  lui  demander  l'aumône  dans  le 
temps  qu'il  étoit  le  plus  occupé  à  ses  prières.  Il 
fouilla  dans  sa  poche ,  et  donna  à  ce  pauvre  un  grand 
nombre  de  pièces  d'or ,  sans  les  compter  et  sans  y 
faire  réflexion.  Cette  grosse  aumône  éblouit  le  men- 
diant ,  qui  en  demeura  tout  surpris;  et  comme  c'é- 
toit  un  honnête  homme,  et  qu'il  vit  bien  que  l'ami- 
ral s'éloit  mépris ,  il  ne  crut  pas  devoir  garder  cette 
somme.  Il  attendit  ce  charitable  seigneur  à  la  porte 
de  l'église;  et  quand  il  le  vit  sortir,  il  s'approcha 
de  lui ,  et  lui  dit  :  «  Monseigneur,  voilà  ce  que  vous 
»  m'avez  donné  ;  vous  vous  êtes  trompé,  sans  dou- 
»  te  :  reprenez,  je  vous  supplie,  ce  que  vous  ne 
n  m'aviez  pas  destiné.  »  L'amiral  surpris  de  cette 
grandeur  d'ame  ,  regarda  ce  pauvre  avec  bonté.  *  Il 
B   est  vrai ,  mon  ami ,  lui  dit-il ,  que  je  ne  croyoïs 


DE  FA1T8  MÉMORABLES.  299 

»  pas  VOUS  tant  donner;  mais  puisque  vous  avex  eu 
s  la  générosité  de  vouloir  me  le  rendre  ,  j'aurai  bien 
»   celle  de  vous  le  laisser.  » 


263.  Henri  IV  et  (es  ligueurs» 

La  ville  de  Paris  vivement  pressée  par  Henri  IV  , 
députa  le  cardinal  de  Gondi,  son  évèque ,  et  l'ar- 
chevêque de  Lyon ,  pour  aller  faire  des  propositions 
à  ce  prince.  «  Je  ne  suis  point  dissimulé ,  leur  dit 
»  le  monarque  ;  je  dis  rondement ,  et  sans  feintise, 
»  ce  que  j'ai  sur  le  cœur.  J'aurois  tort  de  vous  dire, 
»  que  je  ne  veux  point  une  paix  générale  :  je  la 
»  veux,  je  la  désire,  afin  de  pouvoir  élargir  les  li- 
»  mites  de  ce  royaume.  Pour  avoir  une  bataille  ,  je 
»  donnerois  un  doigt,  et  pour  la  paix  générale,  deux. 
»  J'aime  ma  ville  de  Paris;  c'est  ma  fille  aînée,  j'en 
»  suis  jaloux.  Je  lui  veux  faire  plus  de  bien  ,  plus  de 
»  grâces ,  plus  de  miséricorde  qu'elle  ne  m'en  de- 
ï  mande;  mais  je  veux  qu'elle  ni'en  sache  gré  et  à 
»  ma  clémence,  non  pas  au  duc  de  Mayenne,  ni 
I)  au  roi  d'Espagne.  Ce  que  vous  demandez,  de  dif- 
»  férer  la  capitulation  et  la  reddition  de  Paris,  jus- 
»  qu'à  une  paix  universelle^  qui  ne  se  peut  qu'après 
»  plusieurs  allées  et  venues,  c'est  une  chose  trop 
)•  préjudiciable  à  ma  ville  de  Paris,  qui  ne  peutat- 
»  tendre  un  si  long  terme.  Il  est  déjà  mort  tant  de 
»  personnes  de  faim,  que  si  elle  attend  encore  huit 
»  ou  dix  jours,  il  en  mourra  un  très-grand  nom- 
»  bre ,  ce  qui  seroit  une  étrange  pitié.  Je  suis  le  père 
B  de  mon  peuple. . . .  J'aimerois  quasi  mieux  n'a- 
»  voir  point  de  Paris  ,  que  de  l'avoir  ruiné  et  dis- 
»  sipé  après  la  mort  de  tant  de  Parisiens....  "Vous, 
»  M,  le  cardinal,  vous  devez  en  avoir  pitié  ;  ce  sont 
»  vos  ouailles.  ...  Je  ne  suis  pas  bon  théologien , 
»   mais  j'en  sais  assez  pour  vous  dire  que  Dieu  n'en- 

6 


30O  RECUEIL 

»  tend  point  que  vous  traitiez  ainsi  le  pauvre  peu- 
»  pie  qu'il  vous  a  recommandé.  ...  Et  comment 
»  voulez-vous  espérer  de  me  convertir  à  votre  re- 
»  ligion ,  si  vous  faites  si  peu  de  cas  du  salut  et  de 
»  la  vie  de  vos  ouailles  ?  C'est  me  donner  une  pau- 
•  vre  preuve  de  votre  sainteté,  j'en  serois  très-mal 
»  édifié.  »  Tels  étoient  les  senlimens  de  ce  généreux 
prince.  Les  maux  qui  accabloient  ses  sujets  rebelles, 
pénétroient  son  cœur.  Il  ne  put  soutenir  l'idée  de 
voir  cette  ville  dont  la  Providence  lui  destinoit  l'em- 
pire, devenir  un  vaste  cimetière.  Il  donna  les  mains 
secrètement  à  tout  ce  qu  'il  crut  pouvoir  la  soulager, 
et  ferma  les  yeux  sur  tous  les  secours  de  vivres  que 
ses  officiers  et  ses  soldats  y  faisoient  entrer  fréquem- 
ment ,  soit  par  compassion  pour  des  parens  et  des 
amis  ,  soit  pour  faire  acheter  ce  secours  bien  cher 
aux  bourgeois.  Il  pouvoit  emporter  Paris  l'épée  à 
la  main  :  ses  soldats  lui  demandoient  cette  grâce  à 
grands  cris  :  il  résista  toujours  à  leurs  instances.  Le 
duc  de  Nemours,  qui  commandoit  dans  cette  capi- 
tale, ayant  fait  sortir  une  foule  débouches  inutiles, 
le  conseil  du  roi  vouloit  qu'on  leur  refusât  le  passa- 
ge. Henri,  vivement  touché  de  leur  sort,  ordonna 
qu'on  les  reçût,  o  Je  ne  m'étonne  pas,  dit-il,  que 
»  les  chefs  de  ligue  ,  que  les  Espagnols  aient  si  peu 
»  de  compassion  de  ces  pauvres  gens-là  ;  ils  n'en 
»  sont  que  les  tyrans  :  mais  pour  moi ,  qui  suis  leur 
»  père  et  leur  roi ,  je  ne  puis  les  voir  sans  en  être 
»   ému  jusqu'au  fond  de  l'ame.  » 


264.  Nul  honneur  sans  'bonne  foi. 

Saint  Lotjis,  prisonnier  des  Sarrasins,  étoit  con- 
venu avec  eux  de  leur  payer  deux  cent  mille  livres 
pour  sa  rançon  ;  Philippe  de  Montfort  fut  chargé  de 
compter  cette  somme  aux  vainqueurs.   Mais  il  eut 


LE  FAITS  MÉittORABLES.  3oi 

l'adresse  de  les  tromper  ,  en  leur  retenant  dix  mille 
livres;  et  charmé  d'une  tromperie  qui  pouvoit  êtrefort 
avantageuse  dans  l'état  de  disette  où  se  trouvoit  l'ar- 
mée ,  il  vint  en  instruire  le  roi.  Le  monarque  péné- 
tré d'indignation  aux  paroles  du  comte  ,  lui  fit  une 
juste  et  sévère  réprimande  de  cette  action  ,  et  lui 
commanda  de  la  réparer  à  l'instant.  «Non  ,  dit-il, 
»  malgré  le  danger  où  sont  exposés  mes  jours  à  toute 
»  heure ,  je  ne  partirai  point  que  les  deux  cent  mille 
»  livres  ne  soient  payées  en  entier.  Quel  triomphe 
»  ce  seroit  pour  ces  infidèles  de  voir  un  roi  chrétien, 
»  perfide  et  parjure.  » 


265.  Les  harangues  hors  de  saison. 

Henri  IV  fatigué  d'un  long  voyage,  et  passant  par 
Amiens ,  on  vint  lui  faire  une  harangue.  L'orateur 
la  commença  par  les  titres  de  très-grand  ,  très-bon  , 
irès-cléraent,  très-magnanime  :«  Ajoutez  aussi,  dit 
le  roi ,  et  très-las.  » 

Un  autre  harangueur  s'étant  présenté  à  l'heure 
de  son  dîner ,  commença  son  discours  par  ces  mots  : 
«  Agésilaùs  ,  roi  de  Lacédémone ,  Sire. ...»  Le  roi 
qui ,  à  ce  début ,  craignit  que  la  harangue  ne  fût 
un  peu  longue,  lui  dit  en  l'interrompant  :  «  Ventre- 
»  saint-gris  !  j'ai  bien  entendu  dire  quelque  chose 
»  de  cet  Agésilaùs  ;  mais  il  avoil  dîné ,  et  je  suis  à 
»  jeun ,  moi.  » 

266.  Traits  de  ifonté. 

Un  des  valets  de  chambre  de  saint  Louis  laissa 
tomber  une  goutte  de  cire  enflammée  sur  une  jambe 
où  il  avoit  mal.  «  Vous  oubliez  ,  lui  dit-il ,  que  mon 
grand- père  vous  avoit  renvoyé  de  sa  maison  pour 
une  moindre  faute.  »  Ce  fut  tout  ce  que  la  douleur 


302  RECUEIL 

lui  arracha  :  jamais  on  ne  vit  un  si  bon  maître  ,  si 

aisé  à  servir ,  si  disposé  à  excuser  les  fautes  de  ses 

domestiques. 

Un  jour  d'été ,  M.  de  Turenne  étant  en  petite  veste 
blanche,  et  en  bonnet  blanc,  appuyé  sur  le  balcon 
d'une  fenêtre ,  un  de  ses  domestiques  vint  par  der- 
rière ;  et  le  prenant  pour  un  des  marmitons  de  sa 
cuisine ,  lui  appliqua  avec  force  la  main  sur  le  der- 
rière. Turenne,  surpris,  se  retourne.  Le  domesti- 
que confus  ,  se  jette  à  ses  pieds,  lui  demande  par- 
don de  sa  méprise  ,  l'assurant  qu'il  l'avoit  pris  pour 
George  le  marmiton.  «  Eh  !  quand  c'eût  été  George, 
»  dit  tranquillement  Turenne ,  falloit-il  le  frapper 
»    si  fort  ?  » 

On  parloit  à  Henri  IV  d'un  officier  qui  avoit  été 
de  la  ligue  ,  et  qui  étoit  fort  brave  ;  et  on  disoit 
que  ,  quoique  sa  majesté  lui  eût  pardonné  ,  il  ne 
l'aimoit  pourtant  pas:  «  Je  veux  ,  dit  -  il ,  lui  faire 
»  tant  de  bien  ,  que  je  le  forcerai  de  m'aimer  mal- 
»   gré  lui.  » 

Jamais  Louis  XII  ne  montroit  une  satisfaction  plus 
vive,  que  lorsqu'on  lui  parloit  de  l'abondance  où 
vivoit  son  peuple.  «  Un  bon  pasteur  ,  disoit-  il ,  ne 
B   sauroit  trop  engraisser  son  troupeau.  » 


267.  La  ruse  militaire ,  ou  le  retour  des  éraves. 

Le  19  mai  i364,  trois  jours  avant  le  sacre  de 
Charles  V,  Du  Guesclin  ,  qui  commandoit  l'armée 
de  Normandie  contre  les  Anglais,  voulant  attirer 
l'ennemi  au  combat,  et  lui  faire  quitter  un  poste 
avantageux  ,  feignit  de  décamper.  Les  Anglais  se 
croient  sûrs  de  la  victoire  ;  et  malgré  les  représenta- 
tions d'un  vieux  capitaine  qui  leur  disoit  n'avoir  ja- 
mais ouï  dire  que  Du  Guesclin  eût  jamais  décampé^ 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  3o;j 

ils  s'avancent  dans  la  plaine.  Les  Français  revien- 
nent aussitôt  sur  leurs  pas.  Du  Gucsclin  les  animoit 
par  ces  paroles:  «  Amis,  souvenez  -  vous  que  nous 
»  avons  un  nouveau  roi  :  Que  sa  couronne  soit  au- 
»  jourd'hui  élrennée  par  vous  !  Pour  moi,  j'espère 
»  lui  donner  le  général  anglais  pour  étrenne  de  sa 
a  noble  royauté.  »  L'événement  fut  conforme  à  ses 
vœux  ;  et  ce  héros  eut  le  plaisir  singulier  de  faire  à 
son  souverain  un  présent  digne  de  sa  bravoure. 


268.  Le  sieur  de  Boutitres  ,  ou  te  valeureux 
gendarme. 

Le  fameux  Bayard  avoit  dans  sa  compagnie  de 
gendarmes ,  un  jeune  homme  de  seize  ans ,  nom- 
mé Boutières.   Au  siège  de  Padoue ,  en   iSog  ,   ce 
jeune  guerrier  s'étant  mesuré  corps  à  corps  avec  un 
officier  albanais  de   la  cavalerie  des  ennemis ,  re- 
marquable par  sa  taille  énorme ,  le  fit  prisonnier. 
Le  nouveau  David  présenta  son  Goliath  à  l'empereur 
Maximilien ,  chef  de  l'armée  ,  lequel  surpris  du  spec- 
tacle ,  dit  à  l'Albanais  qu'il  s'émerveilloit  de  ce  qu'un 
grand  colosse  comme  lui  se  fût  laissé  prendre  par 
un  enfant  qui  de  quatre  ans  ne   porleroit  poil  au 
menton.   L'Italien ,  plus  honteux  du   reproche  que 
de  sa  défaite ,  dit  qu'il  avoit  cédé  au  grand  nombre , 
et  qu'il  avoit  été  saisi  par  quatre  cavaliers.  Bayard, 
qui  étoit  présent ,  se  tournant  vers  Boutières  :  o  En- 
n   tendez-vous,  lui  dit-il  ,  ce  qu'il  vient  de  dire  .^  il 
»   dément  votre  récit  :  ceci  touche  à  votre  honneur.» 
Aussitôt  Boutières  jetant  sur  son  captif  un  regard 
foudroyant  :  «  Tu  mens  ,  lui  dit  -  il  ;  et  pour  preuve 
n   que  je  t'ai  pris  moi  seul ,  remontons  à  cheval ,  et 
j)   je  vais  te  tuer,  ou  te  faire  crier  quartier  une  se- 
»   conde  fois.  »  L'Albanais  refusa  le  défi,  c  Boutières, 
j>   dit  alors  le  chevalier  Bayard ,  vous  avez  un  com- 
»   mencement  aussi  beau  que  je  vis  jamais  à  un  jeune 


3o4  RECUEIL 

»  homme  ;  continuez ,  et  vous  serez  un  jour  un  grand 
»  personnage.  «Guines-GuifFray,  sieur  de  Boutières, 
devint  en  effet  dans  la  suite  un  fameux  capitaine. 


269.  Amour  des  rois  de  France  pour  leur  peuple. 

Les  intentions  bienfaisantes  de  Louis  XVI  envers 
son  peuple,  se  manifestèrent  ouvertement  à  la  clô- 
ture delà  seconde  assemblée  des  notables,  en  1788. 
A  cette  époque  ,  on  vint  lui  annoncer  que  le  tiers- 
état  n'avoit  eu  dans  cette  assemblée  que  treize  voix 
en  sa  faveur  :  Dites  quatorze ,  reprit  vivement  le  roi, 
car  je  lui  donne  (a  mienne. 

Pendant  ce  terrible  hiver  de  1788,  les  paysans  des 
environs  de  Fontainebleau  ,  désespérés  et  mourans 
de  froid,  arrachèrent  dans  la  forêt  les  piquets  des 
enceintes  et  des  charrière*:  pour  les  brûler.  L'on  fit 
contre  eux  des  procédures ,  mais  lorsqu'on  rendit 
compte  à  Louis  XVI  de  cet  attentat ,  il  s'écria  :  Les 
pauvres  gens  !  il  leur  falloit  du  éois  pour  se 
chauffer.  —  Mais  ,  Sire  ,  il  leur  en  avoit  été  dis- 
tribué ,  par  l'ordre  de  votre  Majesté.  — Eh  !  re- 
prit le  roi ,  avec  le  ton  de  la  plus  vive  sensibilité  , 
sans  doute  qu'on  ne  leur  en  avoit  pas  assez  don~ 
né:  et  aussitôt  il  ordonna  d'anéantir  les  procédures. 

François  I."  aimoit  tendrement  son  peuple  ;  et 
c'est  cette  noble  affection  qui  lui  fit,  en  mourant, 
tenir  ce  langage  au  dauphin  :  «  Mon  enfant,  les  fils 
»  doivent  imiter  les  vertus  de  leurs  pères ,  et  non 
»  pas  leurs  vices.  Les  Français  sont  le  meilleur  peu- 
»  pie  qui  soit  au  monde,  et  méritent  d'autant  plus 
»  d'être  bien  traités ,  qu'ils  ne  refusent  rien  à  leur 
»  roi  dans  ses  besoins.  Vous  allez  devenir  leurmaî- 
»  tre ,  et  non  pas  leur  tyran  :  régnez  en  père ,  et 
»   non  pas  en  despote.  » 


DB  FAITS  MÉMORABLES.  3o5 

270.  Bette  réponse  du  duc  de  Bourgogne  à 
Louis  XI. 

Lotis  XI  n'étant  encore  que  dauphin  ,  quitta  la 
cour  ;  et  dans  l'espérance  de  faire  la  loi  à  son  père 
Charles  VII ,  ou  d'être  puissamment  secoadé  dans 
sa  révolte ,  il  se  retira  auprès  du  duc  de  Bourgogne , 
qui  lui  dit  :  a  Monseigneur  ,  mes  soldais  et  mes  finan- 
»  ces  sont  à  votre  service,  excepté  contre  Monsei- 
»  gneur  le  roi  votre  père;  et  pour  ce  qui  est  d'entre- 
»  prendre  de  réformer  son  conseil,  cela  ne  convient 
»  ni  à  vous,  ni  à  moi.  Je  le  connois  si  sage  et  si  pru- 
»  dent ,  que  nous  ne  saurions  mieux  faire  que  de 
»   nous  en  rapporter  à  lui.  » 


271.  La  faute  excusée  et  réparée 

M.  deTurenne  étant  dans  son  camp  près  de  Lens, 
envoya  le  comte  de  Grand-Pré ,  depuis  maréchal  de 
Joyeuse,  à  la  tête  de  quelques  escadrons  pour  escor- 
ter un  convoi  qui  venoit  d'Arras.  Le  jeune  comte , 
arrêté  par  quelques  projets  de  plaisir  ,  laissa  partir 
le  convoi  sous  les  ordres  du  major  de  son  régiment , 
et  se  flatta  de  le  rejoindre  avant  qu'il  arrivât  au 
camp.  Un  parti  Espagnol  qui  rôdoit ,  attaqua  l'es- 
corte ,  mais  il  fut  repoussé  et  défait  par  le  major 
qui  amena  heureusement  le  convoi  à  Lens.  Turenne 
sut  bientôt  la  faute  du  comte  de  Grand-Pré  ;  et  pré- 
voyant qu'elle  le  perdroit  à  la  cour,  il  dit  aux  offi- 
ciers qui  l'environnoient  :  t  Le  comte  de  Grand-Pré 
I»  sera  fâché  contre  moi,  à  cause  d'une  commission 
»  secrète  que  je  lui  ai  donnée,  et  qui  l'a  arrêté  à 
»  Arras  dans  un  temps  où  il  auroit  eu  occasion  de 
»  signaler  son  courage.  »  Le  comte ,  de  retour ,  ap- 
prit ce  qu'a  voit  dit  son  général.  Il  courut  à  sa  tente  , 
se  jeta  à  ses  genoux,  et  lui  marqua  sa  reconnoissance 


3o6  RECUEIL 

et  son  repentir  par  des  larmes  pleines  de  tendresse. 
Le  vicomte  lui  parla  alors  avec  une  sévérité  pater- 
nelle. Ses  remontrances  firent  un  tel  effet  sur  l'esprit 
de  ce  jeune  officier,  que  bien  loin  de  retomber  dans 
la  même  faute,  il  se  signala  par  de  grandes  actions 
pendant  le  reste  de  la  campagne,  et  devint  un  des 
meilleurs  capitaines  de  son  siècle. 


272.  Noble  récompense  de  ta  valeur. 

PiAOTJL  DE  Latinoy  ,  tout  jcunc  encore,  s'étoit  fort 
distingué  à  un  assaut  ;  Louis  XI  le  fit  venir  après 
l'action  ,  et  lui  dit  :  «  Mon  ami ,  vous  êtes  trop  fu- 
»  rieux  en  un  combat  :  il  faut  vous  enchaîner  ;  car 
»  je  ne  vous  veux  point  perdre,  désirant  me  servir 
»  de  vous  plus  d'une  fois.  »  En  prononçant  ces  flat- 
teuses paroles  ,  le  monarque  passoit  au  cou  du  guer- 
iicr  une  chaî.ie  d'or,  nui  yaloit  cinq  cents  écus  :  ce 
présent  fut  suivi  de  plusieurs  autres ,  par  lesquels 
le  roi  voulut  récompenser  une  valeur  supérieure. 


9.yZ.  La  gloire  du  éet-esprit  sacrifiée  par  ta  bonté 
du  cœur. 

Louis  XIV  faisoit  un  jour  un  conte  à  ses  courti- 
sans. Il  leur  avoit  promis  qu'il  les  divertiroit  beau- 
coup :  mais  il  le  conta  ,  et  ne  divertit  personne  , 
quoiqu'il  fût  roi.  M.  le  prince  d'Armagnac  ,  qu'on 
appeloit  M.  ie  Grand ,  sortit  alors  de  la  chambre  ; 
et  le  roi  dit  à  ceux  qui  resloient  :  «  Messieurs ,  vous 
9  avez  trouvé  mon  conte  fort  insipide,  et  vous  avez 
«  eu  raison  :  mais  en  vous  le  racontant ,  je  me  suis 
»  aperçu  qu'il  s'y  trouvoit  des  circonstances  appli- 
»  cables  à  M.  te  Grand  ,  et  qui  auroient  pu  l'em- 
»  barrasser  :  j'ai  mieux  aimé  les  supprimer ,  que  de  le 
»   chagriner,  et  mon  conte  n'a  rien  valu.  Maintenant 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  3o7 

»  qu'il  est  sorti,  je  vais  vous  le  dire.  »  Il  l'acheva  ,  le 
narra  bien  ,  et  l'on  rit  beaucoup. 


a74-  -^fi  ^w  ^^  Guise,  ou  te  étessé  courageux. 

Dans  un  combat  contre  les  Anglais  ,  le  duc  de 
Guise  ,  surnommé  te  Balafré  ,  fut  frappé  entre  le 
nez  et  l'œil  droit ,  d'une  lance  qui  s'étant  rompue 
par  la  violence  du  coup  ,  lui  laissa  dans  la  plaie  tout 
le  fer  avec  un  tronçon  de  bois.  Un  coup  si  violent 
ne  lui  fit  cependant  pas  perdre  les  arçons  ;  et  il  eut 
la  force  de  revenir  au  camp  à  cheval.  Il  y  entra  dans 
un  état  à  faire  horreur.  La  profondeur  et  la  largeur 
de  la  plaie  effrayèrent  les  chirurgiens  :  plusieurs 
d'entre  eux  ne  voulurent  point  y  toucher  ,  disant 
qu'il  étoit  inutile  de  faire  souffrir  un  homme  qui  n'a- 
voit  pas  deux  heures  à  vivre.  Ambroise  Paré ,  pre- 
mier chirurgien  du  roi,  arrive  avec  ordre  de  tout  ris- 
quer pour  sauver  la  vie  du  prince.  Ce  chirurgien  voyant 
que  le  tronçon  de  la  lance  étoit  entré  de  telle  sorte 
dans  la  tète ,  qu'on  ne  pouvoit  le  saisir  avec  les  mains, 
prend  des  tenailles  de  maréchal  ;  et  en  présence  d'une 
foule  d'officiers  ,  il  demanda  au  blessé  s'il  consentoit 
que  l'opération  fût  faite  ,  et  qu'on  lui  mît  le  pied 
sur  le  visage  pour  arracher  le  tronçon  de  la  lance  ? 
»  Je  consens  à  tout,  dit  le  prince  ,  travaillez.  »  Cette 
manière  de  traiter  une  blessure  ,  fit  frémir  tous  les 
spectateurs.  Guise  seul  parut  tranquille,  jusqu'à  ce 
que  les  tenailles  tirant  le  bois  avec  force  ,  il  s'écria  : 
Ah!  mon  Dieu!  Celte  exclamation  fut  le  seul  té- 
moignage de  douleur  qu'il  donna  pendant  toute  la 
durée  de  cette  cruelle  opération. 


2o8  RECUEIL 

275.  Du  GuescHn,  ou  te  hlessé  intrépide. 

Au  siège  du  château  d'Essay,  situé  dans  le  Bas- 
Poitou,  l'intrépide  Du  Guesclin  après  avoir  planté 
son  enseigne  sur  la  muraille ,  mit  le  pied  sur  un  mor- 
ceau de  bois  pourri ,  et  tomba  dans  la  cour  du  châ- 
teau. Il  eut  la  jambe  cassée  de  cette  chute.  Ce  vail- 
lant honuTie  s'étant  relevé  avec  beaucoup  de  peine  , 
s'appuya  le  dos  contre  un  mur  ;  et  se  soutenant  seu- 
lement sur  une  jambe,  il  attendit  qu'on  vînt  le  se- 
courir. Il  n'avoit  pas  abandonné  sa  hache  ;  il  la  te- 
noit  d'une  main  ,  et  de  l'autre  il  soulevoit  sa  jambe 
blessée.  Il  étoit  couvert  de  sang  ;  ses  armes  étoient 
faussées  en  plusieurs  endroits  :  il  étoit  accablé  de 
douleurs  et  de  foiblesse.  Cinq  Anglais  l'ayant  aperçu 
dans  cet  état,  se  hâtèrent  de  le  joindre,  dans  l'espé- 
rance de  s'enrichir  de  ses  dépouilles.  Ils  l'attaquèrent 
tous  cinq  à  la  fois;  mais  ils  virent  bientôt  leur  nom- 
bre diminuer  de  deux  de  leurs  camarades ,  que  Du 
Guesclin  étendit  morts  à  ses  pieds.  Les  autres  redou- 
blèrent leurs  efforts,  mais  avec  précaution.  Cepen- 
dant Bertrand  leur  allongeoit  de  terribles  coups  de 
hache  qui  les  obligeoient  à  se  tenir  éloignés  ;  mais 
le  sang  qui  sortoit  de  sa  blessure  diminuoit  ses  for- 
ces ,  à  mesure  qu'il  en  avoit  le  plus  besoin  ;  et  sans 
doute  il  alloit  succomber ,  malgré  son  grand  coura- 
ge ,  si  un  officier  breton  ,  nommé  Honger  ,  ne  fût 
venu  charger  les  Anglais  qui  l'entouroient.  Il  les  eut 
bientôt  mis  en  fuite  ;  puis  ,  aidé  de  quelques  gen- 
tilshommes ,  il  porta  Du  Guesclin  dans  sa  tente. 


276.  Le  magnifique  par  hienfaisanee. 

On  faisoit  au  maréchal  de  Biron  des  représenta- 
tions sur  les  dépenses  considérables  de  sa  maison  , 
et  sur  le  grand  nombre  de  ses  domestiques  :    a  Vous 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  809 

»  pourriez  économiser  beaucoup,  lui  disoit-on ,  en 
n  renvoyan  t  celte  foule  de  gens  inutiles.  —  Si  je  suis 
B  riche  ,  ce  n'est  pas  pour  thésauriser  ,  répondit-il  ; 
»  et  si  je  puis  me  passer  de  mes  gens ,  qui  vous  a 
B   dit  qu'ils  pourroient  se  passer  de  moi  ?  » 


277.   Bette  mort  de  Louis  XIV. 

Loris  XIV  perdit  son  fils  unique  en  1 7 1 1 ,  et  quoi- 
que très-sensible  à  cette  perte  ,  il  sut  la  supporter 
en  roi.  Voyant  une  princesse  qui  poussoit  des  sou- 
pirs et  des  cris  ,  et  marquoit  une  douleur  extraordi- 
naire ,  il  lui  dit  :  «  Eh  !  Madame  ,  modérez-vous  , 
B  je  perds  plus  que  vous.  »  L'année  suivante  ,  il  eut 
le  malheur  de  voir  périr  ,  dans  l'espace  de  moins 
d'un  mois  ,  le  duc  de  Bourgogne  ,  son  petit-fih  .  la 
duchesse  de  Bourgogne  ,  et  le  duc  de  Bretagne , 
l'aîné  de  ses  arrière-petits-fils.  Ce  grand  monarque 
vit  passer  comme  l'ombre  sa  nombreuse  postérité. 
Solitaire  dans  ses  immenses  palais,  il  sembloit  se 
survivre  à  lui-même.  Il  ne  lui  restoit  plus  qu'un  der- 
nier rejeton.  A  la  vue  de  ce  nouveau  Joas  ,  dans  la 
plus  tendre  enfance  ,  et  seul  arraché  aux  débris  de 
son  auguste  maison  ,  tout  ce  que  Louis  XIV  dit , 
pour  exprimer  tant  de  pertes  accumulées,  ce  furent 
ces  paroles  remplies  tout  à  la  fois  de  sensibilité  et  de 
constance  ,  Voilà  donc  M.  le  Dauphin  l  Cette  ma- 
gnanime constance ,  il  la  fit  briller  avec  plus  d'éclat 
encore  dans  ces  cruelles  maladies  qui  consumèrent 
sa  vieillesse.  On  lui  fit  ,  en  1686,  l'opération  de  la 
fistule.  Tout  le  monde  trembloit  pour  ses  jours.  Ses 
amis,  ses  ministres,  sa  famille  ,  fondoient  en  lar- 
mes. Le  médecin  ,  les  chirurgiens  étoient  saisis  de 
frayeur  ,  lors  même  qu'ils  arrachoient  jusqu'aux  der- 
nières racines  du  mal.  Louis  seul  étoit  tranquille.  Il 
ne  poussa  pas  la  moindre  plainte.  Le  lendemain  ,  il 
donna  audience  aux  ambassadeurs  ,  et  tint  conseil 


3lO  RECUEIL 

avec  ses  ministres.  L'homme  souffroit ,  le  roi  se  por- 
toit  bien.  Madame  de  Maintenon  lui  dit,  Avouez  , 
Sire,  que  vous  avez  6ien  souffert.  —  Oui,  répon- 
dit le  prince,  de  vous  voir  souff'rir.  Malgré  les 
douleurs  vives  dont  il  fut  attaqué  le  24  août  1716  , 
et  la  foiblesse  extrême  qui  leur  avoit  succédé  ,  il  ne 
laissa  pas  de  se  préparer  le  lendemain  à  dîner  en 
public,  mais  on  fut  obligé  de  faire  sortir  tous  ceux 
qui  étoient  entrés  dans  sa  chambre  ;  et  il  ne  retint 
que  le  maréchal  de  Villeroi  ,  avec  lequel  il  resta  seul 
plus  de  deux  heures.  «  Je  vois  ,  lui  dit-il ,  que  mon 
»  heure  approche;  il  faut  penser  sérieusement  à 
»  mourir.  »  Pendant  qu'on  lui  faisoit  les  incisions 
qu'on  avoit  jugé  à  propos  de  lui  faire  à  la  jambe  , 
pour  retarder  ,  s'il  se  poiivoit ,  les  effets  de  la  gan- 
grène dont  elle  étoit  attaquée  ,  son  premier  méde- 
cin lui  tenoit  le  bras,  et  n'y  remarqua  aucune  émo- 
tion considérable.  Les  incisions  furent  inutiles.  On 
délibéra  si  on  lui  couperoit  la  cuisse ,  et  il  parut 
que  c'étoit  l'exposer  à  des  douleurs  qui  ne  pouvoient 
rien  produire  d'avantageux.  Il  se  résolut  à  la  mort , 
et  comme  quelqu'un  vouloit  le  consoler  :  a  11  y  a 
plus  de  dix  ans,  dit-il  ,  que  je  pense  à  mourir  en 
roi  très-chrétien.»  Le  25  d'août,  jour  de  Saint- 
Louis  ,  auquel  on  lui  avoit  fait  de  nouvelles  inci- 
sions ,  il  demanda  pourquoi  ses  musiciens  ne  lui 
avoient  pas  donné  le  bouquet  ordinaire  ?  on  lui  ré- 
pondit qu'on  les  en  avoit  empêchés,  a  Eh  !  non  , 
dit-il,  l'état  où  je  suis  ne  doit  rien  empêcher.  »  Ils 
vinrent  ,  ils  lui  donnèrent  le  concert  préparé  ;  et  il 
témoigna  même  y  prendre  quelque  plaisir.  Il  fit  ap- 
peler le  lendemain  les  princes  et  les  princesses  du 
sang.  Tous  fondoient  eu  larmes.  Il  parla  sans  trou- 
ble ,  sans  émotion.  Après  avoir  dit  à  chacun  de  ceux 
qui  étoient  présens,  ce  qui  convenoit  ,  il  tint  à  son 
successeur  un  discours  proportionné  à  l'âge  de  ce 
prince  encore  enfant ,  et  le  finit  par  ces  parole*  , 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  3ll 

qui  ne  devroient  jamais  s'effacer  du  souvenir  des 
monarques  :  oj'ai  chargé  mon  peuple;  les  longues 
»  guerres  m'y  ont  forcé.  Aimez  la  paix,  et  ne  vous 
»  engagez  jamais  dans  aucune  guerre ,  qu'autant  que 
»  l'intérêt  de  l'Etat  et  le  bien  des  peuples  l'exige- 
»  ront.  »  Puis,  adressant  la  parole  aux  princes  et 
«  à  ses  premiers  officiers  :  tVous  avez  pu  voir,  leur 
»  dit-il ,  quelques  personnes  qui ,  pendant  mon  rè- 
»  gne,  se  sont  écartées  de  leur  devoir  pour  un 
»  temps  ,  et  s'en  sont  repenties  toute  leur  vie;  pro- 
»   fitez  de  leur  exemple  ,  et  ne  le  suivez  pas.  » 


278.  Les  éloges. 

Un  jour ,  le  brave  Grillon  se  trouvoît  auprès  de 
Henri  IV  ,  avec  tous  les  grands  de  la  cour  et  les  mi- 
nistres étrangers.  La  conversation  étant  tombée  sur 
les  guerriers  qui  se  sont  le  plus  distingués  :  «Mes- 
»  sieurs  ,  dit  le  monarque  ,  en  mettant  la  main  sur 
»  l'épaule  de  Grillon  :  Voilà  le  premier  capitaine  du 
»  monde.  —  Vous  en  avez  menti,  Sire,  c'est  vous,  » 
reprit  vivement  Grillon. 

Henri  IV  fut  complimenté  par  les  députés  du  par- 
lement de  Paris  sur  une  victoire  qu'il  avoit  rempor- 
tée. Le  maréchal  de  Biron  ,  qui  y  avoit  eu  beaucoup 
de  part,  se  trouva  à  l'audience,  t  Messieurs,  leur 
»  dit  Henri,  en  leur  montrant  ce  capitaine,  voilà  un 
»  homme  que  je  présente  également  à  mes  amis  et 
»  à  mes  ennemis.  »  Que  cet  éloge  délicat  est  digne 
du  grand  roi  qui  l'a  fait ,  et  du  général  qui  l'a  reçu! 


279.  La  harangue  du  duc  d'Enghien. 

AVANT  la  bataille  de  Rocroy ,  le  duc  d'Enghien  vou- 
lant encourager  ses  troupes ,  leur  tint  ce  discours  : 
»   Français  ,  c'est  tout  vous  dire  en   un   mot,  vous 


3i2  RECUEIL 

»  voyez  devant  VOUS  VOS  vieux  ennemi»,  ces  fiers  Es- 
»  pagnols  qui  se  disputent  avec  vous,  depuis  si  long- 
j»  temps,  la  gloire  et  l'empire.  Leur  furieux  général 
»  frémit  de  se  voir  arracher  une  conquête  qu'il 
»  croyoit  sûre,  et  d'être  obligé  d'abandonner  le  siège 
»  d'une  place  dont  la  conquête  lui  eût  ouvert  nos  plus 
»  belles  provinces  jusqu'aux  portes  de  Paris.  Il  vient 
»  pour  s'en  venger,  avec  tout  l'orgueil  de  sa  nation  : 
»  opposons-lui  toute  la  fierté,  toute  la  valeur  de  la|nô- 
»  tre.  Je  suis  parti  de  la  cour  pour  me  mettre  à  votre 
»  tête,  et  j'ai  promis  de  ne  venir  que  victorieux.  Ne 
»  trompez  pas  mes  espérances.  Souvenons-nous  vous 
»  et  moi  de  la  bataille  de  Cérisoles:  imitez  vos  aïeux 
»  qui  triomphèrent ,  et  j'imiterai  mon  prédécesseur 
»  qui  les  menoit  au  combat.  Que  le  surnom  d'Ên- 
«  ghien,  que  portoit  ce  prince  du  sang  de  Bourbon  , 
»  nous  soit  à  vous  et  à  moi ,  de  bon  augure  :  et  que 
»  l'ennemi  qu'il  vainquit  aux  champs  de  Cérisoles  , 
»  honore  encore  aujourd'hui  notre  triomphe  dans 
»  les  plaines  de  Rocroy  !  > 


380.  NoMe  confiance  d'un  grand  roi. 

On  supplioit  Henri  IV  d'avoir  plus  de  soin  de  sa 
personne  ,  et  de  n'aller  pas  si  souvent  seul,  ou  mal 
accompagné ,  comme  il  faisoit.  Il  répondit  :  <  La 
»  peur  ne  doit  point  entrer  dans  une  ame  royale. 
»  Oui  craindra  la  mort ,  n'entreprendra  rien  sur  moi  ; 
»  qui  méprisera  la  vie ,  sera  toujours  maître  de  la 
»  mienne ,  sans  que  mille  gardes  l'en  puissent  em- 
»  pêcher.  Je  me  recommande  à  Dieu  ,  quand  je  me 
»  lève;  et  quand  je  me  couche,  je  suis  entre  ses  mains. 
»  Après  tout  je  vis  de  telle  façon  ,  que  je  ne  dois  pas 
»  avoir  de  ces  défiances  :  il  n'appartient  qu'aux  ty- 
»  rans  d'être  toujours  en  crainte.  » 


381. 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  3l3 

281.  Les  iras  de  la  justice. 

Un  des  plus  grands  seigneurs  de  France  ayant,  par 
violence,  cassé  le  bras  gauche  à  un  sergent  de  justice 
dans  le  temps  qu'il  remplissoit  contre  lui  les  fonc- 
tions de  son  office,  Louis  XII  ne  l'eut  pas  plutôt  su  ^ 
qu'il  alla  lui-même  au  parlement ,  portant  le  même 
bras  en  écharpe.  La  cour  surprise  de  le  voir  en  cet 
état ,  et  lui  ayant  demandé  quel  accident  l'obligeoit 
à  porter  ainsi  le  bras?  a  Un  mal  qui  exige  de  prompts 
remèdes,  »  répondit-il.  Il  exposa  ensuite  ce  qui  étoit 
arrivé  au  sergent ,  et  ajouta  :  «  Puisqu'on  fait  une 
»  pareille  violence  à  ceux  qui  exécutent  les  ordres 
j»  de  ma  justice  ,  que  me  servira  ce  bras  qui  en  porte 
»  le  glaive  que  j'ai  reçu  de  Dieu  aussi-bien  que  mon 
»  sceptre  et  ma  couronne  ?  n  Après  ce  discours  ,  il 
fit  prononcer  contre  le  grand  seigneur  coupable  ,  et 
en  faveur  du  sergent,  des  réparations  proportionnées 
à  l'offense. 


282.  Les  Gascons. 

Uk  officier  Gascon  ,  demandant  au  ministre  de  la 
guerre  ses  appointcmens,  lui  représenta  qu'il  étoit 
en  danger  de  mourir  de  faim.  Le  ministre  ,  lui  voyant 
un  visage  plein  et  vermeil ,  lui  répondit  que  son 
visage  le   démentoit.   «   Ne  vous   y  méprenez  pas  , 

Monseigneur  ,  lui  dit  le  Gascon  ,  ce  visage  n'est 
i>  pas  à  moi  ;  je  le  dois  à  mon  hôtesse  ,  qui  me  fait 
»  crédit  dcpviis  long- temps.  »  Cette  repartie  ingé- 
nieuse lui  valut  dans  le  moment  une  avance  consi- 
dérable. 

Un  officier  gascon  demandoit  avec  beaucoup  d'ins- 
tance vine  avidience  au  roi  ;  on  la  lui  ménagea  ,  à  con- 
dition qu'il  ne  diroit  que  deux  mots.    Il  se  présenta 
;donc  au  monarque,  et  lui  tendant  un  placet  dans 
(lequel  il  demandoit  une  pension  :  Sire ,  lui  dit-il , 
iignez. 

Manuel.  O 


3l4  RECUEIL 

Un  officier  gascon  ,  étant  à  l'armée  ,  parloit  assez 
haul  à  un  de  ses  camarades.  Comme  il  le  quittoit  , 
il  lui  dit  d'un  ton  important  :  Je  vais  dîner  chez 
Fillars.  Le  maréchal  de  Villars  se  trouvant  der- 
rière cet  officier ,  lui  dit  avec  bonté.  «  A  cause  de 
mon  rang  dégénérai,  et  non  à  cause  de  moi,  dites, 
monsieur  de  ViUars.  »  Le  Gascon  qui  ne  croyoit 
pas  être  si  près  du  général ,  lui  répondit ,  sans  être 
étonné,  Gadédis  !  on  ne  dit  point  monsieur  de  César ^ 
j'ai  cru  qu'on  ne  devoit  pas  dire  monsieur  de  Vil- 
lars. 


285.  La  sotte  vanité  ou  te  portrait. 

Le  célèbre  peintre  Rigaud ,  en  faisant  le  portrait 
d'une  dame  de  qualité  ,  s'aperçut  que  dès  qu'il  tra- 
vailloit  à  la  bouche ,  elle  grimaçoit ,  et  resserroit  ses 
lèvres,  pour  paroitre  avoir  la  bouche  plus  petite. 
Rigaud  impatient  ,  lui  dit  :  «  Ne  vous  gênez  pas  , 
madame ,  pour  peu  que  vous  le  vouliez ,  je  n'en 
mettrai  point  du  tout.  • 


284.  La  réparation  honorable. 
Les  Reîtres,  soldats  mutins,  mais  intrépides,  obli- 
gèrent la  veille  de  la  bataille  d'Ivry  ,  le  colonel  Théo- 
doric  Sclîomberg  d'aller  demander  au  roi  Henri  IV, 
les  payes  qui  leur  étoient  dues.  Henri ,  plein  de  co- 
lère ,  répondit  à  cet  officier  :  «  Comment ,  colonel, 
»  est  -  ce  le  fait  d'un  homme  d'honneur  de  deman- 
»  der  de  l'argent  quand  il  faut  prendre  les  ordres 
j>  pour  combattre  ?  »  Schomberg  se  retira  tout  con- 
fus ,  pour  dévorer  dans  sa  tente  cette  mortifiante 
disgrâce.  Le  lendemain  ,  lorsqu'on  fut  sur  le  point 
de  s'ébranler,  le  monarque  se  ressouvint  de  la  ré- 
ponse trop  dure  qu'il  avoit  faite  au  colonel  ;  et  vou- 
lant s'excuser  auprès  de  ce  brave  guerrier,  il  courut 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  3l5 

à  lui ,  et  lui  dit  :  «  Colonel,  nous  voici  dans  rocca- 
»  sion  :  M  peut  se  faire  que  j'y  demeurerai.  Il  n'est 
•  pas  juste  que  j'emporte  l'honneur  d'un  brave  gen- 
»  tilhomme  comme  vous.  Je  déclare  donc  que  je 
»  vous  reconnois  pour  un  homme  de  bien  ,  et  inca- 
»  pable  de  faire  une  lâcheté.  »  En  disant  ces  mots, 
il  l'embrasse  avec  bonté,  et  le  serre  dans  ses  bras. 
«  Ah  !  Sire  ,  s'écrie  le  colonel,  les  larmes  aux  yeux  , 
»  en  me  rendant  l'honneur  que  vous  m'aviez  eule- 
8  vé  ,  vous  m'ôtez  la  vie  ;  j'en  serois  indigne  ,  si  je 
»  ne  la  mettois  aujourd'hui  pour  votre  service.  Si 
»  j'en  avoir  mille ,  je  les  voudrois  toutes  répandre  à 
»  vos  pieds.  »  Dans  ce  moment,  on  sonne  la  charge. 
Schomberg  part  comme  un  trait ,  fond  sur  l'enne- 
mi ,  comme  un  lion  furieux ,  et  périt  les  armes  à  la 
main. 


285.  L'expérience  préférante  au  courage. 

Ac  siège  de  Cambrai  ,  M.  de  Vauban  n'étoit  pas 
d'avis  qu'on  attaquât  la  deini-luue  de  la  citadelle. 
Dumetz ,  brave  homme ,  mais  chaud  et  emporté  , 
persuada  à  Louis  XIV  de  ne  pas  différer  davantage. 
Ce  fut  dans  cette  contestation  que  M.  de  Var.ban  dit 
au  roi:  «Vous  perdrez  peut-être  à  cette  attaque  tel 
»  homme  qui  vaut  mieux  que  la  place.  »  L'avis  de 
Dumetz  fut  suivi  ;  la  demi-lune  fut  attaquée  et  prise  ; 
mais  les  ennemis  y  étant  revenus  avec  un  feu  épou- 
vantable ,  ils  la  reprirent ,  et  le  roi  y  perdit  plus  da 
quatre  cents  hommes  et  quarante  officiers.  M.  de 
Vauban  ,  deux  jours  après ,  l'attaqua  dans  les  for- 
mes ,  et  s'en  rendit  maître  ,  sans  y  perdre  que  trois 
hommes.  Louis  XIV  lui  promit  de  s'en  rapporter  à 
l'avenir  à  son  expérience,  et  de  le  laisser  faire. 


3l6  RECUEIL 

286.  Fidélité  et  fermeté  intrépide. 

En  1477?  Louis  XI  fit  investir  Saint-Omer  ;  mais 
celte  place  importante  fut  vaillamment  défendue  par 
Philippe  ,  fils  d'Antoine  ,  grand  bâtard  de  Bourgo- 
gne. Le  monarque  français  irrité  de  l'opiniâtre  ré- 
sistance de  ce  jeune  guerrier  ,  le  fit  menacer  ^  s'il 
ne  rendoit  la  ville  ,  de  faire  égorger  son  père  à  ses 
yeux.  Philippe  ,  sans  se  laisser  épouvanter  ,  répon- 
dit qu'il  connoissoit  assez  le  roi  pour  ne  pas  appré- 
hender qu'il  se  déshonorât  par  une  lâcheté  pareille. 
«  J'aime  tendrement  mon  père  ,  ajouta-t-il  ;  mais  je 
»  ferai  mon  devoir  ,  et  je  ne  livrerai  jamais  une 
»  place  qui  m'a  été  confiée.  »  On  fut  obligé  de  lever 
le  siège  ;  et  le  roi ,  loin  de  punir  Antoine  de  la  vertu 
de  son  fils ,  continua  de  le  combler  d'honneurs  et 
de  biens. 

Le  grand  duc  de  Toscane  ,  François  de  Lorraine  , 
vint  foiTner  en  1701  ,  le  siège  de  Lintz  ,  qvi'il  pressa 
-avec  fureur.  Les  Français  défendent  la  place  avec  le 
courage  le  plus  intrépide  ;  et  tandis  qu'ils  se  retirent 
dans  une  parlie  de  la  ville ,  les  troupes  impériales 
entrent  dans  l'autre  le  flambeau  à  la  main.  M.  Du- 
châtel ,  lieutenant-général,  est  détaché  pour  propo- 
ser les  articles  d'une  capitulation  honorable.  «  Je 
»  veux,  dit  le  grand-duc,  avoir  la  garnison  prison- 
B  nière  de  guerre.  — Eh  bien  !  répondit  Duchâtel , 
»  commencez  donc  à  brûler  ,  et  nous  allons  recom- 
»  mencer  à  tirer.  »  Cette  forme  repartie  adoucit  le 
prince  ,  qui  accorda  tous  les  honneurs  de  la  guerre 
à  cette  brave  garnison. 


287.  L'art  de  ptaire. 

Louis  XIV  mettoit  des  grâces  et  de  la  noblesse 
dans  toutes  ses  actions.  Il  s'exprimoit  avec  une  ma- 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  817 

jestueuse  précision ,  s'étudiant  en  public  à  parler 
comme  à  agir  en  souverain.  Lorsque  le  duc  d'Anjou 
partit  pour  aller  régner  en  Espagne,  il  lui  dit,  pour 
marquer  l'union  qui  alloit  désormais  joindre  les  deux 
nations  :  Il  n'y  a  plus  de  Pyrénées. 

Dans  la  conquête  de  la  Franche-Comté  ,  sa  pré- 
sence acheva  de  lui  gagner  les  coeurs  de  ceux  que 
ses  armes  lui  avoient  soumis.  Un  paysan  ,  qui  le  vit, 
ne  put  s'empêcher  de  dire,  dans  cette  surprise  que 
donne  vin  objet  qu'on  admire  :  «  Je  ne  m'en  étonne 
»   plus.  » 

Le  grand  Condé  attaquoit  Véseî  en  1672.  Toutes 
les  dames  se  réunirent  pour  le  prier  de  leur  permet- 
tre de  sortir  de  la  place ,  et  de  ne  pas  les  exposer 
aux  suites  fâcheuses  d'un  siège  long  et  meurtrier. 
Mais  le  prince  ,  qui  sentoit  que  par  celte  sortie  les 
assiégés  seroient  moins  sollicités  à  se  rendre  ,  répon- 
dit aux  dames  :  «  Qu'il  ne  pouvoit  consentir  à  une 
demande  qui  le  priveroit  de  ce  qu'il  devoit  y  avoir 
de  plus  beau  dans  son  triomphe. 


288.  Vindulgence  du  prince. 
LoTJis  XIV  se  nettoyant  les  pieds ,  un  valet  de 
chambre  qui  tenoit  la  bougie  ,  laissa  tomber  sur  la 
jambe  du  roi,  de  la  cire  brûlante  :  «  Tu  aurois  aus- 
.si-bien  fait  de  la  laisser  tomber  à  terre  ,  lui  dit-il  , 
sans  s'émouvoir.  »  Un  autre  lui  apporta,  en  hiver, 
sa  chemise  toute  froide  :  «  Tu  me  la  donneras  brû- 
lante à  la  canicule  ,  lui  dit-il  en  riant.  »  Un  portier 
du  parc,  qui  avoit  été  averti  que  le  roi  devoit  sortir 
parla  porte  qu'il  gardoit,  ne  s'y  trouva  pas,  et  se 
fit  long-temps  chercher.  Comme  il  venoit  tout  en 
courant,  c'étoit  à  qui  lui  diroit  des  injures.  Le  mo- 
narque dit  :  «  Povirquoi  le  grondez- vous  ?  Croyez- 
vous  qu'il  ne  soit  pas  assez  affligé  de  m'avoir  fait 
I      ttendre  ?  » 


3l8  RECUEIL 

Lorsque  Louis  Xîl  fut  monté  sur  le  trône ,  quel- 
ques courtisans  essayèrent  d'animer  son  ressenti- 
ment contre  ceux  qui  lui  avoient  été  contraires  quand 
il  n'étoit  que  duc  d'Orléans.  L'un  d'entr'eux  lui  ayant 
demandé  la  confiscation  des  biens  d'un  bourgeois  d'Or- 
léans, qui  s'étoit  autrefois  déclaré  ouvertement  con- 
tre lui  :  «  Je  n'étois  pas  son  roi,  répondit-il,  lorsqu'il 
m'a  offensé  :  en  le  devenant,  je  suis  devenu  son  père, 
je  suis  obligé  de  lui  pardonner.  » 

Un  délateur  présentoit  au  duc  de  Bourbon  ,  sur- 
nommé ie  hon ,  un  mémoire  contenant  les  fautes 
commises  par  plusieurs  de  ses  officiers  :  «  Mon  ami, 
lui  répondit  le  prince,  je  vous  remercie  de  votre 
zèle  ;  celte  liste  me  rappelle  les  services  qu'ils  m'ont 
rendus.   » 


289.  Saint  Louis  et  le  prince  des  assassins. 

Le  prince  des  assassins  étoit  le  souverain  de  soixan- 
te mille  fanatiques ,  aveuglément  soumis  à  ses  or- 
dres ,  et  dont  il  se  servoit  quand  il  fugeoit  à  pro- 
pos de  faire  périr  les  rois  qui  lui  déplaisoient.  Lors- 
qu'il sortoit  de  son  palais,  un  homme  marchoil  de- 
vant lui ,  en  criant  :  0  Détournez-vous  de  celui  qui 
»  porte  entre  ses  mains  la  mort  des  nnonarques.  » 
Lorsque  saint  Louis  étoit  en  Palestine,  il  lui  vint  un 
ambassadeur  de  ce  prince.  Le  chef  de  la  députation 
s'étant  présenté  devant  le  saint  roi  :  «  Sire,  lui  dit- 
»  il ,  connoissez-vous  mon  seigneur  et  maître  ,  le 
»  Vieux  de  la  montagne  ? —  Non  ,  répliqua  froide- 
»  dément  Louis ,  mais  j'en  ai  entendu  parler.  —  Si 
»  cela  est,  reprit  l'ambassadeur,  je  m'étonne  que 
»  vous  ne  lui  ayez  pas  encore  envoyé  des  présens 
»  pour  vous  en  faire  un  ami.  C'est  un  devoir  dont 
»  s'acquittent  régulièrement  chaque  année ,  l'em- 
»  percur  d'Allemagne  ,  le  roi  de  Hongrie,  le  Soudan 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  SiC) 

»  de  Babylone  ,  et  plusieurs  autres  grands  princes , 
»  parce  qu'ils  n'ignorent  pas  qu'il  est  l'arbitre 
»  de  leurs  jours.  Je  viens  donc  vous  sommer  de 
»  sa  part  ,  de  ne  pas  manquer  à  le  satisfaire  sur 
•  ce  point,  ou  du  moins  de  le  faire  décharger  du 
»  tribut  qu'il  est  obligé  de  payer  tous  les  ans  ,  aux 
»  grands  maîtres  du  temple  et  de  l'hôpital  de  Jé- 
»  rusalem.  Il  pourroit  se  défaire  de  l'un  et  de  l'au- 
»  tre  ;  mais  bientôt  ils  auront  des  successeurs  :  sa 
»  maxime  n'est  pas  de  hasarder  ses  sujets  pour  avoir 
»  toujours  à  recommencer,  b  Le  roi  écouta  paisi- 
blement l'insolente  harangue  du  député,  et  lui  or- 
donna de  revenir  le  soir,  pour  prendre  sa  réponse. 
11  revint.  Le  grand  maître  du  temple  et  celui  de 
l'hôpital  se  trouvèrent  à  l'audience  ,  et  l'ayant  obli- 
gé par  ordre  du  monarque  ,  à  répéter  ce  qu'il  avoil 
dit  le  matin  ,  ils  le  remirent  encore  au  lendemain. 
Le  fier  assassin  n'étoit  point  accoutumé  à  ces  ma- 
nières hautaines.  Mais  quel  fut  son  étonnement  , 
lorsque  les  grands  maîtres  lui  dirent  qu'on  ne  par- 
loit  pas  ainsi  à  un  roi  de  France  ;  que  sans  le  res- 
pect de  son  caractère,  on  l'auroit  fait  jeter  à  la  mer; 
qu'il  eût  enfin  à  revenir  dans  quinze  jours,  pour 
réparer  l'insulte  faite  à  la  majesté  royale.  Une  si  no- 
ble fierté  élonna  toute  la  Palestine ,  et  fit  trembler 
pour  les  jours  de  Louis.  On  connoissoit,  et  les  at- 
tentats du  barbare,  et  la  fureur  de  ceux  à  qui  il 
confioit  l'exécution  de  ses  crimes.  Mais  la  grandeur 
d'ame  du  roi  étonna  le  Vieux  de  la  montagne  :  il 
craignit  lui-même  un  prince  qui  le  craignoit  si  peu  , 
et  lui  envoya  sur-le-champ  l'ambassadeur  avec  des 
présens  également  singuliers,  bizarres,  curieux  et 
magnifiques.  C'étoit  d'un  côté  sa  propre  chemise  , 
pour  marquer  par  celui  de  tous  les  vêlemens  qui 
touche  le  plus  près  ,  qu'il  étoit  de  tous  les  rois  celui 
avec  lequel  il  vouloit  avoir  une  plus  étroite  luiion  ; 
et  de  l'autre,  un  anneau  de  fin  or  pur ,  où  son  nom 

4 


320  RECUEIL 

étoit  gravé,  en  signifianl  qu'il  l'épousoit  pour  être 
tout  à  un  ,  comme  les  doigs  de  la  main.  Ces  sym- 
boles étrangers  furent  accompagnés  d'une  caisse 
remplie  de  plusieurs  ouvrages  de  cristal  de  roche, 
où  il  y  avoit  un  éléphant,  diverses  figures  d'hommes, 
un  échiquier  et  des  échecs  de  même  matière,  le  tout 
orné  d'or,  et  parfumé  d'ambre.  Le  roi  sentit  une 
joie  secrète  d'avoir  obligé  ce  barbare  à  s'humilier; 
mais  ne  voulant  pas  se  laisser  vaincre  en  générosi- 
té, il  lui  envoya  aussi  de  riches  présens,  qui  consis- 
îoient  en  un  grand  nombre  de  vestes  d'écarlates ,  de 
coupes  d'or,  et  de  vases  d'argent. 

C'est  ainsi  que ,  par  son  héroïque  intrépidité  , 
Louis  ft'atiiroit  les  respects  d'un  prince  inhumain 
qui  faisoit  gloire  de  ne  respecter  personne  :  c'est 
ainsi  que  ce  grand  monarque  avoit  fiit  éclater  sa 
constance  dans  les  fers.  Héros  jusque  dans  sa  cap- 
tivité ,  mille  fois  il  vit  d'un  œil  tranquille  la  mort 
suspendue  sur  sa  tête,  et  sur  celles  de  ses  plus  fidè- 
les serviteurs.  Il  la  brava  toujours,  plutôt  que  de 
souscrire  à  des  conditions  flétrissantes.  Toujours  il 
traitoit  en  maître  avec  ses  vainqueurs  ,  qui,  pleins 
d'admiration ,  disoient  de  lui  :  «  C'est  le  plus  fier 
chrétien  que  nous  ayons  jamais  vu.  »  Souvent  dans 
un  accès  de  fureur,  ils  s'écrioient  en  sa  présence  : 
0  Quoi!  tu  es  notre  captif,  et  tu  nous  traites  en 
souverain,  comme  si  nous  étions  dans  tes  fers  !  » 
Après  la  naort  de  leur  Soudan  ,  qu'ils  avoient  assas- 
siné ,  ils  mirent  en  délibération  de  le  placer  sur  le 
trône.  Mais  sa  fermeté  leur  fit  appréhender  quTl  ne 
renversât  leurs  mosquées,  et  qu'il  ne  détruisît  leur 
relision. 


290.  Louis  XIV  et  le  chimiste. 

Un  chimiste  romain,  nommé  Poli,  avoit  décou- 
vert une  composition  terrible  ,  dix  fois  plus  destruc- 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  321 

tive  que  la  poudre  à  canon.  Il  vint  en  France  en 
1 702  5  et  ofFiit  son  secret  à  Louis  XIV. 

Ce  prince  ,  qui  aimoit  les  découvertes  chimiques, 
eut  la  curiosité  de  voir  la  composition  et  l'effet  de 
celle-ci.  H  en  fit  faire  l'expérience  sous  ses  yeux.  Poli 
ne  manqua  pas  de  lui  faire  remarquer  les  avantages 
qu'on  en  pouvoit  tirer  pendant  une  guerre.  «  Votre 
n  procédé  est  ingénieux,  lui  dit  le  roi;  l'expérience 
»  en  est  terrible  et  surprenante  ;  mais  les  moyens  de 
»  destruction  ,  employés  à  la  guerre,  sont  sutïisans. 
»  Je  vous  défends  de  publier  celui-ci  :  contribuez 
»  plutôt  à  en  faire  perdre  la  mémoire  :  c'est  un  ser- 
»  vice  à  rendre  à  l'humanité.  »  Ce  fut  sous  cette 
condition  que  ce  grand  monarque  accorda  au  chi- 
miste une  récompense  digne  de  lui. 


291.  Le  brave  La  Noue. 

Le  duc  de  Longueville,  par  sa  qualité  de  prince, 
commandoit  en  chef  l'armée  de  Henri  III,  contre 
la  ligue  ,  en  1 589  ;  mais  sentant  bien  que  les  titres , 
la  naissance  et  le  rang  ne  suppléoient  point  aux 
connoissances  et  aux  talens ,  il  eut  l'ame  assez  no- 
ble pour  aller  trouver  La  Noue  et  lui  remettre  le 
bâton  de  général....  Les  munitions  de  guerre  man- 
quoient  au  nouveau  commandant ,  ainsi  que  l'argent 
pour  en  acheter  ;  les  seigneurs  ,  dont  il  étoit  entou- 
ré ,  n'avoient ,  comme  lui ,  que  du  courage  et  du 
zèle.  Il  demanda  donc  à  quelques  financiers ,  qui 
s'étoient  réfugiés  à  Compiègne ,  les  avances  néces- 
saires à  ces  opérations  ;  mais  ces  hommes  ,  qui  s'é- 
toient odieusement  enrichis  aux  dépens  du  roi  et  du 
peuple ,  eurent  la  barbarie  de  le  refuser.  «  £h  bien  ! 
s'écria  le  bon  citoyen,  garde  son  argent  quiconque 
l'estime  plus  que  son  honneur  !  tant  que  La  Noue 
aura  une  goutte  de  sang  et  un   arpent  de  terre  ,  il 


322  HECUEIL 

les  sacrifiera  pour  la  défense  du  pays  où  Dieu  l'a  lait 
uaîlre.  »  En  même  temps  il  engagea  sa  terre  du 
Plessis-les-Tournelles  à  ces  mêmes  financiers ,  qui 
donnèrent  enfin  de  quoi  acheter  des  munitions.  Alors 
il  attaqua  le  duc  d'Aumale  ;  une  manœuvre  habile 
et  hardie  décida  la  victoire  en  sa  faveur.  Il  enleva 
aux  ennemis  leur  artillerie,  consistant  en  dix  piè- 
ces de  canon  ,  tous  leurs  étendards,  leurs  drapeaux 
et  leurs  bagages,  leur  tua  ou  prit  plus  de  cinq  mille 
hommes,  et  n'en  perdit  pas  plus  de  trente.  Après 
un  exploit  si  glorieux,  La  Noue  se  retira  chez  lui , 
pour  se  rafraîchir.  Assis  sur  une  pierre  ,  il  prenoit 
ilans  la  cour  de  son  logis,  un  repas  très- frugal ,  lors- 
qu'il vit  entrer  tous  les  seigneurs  qui  venoient  le 
féliciter  de  sa  victoire ,  et  recevoir  ses  ordres.  Mes 
ordres  ?  répondit  La  Noue  en  se  levant  ;  allons  à 
Sentis  ,  nous  y  trouverons  M.  de  LongueviUe  qui 
nous  les  donnera  à  vous  et  à  moi. 

Le  grand  caractère  que  celui  de  La  Noue  !  Trou- 
ve-t-on  dans  les  annaies  de  la  Grèce  et  de  Rome 
une  vertu  plus  simple  et  plus  désintéressée  que  la 
sienne  ? 

Lorsqu'il  fut  fait  prisonnier  par  les  Espagnols,  ils 
exigèrent  du  roi  de  Navarre,  depuis  Henri  IV,  cent 
mille  écus  d'or  pour  sa  rançon.  L'argent  manquoit 
à  Henri ,  mais  il  n'hésita  point  d'engager  tous  ses 
domaines,  pour  faciliter  l'emprunt  d'une  si  grande 
somme  ,  et  racheter  La  Noue.  La  rançon  du  héros 
fut  payée  ,  et  il  l'acquitta  bien  dans  la  suite  par  ses 
victoires. 


29a.  Le  roi  de  France. 

LoRSQtE  Louis  XV  ,  déjà  roi ,  n'avoit  encore  que 
six  ou  sept  ans ,  Tun  des  membres  de  l'ordre  éques- 
tre de  Hollande,  demanda  à  l'ambassadeur  de  Fran- 
ce, comment  se  portait  te  petit  roi;  ce  ministre 


DE  FAITS  MÉMOHABLES.  323 

répondit  :  Monsieur,  il  n'y  a  point  de  petit  roi 
de  France.  Cette  réponse  étoit  fondée  sur  un  prin- 
cipe incontestable;  c'est  que  la  dignité  royale  sub- 
siste toujours  dans  toute  son  intégrité,  indépendam- 
ment de  l'âge  et  des  qualités  ou  facultés  personnelles 
du  prince  qui  en  est  revêtu. 


293.   Amour  intrépide  de  saint  Louis   pour  ses 
soldats. 

Lorsque  saint  Louis  s'embarqua  pour  retourner 
dans  son  royaume  ,  son  vaisseau  fut  battu  par  la 
tempête  la  plus  affreuse.  Quelques  capitaines  pres- 
sèrent le  monarque  de  passer  sur  un  autre  navire  : 
«  Dites-moi,  leur  répondit-il,  sur  la  foi  et  loyauté 
»  que  vous  me  devez ,  si  le  vaisseau  étoit  à  vous , 
»  et  chargé  de  riches  marchandises,  l'abandonne- 
»  l'iez-vous  en  pareil  état  ? — ^,Non  sans  doute  ,  ré- 
n  pliquèrent-ils  d'une  voix  unanime  ;  nous  aimerions 
.)  mieux  hasarder  tout ,  que  de  faire  une  perte  si 
»  considérable.  — Pourquoi  donc  me  conseillez-vous 
»  d'en  descendre  ?  —  C'est  que  la  conservation  de 
»  quelqxies  malheureux  qui  sont  sur  ce  vaisseau  , 
»  importe  peu  à  l'univers,  mais  rien  ne  peut  égaler 
ï  le  prix  d'une  vie  comme  celle  de  votre  majesté. — 
•)  Or  ,  sachez ,  dit  le  généreux  prince ,  qu'il  n'y  a 
j>  personne  ici  qui  n'aime  autant  son  existence  que 
»  je  puis  aimer  la  mienne.  Si  je  descends,  ils  des- 
»  cendront  aussi;  et  ne  trouvant  aucun  bâtiment 
j)  qui  puisse  les  recevoir  ,  ils  se  verront  forcés  de 
»  demeurer  dans  une  terre  étrangère,  sansespéran- 
»  ce  de  retourner  dans  leur  pays..  C'est  pourquoi 
j»  j'aime  mieux  mettre  en  la  main  de  Dieu  ma  vie  , 
'>  celle  de  la  reine  et  de  nos  trois  enfans ,  que  de 
»  leur  causer  vin  tel  dommage.  »  Il  n'appartient 
qu'aux  héros  véritablement  chrétiens,  de  donner 
ces  glorieux  exemples  de  magnanimité.  C'est  par  de 


324  BEGUEIL 

semblables  vertus  que  Louis  s'acquit  sur  tous  les 
cœurs  un  empire  plus  puissant  encore,  et  plus  sa- 
tisfaisant, que  celui  qu'il  devoit  à  sa  naissance. 


294.  Gravité  imposante  de  Sulii/. 

Après  la  mort  de  Henri  IV ,  Sully  son  confident , 
sor:  ami  et  son  ministre,  se  retira  dans  sa  maison 
de  Villebon  au  Perche.  Plusieurs  années  ensuite  , 
ayant  été  invité,  comme  l'un  des  plus  anciens  offi- 
ciers de  la  couronne  ,  à  se  trouver  à  un  conseil  pour 
y  donner  son  avis  ,  il  y  parut  avec  une  barbe  épais- 
se, un  habit  et  des  airs  passés  de  mode.  S'élant  aper- 
çu que  les  jeunes  seigneurs  de  la  nouvelle  cour  cher- 
choient  à  lui  donner  des  ridicules,  il  dit  au  roi, 
Louis  XIII,  en  entrant  dans  son  cabinet:  «  Sire, 
»  quand  le  roi,  votre  père,  de  glorieuse  mémoire  , 
»  me  faisoit  l'ijonneur  de  me  consulter,  nous  ne 
»  commencions  à  parler  d'affaires,  qu'au  préalable 
»  on  n'eût  fait  passer  dans  L'antichambre  les  bala- 
»  dins  et  les  bouffons  de  cour.  » 


395.  Bettes  paroles  de  Louis  XIV  et  de  Louis  XV . 

Lorsque  Boileau  présenta  à  Louis  XIV  son  Epîtrc 
sur  le  passage  du  Rhin  ,  ce  prince ,  après  en  avoir 
Hcouté  la  lecture  ,  dit  :  «  Cela  est  beau,  mais  je  vous 
loiierois  davantage  ,  si  vous  m'aviez  moins  loué.» 

Un  jeune  duc  s'étant  attiré  la  disgrâce  de  Louis  XIV, 
et  voulant  regagner  son  amitié,  alla  au  feu  pendant 
le  siège  de  Mons ,  avec  une  intrépidité  et  un  juge- 
nient  de  héros.  Ce  monarque  lui  rendit  alors  ses  bon- 
nes grâces  ,  et  lui  dit  :  «  Vous  n'étiez  pas  content  de 
moi  :  je  ne  l'étois  pas  de  vous  :  oublions  le  passé  ,  et 
désormais  datons  de  Mons.  n 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  325 

L'ambassadei-r  d'Angleterre  se  plaignoit  haiitemeut 
à  Versailles  des  travaux  que  Louis  XIV  faisoit  faire 
au  port  deMardick.  Il  demanda  une  audience  parti- 
culière :  il  l'obtint,  et  parla  au  roi  avec  plus  de  vé- 
hémence que  de  retenue.  Sa  majesté  ne  l'interrompit 
point;  mais  lorsqu'il  eut  achevé,  elle  dit  :  <  Mon- 
»  sieur  l'ambassadeur,  j'ai  toujours  été  le  maître  chez 
»  moi ,  quelquefois  chez  les  autres  ;  ne  m'en  faites 
»  pas  souvenir.  » 

Durant  les  attaques  de  Menin  ,  en  1745  >  on  dit  au 
roi  Louis  XV  ,  qui  commandoit  le  siège  en  personne, 
qu'en  brusquant  un  peu  ,  en  perdant  quelques  hom- 
mes ,  on  seroit  quatre  jours  plus  tôt  dans  la  place. 
»  Eh  bien!  répondit  le  monarque,  prenons-la  quatre 
»  jours  plus  tard.  J'aime  mieux  perdre  quatre  jours 
»  devant  une  place ,  qu'un  seul  de  mes  sujets.  » 

296.  Exemptes  de  modestie. 

Un  jeune  homme  indiscret  demanda  un  jour  à 
M.  de  Turenne  ,  comment  il  avoit  perdu  lesbatailles 
de  Mariendal  et  de  Rhetel  ?  «  Par  ma  propre  faute  , 
répondit  ingénument  ce  général.  «Quelques  officiers 
prétendirent  qu'il  n'avoit  jamais  mieux  agi  que 
dans  ces  deux  combats.  «  Je  fus  ,  leur  dit-il ,  dans 
ces  deux  occasions  trop  facile  et  trop  crédule.  » 

Louis  XIV  se  promenoit  dans  les  jardins  de  Ver- 
sailles ,  entre  Mansard  et  Le  Nostre ,  et  regardant 
tantôt  la  façade  du  château  ,  tantôt  la  disposition  du 
grand  parterre  :  a  II  faut  en  convenir,  leur  dit-il  ,on 
ne  sauroit  mieux  réussir  que  vous  avez  fait  l'un  et  l'au- 
tre :  tout  cela  est  admirable.»  Mansard  goûtoit  toute 
la  douceur  d'une  pareille  approbation  ,  lorsque  Le 
Nostre  répondit,  avec  autant  d'esprit  que  de  modes- 
tie :  Il  y  a,  Sire,  quelque  chose  encore  de  plus  admi- 
rable....—  Quelque  chose  de  plus  admirable,  ditie 


?)l()  RECUEIL 

roi  surpris  ?  — Oui ,  Sire ,  et  c'est  de  voir  le  plus  gi  and 
roi  du  monde  daigner  s'entretenir  avec  son  maçon 
et  son  jardinier. 


297.  Le  sonnet  du  duc  de  ta  Feuittade. 

Le  duG  de  la  Feuillade  ayant  rencontré  Despréaux 
dans  la  galerie  de  Versailles,  lui  récita  un  sonnet  qu'il 
vantoit  beaucoup,  et  que  Louis  XIV  avoit  approuvé. 
Le  satirique  lui  dit  que  ce  n'étoit  point  une  produc- 
tion merveilleuse,  et  qu'elle  ne  donnoit  pas  une  grande 
idée  de  son  auteur.  Il  parloit  encore,  lorsque  le  ma- 
réchal ,  ayant  aperçu  madame  la  dauphine,  s'élança 
vers  la  princesse,  et  lui  lut  le  sonnet  dans  l'espace  de 
temps  qu'elle  mitàtraverser  la  galerie.  Voilà  une  belle 
pièce,  M.  le  maréchal,  répondit  la  dauphine,  qui  ne 
l'avoit  peut-être  pas  écouté.  »  Le  duc  accourut  aus- 
sitôt pour  rapporter  à  Boileau  le  jugement  de  la  prin- 
cesse ,  en  lui  disant  d'un  air  moqueur ,  qu'il  étoit 
bien  délicat  de  ne  pas  approuver  un  sonnet  que  le  roi 
avoit  trouvé  bon  ,  et  dont  la  princesse  avoit  confirmé 
l'approbation  par  son  suffrage.  «  Je  ne  doute  point, 
repartit  Despréaux  ,  que  le  roi  ne  soit  très-expert  à 
prendre  des  villes  et  à  gagner  des  batailles;  je  suis 
aussi  très-persuadé  que  madame  la  dauphine  est  iine 
princesse  très-spiriJuelle,  et  remplie  de  lumières  ; 
mais  avec  votre  permission,  M.  le  maréchal,  je  crois 
me  connoître  en  vers  aussi-bien  qu'eux.  »  A  ces  pa- 
roles ,  le  maréchal  accourt  chez  le  roi,  et  lui  dit  d'un 
air  vif  et  impétueux  :  «  Sire  ,  n'admirez-vous  pas  l'in- 
solence de  Despréaux  qui  dit  se  connoître  en  vers 
un  peu  mieux  que  votre  majesté  ? — Oh  !  pour  cela,  ré- 
pondit le  roi,  je  suis  bien  fâché  ,  M.  le  maréchal  , 
d'être  obligé  de  vous  dire  que  Despréaux  a  raison.  » 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  32 J 

298.  Bravoure  magnanime  des  soldats  français. 

Un  officier  du  régiment  de  Champagne  ,  à  la  têle 
de  son  corps ,  demandoit  pour  un  coup  de  main  , 
douze  hommes  de  bonne  volonté.  Tout  le  corps  reste 
immobile,  et  personne  ne  répond.  Trois  fois  la  mê- 
me demande  ,  et  trois  fois  le  même  silence.  «  Eh 
quoi  !  dit  l'officier,  l'on  ne  m'entend  point  ?  —  On 
vous  entend  ,  s'écrie  une  voix  ;  mais  qu'appelez-vous 
douze  hommes  de  bonne  volonté  ?  Nous  le  sommes 
tous  ,  vous  n'avez  qu'à  choisir.  » 

Le  prince  de  Condé  étant  devant  une  place  où  il 
y  avoit  une  palissade  à  brûler ,  promit  cinquante 
louis  à  celui  qui  seroil  assez  brave  pour  entreprendre 
une  si  belle  action.  Le  péril  étoit  si  évident,  que  la 
récompense  ne  tenloit  personne.  Mais  un  soldat 
plus  courageux  que  les  autres  ,  dit  au  prince  qu'il 
le  quittoit  des  cinquante  louis ,  s'il  vouloit  le  faire 
sergent  de  sa  compagnie.  Le  prince  lui  ayant  pro- 
mis l'un  et  l'autre ,  il  descendit  dans  le  fossé  avec  des 
flambeaux,  et  brûla  la  palissade,  malgré  une  grêle 
de  mousqueterie  ,  dont  il  ne  fut  que  légèrement 
blessé. 

Un  cavalier  du  régiment  de  Saint-Aignan  venoit 
de  recevoir  un  coup  de  sabre  sur  la  nuque ,  dans  les 
plaines  de  Stadeck  ,  en  1737.  Il  aperçut  en  même 
temps  le  commandant  du  détachement  qui  étoit  dé- 
monté ,  et  exposé  à  être  pris.  Il  met  pied  à  terre ,  et 
force  cet  officier  à  prendre  son  cheval.  Des  hussards 
arrivent  ;  le  soldat  se  défend  de  son  mousqueton  et 
de  son  sabre  ,  jusqu'à  ce  que  le  commandant  soit 
sauvé  :  ■  Il  vaut  mieux  .  dit-il  ,  qu'un  cavalier  pé- 
risse ,  ou  soit  fait  prisonnier  ,  que  celui  qui  peut  ré- 
tablir le  combat.  »  Il  fut  en  effet  prisonnier  lui-même. 


3^8  RECUEIL 

299.  Saint  Louis  et  le  comte  d'Anjou. 

Le  comte  d'Anjou  ,  frère  du  roi  saint  Louis  ,  avoit 
mi  procès  contre  un  simple  gentilhomme  du  nombre 
de  ses  vassaux.  Les  officiers  du  prince  jugèrent  en  sa 
faveur.  Le  chevalier  en  appela  à  la  cour  du  roi.  Le 
comte  piqué  de  sa  hardiesse  ,  le  fit  mettre  en  prison. 
Le  roi  en  fut  averti,  et  manda  sur-le-champ  au  comte 
de  le  venir  trouver.  «  Croyez-vous  ,  lui  dit-il ,  avec 
un  visage  sévère  ,  croyez-vous  qu'il  doive  y  avoir  plus 
d'un  souverain  en  France  ,  ovi  que  vous  serez  au- 
dessus  des  lois ,  parce  que  vous  êtes  mon  frère  ?  n 
En  même  temps  il  lui  ordonna  de  rendre  la  liberté  à 
ce  malheureux  vassal ,  pour  pouvoir  défendre  son 
droit  au  parlement.  Le  comte  obéit.  Il  ne  lui  restoit 
qu'à  instruire  l'afTaire  ;  mais  le  gentilhomme  ne  trou- 
voit  ni  procureurs  ,  ni  avocats,  tant  on  redoutoit  le 
caractère  violent  du  prince  Angevin  !  Louis  eut  en- 
core la  bonté  de  lui  en  donner  d'office  ,  après  leur 
avoir  fait  jurer  qu'ils  le  conseilleroient  fidèlement.  La 
question  fut  scrupuleusement  disculée,  le  chevalier 
fut  réintégré  dans  ses  biens,  et  Charles  ,  comte  d'An- 
jou ,  frère  du  roi ,  condamné. 

■^ 


3oo.  Beaux  exemptes  de  iibératité. 

Le  duc  de  Montmorency,  petit-fils  du  connétable , 
étant  âgé  de  treize  ans  ,  apprit  qu'un  gentilhomme 
de  son  père  avoit  ses  affaires  fort  dérangées.  Il  le  prit 
en  particulier,  et  lui  parla  avec  l'intérêt  le  plus  ten- 
dre et  le  plus  généreux.  Le  gentilhomme  laissa  aper- 
cevoir qu'il  le  croyoit  trop  jeune  pour  pouvoir  lui 
être  utile.  »  Il  est  vrai  qv\e  je  suis  trop  jeune  pour 
mériter  votre  confiance ,  lui  dit  le  prince  ;  mais ,  mon 
brave,  voilà  un  écrin  de  diamans  dont  je  puis  dispo- 
ser :  recevez-le  pour  l'amour  de  moi.  » 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  320 

Du  GuEscLiN  sortoit  de  Bordeavix  ,  où  il  avoit  été 
long-temps  prisonnier.  Sur  sa  route  ,  il  rencontre  un 
écuyer  breton,  autrefois  officier  sous  lui.  Cet  écuyer 
étoit  à  pied ,  il  paroissoit  très-fatigué  de  sa  marche  , 
le  désordre  de  ses  habits  annonçoit  sa  mauvaise  for- 
tune. DuGuesclin  l'ayant  reconnu  ,  lui  demanda  où 
il  alloit  en  si  mauvais  équipage  ?  Le  gentilhomme  lui 
répondit  qu'il  revenoit  de  Bretagne  ,  où  il  avoit  été 
inutilement  pour  y  chercher  de  quoi  payer  sa  ran- 
çon ,  et  que  ,  suivant  la  parole  qu'il  avoit  donnée  , 
il  alloit  se  remettre  dans  les  prisons  de  Bordeaux.  La 
rançon  de  cet  écuyer  montoit  à  cent  livres  ,  que  du 
Guesclin  lui  donna  ,  avec  cent  autres  livres  pour  le 
mettre  en  état  de  le  suivre  à  la  guerre. 


3oi.  Le  compte  rendu. 

LoTJis  XI  demanda  compte  au  maréchal  Des  Guer- 
des  de  l'argent  qui  lui  avoit  été  donné  pendant  la 
guerre,  pour  les  dépenses  dont  il  l'avoit  chargé.  Des 
Guerdes  présenta  un  mémoire  très-détaillé  ,  dans  le- 
quel la  dépense  excédoit  de  beaucoup  la  recette.  Louis 
se  met  à  discuter  les  articles  avec  l'air  de  la  défiance. 
Le  maréchal  se  lève  ,  et  dit  avec  une  noble  liberté  : 
«  Sire  ,  avec  cet  argent  j'ai  conquis  les  villes  d'Arras, 
de  Hesdin  ,  de  Boulogne  ;  rendez-moi  mes  villes  ,  et 
je  vovis  rendrai  votre  argent.  — Il  vaut  mieux  laisser 
le  moutier  où  il  est ,  »  répondit  le  monarque  ,  et  il 
ne  fut  plus  question  de  compte  à  rendre. 


3o2.  Les  titres  de  noblesse. 

Lorsque  le  maréchal  de  Biron  produisit  ses  titres 
de  noblesse  ,  pour  être  admis  au  nombre  des  cheva- 
liers ,  ce  seigneur  voyant  que  l'on  paroissoit  avoir 
plus  d'égards  pour  les  preuves  généalogiques  que  pour 


33o  RECUEIL 

les  services ,  et  que  d'ailleurs ,  parmi  ceux  qui  avoient 
fourni  leurs  preuves  ,  il  s'en  trouvoit  qui  avoient 
passé  avec  des  titres  supposés  ,  il  affecta  de  ne  pro- 
duire que  fort  peu  de  titres.  Il  n'en  apporta  que  cinq 
ou  six  fort  antiques,  et  les  présentant  au  roi ,  à  MM. 
les  commissaires  et  aux  inquisiteurs  :  «  Sire,  dit-il, 
voilà  ma  noblesse  ici  comprise  :  »  puis  mettant  la 
main  sur  son  épée ,  il  ajouta  ;  a  Mais ,  Sire  ,  la  voici 
encore  mieux.  » 


3o3.  Promotion  glorieuse  d'un  maréchal  de 
France. 

En  1 639 ,  le  roi  Louis  XIII  forma  le  siège  de  Hes- 
din  qu'il  pressa  vivement.  Charles  de  la  Porte,  mar- 
quis de  la  Meilleraie  ,  conduisoit  les  opérations  sous 
les  auspices  du  monarque.  En  peu  de  temps  la  brè- 
che fut  praticable  ,  et  l'on  ordonna  l'assaut.  On  dresse 
les  échelles  ;  le  roi  monte  un  des  premiers  ,  ayant  à 
ses  cotés  MM.  de  la  Meilleraie  cl  de  Puységur.  Ce  der- 
nier avoit  une  canne  à  la  main  :  Louis  la  prend ,  et  la 
présentant  à  la  Meilleraie  :  «  Je  vous  fais  maréchal 
de  France ,  lui  dit-if  ;  voilà  le  bàlon  que  je  vous  en 
donne.  Les  services  que  vous  m'avez  rendus ,  m'obli- 
gent à  cela  ;  vous  continuerez  à  me  bien  servir.  »  Le 
nouveau  maréchal  répond  qu'il  n'est  pas  digne  de  cet 
honneur  :  «  Trêve  de  complimens ,  reprend  le  roi  , 
d'un  air  obligeant ,  et  avec  un  sourire  flatteur ,  je  n'ai 
pas  fait  un  maréchal  de  meilleur  coeur  que  vous.  » 
Au  moins  jamais  on  n'en  avoit  fait  d'une  façon  plus 
glorieuse. 


304.  Richesses  honorables. 

François  I"  combloit  de  bienfaits  Jacques  de  Gour- 
don  de  Genouillac  ,  dit  Gaiiot ,  qui  venoit  de  con- 
tribuer plus  que  personne ,  par  le  moyen  de  son  ar- 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  33 1 

tillerie,  au  gain  de  la  bataille  de  Mariguan,  en  i5i5. 
La  chambre  des  comptes  représenta  que  ces  récom- 
penses étoient  des  aliénations  du  domaine.  »  Je  le 
sais  bien  ,  répondit  le  monarque  :  vous  faites  votre 
devoir  de  m'en  avertir ,  et  moi  ,  je  fais  le  mien  en 
passant  par-dessus  vos  règles  ,  pour  récompenser  un 
homme  extraordinaire.  »  L'envie  des  courtisans  ne 
tarda  pas  à  exagérer  et  à  rendre  suspects  les  richesses 
de  Galiot ,  et  le  prince  lui  en  parla.  «  On  vous  a  dit 
vrai ,  Sire ,  je  suis  très-riche  ;  je  n'ai  pourtant  que 
ce  que  vous  m'avez  donné.  Tous  mes  biens  sont  à 
vous ,  reprenez-les  ;  je  n'aurai  point  à  me  plaindre , 
et  je  ne  vous  en  servirai  pas  avec  moins  de  zèle.  — 
Mon  cher  ami ,  reprit  le  roi ,  en  l'embrassant,  aimez- 
moi  toujours  ,  et  servez-moi  comme  vous  avez  fait. 
L'envie  eu  veut  à  ma  gloire ,  quand  elle  en  veut  à 
vos  bien»  :  des  services  tels  que  les  vôtres,  ne  peu- 
vent être  assez  payés.  » 

Jamais  le  chevalier  Bayard  ne  brigua  aucune  char- 
ge ;  jamais  il  n'étala  aux  yeux  de  son  souverain  ses 
longs  et  glorieux  services ,  pour  parvenir  à  quel- 
que récompense.  «  Nos  belles  actions  ,  disoit-il ,  doi- 
vent parler  pour  nous ,  et  demander  ces  sortes  de 
choses  ,  qu'il  est  plus  glorieux  de  mériter  que  de  pos- 
séder sans  en  être  digne.  » 


3o5.  Du  Guesclin  fait  connétahte. 

Charles  V  ayant  jeté  les  yeux  sur  Bertrand  Du 
Guesclin  ,  pour  le  créer  connétable  de  France,  le  fit 
entrer  dans  le  palais  ,  où  tout  son  conseil  étoit  ras- 
semblé,  et  lui  dit  d'un  ton  de  maître  :  «  Du  Gues- 
clin ,  prenez  mon  épée ,  et  l'employez  contre  les  en- 
nemis de  la  France.  »  Du  Guesclin  la  refusa  ,  s'excu- 
sant  sur  son  incapacité  ,  et  principalement  sur  sa 
naissance  qui  devoit  l'éloigner  d'une  si  haute  charge; 


332  RKGUEIL 

mais  le  roi  lui  dit  :  «  Sachez,  messire  Bertrand,  que 
jen'ai  nifrère,ni  cousin  ,  ni  neveu  ,  ni  baron  dans 
mon  royaume  ,  qui  n'obéisse  à  vous  ;  et  si  quelqu'un 
y  étoit  coniraire  ,  il  m'irriteroit  tellement,  qu'il  s'en 
apercevroit.  Ainsi  prenez  cet  office  avec  joie  ;  et  je 
vous  en  prie.  »  Alors  ce  brave  guerrier  ne  pouvant 
résister  plus  long-temps  à  la  volonté  d'un  maître  qu'il 
servoit  avec  zèle  et  avec  courage  ,  prit  l'épée  ,  et  la 
tira  du  fourreau,  en  disant  :  Je  ne  l'y  remettrai  ja- 
mais ,  qu'après  avoir  chassé  les  ennemis  du  royau- 
me. »  Il  tint  en  effet  sa  parole. 


5oô.  Obéissance  sans  réserve. 

Loris  XIV  ,  à  la  tète  de  son  armée  ,  marchoit  le 
long  d'une  mare  impraticable.  Il  donne  quelques  or- 
dres à  un  jeune  aide-de-camp  languedocien.  Dans 
l'ardeur  d'obéir  au  roi ,  cet  officier  veut  traverser  la 
mare.  Dès  l'entrée  ,  son  cheval  se  trouve  embourbé 
jusqu'aux  sangles.  Le  monarque  vient  lui-même  à 
son  secours  ,  et  donne  les  ordres  les  plus  prompts.  Le 
danger  augmentoit ,  et  le  bourbier  gagnoit  déjà  la 
selle.  Dès  qu'on  eut  délivré  le  jeune  officier,  le  roi 
lui  dit  avec  bonté  :  «  Est-ce  que  vous  n'avez  pas  vu 
qu'on  ne  pouvoit  point  passer  par  là  ?  —  Je  le  voyois 
bien  ,  Sire  ,  répondit-il  ;  mais  quand  il  est  question 
d'obéir  à  votre  majesté ,  ou  de  la  servir ,  les  gens  de 
mon  pays  ne  connaissent  point  de  périls  qui  les  ar- 
rêtent. » 


507.  Le  conseil  donné  par  (a  valeur. 

Lotiis  ,  comte  de  Flandres  ,  obligé  de  quitter  ses 
Etats  par  la  révolte  de  ses  sujets  mécontens  ,  vint  en 
1528  implorer  le  secours  de  Philippe  VI  ,  dit  de  Va- 
lois, son  souverain.  Le  monarque  français  assemble 
son  conseil  ;  tovites  les  voix  se  réunissoient  contre 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  33 '"î 

cette  entreprise  :  «  Et  vous  ,  seigneur  connétable  , 
que  pensez-vous  de  tout  ceci  ?  Croyez-vous  aussi  qu'il 
faille  attendre  un  temps  plus  favorable  ?»  Ce  conné- 
table étoit  le  célèbre  Gaucher  de  Châtillon,  alors  âgé 
de  quatre-vingts  ans.  «  Sire  ,  répondit-il ,  qui  a  bon 
cœur,  a  toujours  le  temps  à  propos,  r, — Qui  m'aime 
me  suive ,  s'écrie  le  roi  ,  en  courant  embrasser  son 
cher  connétable  ;  et  aussitôt  il  donne  l'ordre  pour  le 
départ  de  ses  troupes.  Elles  arrivent  dans  les  domai- 
nes du  comte  fugitif;  elles  remportent  la  célèbre  ba- 
taille de  Cassel;  Philippe  soumet  toute  la  Flandres  ,  et 
dit  à  son  vassal  :  «Beau  cousin,  je  suis  ici  venu  sur  la 
»  prière  que  vous  m'avez  faite  ;  peut-être  avez- vous 
»  donné  occasion  à  toutes  ces  révoltes  ,  par  négli- 
»  gence  à  rendre  la  justice  que  vous  devez  à  vos  peu- 
»  pies.  Je  vous  rends  vos  États  soumis  et  pacifiés  ,  et 
»  vous  tiens  quitte  de  tout,  malgré  les  grandes  dé- 
»  penses  qu'il  m'a  fallu  faire  pour  cette  expédition. 
I)  Gardez-vous  de  me  faire  revenir  pour  un  pareil 
»  sujet ,  car  j'aurois  alors  plus  d'égard  à  mes  intérêts 
»   qu'aux  vôtres.  » 


3o8.  La  piété  de  saint  Louis. 

St.  Louis  s'étant  embarqué  pour  retourner  dans 
ses  États ,  obtint  du  légat  qui  Tavoit  accompagné 
dans  son  expédition  de  la  Terre-Sainte  ,  la  permis- 
sion de  conserver  dans  son  vaisseau  le  Saint-Sacre- 
ment ,  pour  communier  les  malades.  Il  le  fit  placer 
dans  l'endroit  du  navire  le  plus  digne  et  le  plus  con- 
venable ,  dans  un  tabernacle  fort  riche,  et  sur  un 
autel  orné  d'un  grand  nombre  de  reliques.  Tous  les 
jours  on  y  récitoit  solennellement  l'office  divin  ;  le 
monarque  y  assistoit. 

Rien  n'égaloit  sa  tendre  sollicitude  pour  les  mala- 
des :  il  les  visitoit  souvent,  leur  procuroit  tous  les 


334  RECUEIL 

soulagemcns  qui  dépendoient  de  lui ,  et  prenoit  soin 
de  leur  salut ,  encore  plus  que  de  leur  guérison.  Il 
y  avoit  sermon  trois  fois  la  semaine  ,  sans  parler  des 
instructions  particulières  qu'il  faisoit  faire  aux  ma- 
telots, quand  les  petits  vents  régnoient,  ou  le  cal- 
me. Quelquefois  il  les  interrogeoit  lui-même  sur  les 
articles  de  foi,  ne  cessant  de  leur  répéter  qu'étant 
toujours  entre  la  vie  et  la  mort,  entre  le  paradis  et 
l'enfer ,  ils  ne  pouvoient  trop  se  hâter  de  recourir  au 
sacrement  de  pénitence  ,  pour  apaiser  la  colère  du 
Ciel.  «  Si  le  vaisseau  a  besoin  de  vous  ,  disoit-il,  je 
prendrai  votre  place  avec  joie,  et  je  mettrai  la  main 
à  la  manœuvre,  pendant  que  vous  vous  réconcilie- 
rez avec  Dieu.  »  Tel  fut  l'effet  et  des  soins  et  de  l'exem- 
ple du  pieux  monarque  ,  qu'en  peu  de  temps  on  vit 
un  changement  notable  parmi  les  matelots.  La  honte 
de  ne  pas  faire  quelquefois  ce  qu'un  grand  roi  faisoit 
tous  les  jours,  leur  donna  le  courage  de  vouloir  être 
chrétiens  véritables. 

Durant  la  navigation ,  il  survint  une  horrible  tem- 
pête :  tout  le  monde  étoit  en  alarme  :  la  reine  et 
trois  jeunes  princes ,  ses  enfans  ,  jetoient  des  cris 
affreux.  Pendant  cette  consternation  ,  Louis  étoit 
prosterné  au  pied  de  l'autel,  et  attendoit  son  secours 
de  celui  qui  dit  à  la  mer  :  Tais-toi  ;  et  aux  vents  : 
Calmez-vous.  Il  fut  exaucé  :  le  temps  devint  calme  , 
et  ce  nouveau  bienfait  du  Tout-Puissant  excita  de 
plus  en  plus  la  reconnoissance  du  monarque.  «  Re- 
gardez ,  sénéchal ,  disoil-il  à  son  confident ,  le  sire 
Joinville  ,  regardez  si  Dieu  ne  nous  a  pas  bien  mon- 
tré son  grand  povivoir,  quand  par  un  seul  des  quatre 
vents  de  la  mer,  le  roi,  la  reine,  ses  enfans  et  tant 
d'autres  personnes  ont  été  sur  le  point  de  périr.  Ces 
dangers  que  nous  avons  courus ,  sont  des  avertisse- 
mens  et  des  menaces  de  celui  qui  peut  dire  :  Or  , 
voyez-vous  ifien  que  je  vous  eusse  tous  iaissé  noyer, 
si  j'eusse  voulu.  » 


•      DE  FAITS  MÉMORABLES.  335 

Zog.  La  hravoure  religieuse, 

Ctovis  ,  écoutant  saint  Rémi  qui  lisoit  la  passion 
de  Jésus-Christ ,  s'écria  :  «  Que  n'étois-je  là  avec  mes 
Francs  pour  le  venger  !  » 

Le  brave  Grillon  ,  l'un  des  plus  illustres  capitaines 
de  Henri  IV,  entendoit  prêcher  la  passion;  et  le  pré- 
dicateur faisant  une  descriptioa  pathétique  de  la 
flagellation  du  Sauveur ,  le  guerrier  attendri  jus- 
qu'aux larmes,  se  lève  en  portant  la  main  sur  son 
épée  ,  et  s'écrie  :  «  Où  étois-tu  ,  Grillon  ?  où  étois- 
tu  ?  » 


3 10.  Jean  Petit ,  ou  le  laboureur  bienfaisant. 

Les  actes  de  générosité  exercés  envers  les  indigens, 
par  ceux  qui  n'ont  qu'une  fortune  médiocre ,  en  ont 
bien  plus  de  mérite  aux  yeux  des  hommes  qui  sa- 
vent apprécier  les  vertus.  Quoique  ces  dons  du  pau- 
vre paroissent  de  peu  de  conséquence  ,  si  on  les  com- 
pare aux  sommes  données  parles  riches,  ils  surpas- 
sent en  effet  les  libéralités  de  l'opulence.  C'est  ce  qui 
nous  fait  présumer  qu'on  lira  avec  intérêt  le  trait  de 
bienfaisance  que  nous  allons  rapporter  ,  et  qu'il  tou- 
chera bien  plus  que  le  vain  étalage  des  dons  versés 
sur  les  indigens  par  ceux  qui  jouissent  de  toutes  les 
faveurs  de  la  fortune. 

Pendant  l'hiver  si  rigoureux  de  1788  ,  Jean  Petit , 
laboureur  dans  la  paroisse  de  Doudeauville  en  Bou- 
lonnais ,  jouissant  par  son  économie  d^une  aisance 
qui  le  mettoit  un  peu  au-dessus  de  la  pauvreté  , 
voyoit  avec  douleur  la  misère  s'étendre  sur  ses  voi- 
sins par  la  durée  d'un  froid  excessif  :  sa  sensibilité 
ne  put  supporter  le  tableau  de  leurs  besoins  ;  il  ré- 
solut de  les  adoucir  autant  qu'il  le  pourroit,  en  ré- 
pandant sur  eux  le  fruit  de  ses  épargnes.  Le  cœur 


336  RECUEIL 

travaillé  par  ce  noble  désir ,  Jean  Petit  prend  sur  lui 
le  peu  d'argent  qu'il  a  mis  en  réserve  ,  et  va  de  porte 
en  porte  dans  toutes  les  pauvres  chaumières  de  sa 
paroisse,  donnant  aux  unsim  écu  de  trois  livres  ,  à 
d'autres  six  livres  ,  suivant  les  nécessités  et  le  nom- 
bre des  cnfans  dont  chaque  famille  étoit  composée  , 
et  disant  avec  amitié  aux  plus  indigens,  qu'ils  trou- 
veront chez  lui  du  pain  lorsqu'ils  en  manqueront. 
La  somme  qu'il  dislxibua  dans  cette  course  charita- 
ble ,  et  qui  formoit  tout  le  produit  de  ses  réserves , 
fut  de  plus  de  200  livres ,  suivant  le  témoignage  des 
malheureux  qui  furent  l'objet  de  ses  dons. 

Cette  bienfaisance,  résultat  des  plus  vifs  sentimens 
d'humanité  dans  l'homme  pauvre  ,  ne  surpasse-t- 
elle  pas  ces  charités  fastueuses  du  riche  ,  dont  le  vain 
amour-propre  revendique  l'éloge  et  la  publicité ,  et 
ne  doit-elle  pas  faire  rougir  de  confusion  ces  hom- 
mes opulens  et  durs,  qui  dans  les  jours  de  calamité 
gardent  un  silence  cruel  et  révoltant  ? 


5 1 1 .  Aux  hons  piaisans ,  salut. 

Le  baron  des  Adrets,  capitaine  huguenot,  ayant 
enlevé  une  petite  ville  aux  catholiques  ,  condamna 
les  soldats  qvii  l'avoient  défendue,  à  sauter  du  haut 
en  bas  d'une  tour  de  la  forteresse.  Un  de  ces  infor- 
tunés guerriers  s'avança  par  deux  fois  au  bord  du 
précipice  ,  et  recula  deux  fois  pour  ne  point  faire  le 
saut  fatal.  «  Allons  donc ,  mon  ami ,  lui  dit  le  baron  , 
dépêche  ;  est-il  si  difficile  ?  —  Eh  bien  !  monsieur  , 
repartit  le  soldat,  puisque  cela  vous  paroît  si  facile, 
je  vous  le  donne  en  quatre.  »  Cette  plaisanterie  plut 
si  fort  au  cruel  baron  ,  qu'il  donna  la  vie  au  soldat. 

Quand  le  maréchal  de  la  Ferté  vouloit  faire  pen- 
dre quelque  soldat ,  il  avoit  coutume  de  dire  :  «  Toi 
ou  moi  j  nous  serons  pendus.  »  Il  dit  la  même  chose 

à 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  887 

à  un  espion  qu'il  trouva  dans  son  camp.  Lorsqu'on 
voulut  conduire  ce  misérable  à  la  potence  ,  il  de- 
manda à  parler  au  maréchal:  «  Monseigneur,  lui 
dit-il ,  vous  vous  souviendrez  que  vous  m'avez  dit 
que  vous  ou  moi  nous  serions  pendus.  Je  viens  pour 
savoir  si  vous  voulez  l'être;  car,  si  vous  ne  l'êtes 
point,  je  vois  bien  que  ce  sera  moi.»  Le  maréchal 
se  prit  à  rire,  et  fit  grâce  à  l'espion. 


3 12  Les  compiimens  des  princes^ 

Après  l'entrevue  d'Aiguës- Mortes ,  en  i538  ,  Fran- 
çois I."  alla  visiter  l'empereur  Charles-Quint  sur 
sa  galère,  et  lui  dit  :  «  Mon  frère  ,  vous  me  voyez 
une  seconde  fois  votre  prisonnier. — Non  ,  mon  frère, 
répondit  aussitôt  l'empereur  ,  je  ne  vous  ai  jamais 
eu  prisonnier  que  dans  mon  cœur,  qui  est  tout  à 
vous  avec  autant  de  sincérité  que  je  voudrois  que  le 
vôtre  fût  à  moi.  » 


3i3.  La  double  correction. 

Un  officier  qui  avoit  été  chargé  de  défendre  con- 
tre l'ennemi  un  poste  important,  l'ayant  rendu  avec 
trop  de  facilité  à  la  première  attaque,  lorsqu'il  au- 
roit  pu  résister  plus  long-temps ,  voulut  s'excuser 
des  reproches  que  lui  en  fit  son  général.  Le  poste , 
dit-il  ,  était  indéfendable .  Le  général  le  regardant 
d'un  air  de  mépris ,  se  contenta  de  lui  répondre  : 
Cela  n'est  pas  français. 


3 14.   Les  courtes  harangues. 

Sdr  le  point  de  livrer  la  fameuse  bataille  d'Yvri , 
Henri  IV  parcourt  tous  les  rangs  de  son  armée,  et 
montrant  aux  soldats  son  casque  surmonté  d'un  pa- 
nache blanc ,  il  leur  dit ,  avec  cette  ardeur  qui  se 
Manuel.  P 


o38  RECUEIL 

communique  :  »  Enfans ,  si  ies  cornettes  vous  man- 
quent, voici  ie  signe  du  raUiement  ;  vous  le  trou- 
verez toujours  au  chemin  de  ia  victoire  et  de 
l'honneur.  » 

Dans  une  autre  bataille,  il  se  contenta  de  dire  à 
ses  guerriers  :  Je  suis  votre  roi  ;  vous  êtes  fran- 
çais :  voilà  l'ennemi. 

Guillaume  le  bâtard,  duc  de  Normandie ,  appelé 
à  la  couronne  d'Angleterre  par  le  testament  d'E- 
douard m,  étant  descendu  dans  ce  royaume  avec 
de  bonnes  troupes ,  brûla  ses  vaisseaux ,  et  dit  à  ses 
soldats  :  Enfans,  voilà  votre  patrie. 


5i5.  V émeute  dissipée. 

Un  officier  des  mousquetaires ,  à  la  tête  d'une  bri- 
gade de  sa  compagnie,  faisoit  d'inutiles  efforts  pour 
apaiser  une  émeute  que  la  cherté  du  pain  c.ausoit 
parmi  le  peuple  de  Paris,  en  1709.  Il  vit  alors  que  le 
seul  moyen  qui  lui  restoit ,  éloit  de  dissiper  les  mu- 
tins ;  ce  qu'il  fit  avec  une  présence  d'esprit  admira- 
ble,  en  criant  à  sa  troupe:  «  Soldats,  tenez-vovis 
prêts  à  l'ordre,  vous  tirerez  sur  la  canaille,  mais 
vous  épargnerez  les  honnêtes  gens.  »  Ces  mots  furent 
entendus  de  tout  le  monde.  Personne  ne  voulut  ris- 
quer d'être  compris  parmi  la  canaille  ;  et  la  sédition 
s'apaisa  dans  l'instant. 


3 16.  Henri  IV  et  dom  Pèdre. 

DoM  PÈDRE  DE  ToLEDE ,  étant  ambassadeur  du  roi 
d'Espagne  à  la  cour  de  France,  s'entretenoit  un  jour 
avec  Henri  IV.  Ce  prince  venant  à  parler  familière- 
mient  de  son  royaume  de  Navarre ,  lui  dit  que  les  rois 
d'Espagne  le  lui  avoient  usurpé  ,  que  s'il  vivoit  en- 


DE  FAITS  MEMORABLES.  3 89 

core  quelques  années ,  il  le  sauroit  bien  recouvrer. 
Dom  Pèdre  lui  répondit  tout  ce  qu'il  jugea  à  propos 
pour  la  justification  de  son  maître  ,  et  en  particulier 
qu'il  a  voit  hérité  de  ce  royaume  ;  que  la  justice  avec 
laquelle  il  le  possédoit  lui  aideroit  à  le  défendre. 
Le  roi  lui  répliqua  :  «  Bien  !  bien  !  votre  raison  est 
bonne  jusqu'à  ce  que  je  sois  devant  Pampelune  ; 
mais  alors  nous  verrons  qui  entreprendra  de  la  dé- 
fendre contre  moi.  »  L'ambassadeur  se  leva  là-dessus, 
et  s'en  alla  précipitamment  vers  la  porte.  Le  roi  lui 
demanda  où  il  alloit  si  vite  ?  «  A  Pampelune  ,  Sire, 
pour  y  attendre  votre  majesté.» 


317.  Humilité  religieuse. 

GoDEFROi  DE  BouiLioN,  ayant  été  proclamé  roi  de 
Jérusalem,  ne  voulut  point  ceindre  de  diadème.  «  Eh 
quoi  !  disoit-il ,  je  porterois  une  couronne  d'or  et  de 
diamans  dans  une  ville  où  le  Fils  de  Dieu,  le  maître 
et  le  créateur  de  l'univers,  s'est  vu  indignement 
couronné  d'épines  pour  expier  nos  fautes  !  Un  vil 
mortel  recevroit  dans  Jérusalem  plus  d'honneurs  que 
le  Tout-Puissant  !  Que  penseroit-on  de  ma  piété  ? 
Que  diroit-on  de  mon  respect  pour  le  Sauveur  du 
monde  ?  » 


3 18,  Le  sang- froid  des  traves. 
Le  marquis  de  Riveroles ,  mort  officier  général  des 
armées  du  roi ,  avoit  eu  une  jambe  emportée  par  un 
boulet  de  canon  ,  et  portoit  une  jambe  de  bois. 
Quelques  années  après,  étant  allé  reconDoitre  un 
poste,  un  boulet  lui  emporta  cette  jambe  postiche. 
0  Le  canon  ,  dit-il,  sans  montrer  aucune  émotion,  le 
canon  en  veut  à  mes  jambes  ;  mais  celte  fois-ci  je 
l'ai  pris  pour  dupe ,  car  j'en  ai  une  autre  dans  mon 
chariot.  » 

2 


34o  RECUEIL 

Le  maréchal  Fabert  se  disposant  à  faire  le  siège 
d'une  ville  ,  montroit  les  dehors  de  cette  place  avec 
un  doigt ,  pour  désigner  l'endroit  par  où  il  faudroit 
opérer.  Un  coup  de  mousquet  lui  emporta  ce  doigt; 
mais  ce  capitaine  ne  sembla  point  s'en  apercevoir: 
«Messieurs  ,  continua-t-il,  je  vous  disois  donc  qu'il 
conviendroit  de  placer  ici  vos  retranchemens  ;  »  et 
il  acheva  son  discours  avec  le  même  sang-froid ,  en 
désignant  d'un  autre  doigt  la  partie  la  plus  foible  de 
la  place. 

Au  fameux  passage  du  Rhin ,  M.  de  Vivonne  étant 
au  milieu  du  fleuve  ,  son  clieval  fit  un  mouvement 
qui  pensa  le  désarçonner.  Il  se  tint  ferme  ;  et  conser- 
vant toute  sa  tranquillité  :  «  Au  moins  ,  dit-il  à  son 
coursier ,  ne  t'avise  pas  de  faire  mourir  un  amiral 
dans  l'eau  dpuce.  » 

Les  Français  battus  à  la  journée  de  Bruneville,  en 
1119  ,  fuyoient  devant  le  duc  de  Normandie.  Un 
Anglais  saisit  la  bride  du  cheval  de  Louis  le  gros,  en 
criant  :  Le  roi  est  pris  !  Le  monarque  répondit  sans 
s'émouvoir  :  Ne  sais-tu  pas  que  même  au  jeu  des 
échecs,  on  ne  prend  jamais  le  roi  ?  »  En  parlant 
ainsi ,  il  porta  à  ce  soldat  un  coup  de  sa  masse  d'ar- 
mes, et  l'abattit  mort  à  ses  pieds. 

Au  siège  de  Namur ,  en  1692  ,  le  comte  de  Tou- 
louse ,  qui  étoit  auprès  de  Louis  XIV,  dans  l'attaque 
d'un  ouvrage,  reçut  au  bras  un  coup  de  mousquet. 
On  entendit  le  bruit  de  la  balle  ;  et  le  monarque 
demanda  si  quelqu'un  étoit  blessé  ?  Il  me  semMc  , 
dit  froidement  le  jeune  prince  ,  que  quelque  chose 
tn'a  touché. 

Dans  la  chaleur  de  la  bataille  de  Fontenoi ,  Louis  XV 
fit  amasser  les  boulets  de  canon  qui  tomboient  au- 
près de  lui ,  et  dit  gaîment  à  M.  de  Chabrier,  offi- 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  34 1 

cier  d'artillerie  :  «  Renvoyez  ces  boulets  aux  enne- 
mis ;  je  ne  veux  rien  avoir  à  eux.  » 

Le  comte  de  Crancé  étant  blessé  au  genou ,  les 
chirurgiens  lui  firent  beaucoup  d'incisions  qu'il  souf- 
frit d'abord  constamment  ;  mais  s'impatientant  à  la 
fin  ,  il  leur  demanda  pourquoi  ils  le  charpentoient 
si  cruellement  ?  «  Nous  cherchons  la  balle  ,  lui  répon- 
dirent-ils. — Eh  !  que  ne  parlez-vous,  leur  dit  le  comte? 
Je  l'ai  dans  ma  poche.  » 

Le  comte  de  Guébrian ,  maréchal  de  France  ,  fai- 
soit  le  siège  de  Rotvvil ,  petite  ville  de  Souabe.  Il  y 
fut  blessé  mortellement ,  et  tandis  qu'on  le  portoit 
de  la  tranchée  dans  sa  tente  ,  il  dit  aux  soldats  alar- 
més :  «Rassurez-vous,  camarades  ,  ma  blessure  est 
peu  de  chose  ;  mais  j'appréhende  qu'elle  ne  m'em- 
pêche de  me  trouver  à  l'assaut  que  vous  aller  livrer. 
Je  ne  doute  point  que  vous  ne  combattiez  vaillam- 
ment ,  comme  je  vous  ai  toujours  vu  faire  ;  je  me 
ferai  rendre  compte  de  ceux  qui  se  seront  distingués, 
et  je  reconnoîtrai  les  services  qu'ils  auront  rendus 
à  la  patrie  dans  une  occasion  si  brillante.  »  Les  Fran- 
çais encouragés  par  cesexhortations  tranquilles,  et  ne 
soupçonnant  pas  le  danger  oîi  ils  étoient  de  perdre 
leur  général ,  emportèrent  la  place  de  vive  force. 
Guébriant  mourant  se  fit  porter  dans  la  ville,  et  y 
expira  tranquillement  au  milieu  des  soins  qu'il  se 
donnoit  pour  son  salut ,  et  pour  assurer  sa  conquête. 


3 19.  Henri  IV ^  ou  le  monarque  adoré. 

Paris  s'étant  enfin  soumis  à  Henri  IV,  ce  bon 
prince  signala  son  entrée  dans  cette  capitale  par 
cette  sensibilité  vraiment  royale,  et  par  cet  amour 
paternel  qu'il  avoit  pour  la  France  et  pour  les  Fran- 
çais.   La  ville  fut  réduite  sous  son  obéissance  sans 

5 


342  RECUEIL 

effusion  de  sang ,  à  l'exception  de  deux  ou  trois  bour- 
geois qui  furent  tués.  «  S'il  étoit  en  mon  pouvoir  , 
disoit  ce  grand  monarque  ,  je  racheterois  de  cin- 
quante mille  écus  la  vie  de  ces  citoyens  ,  pour  avoir 
la  satisfaction  de  faire  dire  à  la  postérité  que  j'ai  pris 
Paris  ,  sans  qu'aucun  homme  y  ait  été  tué.  »  Il  aper- 
çut un  soldat  qui  prenoit  par  force  du  pain  chez  un 
boulanger  :  il  courut  lui-même ,  et  le  menaça  de  lui 
donner  la  mort.  Le  peuple  crioit  :  Vive  ie  roi  !  sur 
le  pont  Notre-Dame,  avec  une  joie  extraordinaire. 
«  Hélas  !  s'écrioit-il ,  je  vois  bien  que  ce  pauvre  peu- 
ple a  été  tyrannisé.  »  Les  capitaines  des  gardes  vou- 
loient  écarter  la  foule  qui  rincommodoit  :  «  Non  pas 
cela,  leur  dit-il;  ventre -saint- gris ,  j'aime  mieux 
avoir  plus  de  peine ,  et  qu'ils  me  voient  à  leur  aise  : 
ils  sont  affamés  de  voir  un  roi.  » 

Quand  le  Ciel  lui  eut  donné  un  dauphin  (  Louis 
XIII,  )  il  le  fit  passer  par  les  rues  dans  un  berceau 
découvert ,  afin  que  le  peuple  pût  le  considérer  à 
son  aise ,  et  jouir  avec  plaisir  de  la  vue  d'un  prince 
que  les  Français  avoient  si  long-temps  désiré. 


520.  Turenne  et  son  domestique. 

Un  jour,  un  des  domestiques  de  M.  de  Turenne 
alla  demander  de  la  part  de  son  maître  ,  quoiqu'il 
n'en  sût  rien  ,  un  emploi  à  M,  de  Colbert.  Le  minis- 
tre ,  ravi  de  trouver  une  occasion  de  faire  plaisir  à 
ce  grand  homme,  alla  lui  porter  lui-même  la  com- 
mission. Le  vicomte  fut  assez  surpris  de  la  démar- 
che et  du  compliment  du  contrôleur  des  finances. 
Néanmoins  ,  recevant  la  commission  ,  il  remercia 
M.  de  Colbert,  et  fit  appeler  le  domestique  en  faveur 
duquel  elle  étoit  expédiée.  Cet  homme,  à  cette  nou- 
velle ,  se  crut  perdu ,  et  se  jeta  aux  pieds  de  son 
maître,  en  lui  demandant  miséricorde.  M.  de  Tu- 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  343 

renne  le  fit  relever  aussitôt  avec  bonté  ;  et  lui  re- 
mettant la  commission  entre  les  mains  :  <  Si  vous 
m'eussiez  parlé  de  cette  affaire  ,  lui  dit  -  il ,  je  vous 
aurois  servi  comme  vous  l'auriez  pu  souhaiter  ;  et 
ce  qui  me  fâche  en  cela ,  c'est  que  vous  ne  me  di- 
siez point  ce  qui  vous  oblige  à  me  quitter.  » 

Ce  domestique  confus,  et  néanmoins  rassuré  ,  lui 
ayant  dit  qu'il  n'avoit  recherché  cet  emploi  que  par- 
ce qu'il  avoit  beaucoup  d'enfans  ;  le  vicomte  lui  fit 
payer  ce  qu'il  lui  devoit  de  ses  gages ,  et  lui  donna 
encore  une  somme  considérable  pour  l'aider  à  faire 
subsister  sa  famille. 


321 .  Le  ton  roi  Contran. 

GoKTRAN ,  roi  de  Bourgogne ,  trouva  dans  la  dé- 
pouille du  duc  Mummol ,  qu'il  avoit  vaincu  ,  trois 
cent  quarante  marcs  de  vaisselle  d'argent ,  qu'il  fit 
briser  afin  de  les  distribuer  en  aumônes.  «  Je  n'en 
ai  réservé  que  deux  plats  ,  disoit-il ,  et  c'est  autant 
qu'il  en  faut  pour  le  servirce  ordinaire  de  ma  table.  » 
Ce  prince  ,  par  ces  manières  simples  et  populaires  , 
se  fit  singulièrement  aimer  de  ses  sujets.  Il  alloit 
souvent  les  voir  dans  leurs  maisons  ,  et  y  mangeoit 
ce  qu'ils  lui  présentoient.  Aussi  ne  l'appeloient  -  ils 
que  notre  bon  roi  Contran.  Quand  ,  après  quel- 
ques voyages  ,  il  revenoit  dans  sa  capitale ,  tout  le 
peuple  sortoit  au-devant  de  lui  avec  les  bannières  , 
en  criant  :  vive  te  roi  !  et  ce  prince  embrassoit  les 
chefs  du  peuple  ,  tendoit  la  main  aux  moindres  ci- 
toyens ,  et  salisfaisoit  tout  le  monde  par  son  affabi- 
lité. On  eût  dit  un  bon  père  qui  rentroit  dans  le  sein 
de  sa  famille  et  qui  caressoit  ses  enfans. 


344  RKCUEIL 

322.  Le  laconisme  de  la  modestie. 

Après  la  fameuse  bataille  de  Dunes  ,  dans  laquelle 
M.  de  Turenne  acquit  tant  de  gloire,  ce  grand 
homme  écrivit  de  sa  propre  main  le  billet  suivant  à 
la  vicomtesse  de  Turenne  :  «  Les  ennemis  sont  ve- 
nus à  nous ,  ils  ont  été  battus  ;  Dieu  en  soit  loué  ! 
J'ai  un  peu  fatigué  toute  la  journée  ;  je  vous  donne 
le  boa  soir  ,  et  je  vais  me  coucher. 


323.  Le  courtisan  sincère. 

SoTJVENT  les  plus  grands  princes  cherchent  à  cares- 
ser leurs  passions,  ou  à  autoriser  leurs  ressentimens 
par  l'approbation  des  vils  flatteurs  qui  les  entourent. 

Dans  le  temps  que  Louis  XIV  éloit  indisposé  con- 
tre M.  de  Catinat,  ce  monarque  demanda  au  duc  de 
la  Feuillade  ,  qu'il  savoit  n'être  pas  des  amis  du  ma- 
réchal ,  ce  qu'il  en  pensoit.  La  Feuillade  ,  avec  une 
sincérité  bien  admirable  ,  répondit  :  «  Sire  ,  c'est  un 
homnae  propre  à  tout ,  et  qui  seroit  aussi  bon  chan- 
celier que  maréchal  de  France.  »  Le  roi  qui  ne  cher- 
choit  pas  cette  réponse ,  ne  dit  rien  ,  et  changea  de 
conversation. 


324-  Turenne  et  le  jeu  de  hautes. 

M.  de  Turenne  alloit  souvent  à  pied  entendre  la 
messe ,  et  de  là  se  promener  seul  sur  le  rempart  , 
sans  domestiques ,  et  sans  aucune  marque  de  dis- 
tinction. Un  jour,  dans  sa  promenade,  il  passa  près 
d'une  troupe  d'artisans  qui  jouoient  à  la  boule  ,  et 
qui  sans  le  connoître,  le  prièrent  de  juger  un  coup. 
Il  prit  sa  canne  ,  et  après  avoir  mesuré  les  distances , 
il  prononça.  Celui  qu'il  avoit  condamné,  lui  dit  des 
injures  :  le  maréchal  sourit;  et  croyants'être  trompé, 
il  alloit  mesurer  une  seconde  fois,  lorsque  plusieurs 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  345 

officiers  qui  l'aperçurent ,  vinrent  l'aborder.  L'arli- 
san  demeura  confus  ,  et  se  jeta  à  ses  genoux  pour  lui 
demander  pardon.  Le  vicomte  répondit  :  «  Mon  ami , 
vous  aviez  tort  de  croire  que  je  voulusse  vous 
tromper.  » 

325.  Bel  exemple  de  modération. 

Un  jour  que  François  de  Lorraine,  duc  de  Guise, 
visitoit  son  camp  ,  le  baron  de  Lunebourg ,  un  des 
principaux  chefs  des  Reîlres ,  trouva  mauvais  qu'il 
voulût  examiner  sa  troupe  ,  et  s'emporta  jusqu'à  lui 
présenter  le  bout  de  son  pistolet.  Le  duc  de  Guise  , 
tira  froidement  son  épée ,  éloigna  le  pistolet ,  et  le 
fit  tomber.  Montpezat ,  lieutenant  des  gardes  de  ce 
prince ,  choqué  de  l'insolence  de  l'offîcier  allemand , 
alloit  lui  ôter  la  vie  ,  lorsque  Guise  lui  crie  :  t  Arrê- 
tez ,  Montpezat ,  vous  ne  savez  pas  mieux  tuer  un 
homme  que  moi.  »  Et  se  tournant  vers  l'emporté  Lu- 
nebourg :  a  Je  te  pardonne,  lui  dit-il ,  l'injure  que 
tu  m'as  faite ,  il  n'a  tenu  qu'à  moi  de  m'en  venger  ; 
mais  pour  celle  que  tu  as  faite  au  roi ,  dont  je  repré- 
sente ici  la  personne,  c'est  à  lui  d'en  faire  la  justice 
qu'il  lui  plaira.  »  Aussitôt  il  l'envoya  en  prison  ,  et 
acheva  de  visiter  le  camp  ,  sans  que  les  Reîtres  osas- 
sent murmurer  ,  quoiqu'ils  fussent  naturellement 
séditievix. 


326.  Le  Grand-Ferré  ,  ou  le  hrave  paysan. 

Pendant  que  le  roi  Jean  languissoit  à  Londres  dans 
une  triste  prison  ,  ses  sujets  opposoient  aux  efforts 
des  Anglais  un  courage  invincible.  Jamais  on  ne  vit 
en  France  tant  d'héroïsme  que  dans  ce  siècle  malheu- 
reux. On  admira  dans  de  simples  paysans  des  exem- 
ples de  valeur ,  des  actions  de  courage  qu'on  trouve 
à  peine  dans  la  vie  des  plus  célèbres  capitaines.  En- 


3/^6  RECUEIL 

viron  deux  cents  villageois  s'étoient  renfermés  dans 
Longvieil,  bourg  situé  vis-à-vis  St.  Corneille-de-Com- 
piègue,  déterminés  à  le  défendre  jusqu'à  la  dernière 
extrémité.  Ilsavoient  élu  pour  général  l'un  d'entr'eux, 
appelé  Guillaume  Lalouette.  Une  compagnie  anglai- 
se, qui  occupoit  le  château  de  Creif,  croyant  défaire 
sans  peine  cette  poignée  de  paysans  ,  vint  les  atta- 
quer. Les  ennemis  entrèrent  en  effet ,  sans  presque 
trouver  d'obstacle.  Dès  le  commencement  du  com- 
bat ,  Guillaume  Lalouette  tombe  mort ,  percé  de 
coups.  Il  avoit  un  valet  de  ferme  ,  appelé  le  Grand- 
Ferré.  Ce  généreux  domeslique  ,  ému  par  la  vue  de 
son  maître  expirant,  s'atlendrit ,  verse  des  larmes  et 
devient  un  autre  homme.  11  ranime  ses  camarades  , 
se  met  à  leur  tête  ,  saisit  une  hache  ,  tombe  sur  les 
Anglais  ,  en  tue  dix  dès  le  premier  choc,  met  le  reste 
en  fuite,  les  chasse  hors  du  bourg,  les  poursuit  , 
ouvre  leurs  rangs  ,  arrache  leur  drapeau  ,  et  les  dis- 
sipe entièrement.  Non  content  de  ses  premiers  ex- 
ploits ,  il  dit  à  l'un  des  siens  d'aller  jeter  le  drapeau 
des  ennemis  dans  le  fossé.  Celui-ci  refuse  ,  parce 
qu'un  gros  d'Anglais  coupoit  le  passage  qui  pouvoit 
seul  y  conduire.  Sur  ce  refus,  le  Grand-Ferré  atta- 
que seul  les  ennemis ,  les  renverse  ,  s'ouvre  le  che- 
min, jette  le  drapeau  dans  le  fossé,  revient  au  com- 
bat ,  et  ne  cesse  de  frapper  qu'après  avoir  tué  qua- 
rante ennemis  de  sa  propre  main  ,  et  mis  le  reste  en 
fuite.  Quelques  jours  après,  il  remporta  un  sembla- 
ble triomphe;  mais  ayant  bu  de  l'eau  froide  après  sa 
victoire  ,  ce  Samson  moderne  tomba  dangereuse- 
ment malade  ,  et  fut  obligé  de  retourner  à  son  vil- 
lage ,  nommé  Rochecourt ,  près  de  Longueil.  Les  An- 
glais en  furent  instruits.  Douze  d'entr'eux  entrepren- 
nent de  le  surpi-endre  dans  son  lit.  La  femme  du  ma- 
lade les  aperçoit ,  et  court  apprendre  à  son  mari  le 
danger  qui  le  menace.  A  cette  nouvelle,  le  guerrier 
saute  de  son  lit ,  s'arme  de  sa  hache ,  vole  dans  sa 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  347 

cour,  fond  sur  les  ennemis,  malgré  leur  nombre  et 
sa  foiblesse  ,  en  immole  cinq,  et  fait  disparoître  les 
autres.  Cette  dernière  victoire  redoubla  son  mal.  Il 
se  mit  au  lit ,  demanda  les  sacremens  et  mourut  en 
héros  chrétien. 


327.  Montluc  ou  la  capitulation  refusée. 

CÔME  DE  MÉDicis ,  duc  de  Toscane,  vouloit  pren- 
dre sur  les  Français  la  ville  de  Sienne.  Il  fait  investir 
cette  place  par  son  armée ,  et  le  brave  Montluc  la 
défend  durant  huit  mois,  avec  un  courage  et  une 
constance  héroïques.  Les  citoyens ,  épuisés  par  une 
si  longue  résistance,  demandent  à  capituler,  et  vien- 
nent supplier  le  capitaine  français  de  signer  avec 
eux  les  conditions  favorables  qu'on  leur  propose. 
Montluc  le  refuse.  •  La  république ,  dit-il ,  vient  de 
conclure  un  traité  avantageux  :  je  me  retire  ,  pour 
qu'elle  en  recueille  le  fruit  :  mais  mes  compagnons 
et  moi ,  nous  prétendons  ne  devoir  notre  salut  qu'à 
nos  épées ,  si  l'on  est  assez  hardi  pour  troubler  notre 
retraite.  » 


328.  Victoires  remportées  par  ta  vateur  d'un  seul. 

A  la  bataille  de  Ravenne,  livrée  aux  Espagnols  en 
i5i2 ,  sous  les  ordres  de  Gaston  de  Foix  duc  de  Ne- 
mours ,  les  Français  et  les  Allemands  confédérés  ne 
pouvoient  entamer  l'infanterie  espagnole  ,  parce 
qu'elle  présentoit  un  front  bordé  de  lances  ,  qu'il 
étoit  impossible  de  rompre.  Cependant  la  victoire  en 
dépendoit.  Un  officier,  nommé  Fabien  ,  homme  d'une 
force  et  d'une  grandeur  extraordinaires  ,  saute  au 
milieu  des  ennemis  ;  et  prenant  en  travers  une  lon- 
gue pique  ,  dont  il  étoit  armé,  il  la  baisse  avec  tant 
de  violence  sur  celles  des  Espagnols  ,  qu'il  ouvre  un 
passage  à  ceux  fjui  le  suivent.  Les  Français  et  les  Al- 


348  RECUEIL 

lemands  pénètrent  par  cette  brèche,  tuent,  écartent» 
renversent,  dissipent  tout  ce  qui  s'oppose  à  leur  cou- 
rage ,  et  remportent  un  triomphe  complet. 

Chilpéric  ,  roi  de  France  ,  et  Charles-Martel  qui 
vouloit  le  détrôner,  se  faisoient  la  guerre.  Leurs  ar- 
mées étoient  en  présence.  Un  des  soldats  de  Charles 
s'offre  d'attaquer  seul  les  troupes  de  Chilpéric,  et 
promet  de  les  mettre  en  fuite.  Le  duc  d'Austrasie  y 
consent.  Le  guerrier  part ,  et  d'un  air  intrépide ,  il 
marche  droit  aux  Neustriens ,  qu'il  trouve  sans  sen- 
tinelles ,  sans  armes ,  sans  défiance  et  sans  crainte. 
Aussitôt, mettant  l'épée  à  la  main,  il  crie  d'une  voix 
terrible  :  Fuyez  I  voici  Charles  avec  ses  troupes  ! 
et  perce  tout  ce  qu'il  rencontre.  L'épouvante  se  ré- 
pand dans  tous  les  cœurs  ;  et  Charles  ,  témoin  de  la 
consternation  ,  fond  sur  ces  gens  effrayés ,  les  met 
en  fuite ,  et  achève  le  triomphe  de  son  soldat. 


329.  La  place  éien  défendue. 

L'sMPEREtiR  Charles  -  Quint  assiégeoit  Duren  ,  ville 
de  la  dépendance  du  duc  de  Clèves,  auquel  il  avoit 
déclaré  la  guerre.  Il  envoie  un  héraut  au  seigneur  de 
Flattes ,  qui  commandoit  la  garnison  ,  pour  l'enga- 
ger à  se  rendre.  On  offroit  à  ce  capitaine  des  condi- 
tions avantageuses,  et  une  fortune  considérable,  s'il 
vouloit  prévenir  le  courroux  de  l'empereur.  «  L'em- 
pereur ,  répondit  ce  brave  guerrier  ,  connoît  donc 
bien  peu  mon  courage.  Eh  bien  !  je  vais  le  lui  faire 
connoître,  en  répandant  mon  sang  pour  le  service 
de  mon  prince.  Qu'il  m'attaque  quand  il  voudra.  » 
Tant  qiTc  ce  héros  vécut ,  tous  les  efforts  de  Charles 
furent  inutiles  ;  mais  une  maison  s'étant  écroulée 
tout-à-coup  ,  lorsque  de  Flattes  passoit  pour  aller 
défendre  la  brèche ,  elle  ensevelit  sous  ses  ruines  , 
et  ce  grand  homme  et  les  espérances  de  Duren  ,  où 
les  impériaux  entrèrent  aussitôt 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  349 

33o.  La  mort  chrétienne  du  chtvaiUr  Bayard. 

La  véritable  valeur  est  toujours  fondée  sur  la  reli- 
gion. Le  fameux  Bayard,  l'homme  le  plus  intrépide 
de  son  siècle ,  lui  dont  on  disoit  qu'il  avoit  trois  ex- 
cellentes qualités  propres  à  un  grand  capitaine  :  As- 
saut de  lévrier  ,  défense  de  sanglier ,  et  fuite  d& 
loup  ,  reçoit  un  coup  de  mousquet,  à  la  journée  de 
Rebec ,  qvii  le  blesse  mortellement.  Il  se  fait  asseoir 
contre  un  arbre ,  le  visage  tourné  vers  l'ennemi ,  te- 
nant la  garde  de  son  épée  faite  en  forme  de  croix  , 
et  priant  Dieu  en  attendant  la  mort,  dont  il  sentoit 
les  approches.  Sur  le  point  de  rendre  sa  grande  ame  , 
il  fit  cette  belle  prière  :  «  0  mon  Dieu!  qui  avez  pro- 
I)  mis  un  asile  dans  votre  miséricorde  aux  plus  grands 
»  pécheurs  qui  retourneroient  à  vous  sincèrement 
»  et  de  tout  leur  coeur,  je  mets  en  vous  toute  ma 
»  confiance,  et  toutes  mes  espérances  dans  vospro- 
»  messes.  Vous  êtes  mon  Dieu,  mon  créateur,  mon 
ï  rédempteur.  Je  confesse  vous  avoir  mortellement 
»  offensé,  et  que  mille  ans  de  jeûne  au  pain  et  à 
»  l'eau ,  dans  le  désert,  ne  pourroient  acquitter  mes 
»  fautes  ;  mais ,  mon  Dieu  !  vous  savez  que  j'étois 
»  résolu  d'en  faire  pénitence ,  si  vous  m'eussiez  con- 
»  serve  la  vie  :  je  sens  toute  ma  foiblesse ,  et  que  par 
»  moi-même  je  n'aurois  jamais  pu  mériter  l'entrée 
»  en  voire  paradis,  et  que  nulle  créature  ne  peut 
»  l'obtenir  que  de  votre  infinie  miséricorde....  Mon 
»  Dieu  ! . . . .  mon  Père  ! . . . .  oubliez  mes  fautes ,  et  n'é- 
»  coûtez  que  votre  clémence....  Que  votre  justice 
»  se  laisse  fléchir  par  les  mérites  du  sang  de  Jésus- 
»  Christ  !....  »  La  mort  lui  coupa  la  parole.  Son  pre- 
mier cri,  quand  il  se  sentit  blessé,  avoit  été  :  «  Jé- 
sus !  ah  !  mon  Dieu  !  je  suis  mort  !  »  Et  ce  fut  en  in- 
voquant ce  nom  adorable,  que  ce  héros  termina  sa 
glorieuse  carrière,  en  1524,  âgé  de  48  ans. 

Quelqu'un  ayant  demandé  un  jour  à  ce  brave  che- 


330         ■  RECUEIL 

valier ,  quels  biens  un  père  devoit  laisser  à  ses  enfans  : 
a  La  vertu ,  la  sagesse  et  la  piété  ,  répondit-il  ;  ces 
richesses  inestimables  ne  craignent  ni  pluie,  ni  vent, 
ni  tempête ,  ni  violence  humaine.  » 


35i.  Les  foncHoîis  utiles  à  ia patrie  sont  toujours 
honorahtes. 

La  véritable  vertu  ennoblit  tout,  et  ne  dédaigne 
que  les  fonctions  qui  pourroient  altérer  son  éclat. 
C'étoit  ainsi  que  pensoit  le  maréchal  Fabert.  Il  croyoit 
qu'à  la  guerre  il  n'y  avoit  aucune  fonction  avilis- 
.sante.  Quelques  officiers  du  régiment  des  gardes 
françaises  trouvèrent  mauvais  que  cet  habile  capi- 
taine ,  au  siège  de  Bapaume ,  s'occupât  indifférem- 
ment des  sapes  ,  des  mines  ,  de  l'artillerie ,  des  ma- 
chines, des  ponts,  et  des  autres  travaux  les  plus 
pénibles.  Ils  chargèrent  même  un  de  ses  amis  de 
lui  dire ,  qu'il  avilissoit  sa  dignité  de  capitaine  aux 
gardes  ,  et  d'officier-général.  «  Je  suis  très-obligé  à 
»  mes  camarades  ,  du  soin  qu'ils  prennent  de  mon 
»  honnevir  ,  répondit  Fabert.  Je  voudrois  cependant 
j)  leur  demander,  si  le  bien  que  m'a  fait  le  roi,  est 
y.  une  raison  de  diminuer  le  zèle  que  j'ai  toujours 
n  eu  pour  son  service.  C'est  la  conduite  qu'on  me 
»  reproche ,  qui  m'a  élevé  aux  grades  dont  je  suis 
»  honoré.  Je  servirai  toujours  de  même,  quand  ce 
»  ne  seroit  que  par  reconnoissance.  La  nuit  prochai- 
»  ne,  je  ferai  la  descente  du  fossé;  et  sans  avoir 
»  égard  à  la  dignité  de  mes  grades,  j'attacherai  le 
»  mineur  ;  je  travaillerai  moi-même  à  la  galerie  ,  à 
n  la  chambre  de  la  mine,  et  j'y  mettrai  le  feu  ,  si  la 
n   garnison  refuse  de  se  rendre.   » 

M.  de  la  Feuillade  assiégeoit  Turin ,  avec  beau- 
coup de  présomption  et  peu  de  succès.  Le  maréchal 
de  Vauban,  qui  brûloit  de  désir  du  combattre  pour 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  35 1 

sa  patrie,  offroit  au  général  de  servir  sous  lui,  en 
qualité  de  volontaire.  Il  en  fut  refusé.  Louis  XIV 
voyant  que  le  siège  n'avançoit  point ,  le  consulta  ; 
et  Vauban  offrit  encore  d'aller  conduire  les  travaux. 
«  Mais  M.  le  maréchal ,  lui  dit  le  roi,  songez-vous 
que  cet  emploi  est  au-dessous  de  votre  dignité  ?  Sire, 
répondit  Vauban,  ma  dignité  est  de  servir  l'Etat.  Je 
laisserai  le  bâton  de  maréchal  à  la  porte ,  et  j'ai- 
derai peut-être  le  duc  de  la  Feuillade  à  prendre  la 
ville.  » 


332.  Bettes  parûtes  de  Louis  XIV . 

Le  duc  de  Lauzun  ,  favori  de  Louis  XIV  ,  man- 
qua un  jour  de  respect  à  ce  prince,  d'une  manière 
inexcusable.  Louis  ,  qui  sentoit  venir  sa  colère  ,  jeta 
brusquement  par  la  fenêtre  une  canne  qu'il  tenoit 
à  la  main  ,  et  dit  en  se  tournant  vers  M.  le  Tellier 
qui  étoit  présent  :  a  Je  serois  au  désespoir ,  si  j'avois 
»   frappé  un  gentilhomme.  » 

Le  grand  Condé  ayant  fait  faire  halte  à  son  ar- 
mée, par  une  excessive  chaleur,  pour  rendre  au  roi 
qui  y  arrivoit,  les  honneurs  qui  lui  étoient  dus  ,  sa 
Majesté  exigea  que  le  prince  entrât  dans  la  seule  ca- 
bane qui  se  trouvoit ,  pour  se  mettre  à  l'abri  des 
ardeurs  du  soleil ,  ajoutant  :  «  Mon  cousin  ,  puisque 
je  ne  viens  dans  votre  camp,  qu'en  qualité  de  vo- 
lontaire, il  n'est  pas  juste  que  je  sois  à  l'ombre, 
tandis  que  mon  général  est  exposé  à  toute  la  cha- 
leur du  jour.  » 


335.  Le  défenseur  de  Péronne. 

Le  comte  de  Nassau,  l'un  des  généraux  de  Char- 
les-Quint, menaçoit  Péronne  en  i536,  et  les  habi- 
tans,  dépourvus  de  toutes  choses,  paroissoient  ré- 


352  RECUKIL 

solus  de  l'abandonner.  Alors  un  gentilhomme  fran- 
çais des  environs,  nommé  d'Esturmel,  signala  son 
zèle  pour  sa  pairie.  Prévoyant  les  suites  funestes 
qu'entraîneroit  la  perte  de  Péronne  ,  il  s'y  transpor- 
ta avec  sa  femme  et  ses  enfans ,  et  anima  tellement 
ses  concitoyens  par  ses  discours  et  son  exemple , 
qu'ils  se  déterminèrent  à  la  défendre  jusqu'à  la  der- 
nière extrémité.  Cet  homme ,  aussi  généreux  que 
brave ,  y  fit  conduire  tous  les  grains  qu'il  avoit  chez 
lui ,  et  tous  ceux  qu'il  put  obtenir  de  la  noblesse  du 
voisinage  ;  il  y  distribua  son  argent ,  et  celui  qu'il 
trouva  dans  la  bourse  de  ses  amis;  il  montra  une 
valeur  ,  une  activité  ,  une  intelligence  qui  rassurè- 
rent les  plus  timides.  Cette  conduite  déconcerta  l'en- 
nemi, et  l'obligea  de  se  retirer  après  un  mois  de 
siège,  pendant  lequel  il  donna  quatre  fois  l'assaut, 
sans  pouvoir  se  loger  sur  les  brèches,  qui  étoient 
très-considérables.  Le  roi  voulant  récompenser  d'Es- 
turmel, le  fit  son  maître  d'hôtel,  et  lui  donna  une 
charge  considérable  dans  les  finances. 


334.  Les  femmes  militaires  ,  ou  le  siège  d' Ai  far  0. 
En  1378,  les  Anglais,  sous  la  conduite  du  capi- 
taine Tinet ,  guerrier  intrépide,  se  présentèrent  de- 
vant Alfaro ,  ville  de  la  Navarre  sur  l'Ebre.  La  pla- 
ce ,  que  ses  habitans  avoient  lâchement  abandon- 
née ,  otfroit  en  apparence  une  conquête  facile.  Les 
assaillans  s'approchent.  Mais  quelle  fut  leur  sur- 
prise de  trouver  les  portes  fermées,  et  les  remparts 
remplis  d'une  armée  d'Amazones ,  qui  au  défaut  de 
leurs  époux  ,  venoient  défendre  leur  patrie  et  leurs 
enfans.  Leur  contenance  fière  et  courageuse  intimi- 
de les  ennemis  ;  et  le  général  anglais ,  frappé  comme 
d'un  coup  de  foudre ,  s'écrie  ,  en  courant  à  toute 
bride  :  «  Voilà  de  braves  femmes  !  retournons  en  ar- 
rière ;  nous  n'avons  rien  fait.  » 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  353 

355.  Conrad  de  Montferrat,  ou  la   fidélité  à  ses 
engagemens  préférée  à  l'amour  filial. 

Les  habitans  de  Tyr ,  à  l'approche  de  Saladin  , 
redoutant  les  malheurs  d'une  place  emportée  d'as- 
saut ,  se  disposoient  à  aller  au-devant  de  l'ennemi 
déjà  vainqueur  de  Jérusalem ,  et  de  lui  porter  les 
clefs  de  la  ville  ,  lorsque  le  jeune  Conrad ,  le  dernier 
des  enfans  du  marquis  de  Montferrat ,  que  le  désir 
de  contribuer  à  la  liberté  de  son  père ,  prisonnier 
de  Saladin,  avoit  conduit  dans  la  Terre-Sainte,  les 
exhorta  à  se  défendre  courageusement,  et  leur  of- 
frit ses  services  ;  mais  il  ajouta  qu'il  ne  vouloit  point 
répandre  son  sang  pour  un  prince  aussi  lâche  que 
Guy  de  Lusignan  ,  et  qu'il  prétendoit,  s'il  étoit  assez 
heureux,  comme  il  l'espéroit ,  pour  conserver  la 
place ,  qu'ils  s'engageassent  par  un  traité  solennel  à 
le  reconnoître  pour  leur  seigneur.  Les  habitans  de 
Tyr ,  abandonnés  de  leur  souverain  ,  et  rendus  à  eux- 
mêmes,  souscrivirent  à  cette  condition.  Conrad  ap- 
pela à  son  secours  un  grand  nombre  de  chevaliers 
de  Saint-Jean  ,  qui  se  mirent  à  la  tète  des  Tyriens  ; 
ils  en  firent  des  soldats  tous  animés  de  leur  esprit 
et  de  leur  courage  ;  les  femmes  mêmes,  ou  tiroient 
des  flèches  sur  les  assiégeans ,  ou  portoient  des  vi- 
vres à  leurs  maris,  quicouchoient  sur  les  remparts. 
Jamais  il  ne  s'étoitfait  une  si  belle  défense.  Saladin, 
rebuté  de  la  longueur  d'un  siège  qui  arrêtoit  les  pro- 
grès de  ses  armes  ,  résolut  de  se  retirer,  mais  avant 
de  décamper  ,  il  fit  conduire  devant  les  murailles  le 
père  du  marquis  ,  qu'il  avoit  fait  prisonnier  à  la  ba- 
taille de  Tibériade  ;  et  un  héraut  ayant  été  introduit 
dans  la  place  ,  déclara  au  jeune  Conrad  qu'on  alloit 
à  l'instant  couper  la  tête  à  son  père,  s'il  ne  faisoit 
ouvrir  les  portes  de  Tyr  au  sultan. 

Le  jeune  prince  se  voyoit  partagé  entre  deux  de- 
voirs qui  lui  paroissoient  également  indispensables; 


354  RECUEIL 

il  étoit  question  ,  ou  de  sauver  la  vie  à  son  père,  ou 
d'abandonner  les  chrétiens  auxquels  il  avoit  donné 
sa  foi.  Pour  se  tirer  d'embarras,  il  affecta  une  fer- 
meté qui  alloit  jusqu'à  l'indifférence.  «  Va,  répon- 
dit-il au  héraut ,  dire  à  ton  maître  de  ma  part,  qu'il 
ne  peut  faire  mourir  un  prisonnier  de  guerre  qui 
s'est  rendu  sur  sa  parole ,  sans  se  déshonorer  ;  et 
que  pour  moi ,  je  me  tiendrai  très -heureux  d'avoir 
eu  pour  père  un  martyr  de  Jésus-Christ.  » 

Aussitôt  on  recommença  du  côté  de  la  ville  à  tirer 
tout  de  nouveau  ;  mais  les  soldats  avoient  des  ordres 
secrets,  en  tirant  leurs  flèches,  d'éviter  l'endroit  où 
le  vieux  marquis  ,  chargé  de  chaînes  ,  étoit  exposé. 
Le  Sultan  qui  ne  vouloit  pas  faire  périr  ce  prince  , 
dont  il  espéroit  une  grosse  rançon  ,  le  renvoya  dans 
sa  prison  et  leva  le  siège. 


536.  Les  Français  à  Bouvines. 

En  i2i4,  Othon  IV,  empereur  d'Allemagne,  étoit 
à  la  tète  d'une  ligue  contre  la  France  ,  et  on  comp- 
toit  parmi  les  alliés ,  Jean  roi  d'Angleterre  ,  les  com- 
tes de  Flandres,  de  Boulogne,  d'Hollande,  de  Sa- 
lisbery,  Henri  duc  de  Brabant, Frédéric  duc  de  Lor- 
raine, Thibault  comte  de  Luxembourg,  et  Philippe 
de  Courtenay,  comte  d'Auxerre. 

Les  principaux  chefs  de  celte  ligue  étoient  si  per- 
suadés que  le  roi  de  France  ne  pourroit  leur  résister, 
qu'ils  avoient  d'avance  partagé  enir'eux  ses  États. 
Mais  ils  avoient  affaire  à  un  ennemi  dont  il  n'étoit 
pas  aisé  de  triompher. 

Philippe  II ,  roi  de  France ,  sans  s'étonner  du  nom- 
bre et  des  forces  de  ses  ennemis,  s'avança  vers  Pé- 
ronne.  La  plupart  des  princes  et  des  seigneurs  du 
royaume  se  rendirent  auprès  de  lui  :  la  noblesse  étoit 
convoquée  ;  tous  les  gentilshommes  accouroient  au 
secours  de  la  patrie.  Le  roi  de  France  à  la  tète  de  sa 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  355 

noblesse ,  se  crut  invincible;  et  quoiqu'il  n'eût  guère 
plus  de  soixante  mille  hommes ,  dans  son  armée  ,  il 
résolut  de  porter  la  guerre  dans  le  pays  ennemi. 
L'empereur  l'attaqua  avec  plus  de  deux  cents  mille 
hommes  ,  dans  la  plaine  de  Bouvines. 

Il  ne  s'étoit  guère  donné  de  bataille  en  France  qui 
eût  été  plus  long-temps  disputée.  Tout  se  mêla  ;  tout 
combattit  avec  une  fureur  égale  ;  le  roiy  fit  des  prodiges 
de  valeur  ,  cent  vingt  gentilshommes  français  furent 
tués  à  ses  côtés,  lui-même  y  pensa  périr  ;  il  reçut  un 
coup  de  lance  dans  la  gorge ,  son  cheval  fut  tué ,  et 
ce  prince  foulé  au  pieds  des  chevaux.  Deux  seuls 
gentilshommes ,  Montigny  et  Tristan  ,  pour  sauver 
leur  maître,  lui  firent  un  rempart  de  leurs  corps,  et 
soutinrent  tout  l'effort  des  ennemis.  Le  roi  se  jette 
sur  le  cheval  de  Tristan  ;  et  s'étant  mis  à  la  tête  d'un 
corps  de  noblesse  qui  étoit  accouru  à  son  secours  , 
il  fait  une  nouvelle  charge  sur  les  ennemis  :  un  es- 
cadron d'Allemands,  qui  lui  est  opposé  ,  est  enfoncé, 
rien  ne  résiste  à  la  furie  des  Français ,  qui  sous  les 
yeux  de  leur  prince,  et  pour  se  venger  du  péril  qu'on 
lui  avoit  fait  courir  ,  font  des  prodiges  de  valeur.  On 
pousse  ,  on  pénètre  jusques  à  la  personne  même 
de  l'empereur ,  qui  se  trouva  dans  le  centre  de  cet 
escadron.  De  Trie  le  frappe  d'un  coup  de  lance  que 
sa  cuirasse  rend  inutile  :  Mauvoisin  saisit  la  bride 
de  son  cheval,  et  le  jeune  comte  de  Bar  saisit  l'em- 
pereur par  son  hausse-col.  Desbares  ,  sénéchal  d'An- 
jou ,  survient,  qui  l'embrasse  parle  milieu  du  corps 
pour  le  tirer  de  dessus  son  cheval  :  tous  veulent  avoir 
l'honneur  de  faire  un  empereur  prisonnier.  Mais  les 
Allemands  arrivent  en  foule  à  son  secours,  écartent 
les  Français,  lui  ouvrent  le  chemin  de  la  retraite, 
et  ce  prince  monté  sur  \\n  nouveau  cheval ,  encore 
tout  étourdi  du  péril  où  il  s'étoit  trouvé,  s'abandonne 
à  la  fuite,  sans  égard  pour  sa  gloire.  Le  roi  le  voyant 
s'éloigner  à  toute  bride ,  ne  put  s'empêcher  de  dire 


356  RECUEIL 

en  souriant  ,  aux  seigneurs  qui  l'environnoient  , 
«  Mes  amiS;  vous  n'en  verrez  aujourd'hui  que  le 
dos.  » 

L'empereur,  par  sa  fuite ,  entraîna  la  plupart  des 
troupes.  Ceux  que  leur  courage  retint  encore  sur  le 
champ  de  bataille  ,  et  qui  voulurent  disputer  la  vic- 
toire ,  furent  taillés  en  pièces  ,  ou  faits  prisonniers  ; 
et  la  victoire  de  Bouvines ,  en  comblant  Philippe  de 
gloire ,  rétablit  la  paix  et  la  tranquillité  dans  toute 
l'Europe. 


537.  Viitiers  de.  l'Iste-Adam,  ou  ta  priera  de 
h  on  augure. 

Ar  siège  de  Rhodes  par  Soliman ,  les  Turcs ,  par 
le  moyen  de  deux  mines,  firent  une  brèche  si  large, 
et  rendirent  la  montée  si  facile  ,  que  plusieurs  ba- 
taillons des  Infidèles  se  présentèrent  aussitôt  à  l'as- 
saut avec  de  grands  cris  ,  et  le  sabre  à  la  main.  Ils 
gagnèrent  d'abord  le  haut  du  bastion,  y  plantèrent 
sept  enseignes.  Les  chevaliers,  revenus  de  l'étourdis- 
sement  qu'avoit  causé  le  bruit  effroyable  de  la  mïne, 
accoururent  au  bastion ,  et  chargèrent  les  Turcs  à 
coups  de  mousquets  ,  de  grenades  et  de  pierres.  Le 
grand-maître  ,  Villiers  de  l'Isle-Adam ,  dans  le  mo- 
ment que  la  mine  joua  ,  étoit  dans  une  église  voi- 
sine ,  où  il  imploroit  au  pied  des  autels  le  secours 
du  Ciel.  Il  jugea  bien  à  l'horrible  fracas  qu'il  enten- 
dit ,  que  l'éclat  qu'avoit  fait  la  mine  seroitsuivid'un 
assaut;  il  se  leva  aussitôt,  et  dans  le  moment  que 
les  prêtres  de  cette  église  ,  pour  commencer  l'office  , 
entonnoient  cette  prière  préliminaire  :  Dcus  in  ad- 
jutorium  nieum  intende,  Seigneur  venez  à  mon  se- 
cours :  J'accepte  l'augure,  s'écria  le  pieux  grand- 
maître  ,  et  se  tourn.iiit  vers  quelques  anciens  cheva- 
liers qui  l'avoient  accompagné  :  Allons,  mes  frères, 
leur  dit-il ,  changer  (e  sacrifice  de  nos  louanges 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  357 

en  celui  de  nos  vies  ,  et  mourons ,  s'il  te  faut , 
pour  ia  défense  de  notre  sainte  toi. 

Il  s'avance  aussitôt  sur  le  bastion ,  joint  les  Turcs , 
écarte ,  renverse  et  tue  tout  ce  qui  ose  lui  résister  ; 
il  arrache  les  enseignes  ennemies,  regagne  impé- 
tueusement le  bastion ,  et  met  en  fuite  les  ennemis , 
malgré  les  menaces  et  les  promesses  de  leur  général , 
qui  tâche  en  vain  de  les  rappeler. 


338.  Les  chevaliers  de  Malte. 

kv  siège  d'Alger,  fait  par  Charles-Quint,  ua  che- 
valier français,  appelé  Nicolas  de  Villegagnon  ,  se 
jetant  avec  l'impétuosité  naturelle  à  sa  nation  ,  au 
milieu  des  Infidèles,  fut  blessé  au  bras  gauche  d'un 
coup  de  lance  ,  que  lui  porta  un  cavalier  maure  ; 
mais  Villegagnon  qui  étoit  d'une  haute  taille,  et 
d'une  force  proportionnée  à  sa  grandeur ,  ayant 
manqué  contre  lui  son  coup  de  pique ,  sauta  sur  la 
croupe  du  cheval  de  son  ennemi ,  le  poignarda  ,  et 
le  jeta  à  terre.  Les  autres  chevaliers  de  Malte  qui 
étoient  avec  lui ,  ne  montrèrent  pas  moins  de  cou- 
rage. Tout  se  rallia  sous  leur  enseigne,  et  Ferdinand 
de  Gonzague,  un  des  lieutenans-généraux  de  l'em- 
pereur, adressant  la  parole  au  grand-bailli  de  Mal- 
te :  »  Courage  ,  lui  cria-t-il ,  généreux  comman- 
deur ,  ce  n'est  pas  assez  que  de  battre  ces  Infidèles , 
il  faut  les  poursuivre ,  et  entrer  avec  eux  dans  Alger. 
Ce  n'est  qu'à  vos  chevaliers  qu'il  appartient  de  finir 
la  guerre  avant  qu'elle  soit  commencée ,  et  de  pren- 
dre une  place  aussi  forte  sans  artillerie  et  sans  ar- 
mes. »  Les  chevaliers ,  qui  ne  tiroient  leurs  forces 
que  de  leur  courage,  n'avoient  pas  besoin  d'être  ani- 
més par  ce  discours;  pleins  d'ardeur  et  de  feu,  ils 
poursuivent  les  infidèles  jusqu'à  la  porte  de  la  ville. 
Ils  étoient  prêts  à  se  jeter  dans  la  place ,  lorsque  le 


358  RECUEIL 

gouverneur  ,  sacrifiant  à  la  fureur  des  chrétiens  ce 
qui  restoit  de  ses  soldats  hors  de  la  ville,  en  fit  fer- 
mer les  portes.  Le  chevalier  Ponce  de  Savignac , 
français  de  nation,  y  planta  son  poignard,  comme 
une  preuve  qu'il  en  avoit  approché  d'aussi  près  qu'il 
se  pouvoit. 

339.  Les  avares. 

L'avarice  est  une  passion  bien  bizarre  dans  ses  ef- 
fets; car,  en  même  temps  que  l'avare  désire  avec 
ardeur  d'acquérir  de  nouvelles  richesses,  il  ne  peut 
souffrir  l'idée  d'employer  celles  qu'il  possède,  quel- 
que besoin  qu'il  en  ail.  C'est  ce  qui  a  fait  dire  a  un 
ancien  ,  qu'un  avare  manque  de  ce  qu'il  a,  comme 
de  ce  qu'il  n'a  pas. 

On  raconle  qu'au  siège  de  Capoue  ,  par  Anniba! , 
les  denrées  se  vendoient  dans  cette  ville  à  un  prix  si 
exorbitant,  qu'un  citoyen  riche  et  avare  s'y  laissa 
mourir  de  faim ,  pour  augmenter  son  trésor  par  la 
vente  de  toutes  les  provisions  qu'il  avoit  dans  ses 
greniers.  Elles  avoient  une  si  grande  valeur,  etpou- 
voient  lui  rapporter  de  si  gros  profils,  qu'il  ne  put 
se  résoudre  à  les  consommer  lui-même. 

Cet  exemple  n'est  peut-être  pas  si  rare  qu'on  le 
pense  :  la  maigreur  et  la  contenance  des  avares  prou- 
vent assez  qu'un  des  symptômes  ordinaires  de  cette 
passion  ,  est  de  se  priver  des  choses  les  plus  né- 
cessaires. 

Un  négociant  de  Lyon,  avoit  acquis  une  immense 
fortune ,  autant  par  son  extrême  avarice  et  ses  usu- 
res, que  par  son  ardeur  infaligable  dans  les  affai- 
res :  n'ayant  point  d'enfans ,  il  avoit  pris  à  son  ser- 
vice deux  de  ses  neveux ,  plutôt  parce  qu'ils  ne  lui 
coùteroient  rien  ,  que  par  attachement  à  sa  famille, 
et  il  les  avoit  ensuite  associés  dans  son  commerce , 
avec  le  plus  mince  intérêt. 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  SSg 

Ce  malheureux  déjà  fort  âgé,  fut  atteint  d'une 
maladie  grave,  qui  paroissoit  devoir  le  conduire  au 
tombeau.  Dans  cette  circonslance  ,  un  négociant  de 
ses  voisins  qui  avoit  quelque  ascendant  sur  lui , 
parce  qu'il  lui  procuroit  les  moyens  de  faire  valoir 
son  argent  à  plus  gros  intérêts ,  le  pressoit  de  met- 
tre ordre  à  ses  affaires  ,  et  l'engageoit  à  faire  héritier 
par  préférence  l'un  des  deux  neveux.  Combien  m& 
donnera- 1- ii ,  s'écria  cet  insigne  avare,  pour  que 
je  ie  préfère  à  son  frère  ?  L'ami ,  sans  s'étonner , 
lui  fit  offre,  de  la  part  du  neveu  qu'il  protégeoit , 
d'une  somme  de  douze  mille  livres,  à  prendre  dès  à 
présent  sur  les  bénéfices  que  le  jeune  homme  avoit 
déjà  faits  dans  la  société  :  cette  proposition  fut  ac- 
ceptée par  cet  oncle  avide  ,  qui  ne  connoissoit  point 
d'auti'e  bonheur  que  celui  d'augmenter  sa  fortune 
actuelle.  Ainsi,  pour  la  possession  illusoire  et  mo- 
mentanée d'une  modique  somme,  car  il  ne  vécut 
que  quelques  mois  après  avoir  fait  son  testanient ,  il 
laissa  une  fortune  immense  à  son  héritier. 


340.  Jean  Juvenai  des  Ursins ,  ou  i&  magistrat 
courageux. 

Sotis  le  règne  de  Charles  VI,  le  duc  de  Lorraine 
avoit  fait  arracher  les  panonceaux  du  roi,  quiavoient 
été  arborés  en  signe  de  mainmise  et  de  sauvegarde , 
sur  les  portes  de  Nevifchâtel;  le  parlement  de  Paris 
ayant  ordonné  la  saisie  de  cette  ville ,  faute  par  le 
duc  d'avoir  comparu  pour  répondre  aux  plaintes  que 
les  habitans  poussés  à  bout  par  ses  violences  et  ses 
injustices,  avoient  rendues  contre  lui.  Neufchâlel, 
qui  faisoit  partie  du  duché  de  Lorraine,  relevoit  des 
rois  de  France  comme  comtes  de  Champagne.  Par 
un  nouvel  arrêt,  le  parlement  déclara  le  duc  con- 
vaincu du  crime  de  félonie ,  et  le  condamna  par 
coulumace  à  la  confiscation  de  ses  biens  et  au  ban- 


36o  RECUEIL 

nissement.  Cependant  le  duc  de  Lorraine  se  rend  à 
la  cour ,  protégé  par  le  duc  de  Bourgogne ,  Jean  Sans- 
Peur  ,  le  plus  riche  et  l'un  des  plus  puissans  souve- 
rains de  l'Europe,  qui  avoit  dans  Paris  un  parti  re- 
doutable au  roi  même  ,  et  sur  qui  ce  prince  n'avoit 
osé  venger  la  mort  de  son  frère  assassiné  au  milieu 
de  la  capitale.  Le  parlement  députe  au  roi  pour  lui 
faire  sentir  la  nécessité  de  maintenir  son  arrêt.  Ju- 
venal  des  Ursins ,  avocat-général ,  arrive  avec  la  dé- 
putation  au  palais  du  roi ,  à  l'instant  même  où  le 
duc  de  Bourgogne  alloit  lui  présenter  le  duc  de  Lor- 
raine. Il  expose  avec  force  les  motifs  du  parlement. 
Le  duc  de  Bourgogne ,  outré  de  se  voir  traversé  par 
l'activité  et  le  courage  de  ce  magistrat  :  «  Juvenal , 
»  lui  dit-il ,  ce  n'est  pas  la  manière  de  faire.  —  Mon- 
»  seigneur,  reprit  Juvenal,  il  faut  faire  ce  que  la 
>  cour  a  ordonné  ;  «  puis  d'une  voix  ferme  et  d'un 
ton  plus  haut ,  il  ajouta  :  «  Que  tous  ceux  qui  sont 
j>  bons  et  loyaux  serviteurs  du  roi  viennent  se  join- 
»  dre  à  moi ,  et  que  tous  ceux  qui  sont  contraires  au 
»  bien  et  au  repos  du  royaume  se  tirent  avec  le  duc 
»  de  Lorraine.  »  A  ces  mots  tous  ceux  qui  étoient 
présens,  courent  se  ranger  en  foule  autour  de  Juve- 
nal. Le  duc  de  Bourgogne  lui-même,  interdit  et 
confus,  quitte  le  duc  de  Lorraine,  qu'il  tenoitpar  la 
manche  ,  et  passe  du  côté  de  l'avocal-général  :  alors 
le  duc  de  Lorraine  fut  obligé  d'implorer  la  clémence 
du  roi. 

541.  La  mémoire. 

La  mémoire  est  la  faculté  de  se  souvenir  des  idées 
qu'on  a  conçues,  des  raisonnemens  qu'on  a  faits, 
des  objets  qu'on  a  vus,  de  conserver  les  images  sen- 
sibles, de  se  rappeler  les  discours  qu'on  a  entendus, 
les  faits  qu'on  nous  a  racontés  ,  les  pensées  qui  nous 
ont  occupés ,  les  désirs  que  nous  avons  formés ,  les 

plaisirs 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  36 1 

plaisirs  dont  nous  avons  joui.  Sans  la  mémoire ,  nous 
ne  serions  capables  de  rien.  Avocats,  nous  ne  con- 
noîtrions  aucune  loi,  lorsqu'il  faudroit  défendre  la 
veuve ,  l'orplielin  ou  l'opprimé.  Médecins,  nous  n'au- 
rions aucune  idée  des  symptômes  qui  annoncent  et 
distinguent  les  maladies ,  ni  des  propriétés  des  re- 
mèdes propres  à  les  guérir.  Ouvriers  dans  les  arts  , 
nous  ne  pourrions  en  conserveries  procédés,  et  nos 
outils  devenant  inutiles  dans  nos  mains,  nous  ne 
saurions  rien  opérer.  En  tout,  nous  serions  moins 
habiles  que  l'élève  ou  l'écolier  d'un  jour.  Point  d'or- 
dre dans  nos  affaires  ,  tout  seroit  confondu  dans  no- 
tre esprit  :  le  présent,  le  passé,  l'avenir,  ce  qui  est 
près ,  ce  qui  est  éloigné  ;  nous  serions  dans  un  chaos. 
Il  est  donc  bien  avantageux  de  cultiver  en  nous  la 
mémoire,  car  celui  qui  aura  su  accroître  en  lui  cette 
précieuse  faculté,  aura  des  moyens  de  plus  pour 
être  savant  et  habile,  et  celui  qui  en  manquera,  pa- 
roitra  le  plus  imbécile  des  hommes. 

On  raconte  que  Mithridate,  roi  de  Pont,  qui  réu- 
nissoit  sous  son  empire  vingt  -  deux  nations  diffé- 
rentes ,  les  haranguoit  chacune  dans  sa  langue,  avec 
la  plus  grande  facilité;  qu'il  connoissoit  et  appeloit 
par  leurs  noms  tous  les  soldats  dont  ses  armées  in- 
nombrables étoient  composées  ;  mais  l'on  pourroit 
douter  de  ces  faits  de  l'histoire  ancienne ,  si  l'his- 
toire moderne  ne  nous  fournissoit  des  exemples  frap- 
pans  des  prodiges  de  mémoire  auxquels  l'exercice 
et  le  travail  peuvent  atteindre. 

Loris  XIII ,  roi  de  France ,  à  force  d'exercer  sa 
mémoire  dans  sa  jeunesse ,  en  avoit  acquis  une  ex- 
cellente. Se  trouvant,  en  1629,  pour  la  seconde  fois, 
dans  la  plaine  de  St.-Maurice  en  Savoie,  où  l'armée 
de  France  avoit  déjà  campé  l'année  précédente  ,  ses 
officiers-généraux  ne  se  souvenoient  plus ,  ni  de  la 
situation  de  cette  plaine ,  ni  des  chemins  qui  y  abou- 

Manuel.  Q 


362  RECUEIL 

tissoient.  Louis  voyant  leur  embarras,  prit  une  plu- 
me ,  leur  traça  de  mémoire  la  carte  du  pays  avec 
ses  différentes  routes ,  les  noms  et  les  distances  des 
places  et  villages  où  elles  conduisoient ,  enfin  la  po- 
sition des  hauteurs  qu'on  devoit  occuper,  et  des  lieux 
par  où  il  falloit  passer  pour  prendre  avantage  sur 
l'ennemi.  Ce  fut  avec  cette  carte  que  l'armée  fran- 
çaise marcha  à  la  victoire  de  Suze  et  de  CazaL 

HuGtiES  DoNEAtJ ,  célèbre  jurisconsulte  du  seizième 
siècle ,  savoit  par  cœur  tout  le  corps  du  Droit  ro- 
main ,  et  il  pouvoit  indiquer  la  page ,  la  colonne,  la 
ligne  où  étoit  telle  ou  telle  phrase ,  sans  jamais  se 
tromper. 

It  y  a  plusieurs  moyens  de  parvenir  à  une  grande 
étendue  de  mémoire ,  ou  du  moins  d'en  acquérir 
une  suffisante;  la  sobriété,  et  l'abstinence  du  vin 
et  des  liqueurs  fortes  sont  les  plus  utiles.  De  plus , 
il  faut  tous  les  jours  apprendre  quelque  chose  par 
cœur,  et  de  degré  en  degré  ,  de  dix  à  vingt  vers,  de 
dix  à  vingt  lignes  de  prose.  On  ne  doit  jamais  s'oc- 
cuper que  d'une  période  à  la  fois  formant  un  sens  , 
avec  l'attention  de  réciter  toujours  avant  la  période 
qu'on  apprend,  la  période  précédente  qu'on  a  déjà 
apprise  ,  afin  de  leur  donner  de  la  liaison  dans  sa 
mémoire. 

Mais  vine  règle  bien  essentielle  pour  former  sa  mé- 
moire en  exerçant  son  jugement ,  c'est  de  n'appren- 
dre que  ce  qu'on  conçoit,  puisqu'autrement  l'on  fa- 
tigue la  mémoire ,  sans  l'enrichir  et  sans  former  la 
raison  ;  c'est  d'idées  et  non  de  mots,  de  vérités  et  non 
de  phrases^  de  choses  utiles  et  non  de  frivolités., 
qu'un  homme  sensé  doit  faire  provision  pour  orner 
son  esprit. 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  363 

342.  Trait  consolant  pour  i' humanité. 

Un  jeune  aspirant  à  l'état  ecclésiastique ,  né  pau- 
vre et  sans  moyens ,  obligé  de  faire  un  voyage  qui 
devoit  décider  de  son  sort ,  et  ne  sachant  comment 
l'entreprendre  ,  crut  pouvoir  s'adresser  aux  adminis- 
trateurs de  l'hôpital  de  Poitiers  ;  il  ignoroit  que  les 
revenus  de  ces  établissemens  sont  uniquement  des- 
tinés à  donner  les  secours  nécessaires  aux  malades 
et  aux  infirmes.  Comme  cet  infortuné  e^posoit  ses 
besoins  à  l'un  des  administrateurs  dans  la  salle  des 
blessés ,  il  entendit  sur  un  lit  voisin ,  la  voix  d'un  sol- 
dat qui  lui  disoit  :  M.  l'abbé,  j'ai  vingt-une  livres, 
en  voilà  dix-huit  qui  peuvent  vous  aider  ;  si  je  gué- 
ris ,  je  trouverai  bien  le  moyen  de  rejoindre  mon  ré- 
giment ,  un  peu  de  malaise  est  bientôt  passé ,  et  le 
bien  que  l'on  fait  donne  de  la  force  et  du  courage. 
Il  est  bien  fâcheux  que  l'on  n'ait  pas  conservé  lenom 
de  ce  soldat.  C'est  dans  la  classe  obscure  des  citoyens 
que  l'on  trouve  le  plus  souvent  des  cœurs  sensibles, 
et  dans  ceux-là,  la  bienfaisance  est  peut-être  la  plus 
touchante  et  la  plus  respectable. 


343.  La  reconnoissance. 

M.  le  comte  de  Marcillac  traversoit  la  rivière  en- 
tre les  Invalides  et  le  Pont-Royal,  dans  un  même  ba- 
teau avec  une  femme  du  peuple  ;  un  homme  d'es- 
prit tire  parti  de  tout  ;  le  nôtre  interroge  la  bonne 
femme  :  Etes-vous  mariée?  —  Oui ,  monsieur.  — Et 
que  fait  votre  mari  ?  —  Il  travaille  sur  la  rivière.  — 
Quel  quartier  de  Paris  habitez-vous  ?  —  Le  Gros- 
Caillou  —  Où  allez-vous  ?  —  A  la  barrière  du  Roule. 
—  Vous  allez  bien  loin  de  chez  vous.  —  Je  vais  ache- 
ter du  pain.  —  Du  pain  !  est-ce  qu'on  n'en  vend 
point  au  Gros-Caillou?  —  Pardonnez-moi.  '—Il  est 
donc  meilleur  ou  moins  cher  au  Roule  ?  —  Point 

2 


364  RECUEIL 

du  tout ,  monsieur.  —  Et  qui  vous  détermine  à  faire 
au  moins  deux  fois  la  semaine  ,  un  si  long  voyage  ? 
—  Avant  que  mon  mari  fût  employé  ,  nous  étions 
dans  la  misère  ;  le  boulanger ,  qui  habite  à  présent 
au  Roule  ,  étoit  alors  au  Gros-Caillou  ,  et  il  avoit  la 
bonté  de  nous  fournir  du  pain  à  crédit ,  quand  nous 
étions  sans  argent.  Depuis,  il  a  quitté  notre  quar- 
tier ,  et  nous  sommes  devenus  plus  à  notre  aise.  — 
Eh  bien  ?  —  Monsieur  ,  on  témoigne  sa  reconnois- 
sance  comme  on  peut  ;  j'achète  aujourd'hui  mon 
pain  chez  notre  ancien  voisin  ,  pour  le  remercier  de 
de  celui  qu'il  nous  a  fourni  long-temps  à  crédit. 

La  reconnoissance  franche  et  naïve  de  cette  pau- 
vre femme  ,  est  un  grand  exemple  pour  les  ingrats , 
qui  dans  la  bonne  fortune  se  ressouviennent  à  pei- 
ne de  ceux  à  qui  ils  doivent  leur  bonheur. 


344-  J^^s  précepteurs  des  princfis. 

Nicolas  le  Fèvre,  précepteur  de  Louis  XIII,  étant 
mort  peu  de  temps  après  que  ce  dépôt  sacré  lui  eût 
été  confié ,  fut  remplacé  par  David  Rivault ,  dont  la 
disgrâce  doit  faire  rire  et  trembler  tous  les  institu- 
teurs des  princes.  Louis  XIII  étoit  monté  sur  le  trô- 
ne ,  mais  Louis  XIII  n'étoit  pas  encore  un  roi  ,  il 
falloit  le  former  et  le  rendre  digne  de  son  père.  Le 
jeune  monarque  avoit  un  chien  qu'il  aimoit  beau- 
coup» Cet  animal  incommodoit  Rivault ,  en  sautant 
sans  cesse  sur  lui ,  dans  le  temps  qu'il  instruisoit  le 
roi.  Un  jour  que  le  prince  s'amusoit  avec  son  chien, 
au  lieu  d'écouter  les  leçons,  le  sévèjre  précepteur  re- 
poussa avec  le  pied  l'importun  favori  ;  l'auguste  éco- 
lier en  fut  irrité  jusqu'à  frapper  son  mentor.  Rivault 
se  retira  de  la  cour,  le  chien  y  resta. 

Pour  calmer  Thumeur  que  donne  cette  anecdote; 
il  est  besoin  de  se  rappeler  les  égards  et  la  confian- 


DE  F-\1TS  MÉMORABLES.  365 

ce  du  Dauphin  ,  père  de  Louis  XVI,  pour  l'abbé  Nol- 
let  son  maître  de  physique  expérimentale.  Quand  ce 
prince  venoit  à  Paris ,  il  avoit  coutume  de  lui  en- 
voyer Binet  son  valet  de  chambre  pour  l'avertir  de 
son  arrivée  aux  Tuileries.  Un  jour  que  l'abbé  s'yétoit 
rendu  pour  lui  faire  sa  cour,  le  dauphin  allant  au- 
devant  de  lui  avec  cet  empressement  qui  part  du 
coeur  :  Binet  est  pius  heureux  que  moi ,  lui  dit-il, 
il  est  allé  chez  vous  ;  si  je  n'eusse  pas  dû  retour- 
ner aussitôt  à  Versailles ,  j'y  serois  bien  aité  moi- 
même. 

Ce  prince  prenoit  le  plus  grand  intérêt  à  son  maître 
de  physique.  Il  lui  recommandoit  sans  cesse  de  s'occu- 
per de  sa  fortune.  Il  l'avoit  engagé  à  se  ménager  un  de 
ces  hommes  riches  et  en  faveur,  qu'il  croyoit  le  Mécè- 
ne des  arts  :  d'après  les  instances  réitérées  du  dauphin, 
l'abbé  NoUetse  décide  enfin  à  faire  une  visite  à  l'hom- 
me en  place  ,  et  pour  la  rendre  non  plus  utile,  mais 
plus  honnête ,  il  lui  porte  un  exemplaire  de  ses  ou- 
vrages. L'ignorant  protecteur  les  refuse  avec  dédain, 
disant  qu'il  ne  Ut  pas  ces  sortes  d'ouvrages  : 
«  Monsieur,  lui  dit  l'abbé,  avec  cette  dignité  que  don- 
nent les  talens,  voulez-vous  me  permettre  de  les  lais- 
ser dans  votre  anti-chambre  ?  Il  s'y  trouvera  peut- 
être  des  gens  d'esprit ,  capables  de  les  lire  avec  plai- 
sir. »  L'abbé  Nollet  ,  ayant  rendu  compte  de  sa  vi- 
site au  prince  qui  l'honoroit  de  son  attachement,  le 
bruit  s'en  répandit  à  la  cour ,  et  comme  le  savant 
physicien  y  jouissoit  d'une  grande  célébrité ,  on  y 
rit  beaucoup  aux  dépens  du  moderne  Turcaret. 


345.  Le  souverain  généreux. 

Lorsque  les  ambassadeurs  de  Tippo-Sultan  ,  allié 
de  la  France  dans  la  guerre  des  Indes  ,  prirent  congé 
de  la  cour  de  Versailles  en  1788,  ils  prièrent  Louis 


3Gd  recueil 

XVI  de  vouloir  bien  leur  faire  connoître  quelle  mar- 
que d'affection  de  la  part  de  leur  maître  lui  seroit  la  plus 
agréable.  Sa  Majesté  répondit  aux  ministres  indiens, 
que  le  Sultan  ne  pouvoit  rien  lui  accorder  de  plus 
satisfaisant  que  de  rendre  la  liberté  aux  officiers  et 
soldats  anglais  qui  étoient  encore  détenus  prisonniers 
dans  ses  Etats,  mais  spécialement  à  ceux  qui  avoient 
été  pris  par  M.  de  Suffren.  Cette  réponse  honore  le 
trône ,  et  élève  le  souverain  qui  l'a  faite  au-dessus 
de  tous  les  monarques  du  monde,  puisqu'elle  le  pré- 
sente comme  le  protecteur  de  l'humanité ,  sans  ac- 
ception de  personnes.  Louis  XVI  ne  se  borna  point 
à  une  demande  stérile;  les  ordres  furent  donnés  aux 
gouverneurs  des  établissemens  français  dans  l'Inde , 
d'employer  tout  leur  crédit  à  la  cour  de  Tippo ,  pour 
assurer  le  succès  d'une  négociation  aussi  intéressante 
pour  l'humanité  qu'honorable  pour  la  nation  par  qui 
elle  a  été  faite. 


346.  Les  courtisans  rassurés. 

Quand  Louis  XII ,  roi  de  France  ,  monta  sur  le 
trône  ,  il  se  fit  donner  l'état  de  sa  maison.  Il  marqua 
d'une  croix  rouge  le  nom  de  ceux  qui  l'avoient  tra- 
versé ,  dans  le  temps  qu'il  n'étoit  encore  que  duc 
d'Orléans.  La  cour  en  fut  instruite,  et  cette  nouvelle 
jeta  la  consternation  parmi  les  courtisans  ;  ceux  qui 
avoient  eu  le  malheur  de  lui  déplaire ,  ne  doutèrent 
point  que  le  roi  n'eût  résolu  leur  perte  ;  et ,  pour 
échapper  au  danger  dont  ils  se  croyoient  menacés  , 
ils  quittèrent  promptement  la  cour  et  se  sauvèrent , 
les  uns  d'un  côté,  les  autres  d'un  autre.  Louis,  ayant 
été  informé  du  motif  de  leur  fuite ,  les  rappela  tous  , 
en  leur  donnant  les  assurances  les  plus  précises  de 
leur  conserver  la  vie  et  de  leur  accorder  ses  bonnes 
grâces,  a  Mon  intention  ,  leur  dit-il  ,  n'a  jamais  été 


DE  FAITS  MÉMORABLES.  867 

»  de  vous  faire  du  mal.  La  croix  rouge ,  dont  j'ai 
0  marqué  vos  noms  ,  n'est  pas  un  signe  de  mort  ; 
»  mais  celui  du  pardon  que  je  vous  accorde  de  vos 
»  offenses  ,  en  mémoire  du  pardon  que  Jésus-Christ 
»  a  obtenu  du  Père  éternel,  pour  tous  les  hommes, 
»  sur  la  croix  à  laquelle  il  a  été  attaché.  »  Afin  d'é- 
terniser la  mémoire  de  cet  acte  de  clémence  vérita- 
blement chrétienne,  on  frappa  une  médaille  qui  re- 
présente une  croix  avec  cette  légende  :  Ruhra  crux, 
saiutis  signum,  albaquc  Francorum. 

Des  courtisans  de  Philippe -le -Bel  excitoient  ce 
prince  à  sévir  contre  un  prélat  qui  l'avoit  offensé  : 
Je  sais,  leur  répondit-il ,  que  je  puis  me  venger  , 
Qnais  ii  est  beau  de  te  pouvoir  et  de  ne  pas  ie  faire. 


347.  La  'bonté  tempère  la  justice. 

QcoiQTJE  la  discipline  militaire  exige  des  sacrifices , 
Henri  IV  trouva  fort  mauvais  que  le  maréchal  d'Au- 
mont  eût  fait  passer  par  les  verges  un  soldat,  qui 
sachant  que  sa  femme  étoit  en  couches  ,  avoit  quitté 
son  poste  pour  l'aller  voir  :  C^est ,  dit-il ,  en  user 
trop  sévèrement  que  de  prétendre  arracher  du  cœur 
des  sentimens  naturels  et  qui  n'ont  rien  que  de 
juste.  Il  défendit  d'en  user  à  l'avenir  avec  une  telle 
sévérité 


348.  Le  maître  prévoyant. 

Le  duc  de  la  Rochefoucault  ne  gardoit  aucun  de 
ses  domestiques  plus  de  dix  ans  ;  pendant  ce  temps  , 
ils  étoient  nourris  et  vêtus  ;  mais  ils  ne  touchoient 
qu'une  très-petite  partie  de  leurs  gages  et  seulement 
pour  les  choses  les  plus  nécessaires.  Au  bout  de  ce 
terme  ,  il  ne  leur  permettoit  plus  de  rester  à  son  ser- 
vice ,  mais  il  les  engageoit  à  se  marier  et  à  prendre 

4 


3G8  BECUEiL,  etc. 

un  commerce  ou  une  profession  dont  leurs  gages  ac 
cumulés  faisoient  les  fonds.  Cet  exemple  d'humanité 
et  d'intérêt  public  est  digne  d'être  cité  pour  exemple 
à  tous  ceux  que  leur  rang  oblige  d'avoir  à  leur  ser- 
vice un  grand  nombre  de  domestiques. 


FIN. 


3«9 


TABLE. 


1.  Amour  des  Français  pour  la  religion  chrétienne.  page  i 

2.  Araoïn  des  Français  pour  leur  souverain.  2 

3.  Louis  XII  le  père  du  peuple.  4 

4.  Courte  harangue  de  Gaspard  de  Tavannes.  ibid. 

5.  Fénélon  ,  ou  le  prudent  précepteur.  ibid. 

6.  Vincent  de  Paul ,  ou  la  harangue  efficace.  6 

7.  Fénélon ,  ou  le  bon  archevêque.  7 

8.  Le  voleur  rappelé  à  la  vertu  par  un  bienfait.  ibid. 

9.  La  probilé  d'un  mendiant.  9 

10.  Câlinât,  ou  le  pardon  des  ennemis.  ibid. 

11.  Clémence  de  Louis  XIV.  10 

12.  Intrépidité  du  jeune  Du  Guesclin,  ibid. 
i3.  Belle  action  de  Julienne  Du  Guesclin.  bid. 
i4-  Bravoure  et  dévoûment  d'un  officier.  12 
i5.  La  journée  des  Trente.  ibid. 

16.  L'héroïne  de  Falaise.  i4 

17.  Guillaume  de  Porcelets.  i5 

18.  Jean  de  Gassion.  16 

19.  M.  de  Salo  ,  ou  les  succès  de  la  bienfaisance.  ibid. 

20.  Belle  action  d'Anne  Musnier.  18 

21.  Les  citoyens  de  Rouen.  19 

22.  Les  citoyens  de  Calais.  21 

23.  Générosité  de  François  de  Montholon.  24 

24.  Désintéressement  ^charitable  de  Geoffroi  le  Camus  de  Pont- 

carré,  ibid. 

25.  Va-de-bon-cœur ,  ou  l'hôpital  des  braves.  25 

26.  Jean  Hennuyer  ,  ou  le  vrai  pasteur.  27 

27.  La  parole  des  chevaliers  ,  ou  le  duc  de  Mayenne.  28 

28.  La  bravoure  et  l'âge  rapprochent  les  rangs,  ou  le  repas  des 

vieillards.  ibid. 

29.  La  haine  bienfaisante  ,  ou  le  pêcheur  de  la  Hogue.  29 

30.  Le  pilote  Boussard  ,  ou  le  brave  liorame.  3o 
3r.  Le  chevalier  d'Assas.  32 
Sa.  François  duc  de  Bretagne,  ou  le  frère  dénaturé  puni.       ibid. 

33.  Le  zèle  de  la  religion  concilié  avec  l'amour  de  la  pairie.        34 

34.  Louis  dauphin  ,  père  de  Louis  XVI,  ou  le  bon  prince.         35 

35.  La  vengeance  du  prince.  ibid. 

36.  M.  de  Burignjr ,  ou  la  modestie  de  l'homme  de  lettres.  36 

05 


A-jO  TABLE. 

37.  Le  jeune  abbé,  ou  le  fat  puni.  page  57 

38.  La  vie  de  l'homme.  ibid. 

39.  Le  véritable  ami.  38 

40.  Droiture  et  désintéressement  de  M.  de  Turenne.  Sg 

41.  Action  noble  et  généreuse  de  M.  de  Turenne.  40 
4î.  Bel  exemple  de  patriotisme  de  M.  Saint-Hilaire.  ibid. 

43.  Générosité  de  George  d'Amboise.  41 

44.  Trait  de  générosité  de  Boiieau.  42 

45.  La  Bruyère  ,  ou  l'homme  de  lettres  généreux.  ibid. 

46.  Le  maréchal  de  Saxe  ,  ou  le  grand  homme  juge  de  lui-même.  43 

47.  L'enfance  de  Bossuet,  ou  le  jeune  prédicateur.  44 

48.  La  modestie  des  vrais  talens.  4       ibid. 

49.  Veruet ,  ou  l'enthousiasme  des  arts.  ibid. 

50.  Le  bon  seigneur,  et  les  vassaux  reconnoissans.  45 
5r.  L'amour  fdial,  ouïe  déserteur  vertueux.  46 

52.  Roger  de  Sanguinef.  47 

53.  Désintéressement  et  générosité  du  chevalier  Bayard,  48 

54.  Le  duelliste  trompé,  ou  la  modération  de  l'homme  sage.       5o 

55.  Obéissance  et  intrépidité  d'un  soldat.  52 

56.  Belle  action  du  cardinal  de  Richelieu.  ibid. 

57.  Louis  XII ,  ou  le  pardon  royal.  53 

58.  Fermeté  de  Louii  XIV  dans  les  grands  reyers.  ibid. 

59.  Beaux  exemples  de  l'amour  et  de  la  âdélilé  des  Français  en- 

vers le'irs  souverains.  55 

60.  Fidélité  et  fermeté  d'Achille  de  Harlay  et  de  plusieurs  autres 

magistrats.  58 

61.  Belle  action  de  M.  de  Tourville.  60 

62.  Intrépidité  d'Aune  Semé.  61 

63.  Bravoure  du  chevalier  de  Brienue  et  d'un  soldat  à  la  journée 

d'Exilles.  62 

64.  Sainval  et  Gervais.  63 

65.  Le  dévoûment  courageux  du  chevalier  de  Jars.  64 

66.  Pélisson  ,  ou  le  secrétaire  généreux!  65 

67.  Désintéressement  de  Du  Guay-Trouin.  67 

68.  La  clémence  est  la  vertu  des  rois.  ibid. 

69.  La  modération  de  Turenne.  68 

70.  La  fête  de  la  Rose  établie  à  Salency  par  saint  Médard.  70 

71.  Sur  le  duel  et  les  duellistes.  73 

72.  La.  première  faute  corrigée,  ouïe  défaut  de  valeur  par  inexpé- 

rience, ibid. 

73.  Montesquieu  et  Robert.  74 

74.  Le  bon  fils.  79 

75.  Louis  le  bienfaisant.  81 

76.  Jean  de  Chourse  ,  ou  le  sujet  fidèle.  ibid. 


TABLE.  '6j  I 

77.  La  jeunesse  de  Tu  renne.  pcge  82 

78.  Le  chien  d'Aubri  de  Mont-Didier.  83 

79.  Les  deux  soldats ,  ou  l'ennemi  généreux.  85 

80.  Tendresse  filiale  de  Louis  de  Bourbon  ,  comte  de  Montpensier. 

86 

81.  Sévérité  du  maréchal  de  Cossé  pour  la  discipline  militaire.  87 

82.  Exemples  mémorables  de  bienfaisance  et  d'humanité.  88 

83.  Bel  exemple  d'amour  filial  de  Charles  de  Cieutat.  91 

84.  Con  tance  de  Cezelli ,  ou  l'héroïne  de  Leucate-  ibid, 

85.  Générosité  de  Henri  de  Mesmes.  gS 

86.  Belle  réponse  du  duc  de  Longueville.  ibid- 

87.  La  bravoure  du  chevalier.  ibid. 

88.  Prudence  et  courage  du  chevalier  Bayard.  94 

89.  Mort  patriolique  et  héroïque  de  Bayard.  95 

90.  Intrépidité  de  Pierre  Bogis.  96 
9r.  Courage  et  présence  d'esprit  du  chevalier  de  Belle-Isle.  97 

92.  Le  duc  de  Bretagne  et  Jean  Bazvalen.  ibid^ 

93.  Olivier  de  Ciisson  et  sa  fille,  MO 

94.  La  comtesse  de  Monifort',  ou  la  princesse  de  Bretagne.  loi 

95.  Jean  de  Vaisy  ,  ou  le  brave  prêtre.  102 

96.  Générosité  mémorable  du  maréchal  de  Boucicaut.  io3 

97.  Bel  exemple  d'amitié  du  maréchal  de  Vieilleville.  104 

98.  Trait  mémorable  d'humîhité  du  connétable  Du  Guesclin.  io5 

99.  Belle  mort  du  connéiahle  Du  Guesclin.  106 
100.  Patriotisme  et  grandeur  d'amed'Engnerrand  de  Couci.  108 
lor.  Le  chancelier  Olivier,  ou  le  ministre  incorruptible.  ibid. 
102.  La  ville  de  Paris  sauvée,  ou  le  traître  puni.  109 
io3.  Trait  de  grandeur  d'ame  de  M.  de  Fabert.  m 
104.  Fidélité  de  Pierre  Arnaud  de  Berne.  ii3 
io5.  Grandeur  d'ame  du  ministre  Colbert.  114 

106.  La  fidélité  à  sa  parole  récompensée,  ou  Nicolas  Compian.  ii5 

107.  Action  mémorable  d'un  prévôt  des  marchands  de  Lyon.  117 
io3.  Jean  de  Montigny  surnommé  le  Boulanger.  ibid. 
109.  Désintéressement  de  Gilles  de  Sommières.  118 
iio.  Jean  de  Brogny ,  ou  la  modestie  d'un  grand  homme.  ibid. 

111.  Les  bons  citoyens,  ou  la  peste  de  Marseille.  119 

112.  Trait  mémorable  de  charité.  127 
ii3.  Magnanimité  de  M.  de  Lauzun.  ibid. 
114.  Trait  de  bonté  de  Louis  XJV.  laS 
ii5.  Le  passage  du  Rhin.  ibid. 
n6.  Grandeur  d'ame  de  Séneville.  i3o 

117.  Louis  XIV  et  le  grand  Condé.  ibid. 

118.  La  noblesse  française  appréciée  par  Turetne*  ibid. 
iig.  La  prévoyance  d'un  soldat  récompensée.  i3i 


372  TABLE. 

120.  Le  prince  de  Conli,  modèle  de  tempérance.  page    i3r 

121.  Equité  de  François  L  iSa 

122.  Trait  de  justice  et  de  bonté  de  François  L  i33 

123.  Présence  d'esprit  du  duc  de  Lorraine.  r35 
ia4.  Désintéressement  de  M.  Fagon.  ibid. 

125.  Courageuse  remontrance  de  d'Aubigné  à  Henri  IV.  i36 

126.  Saint  Louis  et  le  sire  de  Joinville.  137 

127.  Danger  des  flatteurs.  140 

128.  Trait  d'équité  d'un  voleur,  ibid. 

129.  Belle  leçou  de  bienséance  donnée  par  Charlemagne.  141 
i3o.  Reconnoissauce  d'un  soldat.  142 
i3r.  Jean  et  Marie.  ibid, 
1 32.  La  grenadier  français.  iSi 
i33.  Honneur  rendu  aux  lettres.  i52 
i34.  Beau  trait  d'humanité  de  Louis  XV.  ibid. 
i35.  Correction  efficace.  i53 
i36.  Le  flatteur  confondu,  ibid. 
i35.  Mort  courageuse  du  maréchal  de  Marillac.  '  ibid. 
i38.  Succès  de  M.  Rollin  dans  ses  premières  études.  ^i54 

139.  Beau  mot  d'un  grenadier  à  la  bataille  de  Raucoux.  i55 

140.  Trait  singulier  d'économie  du  grand  Colbert.  i56 
i4i.  Les  effets  de  l'émulation.  i58 
142.  L'honneur  français.  ibid. 
t43.  Belle  leçon  d'un  père  à  son  fils.                        ;\  iSg 

144.  Franchise  politique.  160 

1 45.  Henri  IV  et  l'ambassadeur  d'Espagne.  .  .^  161 
146   Intrépidité  de  Henri  IV.                                 -"■.-,  162 

147.  La  bravoure  honorée  par  Henri  IV.  ibid. 

148.  Le  roi  père  de  son  peuple.  i63 

149.  Triomphe  du  devoir  sur  l'autorité  paternelle.  ibid, 
i5o.  Beau  trait  du  comte  de  Chamilly.  164 
i5i,  Henri  III  et  Henri  IV.  i65 
i52.  Réponse  courageuse  de  Montai.  ibid. 
i53.  Beau  trait  de  reconnoissauce  d'un  capitaine  algérien.  166 
i54.  Conduite  généreuse  d'un  soldat.  167 
i55.  Belle  instruction  pour  les  princes.  168 
i56.  L'insubordination  punie  et  la  bravoure  récompensée.  ibid. 
157.  L'enfant-trouvé  reconnoissant.  169 
i58.  Sacrifice  à  la  patrie.  170 
iSg.  Dangers  de  la  colère.  171 

160.  Trait  de  bonté  de  Charles  VI.  îbid. 

161.  Henri  IV,  ou  le  bon  maître.  172 

162.  Beaux  exemples  de  modération.  173 
x63,  La  bonté  et  la  douceur  relèvent  la  majesté  des  rois.  ibid.' 


TABLE.  373 

164,  Avia  d'une  dame  de  haute  qualité  à  son  ûls  militaire,  sur  les 

duels.  page  174 

i65.  Liberté  courageuse  de  Sully  avec  son  maître.  178 

166.  Leçon  aux  railleurs.  ibid. 

167.  Popularité  de  Louis  XL  179 

165.  L'amour-propre  éclairé  s'offeose  de  l'excès  des  louanges,  ibid. 

169.  Générosité  de  Louis  XIV.  180 

170.  De  la  flatterie.  18  r 

171.  De  la  sobriété.  i83 

172.  Danger  des  spectacles.  184 

173.  La  modestie  des  grands  hommes.  187 

174.  Le  modèle  des  princes.  188 

175.  Bons  mots  et  belles  reparties.  ibid. 

176.  Jacques  Amyot.  igr 

177.  Les  marques  d'honneur  et  les  récompenses  méritées  excitent 

l'émulation.  192 

178.  L'administration  de  la  justice,  premier  devoir  des  rois.  igS 

179.  La  douceur  et  l'humanité  des  grands  leur  attirent  l'amour  de 

leurs  inférieurs.  igS 

180.  La  probité  récompensée.  197 

181.  Turenne,  ou  le  général  bienfaisant  et  modeste.  204 

182.  L'ofûcier  gascon  et  Colbert.  ao5 
i83.  La  faute  d'un  grenadier  français  glorieusement  expiée.  207 
184.  La  fermeté  du  magistrat.  208 
i85.  Noble  désintéressement  de  M.  Le  Pelletier.  209 

186.  La  vraie  gloire  est  inséparable  de  la  justice.  ibid. 

187.  Clémence  du  roi  Robert.  210 

188.  L'humanité  et  la  bonté  sont  la  gloire  d'un  général.  ibid. 

189.  La  confiance  sans  réserve  est  le  prix  de  la  bonne  foi.  ait 

190.  La  vraie  bienfaisance  et  la  délicatesse  sont  inséparables,  ibid. 

191.  Le  ministre  patriote.  212 

192.  Les  grands  hommes,  religieux  observateurs  des  lois  de  l'Eglise. 

2l3 

193.  Equité  de  Charlemagne  envers  un  prélat;  ibid. 

194.  La  modestie  excuse  les  offenses,  314 

195.  Le  général  désintéressé.  ibid. 

196.  Force  guerrière.  2i5 

197.  Intrépidité  et  prudence  de  Tannegui  du  Cbâtelf  216 

198.  Du  mépris  des  richesses.  ibid. 

199.  Le  duc  de  Bourgogne  et  La  Fontaine.  219 

200.  Le  sage  se  contente  de  peu.  ibid. 

201.  Le  bonheur  est  l'apanage  de  la  médiocrité.  221 
Î02.  Modestie  des  grands  hommes.  ibid. 
ao3.  Les  titres  d'honneur  sont  dans  la  vertu  même.  aa3 


374  TABLE. 

204.  Clotaire  et  saint  Eloi.  page  2a4 

205.  Aggrippa  d'Aubigné  ,  ou  le  nouveau  Régulus.  226 

206.  Bel  exemple  de  fidélité  à  la  religion.  227 

207.  La  fidélité  française ,  et  la  véritable  souveraineté.  229 

208.  Grand  exemple  d'amour  filial.  232 

209.  Le  cartel  d'honneur  et  de  gloire  ,  ou  les  deux  rivaux.  233 

210.  Le  duel  généreux.  ibid. 

211.  M.  de  Turenne  et  le  voleur.  234 

212.  Le  marquis  de  Lambert,  ou  l'iasubordination  légitime.  235 
2i3,  Le  patriotisme  français.  236 

214.  Plus  fait  douceur  que  violence.  237 

21 5.  Sans-Raison ,  ou  le  grenadier  généreux.  2  38 

216.  Désobéissance  patriotique.  239 

217.  La  bienfaisance  lyonnaise,  exemple  mémorable  d'hospitalité. 

240 

218.  Le  jeune  La  Force',  ou  l'enfant  sauvé  par  la  bienfaisance.  248 
aig.  Le  chevalier  de  Vesins,  ou  l'ennemi  généreux.  249 
220.  L'homme  de  bien  se  venge  par  des  bienfaits.  25o 
22t.  Intrépidité  d'un  soldat  gaston.  252 

222.  Belle  leçon  du  maréchal  de  Berwich  à  SOQ  fils.  253 

223.  Le  chancelier  Voisin  et  Louis  XIV.  254 

224.  Bayard ,  ou  le  prisonnier  français.  256 

225.  Beau  trait  de  modération  de  Louis  XII  et  d'Henri  IV.  257 

226.  Les  grades  acquis  par  la  seule  faveur  n'honorent  pas  celui  qui 

en  est  pourvu.  259 

237.  Le  bon  prince  récompense  ses  serviteurs  et  favorise  les  sa- 

vans.  26e 

22S.  Sévérité  des  lois  militaires  sur  les  sentinelles.  262 

229.  Générosité  et  bravoure  espagnole.  263 

230.  Louis  XIV  à  la  tranchée.  ibid. 
aôi.  La  mort  de  Charles  V.  dit  le  Sage.  ibid. 

232.  L'éducation  de  saint  Louis.  264 

233.  Dévouement  héroïque  inspiré  par  la  religion.  265 

234.  Humanité  du  maréchal  de  Cossé-Brissac.  268 

235.  L'indépendance  de  l'avocat  dans  ses  fonctions.  ibid. 

236.  Horreur  qu'inspirent  les  traîtres.  269 
237J  Le  prince  Eugène,  ou  l'ennemi  par  les  circonstances.  270 

238.  Bon  mot  sur  un  avare.  271 

239.  Les  deux  bourses  ou  le  mauvais  choix.  ibid. 

240.  François  let  le  braconnier.  272 

241.  Léopold  duc  de  Lorraine.  27 3 

242.  Le  prudent  général.  274 

243.  Louis XI  et  le  marmiton,  ou l'iDgénuité récompensée.  275 

244.  La  grâce  refusée  et  accordée.  276 


TABLE.  375 
145.  Le  roi  Stanislas.                                                          page  277 

246.  Le  marin  intrépide  et  généreux.  278 

247.  Arnaud  ,  évêque  d'Angers  ,  ou  le  vrai  pasteur.  279 
a48.  Le  prince  bien  corrigé.  283 
a4g.  Beaux  sentimeus  du  chevalier  Bayard.  284 
aSo.  Activité  héroïque.  jbid. 
25i.  Amour  du  soldat  français  pour  ses  officiers.  285 
aSa.  Le  canonnier  de  Minorque ,  ou  le  brave  aux  deux  bras.  286 
a53.  Le  duel  sans  combat.                                              *-  ibid. 

254.  L'amour  filial  récompensé.  387 

255.  Le  sang-froid  du  héros  mourant.  289 

256.  L'amour  de  la  patrie.  290 

257.  La  magnificence  du  héros.  agi 

258.  Bravoure  française.  ibid. 

259.  Bataille  décisive.  293 

260.  Bayard  à  Mèzières.  294 

261.  Le  prisonnier  patriote.  297 

262.  L'honnête  mendiant.  298 

263.  Henri  IV  et  les  ligueurs.  299 

264.  Nul  honneur  sans  bonne  foi.  3oo 

265.  Les  harangues  hors  de  saison.  3di 

266.  Trait  de  bonté.  ibid. 

267.  La  ruse  militaire,  ou  le  retour  des  braves.  3oa 

268.  Le  sieur  de  Boutières  ,  ou  le  valeureux  gendarme.  3o3 

269.  Amour  des  rois  de  France  pour  leur  peuple.  3o4 

270.  Belle  réponse  du  duc  de  Bourgogne  à  Louis  XI,  3o5 
371.  La  faute  excusée  et  réparée.  ibid. 

272.  Noble  récompense  de  la  valeur.  3o6 

273.  La  gloire  du  bel  esprit  sacrifiée  par  la  bonté  du  roRur.      ibid. 

274.  Le  duc  de  Guise  ,  ou  le  blessé  courageux.  307 

275.  Du  Guesclin  ,  ou  le  blessé  iutrépide.  3o8 

276.  Le  magnifique  par  bienfaisance.  ibid. 

277.  Belle  mort  de  Louis  XIV.  309 

278.  Les  éloges.  3n 
379.  La  harangue  du  duc  d'Enghien.  ibid. 

280.  Noble  confiance  d'un    rand  roi.  3x2 

281.  Le  bras  de  la  justice.  3i3 

282.  Les  Gascons.  ibid. 

283.  La  sotte  vanité  ou  le  portrait.  3i4 

284.  La  réparation  honorable.  ibid. 
a85.  L'expérience  préférable  au  courage.  3i5 

286.  Fidéhlé  et  fermeté  inircpide.  3i6 

287.  L'art  de  plaire.  ibid. 

288.  L'indulgence  du  prince  317 


376  TABLÉ. 

289.  Saint  Louis  et  le  prince  des  assassins;  page  3lS 

290.  Louis  XIV  et  le  chimiste.  320 

291.  Le  brave  Lanoue.  321 

292.  Le  roi  de  France.  322 

293.  Amour  intrépide  de  S.  Louis  pour  ses  soldats.  SaS 

294.  Gravité  imposante  de  Sully.  324 

295.  Belles  paroles  de  Louis  XIV  et  de  Louis  XV.  ibid. 

296.  Exemples  de  modestie.  325 

297.  Le  sonnet  du  duc  de  la  Feuiliade.  326 

298.  Bravoure  magnanime  des  soldats  français.  327 

299.  Saint  Louis  et  le  comte  d'Anjou.  328 

300.  Beaux  exemples  de  libéralité.  ibid. 
3oi.  Le  compte  rendu.  329 

302.  Les  titres  de  noblesse.  ibid. 

303.  Promotion  glorieuse  d'un  maréchal  de  France.  33o 

304.  Richesses  honorables.  ibid. 

305.  Du  Guesclin  fait  connétable.  33 1 

306.  Obéissance  sans  réserve.  332 

307.  Le  conseil  donné  par  la  valeur.  ibid. 

308.  Piété  de  saint  Louis.  333 

309.  La  bravoure  religieuse.  335 

3 10.  Jean  Petit ,  ou  le  laboureur  bienfaisant.  bid. 

3 11.  Aux  bons  plaisans ,  salut.  336 

3 12.  Les  complimens  des  princes.  33^ 
3i3.  La  double  correction.  ,  ,  ,  ibid. 
3 14.  Les  courtes  harangues.  ..  ,  .  ibid. 
3x5.  L'émeute  dissipée.                                 -^  •     ~-,  338 

3 16.  Henri  IV  et  dom  Pèdre.  ibid. 

317.  Humilité  religieuse.  339 
3x8.  Le  saug-froid  des  braves.  ibid. 

319.  Henri  IV,  ou  le  monarque  adoré.  34r 

320.  Turenne  et  son  domestique.  342 

321.  Le  bon  roi  Contran.  343 
32  2.  Le  laconisme  de  la  modestie.  344 

323.  Le  courtisan  sincère.  ibid. 

324.  Turenne  et  le  jeu  de  boules.  ibid. 

325.  Bel  exemple  de  modération.  345 

326.  Le  Grand-Ferré  ,  ou  le  brave  paysan.  ibid. 

327.  Montluc,  ou  la  capitulation  refusée.  347 

328.  Victoires  remportées  par  la  valeur  d'un  seul.  ibid. 

329.  La  place  bien  défendue,  348 

330.  La  mort  chrétienne  du  chevalier  Bayard.  349 
33i.  Les  fonctions  utiles  à  la  patrie  sont  toujours  honorables.  35o 
338,  Belles  proies  de  Louis  XIV.  35 1 


TABLE.  377 

333.  Le  défenseur  de  Péronne.  page  35 1 

334.  Les  femmes  militaires ,  ou  le  siège  d'Alfaro.  35a 

335.  Conrad  de  Montferrat ,  ou  la  Cdélité  à  ses  engagemens  préférée 

à  l'amour  filial.  353 

336.  Les  français  à  Bouvines,  354 

337.  Villiers  de  l'IsIeAdam  ,  ou  la  prière  de  bon  augure.  356 

338.  Les  chevaliers  de  Malte.  357 

339.  Les  avares.  358 

340.  Jean  Juvenal  des  Ursins  ,  ou  le  magistrat  courageux.  359 

341.  La  mémoire.  36o 

342.  Trait  consolant  pour  Hmmanité.  363 

343.  La  reconnoissance.  ibid. 

344.  Les  précepteurs  des  princes.  364 

345.  Le  souverain  généreux.  365 

346.  Les  courtisans  rassurés.  366 

347.  La  bonté  tempère  la  justice.  367 

348.  Le  maître  prévoyant.  ibid. 


Fin  nE  LA  TABLE. 


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